ARCHICONFRÉRIE — LA BONNE MORT
et au Panthéon se donner la place de M. Agrippa; mais c'est lame de Rome qu'ils devraient arracher des pierres, et comme aux temps barbares, ce n'est qu'après avoir brûlé ces marbres pour en faire de la chaux, ce n'est qu'après avoir passé la charrue sur les éghses et sur les palais qu'ils pourraient dire : « Rome nous appartient. » Tant qu'une pierre sera debout, elle criera. Voici un palais qu'on a pris et où l'on campe. En face, des églises gênaient, on les a détruites. Mais, au-dessus de ce balcon où l'on s'accoude pour répondre aux vivats, ce balcon d'où l'on proclamait les Papes, une Vierge tenant l'Enfant- Dieu bénit la foule. Cet obélisque, c'est Pie IV qui l'a dressé; ce palais, tout près, où travaille M. Crispi, Clément XII l'a bâti, et, là-bas, fermant l'horizon, comme la borne gigantesque où se brisera la roue du char, ce dôme, c'est Saint-Pierre, avec, dans son ombre, le Vatican.
E Vatican est toujours le même, toujours pareil à ce que vit Chateaubriand : « solitude de ces grands escaliers ou plutôt de ces rampes où l'on peut monter avec des mulets; solitude de ces galeries ornées des chefs-d'œuvre du génie, où les Papes d'autrefois passaient avec toutes leurs pompes; solitude de ces loges que tant d'artistes célèbres ont étudiées, que tant d'hommes célèbres ont admirées : des reines, des rois ou puissants ou tombés, et tous ces pèlerins de toutes les parties du monde... » seulement, cette solitude est emplie par une pensée, ce désert est peuplé par un homme.
A l'entrée des Italiens, en 1870, on avait commencé par dii't; que la Cité Léonine, entre le Tibre et les murs, appai'tiendrait au Pape. La loi des garanties du 13 mai 1871 lui a simplement accordé la jouissance des palais apostoliques du Vatican et de Latran, (;t du château de Castel-Gandolfo. De fait, le 20 septembre 1870, le Pape était au Vatican : Il n'en est point sorti : Il n'en sortira point.
Hors de la porte Saint-Sébastien s'élève une petite église, Domine quo ôaclis. Là, saint Pi(;rre fuyant Rome et le martyre rencontra Jésus et lui dit : « Domine qiio oadis? — S(;igneur, où allez- vous? » Et Jésus répondit : « Venio
iteram cracijigi. Je viens pour être crucifié de nouveau. » Et Pierre, retournant sur ses pas, alla offrir sa tète aux bourreaux. L'église est bâtie au lieu même où Pierre vit Jésus. Au mois de septembre 1870, un cardinal français avait été chargé d'offrir à Pie IX un asile en France. « Revenez me voir dans quelques jours, lui dit le Pape, je vous donnerai ma réponse. » La réponse fut une plaquette d'ivoire entourée d'un cercle d'or et représentant le Domine quo vadis. Et le Pape, racontant et commentant la légende, terminait en disant à Monseigneur de Bonnechose : « Et tenez, monsieur le Cardinal, je ne veux pas m'exposer au même reproche. »
C'est donc au Vatican que le Pape vit depuis vingt ans : le Pape, car peu importe le nom : Pie IX ou Léon XIII. L'homme a changé, mais le Souverain Pontife est le même, il a le même pouvoir, les mêmes obligations, le même piédestal. Pie IX a exprimé cette pensée de la permanence du Pape sous une forme bien frappante. Un diplomate français, prenant congé de lui, lui demandait sa bénédiction pour son fils. Pie IX, regardant l'enfant, dit au père : « Gravez profondément dans sa mémoire le souvenir de cet homme qui est aujourd'hui devant lui, habillé de blanc. Et, quoi qu'il arrive de moi qui ne suis rien, sachez qu'ici, à cette place où je suis debout, lorsque l'enfant devenu vieux reviendra avec ses fils et ses petits-fils, sachez qu'il trouvera là, toujours à cette même place, un homme comme moi, habillé de blanc. » Sera-ce au Vatican que, demain, ceux qui, de tous les coins du monde, viennent recevoir du prêtre blanc la bénédiction suprême, devront diriger leur route? Aux ambitions qui s'agitent, aux haines qui s'exaspèrent, faudra-t-il encore que la Papauté cède ce dernier asile et que le Pontife suprême erre, mendiant un asile par le monde? Qu'importe pour un temps : Où est le Pape, là est Rome. Ubi Papa, ibi Roma. Et d'ailleurs où que les rafales du vent mauvais poussent la barque de Pierre, elle trouvera un abri, non un port. Si les papes connaissent les chemins de l'exil, ils savent les routes du retour. i.es hommes passent, le monde tourne et la Croix demeure.
De la place Saint-Pierre on n'aperçoit du Vatipan qu'une partie, une immense maison à trois étages, sans caractère, relativement moderne, puisqu'elle ne remonte qu'à Urbain VIII. C'est là que vit le Pape. On y accède de la place Saint-Pierre par un portail de bronze que gardent à l'intérieur quelques Suisses dans leur étrange costume mi-parti rouge et jaune, relevé de bleu, qu'avait, dit-on-, dessiné Michel-Ange, mais qui aujourd'hui est singulièrement défiguré par des