‹ Rome pendant la semaine sainteChapitre 28 sur 36 · SERMON A SAINT-LOUIS-DES-FRANÇAIS · texte numérisé non relu

SERMON A SAINT-LOUIS-DES-FRANÇAIS

soleil ne traverse, les lueurs jaunes des cierges semblent des étoiles lointaines dont le sanctuaire s'environne; les sons prennent un mystère, les voix ne sont plus humaines. Les nefs les plus larges, devenues étroites à l'œil sous ces voûtes si hautes, semblent se resserrer pour s'élancer vers la divinité, emporter la prière dans l'envolée de leurs piliers. L'ogive même, toute tournée vers le ciel, est comme trouée pour laisser passer la prière. Le noir des draperies funèbres sied à ces architectures et s'y harmonise. La mort y est l'hôtesse toujours attendue, sans cesse rappelée, constamment présente et c'est la mort, avec ses horreurs, avec son lendemain, qui jette ceux qui portent la mort dans leur chair, à genoux devant le Juge.

Ici, il semble que la mort soit au second plan. Ce sont les temples du triomphe. L'Église loue son Dieu, elle le bénit, elle l'honore, elle ne se lamente ni se .supplie. Le culte qu'elle rend est un culte souverain. Le prêtre est roi. Ces affres que subissent les gens du nord, ces tristesses sublimes, ces effondrements de terreur sont remplacés par une confiante certitude, qui magnifie son Dieu et ne tremble point devant lui. L'hommage en emprunte une grandeur et une majesté sans égales, il en reçoit moins de ferveur et d'émotion. Il perd en effusion ce qu'il gagne en splendeur, et la mort, absente en sa réalité terrible, n'y est plus que comme un prétexte à monuments marmoréens.

Faut-il penser que cette façon d'envisager la mort en est le mépris, qu'il est resté des Romains antiques la stoïque indifférence de cet événement dernier, conséquence naturelle de la vie, ou que c'est la Religion catholique qui, par une constante préparation, par l'assurance donnée des paradis futurs, par la certitude acceptée d'une vie supérieure, a blasé et endurci les âmes, les a guéries de la terreur de la mort? En tous cas, ici, les marques apparentes, physiques, si l'on peut dire, de la douleur inspirée par la perte d'êtres chers, ne sont point de mise. On crie très fort pendant que le malade agonise, jusqu'à ce qu'il ait reçu le Viatique, mais il n'est point d'usage qu'on aille aux enterrements; à peine porte-t-on le deuil, et nulle tombe n'a, comme dans la France du nord, ces fleurs, ces couronnes,, ces ex-oolo, témoignages d'un souvenir banal, enfantin si l'on veut, ridicule même, s'il n'était toujours attendrissant. D'ailleurs il n'y a pas de tombes; il y a des charniers : on ne conserve pas le mort en un petit coin de terre qui est û lui et d'où le déterrer semble une impiété; on ne lui garde point une personnalité posthume; on ne l'entoure point d'attentions survivantes; à peine la chair est-elle tombée qu'on prend les os, qu'on les mêle aux ossements anonymes des générations antérieures,

qu'on en fait des trophées et des décorations, qu'on les utilise pour des ornementations fantasques qui ne donnent plus, en quelque façon, qu'une idée de la mort abstraite et conventionnelle, propre et vernissée, non l'horreur, l'épouvantable et tragique frisson de la pourriture de la chair.

A Constance , dans une sorte de petit musée qu'un chanoine a légué à la ville, il y a un tableau que ce prêtre avait placé en face de son lit pour le regarder à toute heure. C'est de la chair humaine, gangrenée et pourrie, verdâtre et rosàtre, où montent, où coulent, où glissent, où grouillent tous les vers du sépulcre. L'impression de cette toile, bien ou mal peinte, est inoubliable; de ce tout petit musée, on n'a vu que cela; de Constance et de son lac, des délices de Meinau, des salles gothiques, des cloîtres, du merveilleux cabinet de curiosités, des précieuses collections lacustres, cela seul se dégage et apparaît plus tard, avec l'horreur physique, l'invincible horreur de la chair vivante pour cette ordure qui sera elle demain, qui est elle déjà, dont nulle puissance ne peut la soustraire et à qui du moins elle essaie d'arracher ce quelque chose qu'elle veut sacré, qu'elle espère divin, qu'elle rêve immortel : son âme.

Cela c'est la mort, la mort telle qu'aux frontières d'Allemagne un croyant, un catholique, un prêtre, prosterné devant son Dieu pour voler à l'abîme une part de son être, veut la voir, la regarder, la contempler, s'en pénétrer. Il tremble devant elle et ses cheveux se dressent; mais toujours, sans cesse, à chaque minute qu'il vit, chaque fois que ses yeux s'ouvrent, le spectacle est là dans son réalisme repoussant et hideux, pour le précipiter pantelant et terrifié aux pieds de Celui qui, seul, peut le sauver, — le Sauveur.

Mais ces ossements, bien propres, bien astiqués, montés en guirlandes et courant en lacis, ces suites de cubitus entrelacés, de radius en faisceaux, comme on en voyait chez les Capucins de la place Barberini, de même que ces figurations d'ossements en bronze, en marbre, ou en pierre de couleurs, comme on en voit dans toutes les églises de Rome, cela devient emblématique, cela ne touche plus la chair, cela ne fait plus frissonner la viande. On trouve cela gentil, laid ou grotesque : point terrible. On sait que la chose arrivera, mais on n'en parle point, et comme les Latins, pour dire la mort, on a des périphrases. A quoi bon s'en attrister sans cesse, puisqu'on est assuré du Salut, que nul doute ne s'élève à ce sujet, que la Madone l'a promis et que le Pape le garantit. Aussi, ne va-t-on pas se forger des imaginations et, se conformant à cette tournure d'esprit qui ne veut du funèbre qu'à l'état décoratif et imper-

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