‹ Rome pendant la semaine sainteChapitre 21 sur 36 · LE MAITRE DE CHAPELLE DE SAINT-PIERRE · texte numérisé non relu

LE MAITRE DE CHAPELLE DE SAINT-PIERRE

M. Moreschi en fait le soprano le plus recherché. Parfois un peu de fatigue altère le timbre admirable de son organe. Mais son style demeure incomparable ».

L'impression singulière que produisent les voix des soprani a été si merveilleusement rendue par MM. de Goncourt qu'on ne saurait essayer après eux de la traduire... « Les voix ne cessaient pas, disent-ils, des voix d'airain, des voix qui jetaient sur les versets le bruit sourd de la terre sur un cercueil, des voix d'un tendre aigu, des voix de cristal qui se brisaient, des voix qui s'enflaient d'un ruisseau de larmes, des voix qui s'envolaient l'une autour de l'autre, des voix dolentes où montait et descendait une plainte chevrotante, des voix pathétiques, des voix de supplication adorante qu'emportait l'ouragan du plain-chant, des voix tressaillantes dans des vocalises de sanglots, des voix dont le vif élancement retombait tout à coup à un abîme de silence d'où rejaillissaient aussitôt d'autres voix sonores, des voix étranges et troublantes, des voix flûtées et mouillées, des voix entre l'enfant et la femme, des voix d'hommes féminisés, des voix d'un enrouement que ferait dans un gosier une mue angélique, des voix neutres et sans sexe, des voix vierges et martyres, des voix fragiles et poignantes attaquant les nerfs avec l'imprévu et l'anti- naturel du son. »

Les amateurs de musique affirment qu'il n'y a pas à Rome que les soprani, qu'on y possède le roi des ténors, un chanteur d'une merveilleuse souplesse auquel une claudication fâcheuse a interdit le théâtre, et une basse chantante tout à fait remarquable; mais, à dire vrai, les opinions paraissent fort divisées sur la musique de Palestrina. L'un dit qu'elle « est froide, inutilement savante, dépourvue d'expression », l'autre qu'elle « est d'une noblesse insigne et d'une expression inattendue ».

On remplirait des volumes des jugements émis et dont pas un ne concorde. Il est certain que cette musique déroute ; beaucoup de ceux qui l'entendent regrettent que Rome qui a imposé au monde occidental l'unité de la liturgie, soit demeurée libre de s'en afl'ranchir, et que la seule ville où le plain-chant romain ne s'entende jamais ou presque jamais, ce soit Rome. Néanmoins, sur le Miserere d'Allegri, les appréciations sont moins divergentes. Selon un voyageur compétent, le cardinal Wiseman, l'auteur des Conférerwes sur la Semaine Sainte, « ce n'est qu'un chant doublement varié, les versets étant alternativement à quatre et à cinq parties jusqu'à ce que, au final, les voix se réunissent en une seule harmonie. La note écrite est simple et sans ornements, mais la tradition, soutenue par la longue expérience d'un goût

épuré, a consacré des embellissements qui n'ont pas encore été écrits ou publiés. » Ces embellissements « avec ports de voix, trilles et roulades d'une fantaisie plus bizarre que religieuse » ne plaisent pourtant pas à tous les auditeurs. Néanmoins l'impression produite semble bien profonde, si l'on écoute l'éminent prélat anglais qui est parvenu à analyser ses sensations avec une surprenante justesse : « Le morceau commence, dit-il, par un bel ensemble, avec un léger crescendo jusqu'au milieu du verset, où les voix graduellement se séparent pour, préparer la terminaison. Alors, elles semblent former entre elles un tissu de combinaisons harmonieuses; chacune paraît se refuser à la solution générale et dédaigner plus qu'un contact instantané avec les autres, se jouant cependant sur de délicieuses dissonances, jusqu'à ce que toutes, par des modulations successives, soient ramenées à l'accord parfait sur une cadence suspendue. Dans la seconde partie du verset, c'est un accord différent et plus riche, après lequel les parties se divisent avec plus de grâce encore qu'auparavant. Elles se croisent plus que jamais : celle-ci se glisse et serpente encore à pas légers et craintifs à travers le labyrinthe des sons les plus doux ; celle-là par des chutes délicieuses, tombe goutte à goutte, pour ainsi dire, des tons les plus élevés au niveau de tout le reste. Si l'une semble enfin parvenir à se dégager, les autres la suivent par leurs cadences imitatives ; on dirait des cordes d'argent se démêlant d'elles-mêmes et se réunissant autour de la magnifique et profonde basse qui, pendant toutes leurs modulations, s'est à peine départie de sa grave dignité, et là complétant la plus magnifique harmonie pour éclater dans un crescendo final qui n'a pas de nom sur la terre. »

On peut penser que, avant qu'il soit longtemps, on sera contraint, faute de soprani, de renoncer, à Rome, à exécuter ces morceaux contestés. On essaie, il est vrai, de former des soprani artificiels ; mais il paraît qu'ils manquent toujours de force et de pureté dans l'émission vocale, que leur chant est nasillard et efféminé et qu'ils ne tiennent pas le son. Ainsi disparaîtra, avec une des curiosités de Rome, un scandale qui n'a pour se justifier que son ancienneté. Encore, il y a plus d'un siècle. Clément XIV l'avait formellement condanmé; mais les arrêts de Clément XIV, même de plus solennels, n'ont pas eu longtemps leur exécution.

Dans l'après-midi, c'est la fonction du cardinal grand pénitencier qui se nomme aujourd'hui Monaco La Valetta. Il convient de s'arrêter devant cette figure, car le nom du cardinal Monaco a été souvent prononcé en ces derniers

Page 1