SAMEDI SAINT - UN BÉNITIER
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sonnel, les architectes romains ont construit leurs églises comme des palais de prière où la Divinité est présente, tandis que les architectes gothiques construisaient les leurs comme des asiles mystérieux où l'on vient chercher et demander un Dieu.
Le costume moderne détonne dans ces églises ensoleillées. Un mendiant à guenilles pittoresques y fait mieux en un coin qu'un monsieur en redingote noire, qu'une dame en jaquette ajustée. Il peut se faire que notre vêtement, uniforme dans tous les pays et sous toutes les latitudes, ait parfois un caractère; mais, s'il est congruent au décor dans un salon à la moderne où il tache simplement les étoffes des murs et fait ressortir la gaieté claire des robes soyeuses, dans un palais — et ici c'est un palais — où chacun a à jouer son rôle, où le cadre écrase les personnages s'ils ne sont point aussi brillants et aussi somptueux qu'il est lui-même, il est une tristesse, une pauvreté, presque une souffrance.
Au surplus, peut-être cela est-il mieux ainsi. A la figure morale que fait la France à Rome, sied un vêtement analogue. Entre cette France jaseuse et parée du temps passé, habillée de velours, chamarrée de cordons, telle qu'elle apparaît en ces vivantes gouaches qui sont aux Bernis, cette France qui, sinon par les armes, au moins par l'esprit, donnait le ton à l'Europe, cette France d'où venaient toutes les délicatesses, livres et bonbons, plumes et soieries, toute la mode, tout le goût, tout ce qui faisait l'homme et la femme civilisés, cette France qui là, à Rome, en ce carrefour de l'Europe, avait, pour tenir son auberge, comme il disait, le plus vivant échantillon de sa politesse assagie et de sa galanterie superficielle, un cardinal qui, avant d'être ministre du Roi, avait été l'ami de ses maîtresses, qui, avant d'être prêtre, avait fait des petits vers, qui, dans sa longue vie, avait passé par tous les mondes, connu toutes les sociétés, subi toutes les fortunes et essuyé toutes les disgrâces, entre cette France et la nôtre, quelle comparaison !
'Église est encore en deuil : mais déjà la Résurrection s'annonce. Jadis, le Samedi Saint, la chapelle Sixtine retrouvait ses ornements dépouillés la veille, mais le dossier du trône, comme le devant d'autel étaient de soie violette; les cardinaux, quoique portant les insignes violets, avaient les bas et les colletines rouges ; le Pape qui n'arrivait point en cortège, mais entrait seulement après que l'office était commencé, était revêtu de la chape et coiffé de la mitre lamée d'or. Enfin, la messe était célébrée, mais cette messe n'était que l'anticipation de la messe de la nuit de Pâques. Dans les premiers siècles, les fidèles veillaient toute la nuit à l'église en attendant l'heure précise de la Résurrection où la messe était célébrée, et ils assistaient à l'administration solennelle du baptême aux catéchumènes; peu à peu, on avança l'heure de la messe nocturne si bien que, vers la fin du xiir siècle, elle était, en occident, presque universellement fixée au matin du Samedi Saint. Seuls à Rome, les Arméniens continuent encore à la célébrer pontificalement dans l'église San-Biago, à quatre heures de l'aprèsmidi, ce qui correspond au minuit d'Arménie.
A la Sixtine, la fonction était commencée en particulier, dès la première heure, par le prélat sacristain pontifical (|ui procédait h la bénédiction de l'eau.
Cette eau nouvelle, comme elle était recherchée par les Romains ! Encore aujourd'hui, ils s'empressent autour des bénitiers. A Saint-Pierre, où la bénédiction a lieu sous le portique, aussitôt après, se hissant aux anges joufflus de Liberoni, ces anges de deux mètres de haut qui semblent un trumeau pour appartements de géants, aux bénitiers de marbre jaune qui écrasent le passant de leur énormité fabuleuse, des petites filles armées d'un litre, un litre vert hideux, un litre à absinthe ou à vin bleu, grimpées et presque tombées dans la coquille où il semble qu'elles se pourraient noyer, essaient de faire pour la maison, peut-être pour des malades qu'elles ont, leur provision d'eau neuve.
Après la bénédiction de l'eau, le cardinal célébrant venait, en mitre et en chape violette, assisté des ministres en aube, faire la bénédiction des cinq grains d'encens pour le Cierge pascal et aussi, surtout, du Feu nouveau. Durant plusieurs siècles, chaque année, le Samedi Saint, dans l'église du Saint- Sépulcre, à Jérusalem, une des lampes éteintes, suspendues au-dessus du tombeau du Christ, s'allumait, affîrme-t-on, d'elle-même, en présence du clergé et du peuple. Le prodige ne s'est jamais manifesté à Rome, mais, à ce feu nouveau du Samedi Saint, à ce feu qui, au temps du Pape Zacharie était pris d'une lampe cachée depuis le Jeudi; qui, sous Léon IV, était tiré d'un cristal ou d'un béryl, parfois de pierres presque sacrées, telles que celles données par Pazzo de Pazzi à la Seigneurie de Florence au retour de la Croisade et qui provenaient du Saint-Sépulcre; à ce feu, l'Église devait rattacher la commémoration de cette révolution la plus étonnante et la plus fertile en conséquences, qui a transformé toutes les conditions de vie de l'humanité par ce seul fait : l'apparition du feu. Les liturgistes s'ingénient vainement à expliquer mystiquement l'importance donnée par l'Éghse à cette cérémonie préliminaire du Samedi Saint. Qu'a-t-on besoin ici de commenter la liturgie? Cela n'est-il point assez grand, ne dépasse-t-il pas tout rêve : ce qu'était Thomme avant qu'il n'eût conquis le feu, ce que le feu conquis en a fait! En toute rehgion, n'est-il point demeuré une marque de cet effroi des êtres devant le feu perdu, le feu éteint, le feu qu'on ne saura plus rallumer, ce feu auquel on donna des prêtres, non parce qu'on y attacha d'abord des rêves symbolistes, mais parce qu'il était •cela, le feu, un mystère assez grand pour confondre, un don, sans doute du hasard, mais si précieux que tous les paganismes ont tourné autour de lui, pour établir sa conservation d'abord, puis pour mettre de leur imagination divi-
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nisante autour de lui , le rapetissant ainsi à la mesure de leurs esprits qui souffraient de l'Incognoscible?
Et c'est pourquoi, en ce renouvellement de toute chose en la nature, en cette Résurrection qui, demain, s'accomplira, et qui, aux ténèbres de l'ancienne vie, a substitué la lumière de la loi nouvelle, il convient que le symbole de cette première évolution qui a sorti l'homme de la bestialité primitive trouve sa place et marque son rang. Il faut que, comme aux époques déjà lointaines, le feu sorte de la pierre, et que ce feu fait à la porte de l'église, le célébrant en chape, assisté du diacre et du sous-diacre, vienne le bénir avec les oraisons réitérées qui imposent un caractère chrétien à la commémoration d'un événement qui a changé les choses humaines.
Après ces cérémonies, le diacre vêtu d'une dalmatique blanche venait processionnellement à la chapelle Pauline chercher le tricereo. C'est un roseau au haut duquel est fixé un cierge à trois branches ; le roseau rappelle la Passion et symbolise la faiblesse humaine : le triple cierge signifie la Trinité divine. Précédé des massiers, des acolytes portant l'encensoir et le bassin de vermeil pour les grains d'encens, du sous-diacre avec la croix, il marchait le tricereo en main, -ayant à ses côtés un maître des cérémonies tenant un petit cierge allumé au feu nouveau. A la porte de la balustrade, le cortège s'arrêtait. Le diacre inclinait le roseau, et le maître des cérémonies en allumait une des branches. Tous s'agenouillaient et le diacre, élevant en l'air la lumière nouvelle, prononçait presque à voix basse : « Lumen Christi ». A trois reprises, la dernière devant le trône, il répétait la génuflexion, élevant chaque fois plus haut le chant devenu triomphal. Puis, après avoir demandé sa bénédiction au cardinal célébrant, le diacre qui, ministre inférieur, représentait en ce moment Madeleine et les Saintes Femmes initiées les premières, malgré leur sexe, à la Résurrection, venait à l'Ambon dire le cantique que la tradition attribue à saint Ambroise, cet Exultet qui est entre les hymnes les plus largement grands qu'ait produits l'idée religieuse ; puis il fixait les cinq grains d'encens au cierge pascal qu'il allumait avec une des trois bougies du tricereo. Les cierges sont à Rome, dans toutes les églises, dans toutes les chapelles, pour toutes les redevances, ornés de fleurs, de guirlandes et d'armoiries, peints, dorés, agrémentés d'arabesques et de soieries : que devait être le cierge pascal de la Sixtine?
Ensuite, c'était la lecture des douze prophéties par douze chantres de la
Chapelle qui venaient et disparaissaient l'un après l'autre et qu'accompagnaient, à certains moments, les contralti. Puis, deux soprani à genoux entonnaient les grandes litanies. Comme c'était ici la messe de la nuit de la Résurrection anticipée d'un jour, et que les prophéties étaient accomphes, les célébrants dépouillaient alors les vêtements violets pour prendre les ornements blancs; les cardinaux revêtaient la chape rouge; le trône du Pape apparaissait avec sa draperie de lames d'argent brodée de fleurs d'or, l'autel avec son parement blanc ; tous les cierges de la chapelle s'allumaient et le Pape entrant commençait au bas de l'autel le psaume Judica. Et, après l'obédience des cardinaux et le chant du Gloria continué par les chantres, le voile violet qui, au-dessus de l'autel, couvrait la tapisserie de la Résurrection, tombait d'un coup; les Gardes- Nobles relevaient leurs épées abaissées; les massiers brandissaient leurs masses d'argent : les mortiers de la Garde-Suisse éclataient au dehors, répercutés par les canons du fort Saint-Ange et, dans Rome, toutes à la fois, sonnaient toutes les cloches de toutes les églises.
C'était V Alléluia annoncé au Pape par le sous-diacre auditeur de Rote, chanté trois fois par le célébrant, répondu par tous les chantres, V Alléluia que Moïse prononça sur le Sinaï, que Jean entendit répéter par les anges a Pathmos, le chant de triomphe et d'allégresse : l'acclamation au Dieu victorieux, au Christ vainqueur de la Mort.
Puis, la messe, sans Credo ni offertoire, ni motet; avec l'autel encensé par le célébrant, le Pape encensé par le premier cardinal-prêtre, puis successivement l'encensement au Sacré-Collège, à la Prélature, au Prince assistant, aux Magistrats, au Maître du Sacré-Hospice, à tous les dignitaires. On omettait VAgnus Del parce que, à cette heure, le Christ ne s'est point encore manifesté et ne l'a point donné à ses disciples et la Postcommunion afin d'intercaler pour ainsi dire, les vêpres dans la messe elle-même. L'office se terminait par un Alléluia solennel, par la bénédiction du Pape, par la publication d'une indulgence de trente années.
A Saint-Jean-de-Latran où est toujours la station et où le Cardinal vicaire officie, les cérémonies de la bénédiction du feu nouveau, de l'encens et du Cierge pascal sont presque semblables à celles que l'on voyait à Saint-Pierre. Le cardinal Parocchi apporte à célébrer une religieuse attention, une majesté et, si l'on peut dire, une ampleur rares, même à Rome. La voix est puissante, le geste large, la face sait conserver une immobilité d'autant plus remarquable