‹ Rome pendant la semaine sainteChapitre 5 sur 36 · LE BON DIEU EN VILLE · texte numérisé non relu

LE BON DIEU EN VILLE

emplit d'êtres prosternés la maison où l'on porte le Corps sacré, éveille les ferveurs endormies, et dans ce peuple, auquel les gouvernants prêchent l'athéisme, fait passer encore un rêve d'immortahté. Quand, aux façades, devant les Madones mères, les lampes s'allument, déjà plus rares, déjà plus ternes, n'est-ce pas elle encore qui brûle en elles, dansante au vent qui souffle des grandes rues droit percées? Combien de lampes éteintes, brisées; combien que n'allument plus les vierges folles! Mais, que vienne la mort, qu'elle entre dans la maison, à la suite du Viatique, qu'elle amène avec elle son cortège de douleurs et de cris, voici que, devant le Saint-Sacrement, l'on se prosterne comme jadis, qu'avec une terreur pareille, devant la porte que désigne l'ombrelhno, l'on s'entasse comme autrefois : au fond, dans la petite cour, une statue antique se dresse, attestant là comme partout, cette liaison intime du présent au passé, donnant pour témoin à cette religion qui en a triomphé quelque César persécuteur. Et aux mêmes paroles de l'officiant, ce sont les mêmes répons des assistants, c'est la même émotion, c'est la même foi, la même confiance absolue et intouchée en la récompense promise, la même certitude du lendemain, certitude telle que le Viatique reçu, le drame accompli, les yeux se sèchent et les cris s'éteignent : à quoi bon pleurer, à quoi bon se lamenter? Il est heureux, ce mort : il est en Paradis. Ah! sans ce lendemain, l'on serait fort; mais, que mettre à la place de ce qu'a mis l'Église, de ce qu'elle enseigne depuis dix-huit siècles? Est-ce que, devant ce lendemain, reniant leur vie tout entière, et tous leurs actes, et toutes leurs pensées, et tous leurs rêves, ceux-là qui ont voulu Rome et qui l'ont prise au pape, ne se sont point jetés au Dieu dont le pape est le prêtre et, haletants, affolés de la terreur des ombres prochaines, n'ont point demandé grâce, depuis le ministre jusqu'au Roi? Et, comme ils eussent voulu, alors, s'endormir avec cette assurance qu'ont les petites gens de Rome, de l'immortaUté chrétienne !

Et ce ne sont point seulement les petites gens. Que la cloche de l'église prochaine annonce la mort, voici que les confrères revêtent leurs longues cagoules, et tous confondus, riches ou pauvres, nobles ou vilains, repris par l'invincible pouvoir des survivances anciennes, ils vont aux églises et aux charniers, masqués et inconnus, communiant en une même foi, tenant tous en main ce cierge où brûle l'àme romaine. Des confréries, des archiconfréries, combien? On userait son temps à les compter. Toutes semblables par la forme du costume, par le sac, par le cordon, par la pèlerine armoriée, par le capuchon qui, rabattu sur la tête, couvre la figure et ne laisse voir que les yeux, toutes

semblables par ce capuchon étrange qui laisse sans nom les orgueils et abat les vanités au niveau de l'humilité chrétienne, distinguées seulement par des couleurs qui, symboliques, marquent et attestent une spéciale et commune dévotion, elles tiennent Rome tout entière, quiconque est de vieux sang romain. En leurs rangs, sous la bure pareille, le fils du mendiant catholique et, singuhère hardiesse des vainqueurs, le fils du roi excommunié, vont côte à côte, récitant les mêmes prières : toujours le De Profundis et le Miserere, le cri du chrétien à la mort, le grand appel au Christ, maître des sépulcres. Certes, le cierge éteint, la cagoule dépouillée, ils croient bien, eux aussi, que ce n'était là qu'un mauvais rêve, une superstition vaine, un vieil usage qu'il faut abolir, et dont, si on les poussait, ils feraient au besoin des risées. Mais c'est en leur sang et en leur moelle, et, quoi qu'ils fassent, quand la cloche tintera, ils iront, et, s'ils n'y allaient point, pareils à ces prêtres défroqués qui, aux heures des messes, errent autour des églises, ils viendraient là encore, voir et regarder, infidèles à Rome et possédés par elle.

Non, quoi que fassent ici ceux qui détiennent Rome, à moins qu'ils la détruisent, jamais ils n'y seront chez eux; ils peuvent y être les maîtres, ils sont toujours des étrangers. Rien dans leurs façons et leurs habitudes, rien dans leurs manières d'être et de penser, rien dans leur physionomie et dans leur allure, rien dans leurs rêves même, n'est romain.

Après vingt ans écoulés, les maîtres en sont au même point que le jour où, par la brèche de Porta-Pia, ils sont entrés dans Rome. Comme jadis, il semble qu'ils y craignent une fatalité pesant sur eux, sur leur dynastie, sur leur avenir... Ils en sont plus arrogants, parce qu'ils sont plus craintifs. Ils voudraient se faire passer pour des rois d'ancien régime, et ils n'ont même point à Rome la place qu'y trouverait un césar germain. Ils n'ont que celle des rois lombards qu'a terrassés la main de Charlemagne, rois d'invasion dont rien ne reste, pas même les noms. Rien ici n'est à eux, rien n'est d'eux. Ils n'y rencontrent ni un souvenir qui justifie leur présence, ni une gloire qui la légahse. Hautains et raides, même en leurs démonstrations de popularisme, ils logent toujours en garni dans ces palais des papes, et ils le sentent si bien que, par une sorte de terreur, ils y restent le moins possible. Il semble qu'ils aient hâte de retourner dans le Nord, là où les cœurs des peuples battent à l'unisson des leurs, où ils ont des amis, des soldats, une patrie. Ici, ils entrent, ils sortent, ils passent, ils ne sont rien.

Ils peuvent s'approprier, au Palatin, les fouilles qu'avait payées Napoléon III,

Page 1