EGO DOMINUS ET MAGISTER EXEMPLUM DEDI VOBIS
Le lavement des pieds fini, après la récitation du Pater et de diverses oraisons, le Pape se rendait directement à la grande salle située au-dessus du péristyle de Saint-Pierre. Là, une table rectangulaire était dressée, ornée de linges plissés, de vases de fleurs, de pièces d'orfèvrerie et de statuettes de vermeil représentant les douze apôtres. Les Pèlerins qui n'avaient pas changé de costume y avaient été conduits par un bussolante et attendaient debout, à leurs places, l'arrivée du Saint-Père qui, revêtant un tablier bordé de dentelles, versait successivement de l'eau sur les mains de chacun d'eux. Après la prière récitée par le Chapelain secret et la bénédiction de la table par le Pape, les prélats apportaient les plats qu'ils présentaient à genoux au Souverain Pontife. Celui-ci les prenait, les portait sur la table, servait les Apôtres et leur versait à boire. La fonction faite, il se lavait les mains, bénissait de nouveau les Pèlerins auxquels on laissait la desserte de la table et les vêtements dont ils avaient été revêtus, et il se retirait.
Une telle cérémonie ne manquait, à ce qu'il semble, ni de quelques enseignements, ni même d'une certaine philosophie. Dans sa forme traditionnelle, entourée de ses pompes qui en rehaussaient encore l'humilité, elle n'existe plus. Très simplement à présent, les Chanoines de Saint-Pierre y procèdent comme
on fait en toutes les églises catholiques; l'exemple suprême n'est plus donné. A la même heure, le même jour, les rois l'imitaient et eux aussi lavaient les pieds à leurs Apôtres. D'un bout à l'autre du monde catholique, il y avait un instant où toutes les majestés humaines, si infatuées qu'elles fussent de leur puissance, s'abaissaient à servir comme des frères aînés les plus pauvres de leurs sujets. En France, où la cérémonie avait été instituée par le roi Robert et réglementée par saint Louis qui avait fixé à treize le nombre des Apôtres, c'était un devoir que les souverains regardaient comme si indispensable que, lorsqu'ils ne pouvaient matériellement s'en acquitter par eux-mêmes, ils le faisaient remplir par l'héritier présomptif de la Couronne. Ainsi, en 1607, Henri IV substitua en sa place le Dauphin âgé de cinq ans, et, en 1643, Louis XIII donna la même commission à son fils âgé de quatre ans et demi. Le roi prosterné à deux genoux lavait et baisait le pied des Apôtres, puis il leur servait treize plats de légume et de poisson et leur donnait à chacun une bourse contenant treize écus. Ce titre d^Apôtre se gardait dans les actes et, dans les registres des paroisses autour de Versailles, il n'est pas rare de le rencontrer.
Nulle part à présent, le Jeudi Saint, le Pape ne paraît. Mais la reine d'Italie prenant au sérieux, ce jour-là, sa foi de catholique, se donne mission de visiter plusieurs Tombeaux : on dit même qu'il en est où elle envoie des fleurs et qu'elle pare d'ornements divers. On voit passer ses grands landaus découverts avec des laquais rouges à tenue toute anglaise, où elle, de noir vêtue, accompagnée de ses dames et de ses gentilshommes d'honneur, montre son ancienne beauté blonde et l'empanachement de ses chapeaux. A Sainte- Croix- en- Jérusalem, dans la basilique 4'où son royal époux a chassé les moines cisterciens, et où il a installé ses soldats, à la même place où priait une autre souveraine, sainte Hélène, où jadis le Souverain Pontife et les cardinaux se rendaient pieds nus de Saint-Jean-de-Latran, elle vient et, se penchant jusqu'à terre, elle baise le crucifix. On attend pour la sortie qu'un peu de peuple se soit groupé au portail, et, ce jour-là, quelques-uns des pauvres du Cardinal-vicaire peuvent avoir la chance de doubler leur aumône.
Ce n'est point à dire que chez la Reine tout soit ici affectation et comédie. Rien ne lui plairait davantage, sans doute, que d'être prise pour une reine d'ancien régime, et d'aller faire, à ses heures, ses dévotions à la vieille mode. Elle aimerait, comme aux entrées solennelles des reines de jadis, les cloches
sonnant à toute volée pour lui souhaiter la bienvenue, les évèques ou les eurés se tenant sur la grand'porte de leur église en habits saeerdotaux, entourés de tout leur clergé. Ce seraient les cardinaux qui lui feraient ainsi les honneurs de leur Titre qu'elle n'y verrait point de mal. Ce serait le Pape qui l'attendrait devant Saint-Pierre qu'elle trouverait la politesse galante. Elle ne demande qu'à concilier. Sa Cour, par exemple, elle l'ouvrirait fort bien aux grands seigneurs de Rome. Elle l'ouvre même, témoin, dès son arrivée à Rome, le prince de Vicovaro qui est Cenci-Bolognetti en son nom, et prince à la façon de Pie IX, auquel on ne refusa point une place de niaître des cérémonies, pas plus qu'à sa femme, miss Lorillard-Spencer, de New- York, une place de dame du palais. La princesse de Teano, à présent comtesse de Fondi, duchesse de Sermoneta, duchesse de San Marco et marquise de Cisterna, qui se nommait jadis miss Bootle Wilbraham avant d'avoir épousé Don Onorato Caëtani, fut aussi bien accueillie. Et quand on créa, à l'avènement du roi Humbert, les six charges de Dames de Cour, il y en eut une pour la princesse Pallavicini, née Boncompagni Ludovisi, dont le mari est un Rospigliosi, chef de la branche cadette, et une autre pour la duchesse Sforza Césarini, née Colonna. Rospigliosi, pourtant c'est Clément IX; Boncompagni, c'est Grégoire XIII; Ludovisi, c'est Grégoire XV; Caëtani, c'est bien un peu Boniface VIII, et Colomia c'est, depuis Martin V, quiconque presque fut pape — car, aussi vieux que Rome, ils sont si intimement liés à sa vie qu'ils semblent, comme les Orsini, indivisibles de ce trône qu'ils doivent garder à travers les temps.
La reine Marguerite n'a donc point de préjugés. Aussi bien depuis treize ans que son royal époux règne à Rome elle aurait eu le loisir de les perdre : les aristocraties romaines ne sont point pour déplaire à son sang bleu de Saxonne, car elle tient plus physiquement de sa mère^ la sœur du roi de Saxe, que de son père, le prince Ferdinand duc de Gènes et il semble qu'il en doive être de même au moral. Elle se passionne volontiers pour la psychologie, adore la musique — et surtout la musique Wagnérienne, — paraît quand il faut, mais ne donne à ses sujets que ce qui convient et gratifie seulement à distance ceux ((ui ne sont pas nés., comme on dit en Allemagne, de saints et de sourires. D'italien, elle a le goût des couleurs voyantes et la folie des bijoux dont elle est couverte au point que, sur ses bras très beaux, c'est, aux grands jours, comme un brassard de bracelets superposés et que, lorsqu'elle parait en robe décolletée, son cou et sa poitrine disparaissent sous des cascades de perles sans nombre — les plus belles qu'on puisse voir. Peut-être est-elle fort pieuse :
les femmes le sont d'ordinaire aussi bien dans la branche albertine de la Maison de Saxe, que dans la Maison de Savoie, mais la piété ne s'accommode guère avec le fait de régner à Rome; elle ne donnerait point d'ailleurs cet air de superbe au seuil des églises, à la rentrée au Quirinal. C'est une satisfaction qu'on offre aux petites gens en prenant part à leurs dévotions : cela leur fera peut-être croire que s'il est mal avec le Pape, le Roi est bien avec Dieu.
Cette dévotion politique fait mieux valoir la naïve piété du petit peuple. Dans la vieille église de Saint-Chrysogone, si bien vue par MM. de Concourt avec ses marbres délabrés, le dallage de mosaïque semé de dragons aux ailes éployées, dont les trous sont bouchés avec des morceaux de pavé de la place, avec la nudité de ses chapelles de village, le bois de ses autels disjoints, loin, très loin, par delà le Transtévère, au delà de l'île San-Bartolomeo, par delà le pont Cestius, dans cette espèce de presqu'île que fait le tournant du Tibre, il faut aller.
Là, dans ce pays perdu où les plaisirs sont rares, c'est chaque année, à Pâques, pour les petits enfants, le même bonheur, la même joie de se coller à une balustrade enfermant un coq grossier en bois peint, une vieille lanterne bien plus grande que le coq, des clous rouilles, une éponge, tous les instruments de la Passion en une représentation toute primitive et naïve ; et, aux mamans qui sont derrière eux et qui, vieilles ou jeunes, ont vu cela tous les ans et qui, tant qu'elles vivront, viendront chaque année le regarder, les petits, haussés sur leurs pointes, montrent du doigt chacun de ces accessoires du drame divin dont la suprême grandeur hante leur petite tète, et ils les nomment, et ces morceaux de bois peints, de fer blanc et de carton, revêtus par eux d'une vie presque surnaturelle, leur apparaissent comme les témoins mêmes, comme les contemporains, comme les acteurs de la mort de leur Dieu.
C'est ici, au reste, l'église des petits enfants, et on a devant les yeux, ce (ju'y vit Louis Veuillot : Dans le fond de l'église, parée pour la fête de saint Jean de Matha, une demi -douzaine de tout petits enfants jouant avec les rameaux de myrthe et de buis répandus sur le pavé de mosaïque, d'autres dansant comme chez un gi'and-papa, observant ])ourtant de ne pas faire trop de bruit...
Vers cinq heures, le beau monde revient à Saint-Pierre, il y a corso et les gens de bon ton s'y promènent. On s'y rencontre, on s'y salue, on y
bavarde, on y a sa société, son monde, ses attentifs; on y remarque les toilettes, toutes noires, mais où l'on sait mieux encore se distinguer. Il y a des Anglais qui se poussent dans la chapelle des Chanoines où l'on chante Ténèbres, mais il n'est pas de bon ton de s'y faire voir. On n'élève pas la voix ; mais sur toute cette foule causante plane un bruit confus, comme un ronronnement perdu sous l'immensité des voûtes, dans l'immensité de la Basilique. Il n'y a point que des noirs pour être là. L'idée de respecter au moins saint Pierre n'est point venue à la nouvelle Cour : on affirme que la Reine s'est montrée elle-même au corso du Jeudi Saint; mais on ajoute qu'elle ne le fit qu'une fois. La piété des gens d'une certaine classe, à Rome, va chaque jour diminuant. Elle était d'extérieur, d'obligation et d'ambition, elle demeure encore d'usage, mais seulement pour des pratiques point gênantes et où il ne faille point s'absorber. On en donne à Dieu pour ce qu'il rapporte, et comme il ne rapporte guère, on lui donne peu. Les terreurs du lendemain s'étourdissent aux plaisirs. Ehes reparaissent à des instants, mais fugitives ; on ne pense pas autrement, mais on est distrait, et si, quand vient le jour de la peur, on a des conversions qui surprennent et des retours qui étonnent, cela peut faire qu'on meure en catholique, mais cela ne fait point qu'on ait vécu en chrétien.
Après les Ténèbres, pendant que les Romains échangent leurs dernières pohtesses, la foule des touristes déserte la chapelle des Chanoines et se masse toute, sous le dôme, autour de la Confession. Trois chanoines de la basilique vont faire l'ostension des insignes reliques. C'est d'une tribune, au-dessus de la colossale statue de sainte Véronique, entre les grands cierges allumés, plus hauts que des hommes. Pour honorer de plus près les reliques, il faut être admis au nombre des chanoines surnuméraires de Saint -Pierre et cet honneur est réservé aux Souverains. On cite Frédéric III qui, après avoir reçu la couronne impériale des mains de Nicolas V, revêtit la chape pour entrer dans la chapehe où elles sont conservées ; un prince Ladislas, fils d'un roi de Pologne ; Cosme III, grand-duc de Toscane ; puis Jacques III, roi d'Angleterre, et Charles- Emmanuel de Savoie. Deux princesses furent autorisées spécialement à entrer dans le vestibule qui précède la tribune : Christine de Suède et Madame Clotilde de France, reine de Sardaigne. Les balcons sont eux-mêmes des reliques, puisque les colonnes torses qui les soutiennent proviennent, dit-on, du Temple de Jérusalem ; mais les reliques insignes sont essentiellement : le voile de