GRANDE CHALEUR
les fermiers d'impôts, les banquiers, les entrepreneurs, tout ce qui gouvernait, tout ce qui commandait, tout ce qui gagnait, tout Allemand. On avait exproprié les mœurs, les costumes, les lois, la langue au profit de l'Allemand. La Russie ne semblait exister que pour que les Allemands vinssent y faire leur fortune. Ils croyaient peut-être qu'ils gagnaient leur argent. En fait, sous ce fardeau qui l'écrasait, le peuple, courbant le dos, continuait à suivre dans son cerveau confus de peuple enfant, les idées qu'y avaient placées les générations lentes d'ancêtres ignorés. Ces idées, il les bégayait à voix basse, gardant avec sa foi première ses aspirations, ses souvenirs, ses rêves! Il n'entendait point ces voix rauques hacher les mots rudes, il n'entendait que les cloches sans nombre sonner les heures saintes aux clochetons dorés. II marchait au pas cadencé, roidissant son corps sous le bâton de l'instructeur prussien, il obéissait à son commandement, il prenait même ses airs; mais, sitôt l'instructeur éloigné, vite le dos se courbait comme à la charrue, les pieds couraient plat posés, la barbe croissait à plaisir, et avec quel entrain on échangeait les tuniques ajustées à l'allemande contre les touloupes graisseuses, la haute mitre imitée des grenadiers de Frédéric contre le bonnet de fourrure! Comme on se remettait à jacasser entre soi, à chantonner ses chansons, à racler ses guitares, à boire son thé ! A l'extérieur, on eût dit que la germanisation était accomplie. Au dedans, l'àme russe était toujours vivante, si bien vivante que c'est elle qui triomphe à présent, elle qui parle à voix haute, elle qui chante à plein gosier, elle qui impose sa langue, son écriture, son costume, son esprit, elle qui, du quatrième descendant de Pierre de Holstein et de Catherine d'Anhalt, a fait le Czar Alexandre III.
Quoi que l'on ait fait à Rome pour tuer Rome, l'âme romaine vit encore. Proscrite, elle s'attache aux masures restées debout; elle flotte dans l'air qu'on respire; elle coule dans l'eau qu'on boit; elle s'abrite aux plis des vêtements surannés ; c'est elle qui donne leur grâce à ces petits enfants endormis à l'ombre d'un vieux mur, demi-nus, les cheveux embroussaillés, qui tordent un haillon en manteau triomphal; elle qui cambre ces corps de femmes aux hanches robustes, aux poitrines pleines, qui marchent d'une allure souveraine sur les dalles brisées; elle qui, aux jours de chaleur, sonnant en notes claires, de toutes les fontaines dispersées par la ville où, à défaut de sculptures grandioses, un nom de pape, une inscription, des armoiries sommées de la tiare, mettent, avec un peu d'art, un souvenir du passé, appelle à l'eau romaine, à l'eau
brillante et fraîche, à l'eau dont, à la première goutte, les vrais Romains nomment la source, comme on ferait d'un vin renommé : Aqua-Marcia, aqua-Claudia, aqua- Julia, aqua-Trajana, aqua-Virgo, des eaux qu'Agrippa conduisit à ses Thermes, des eaux qui parlent de Sixte-Quint et de Q. Marcius Rex, de Claude et de Curius Dentatus, des eaux qu'ont payées les dépouilles de Pyrrhus et qui, dans la Rome papale, s'épandent en cascades comme à Trevi, jailhssent comme devant Saint- Pierre, s'ébrouent comme à la place Navone, mettent un arc-en-ciel dans toutes les rues, une lumière dans tous les horizons, lancent à tous les coins des coulées blanches d'argent en fusion, sèment à tous les vents l'étincellement continu de leurs diamants hquides, des eaux qui sont une joie et une parure, au bruit desquelles il est bon de vivre et que longuement, comme ils téteraient le sein d'une mère nourrice, les petits enfants aspirent d'une goulée !
C'est par elle et rien que par elle que prennent leur caractère et leur beauté ces morceaux étranges de ruines, s'emboîtant et s'encastrant dans des bâtisses modernes, famiharisés avec la vie de chaque jour, traités en grands parents par ceux-là qui, depuis des siècles, s'abritent à leur ombre, respectés en leur vieillerie comme des témoins des grandeurs mortes, laissant bonassement les enfants grimper à leurs chapiteaux frustes, n'étalant point la prétention d'être des chefs-d'œuvre ou des raretés, étant seulement un trait d'union, un anneau de la chaîne, solidaires du présent et se souvenant du passé. Aussi vivent-ils : qu'on les isole, qu'on les gratte, qu'on les nettoie de leur poussière séculaire, qu'on en arrache les masures qui s'y sont accrochées, qu'on en enlève les brins d'herbe dont les oiseaux ont porté là-haut les semences, qu'on en fasse, comme on a fait du Colysée, quelque chose de propre, de récuré, de mihtaire qu'on vient voir en faisant crier un tourniquet et que démontre un soldat-cicerone, qu'on en chasse les fleurs, les oiseaux et les enfants, avec eux s'envolera l'âme romaine et, pour contenter quelques pédants d'Allemagne, ces ruines qui vivaient, ne seront plus que des ruines : des pierres grises dans du mortier noirâtre! Mais, pour leur donner â chacune un square et un gardien, eUes sont trop : l'armée italienne n'y suffirait point. Encore un temps, au désespoir des tudesques, il faudra laisser les mioches indiscrets conserver comme ils font depuis deux mille ans l'héritage des grands romains, patiner de l'usure de leurs haillons les bronzes antiques, mêler à leurs jeux l'ombre souriante des ancêtres et faire, à leurs chansons, vivre et palpiter encore l'âme romaine.
C'est elle, l'âme romaine, qui jette à genoux ces foules au passage du Viatique,