‹ Rome pendant la semaine sainteChapitre 20 sur 36 · ENTRÉE D'ÉGLISE · texte numérisé non relu

ENTRÉE D'ÉGLISE

bruyants, avec leurs attristantes gaietés, les voyageurs des agences! Comme, en ces mendiants, accrochés, leur vie durant, à ces portails qu'ils ne quitteront que morts, dont ils bougent à peine, a grandi une philosophie et une connaissance des êtres que n'aura jamais ce troupeau qui court par les villes sans en rien voir, comme par la vie sans en rien sentir

Pour comprendre comme, même cela, à Rome, le mendiant romain, est en transformation, sur le point de disparaître, il faut aller le matin chez le Cardinal vicaire, à son palais de la via délia Scrofa. Le Cardinal vicaire, on le sait, c'est le représentant du Pape, c'est le Pape évêque de Rome, aujourd'hui le cardinal Parocchi qui, au dire de chacun, si un conclave s'ouvrait, aurait de grandes chances de monter au trône de Pierre. C'est donc Léon XIII qui est ici par son vicaire, et ce vicaire peut être le pape de demain, et celui-ci comme celui-là sait quelles obsèques une populace stipendiée a faites à Pie IX, le pape d'hier, comment, lorsqu'on portait ses restes à la Basilique de Saint-Laurent hors-les-murs, au lieu qu'il avait préparé pour sa sépulture, le cortège funèbre fut attaqué à coups de pierres, et comment, sans l'énergique résistance des fidèles groupés autour du char, la bière renfermant les restes du Pontife eût été précipitée dans le Tibre. Ils savent que cela s'est passé en présence d'une police complaisante sinon comphce, que nulle peine n'a frappé les insulteurs des morts, et que c'est un titre aux faveurs royales que de les insulter eux qui vivent. Ils savent que les lois ne sont faites que pour les dépouiller, les discours que pour les injurier, que chaque jour, le premier ministre provoquait la populace à attenter à leur liberté et à leur vie. On fait cela aussi bien au Vatican qu'au Palais du vicariat; mais cela n'importe point, et voici ce qu'on voit tous les jours via délia Scrofa : A six heures, le concierge ouvre les grandes portes et une foule, qui attend dans la rue, entre dans la cour. Les premiers arrivés prennent position dans la première partie du grand escalier; les autres forment la queue, comme au théâtre, tout autour de la grande cour du palais. C'est une foule sans caractère, une misère de grande ville, sans individualité, sans nationalité, comme on pourrait la trouver à Berlin, à Londres ou à Paris, une misère cosmopolite et uniforme qui semble s'être vêtue à une Belle Jardinière de la débine.

A peine, en approchant, quelques traits distinctifs, si c'en est un, l'abondance de chapeaux de feutre mou, dans les visages des yeux très noirs, des faces basanées, mais rien qui indique le terroir et, en effet, ces pauvres

sont venus là de tous les coins de l'Italie. Au plâtre tachant les vêtements sombres on voit que beaucoup sont des ouvriers en bâtiments ; mais voilà tout.

Le mendiant d'église est gai; avec ses airs humbles, il entremêle des petits sourires de reconnaissance à ses clients. Il a une assurance d'avenir — d'avenir éternel — qu'il gagne à la porte qu'il garde. Il l'a si souvent ouverte cette porte qu'une autre s'ouvrira bien pour lui. Il a les menues plaisanteries un peu basses et vulgaires, mais honnêtement salées, qu'on affectionne autour des couvents. Pour le présent, il est un rentier plus sûr de ses rentes que bien d'autres en Italie, avec le fixe médiocre que fournit la paroisse, le revenu que donnent les clients d'habitude, puis les surprises heureuses, les bonnes-mains inattendues : c'est là un peu de loterie, du hasard pour agrémenter sa vie. Quand les cérémonies sont belles et qu'il lui plaît, il entre. Il a le spectacle pour ses yeux, des parfums pour son nez, de la musique pour ses oreihes. On ne se lasse point du grand mystère et, même ceux qui ne pensent point, même ceux qui ne croient point, mis en sa présence, fût-ce pour la dix millième fois, regardent attirés, attentifs, presque émus, se demandant si, devant eux, le Dieu qu'ils voudraient et qu'ils nient, ne va point paraître.

Lui, le mendiant, ne chenche point si loin. Il croit, parce qu'il ne peut pas ne pas croire, que nul doute jamais ne l'a effleuré. Il n'est point assez saint pour imiter Labre, le mendiant français. Il se contente de la vermine qui lui appartient et n'en rajoute pas. Ce n'est pas par mortification qu'il est sale, mais par indifférence. D'ailleurs sa saleté ne va point sans un pittoresque : elle a des tons qui sortent de la banalité, des verts clairs et des bleus crus qui étonnent : la tête a des grands partis -pris où se heurtent des jaunes et des rouges briques sous la barbe blanchie, presque dorée. La face peut être inintelligente, bestiale même, mais d'une bestialité de nature et point d'une bestialité d'éducation. S'il boit parfois, cet homme, c'est du vin : point d'eau-de-vie; point d'absinthe surtout, cette absinthe si tentante qui glace la bouche sous le soleil et qui donne du rêve.

Ils boiront de l'absinthe, ceux qui ne mangeront plus l'hostie ; car, à tout homme, il faut sa part de rêve, d'espérance et de joie. Au mendiant de Rome, Dieu suffisait. Mais Dieu ne suffit point à la Maison royale de Savoie, à ses ministres, à ses députés et à ses employés, et à énumérer ce qu'il faut à chacun pour le contenter, l'Imprimerie manquerait de caractères. On a cru quelque

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temps que, au roi de Turin, Rome suffirait, mais Rome, telle quelle, n'a point suffi. Il y manquait , pour être tout à fait capitale, sa populace de meurt-defaim, son prolétariat sans autre croyance que ses besoins, sans autre foi que ses appétits, sans autre espérance que les rêves communistes enjolivés par l'absinthe. Rome n'a plus rien à envier à présent. Leurs Majestés, pour s'en rendre compte, n'ont qu'à passer devant le palais du Cardinal vicaire. A sept heures précises, elles verront le gentilhomme de Son Eminence descendre l'escalier. Elles verront les misérables qui s'étaient affalés aux murs, se lever et tout ce peuple défiler et, en passant, homme ou femme, chacun recevoir un bon de pain. Et Leurs Majestés n'auront rien à donner; car ces mendiants qu'ils ont faits, ces misérables qui leur appartiennent, cette populace qu'ils ont appelée et qu'il faudrait massacrer demain si le pain lui manquait, c'est le Pape qui la nourrit.

Ce spectacle-là en vaut bien un autre.

I jadis le lundi et le mardi de la Semaine Sainte étaient vides de cérémonies imposantes et seulement occupés par les stations ordinaires aux églises et les dévotions particulières, le Mercredi Saint avait une part déjà grande dans les offices qui attiraient à Rome le monde entier.

C'est le jour où les Princes des prêtres et les Anciens du peuple, réunis dans une des salles du Temple, délibèrent une dernière fois sur les moyens de perdre Jésus. Faudra-t-il le saisir en ce moment où la ville est pleine d'étrangers qui ne le connaissent que par sa solennelle entrée dans Jérusalem, trois jours auparavant? Cette multitude qui, par un mouvement de l'Esprit divin est sortie à sa rencontre, portant des palmes et poussant des acclamations, qui étendait des vêtements sur la terre qu'il devait fouler, qui jetait des branches de palmier à son passage, qui proclamait Jésus fils de David, roi des Juifs, l'abandonnerait-elle ainsi? Que dirait Pilate si une émeute éclatait? Mieux valait ajourner l'arrestation après la fête, lorsque les étrangers que la solennité de Pâques avait amenés dans la Ville Sainte, se seraient dispersés; mieux valait s'emparer sans bruit de la personne du Christ et le faire disparaître.

Mais voici qu'un homme demande à être introduit dans l'assemblée. C'est

un disciple du Nazaréen : Judas, surnommé Iscariote. « Que me donnerezvous, dit-il, et je vous le livrerai? » Et le marché se fait à trente deniers.

A travers les âges et les temps, cette trahison demeure : elle est une flétrissure à l'humanité. Pour en témoigner son exécration, l'Église, dès les premiers siècles, a consacré le mercredi à la pénitence. En nos temps encore, la Sainte quarantaine s'ouvre par un mercredi, et lorsque, quatre fois dans l'année, l'Église impose les jeûnes qui marquent chaque saison, le mercredi est un des trois jours d'obligation.

Pourtant Judas a fait souche. L'histoire est pleine de lui. A chaque héros qui se lève sur le monde. Judas s'attache. Il lui faut ses trente deniers et, l'argent reçu et compté, le Héros vendu et livré, Judas ne se pend plus. Il est fier, il est glorieux, il est honoré; si quelque envieux clabaude. Judas invite les peuples à monter au Capitole et atteste que tel jour il a sauvé la patrie. Judas a des vies heureuses ; Judas a des morts tranquilles ; un demisiècle après qu'il a disparu, on publie les mémoires de Judas, et nul ne répète la parole du Christ : « \œ homini illi per quem traditus fuit. »

L'office du Mercredi Saint, célébré jadis pendant la nuit, forme une partie de la liturgie du lendemain et en a conservé le nom vulgaire de Ténèbres. Les Italiens en ont donné cette belle définition : « Uffizio di luito, e corne la representazione dei funerali del Redentore. Tout cri de joie et d'espérance disparaît au] commencement ou à la fin des psaumes, des cantiques et des répons. Le chant de V Alléluia, introduit par saint Jérôme, est banni ; nulle bénédiction n'est demandée. Chacune des heures canoniales se termine par le chant du Miserere, par une oraison par laquelle l'Église invoque les mérites du supphce de la croix. Tout est triste et sombre, comme à des funérailles.

A la Sixtine, où toutes les bougies de l'autel et de la balustrade étaient de couleur jaune où, dans le Sanctuaire, du côté de l'Épître, se dressait, avec ses quinze cierges jaunes, le grand chandelier de bronze triangulaire, la Hercia, dont un cierge devait à la fin de chaque psaume être éteint par le maître des cérémonies, l'autel, surmonté d'un dais de velours violet, avait son retable couvert d'un voile de même couleur. Le parement de velours violet portait les armes des Pamphili, dont était Innocent X, l'adversaire de Mazarin, le destructeur de Castro. Le trône, au dossier de soie violette lamée d'or, était surmonté d'un dais de velours violet et couvert d'une housse violette. Dans la chapelle ainsi préparée arrivaient les cardinaux entièrement vêtus de violet.

MORESCHI, PREMIER SOPRANO

et, après les prélats et les dignitaires, le Pape portant la mitre blanche, l'étole violette et, soit la chape rouge, soit le manteau de serge rouge à capuchon. Dans l'office alternaient les parties de plain-chant et les compositions d'Allegri. Pourtant le Miserere était généralement réservé pour le Vendredi Saint et celui qu'on exécutait le mercredi était celui que J. Baïni avait composé. La cérémonie prenait un caractère tout étrange et mystérieux quand, dans la chapelle envahie par la nuit, les cierges de la Hercia, l'un après l'autre, s'éteignaient, symbolisant chacun des patriarches et des prophètes dont la mission d'annoncement est accomplie par le psaume récité, et dont la lumière n'y survit point; durant que l'on chantait le cantique de Zaccharie, le père de Jean, le précurseur, les cierges de l'autel s'éteignaient eux aussi, et seul sur la Hercia, le plus grand cierge, symbole du Sauveur, brillait, moins comme une lumière que comme une étoile !

Ce cierge même, le cérémoniaire le prenait; pendant le chant de l'antienne qui se répète après le cantique, il le tenait appuyé sur l'autel, puis il partait, et sans l'éteindre, le cachait derrière l'autel. L'oraison qui suit le Miserere étant achevée, après ces mots : Qui Tecam Gioit^ un des maîtres des cérémonies frappait la terre avec une baguette noire, et sur ce signal, tous les assistants s'empressaient à faire du bruit « cum manu vel alio quodam modo », ainsi que dit Guillaume Durand, évèque de Mende, l'auteur du Rationale dimnorum ofjlciorum. Le bruit ne cessait que lorsque le cierge conservé derrière l'autel reparaissait et que cette lumière nouvelle annonçait , que l'office était terminé.

Les liturgistes donnaient de cette cérémonie une explication spécieuse : Lorsque le maître des cérémonies pose le cierge . sur l'autel, c'est Jésus sur le calvaire. Lorsqu'il le cache derrière l'autel, c'est la sépulture. Le bruit qui se fait entendre, c'est le tumulte de la nature au moment où le Christ ayant expiré, la terre trembla, les rochers se fendirent et les sépulcres s'ouvrirent. Le cierge reparaît : c'est la Résurrection.

Sauf le cadre incomparable et ces détails d'ornements qu'on a notés, cet office du Mercredi Saint est familier à tous les catholiques, mais ce qui était incomparable à la Sixtine, c'était le chant, ce chant étrange et unique que l'on retrouve à la chapelle cardinalice de Sainte-Marie-Majeure. Il est vrai que le cadre n'est plus le même, que la pompe est moindre, que, dans l'immense basilique, le recueillement s'affaiblit, qu'on vient là plus au spectacle qu'à l'office; que, sur les chaises dispo.sées pour les membres du Corps diplomatique,

prennent place plus de ministres accrédités près le roi d'Italie que de ministres accrédités près le Pape; que, sauf l'ambassadeur d'Espagne, témoin obligé des cérémonies, puisque le roi d'Espagne est ici chanoine d'honneur, comme le roi de France l'était à Saint-Jean-de-Latran, la plupart de ceux qui envahissent les places réservées, hommes et femmes, appartiennent à ce public bigarré qui joue les ambassadeurs dans les environs du Quirinal et qui, y trouvant les plaisirs un peu rares, se rejette sans façon sur les plaisirs du Vatican, mais c'est ainsi et, de même qu'il nourrit les pauvres du roi d'Italie, le Pape est, paraît-il, chargé d'amuser ses invités.

Ces chantres de la Sixtine, qui disparaissent, eux aussi, sont entre les curiosités de Rome, et voici ce qu'on en peut dire : Les chapelains chanteurs (( Cappellani Cantori » de la Chapelle pontificale sont au nombre de vingt-neuf, y compris un directeur perpétuel qui bat la mesure, le cavalière Dom. Mustafa, un maître, Vincenzo Pecorini qui indique les morceaux à exécuter, un camerlingue qui règle les intérêts matériels de la compagnie et un secrétaire pointeur qui note les absents et impose les amendes. Ils sont au moins tonsurés, célibataires, et portent constamment le costume ecclésiastique auquel ils ajoutent par privilège le collaro violet; — c'est l'espèce de faux-col sur lequel s'adjoint le coUarino ou col de chemise. — Aux Chapelles et aux Consistoires, ils ont la soutane et la ceinture de soie violette, avec la cotta et l'aumusse. En fait de privilèges, ils ont celui d'un caveau spécial à la Chiesa nuoisa où ils sont enterrés tous ensemble « pour que la mort ne sépare point ceux que vivants a joints la même mélodie ». Soprani, contralti^ ténors, barytons et basses, ils sont nommés au concours. Seuls ils peuvent chanter devant le Pape et les cardinaux réunis en chapelle ou en consistoire, et ils n'exécutent jamais que le chant grégorien ou de la musique dite « alla Palestrina, » sans accompagnement d'orgue, en lisant les morceaux dans des livres entièrement copiés à la main. La tribune d'où ils chantaient à Saint -Pierre, tendue de drap rouge, close d'un grillage d'or qui les dérobait à la vue de la foule, est adossée à un des piliers de la coupole.

Les soprani chantant à la Sixtine étaient encore, il y a quatre ans, au nombre de quatorze et « celui qui possède la voix la plus fraîche et la plus exercée, est, a-t-on écrit récemment, M. Moreschi, de Saint-Jean-de-Latran. La plume est impuissante à rendre la suavité pénétrante de cette voix puissante et souple, dont le timbre est plus pur que celui des belles voix féminines, avec une ampleur et une vigueur bien supérieures. Le talent extraordinaire de

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