LES CHANTRES A SAINT-JEAN-DE-LATRAN
que la physionomie du cardinal, dans la vie courante, est plus mobile; il semble que ce soit un autre homme. Quant au cadre, on le souhaiterait moins moderne, moins orné de statues colossales et tourmentées, moins brillant de dorures neuves. Depuis Urbain IV qui reconstruisit la Basilique après le second grand incendie, celui de 1360, tout Pape a voulu y mettre la main et y laisser trace de son Pontificat. Il est bien difficile à présent de dire à quelle époque elle appartient : le plafond doré est de Pie IV, le portique est de Sixte-Quint; la nef transversale est refaite par Clément VIII, les cinq autres par Innocent X; la façade principale est l'œuvre de Clément XII ; le baldaquin et la crypte ont été restaurés par Pie IX, et Léon XIII, bien que, depuis son exaltation, il n'ait pu venir à Saint-Jean-de-Latran, a imaginé, pour agrandir le vaisseau déjà si vaste, de reporter très en arrière l'abside, la partie la plus ancienne de la Basilique et le pourtour qu'on dit avoir été construit sous le Pape saint Léon P"", en l'an 461. Le travail est terminé, les mosaïques de Jacopo da Turrita et de Fra Jacopo da Camerino ont repris leur place au lieu marqué par Nicolas IV, et lorsque la poussière des jours aura quelque peu éteint des tons un peu criards et assourdi les ors, cette partie de l'édifice sera sans doute une des plus dignes d'attirer l'attention.
Malgré tout, c'est le Baptistère qui, moins modifié, demeuré presque le même qu'au temps de Sixte III, évoque le plus nettement l'idée de la grandeur de l'Église catholique, fait comme toucher le mieux cette perpétuation à travers les siècles. En face de ces huit colonnes de porphyre, don de Constantin, de ces portes de bronze arrachées aux thermes de Caracalla, de cette vasque antique en basalte vert, de cette mosaïque de l'abside où des pampres s'entrelacent harmonieusement sur les bleus du fond, il est impossible de ne point songer. Et lorsque, comme suppléant du Pape, comme administrateur du diocèse de Rome, le Cardinal vicaire accomplit ici cette fonction du Baptême des Infidèles, l'une des plus importantes de son ministère, il semble que chacun des rites que la primitive Église attachait au baptême des catéchumènes va strictement s'accomplir, que la procession va venir de la Basilique au Baptistère, précédée du cierge pascal : en tête, les catéchumènes, chacun avec. son parrain ou sa marraine; puis les acolytes portant le Saint-Chrème et l'Huile Sainte; enfin, après tout le clergé, l'évèque célébrant entouré de ses ministres.
Le célébrant va bénir l'eau du Baptême, il la divisera en forme de croix, il étendra ses mains sur elle, il la touchera, il fera trois fois sur elle le signe
sacré, il la répandra vers les quatre parties du Monde, vers les quatre fleuves que Dieu fit jaillir de la fontaine du Paradis. Trois fois il soufflera sur elle en forme de croix, trois fois il y plongera le cierge pascal ; enfin il y tracera avec son souffle la lettre grecque, la première du mot Psuché. Quand un prêtre aura aspergé l'assistance avec l'eau nouvellement bénite, l'évêque y répandra l'Huile et le Saint-Chrème qu'il étendra avec la main. On appellera les catéchumènes qui s'avanceront un à un et, dépouillés de leurs vêtements en la partie supérieure, ils descendront les degrés de la fontaine, ils entreront dans l'eau, à portée de la main de l'officiant. Celui-ci recevra de chacun la confession de la Foi ; il étendra sa main sur la tète du néophyte qu'il plongera par trois fois profondément dans l'eau de la fontaine et il prononcera les paroles saintes. Puis, dans le Chrismarium, il remettra à chacun des nouveaux baptisés une robe blanche qu'ils revêtiront dans les tentes préparées où ils changeront de vêtements. La Confirmation leur sera ensuite suppléée avec ses cérémonies habituelles et la procession rentrera dans la Basilique au chant des Litanies.
Après, c'est la messe comme à la Sixtine, avec les mêmes chants et les mêmes cérémonies ; mais, au Gloria in eœcelsis, au-dessus du maître-autel de la Basilique, derrière les grilles dorées du ciborium — le dais en marbre soutenu par des colonnes et qui couvre le maître-autel — des rideaux de soie rouge s'écartent, et les bustes en argent, à masque de vermeil, de saint Pierre et de saint Paul, apparaissent. Les deux apôtres ont la main droite levée pour enseigner; mais, de la main gauche, saint Paul tient le glaive et saint Pierre porte les clefs. Au dedans de ces effigies de grandeur naturelle, sont les têtes des deux apôtres, dont les ossements fracturés et réduits en poussière sont enfermés dans des fioles de cristal. Avant le xiv" siècle, ces reliques étaient conservées dans l'autel même du Saint-des-Saints, et c'est pourquoi cet autel est entouré d'une forte grille de fer et que les volets aux effigies des Apôtres ont serrures et verroux. Cela n'arrêta point d'ailleurs les soldats du connétable de Bourbon, lors de la prise de Rome, le 6 mai 1527. Mais, depuis le 16 avril 1369, les chefs des Apôtres étaient dans le ciborium de Saint-Jean-de- Latran, où le Pape Urbain V les avait transférés. A cette occasion, Charles V, roi de France, avait offert deux reliquaires en forme de bustes, tout ornés de pierreries et couverts d'inscriptions, qui ont été fondus, après le traité de Tolentino, et dont il reste deux représentations : dans le chœur des chanoines, à Saint-Jean-de-Latran, et dans l'Oratoire de la confrérie du Saint-des-Saints.