‹ Rome pendant la semaine sainteChapitre 26 sur 36 · LE CHEMIN DE CROIX A SAINT-NICOLAS · texte numérisé non relu

LE CHEMIN DE CROIX A SAINT-NICOLAS

d'entablement, là où la construction moderne s'est si bien engagée dans la construction antique, s'y est si intimement agglomérée que tout de celle-ci subsiste au travers de celle-là, et que, dans l'étrange emboîtement des choses hétérodoxes, le plus vulgaire y est accolé au plus vénérable; dans cette église où une urne antique de. porphyre vert donne pour ornement à l'autel des têtes de Méduse, où fut le Temple de la Piété filiale et, dit-on, la prison TuUienne, les braves gens du quartier, autour de la place Montanara, ont leur confrérie : et c'est des salumieri, vendeurs de cochonaille et de poissons salés, de fromage et de mortadelle, des bouchers, des épiciers, tous les petits commerçants de ce coin populeux abrité sous le Théâtre de Marcellus, devenu plus tard la forteresse des Pierleone, le palais des Orsini et des SaveUi, qui, décorant le Tombeau comme, aux jours de liesse populaire, ils décorent leur boutique, de bouts de papier de couleur découpés et festonnés en guirlandes, portent la croix et les chandeliers et font la procession.

Encore, pour le petit monde, à Sainte-Praxède, là où il y a vingt ans finissait Rome, car, après Sainte-Marie-Majeure, commençait comme le champ désert parsemé d'églises et de villas qui allait jusqu'aux murs, là, au-dessus de l'ancien Théâtre de Flore, dans cette église toute vieille, où les fonds d'or de la mosaïque vieille de mille années, le puits étrange au milieu de la nef, dans lequel sainte Praxède recueillait le sang des martyrs, les colonnes de granit écrasées, font un décor sans pareil pour évoquer les sanglants mystères du Vendredi Saint, Monseigneur Marini, installé sur une table ornée de tentures à bande dorée, prêche trois heures durant. Dans l'église sombre où traînent sur les mosaïques quelques restes de clarté, l'image du Christ seule apparaît sur l'autel illuminé, et du doigt, brutalement, avec des gestes populaciers, cette image, il l'adjure, il l'invoque, il la montre, se démenant comme un acteur de petit théâtre devant son auditoire qu'il transporte.

A Saint-Louis, c'est le beau monde : on prêche en français et c'est de bon ton de venir même quand on ne l'entend pas. Quelques équipages à la porte, et dans l'église quelques toilettes noires et assez élégantes.

Ici on est en France. A terre, en grandes lettres de cuivre sur le marbre grisâtre, les noms des officiers qui, en 1849, ont été tués au Siège de Rome, de ceux bien plus nombreux qui, pendant l'occupation, sont morts de la fièvre. On marche sur de la cendre française. Aux colonnes, aux murs, des monu-

il6 ROME PENDANT LA SEMAINE SAINTE

ments élevés à des Français, des inscriptions françaises. C'est un coin de France transporté à Rome, et quel coin plus sacré que celui-ci, tout fait d'ossements! Tl en est d'illustres, cardinaux, artistes, généraux; il en est dont le souvenir ne périra point : « ces ossements légers » de madame de Beaumont que recueillit Chateaubriand. Il y a des héros et des poètes, des voyageurs et des femmes : il y a une part de l'âme française. Point autre chose d'ailleurs que l'âme ; l'église est romaine, avec des dorures qui sont d'outre-monts, des belles fresques du Dominiquin dans une chapelle, des peintures médiocres du Caravage et d'autres Italiens ailleurs, des marbres partout. Il n'y a que la voûte où Natoire, vieilli, ait occupé ses loisirs de directeur de l'Académie. Penser que depuis le 11 février 1666, il existe à Rome une Académie entretenue aux frais de la nation française et que, en deux cent vingt-quatre années, voilà ce qu'elle a laissé dans l'église nationale des Français!

L'église est moderne presque, d'une modernité de trois cents ans, mais l'institution de Saint-Louis date de plus loin : cinq siècles. Encore Saint-Louis succède-t-il, dans les temps, à Saint-Sauveur in Ossibus où, sur l'emplacement du Palais du Saint-Office, près de Saint-Pierre, les Français avaient au ix" siècle une église, une hospice et un cimetière. Au xiv% on les trouve au quartier de la Regola — inepto et angusto loco — d'où ils sortent en 1477, échangeant leur chapelle et leur hospice contre diverses propriétés de l'abbaye de Farfa en Sabine, et plusieurs églises — dont la chapelle de Saint-Sauveur in Thermis. Cet échange est approuvé par une bulle de Sixte IV en date du 2 avril 1478, et, la même année, une confrérie des deux sexes de nationalité française est érigée dans la principale église placée sous l'invocation de saint Louis. Deux ans plus tard, un archidiacre de Chartres, prélat abréviateur du Parc-Majeur, nommé Jacques Bugnet, fait construire à ses frais un hôpital pour les malades français. Mais l'église était petite et laide : dès les premières années du xvi*' siècle, la confrérie songe à la rebâtir sur un plan digne de la nation. Ce n'est pourtant que le l^'' septembre 1518 que la première pierre de la nouvelle église est posée par le cousin de Léon X, le cardinal Jules de Médicis, qui fut depuis le Pape Clément VII, en présence de l'ambassadeur de France, Denys Brissonet, évêque de Saint-Malo. Il fallut du temps, soixante et onze années, avant que le bâtiment ne fût achevé. Henri II s'était employé à y donner de l'argent, puis Henri III, mais ce qui avait permis d'en finir, c'avait été surtout la donation faite par Catherine de Médicis à l'églize et hospital de monsieur Saini-Louys de toutes « les petites maisons, places et boutiques étant lès et environs de

Page 1