LA PORTE DE BRONZE
adjonctions modernes. Au dehors, des carabiniers italiens montent la faction. Le flot s'arrête la. Depuis vingt ans, il vient, s'étalant sur cette place, battre ces marches du Portone, et les marches aussi qui montent à Saint-Pierre. Parfois, dans des jours d'orage, il s'engouffre sous les portiques du Bernin, et, d'un bond, tourne presque autour de la basilique. Et puis, il se retire piteusement, après ces colères factices, ces emportements commandés, ces déchaînements payés, et, du portail, les bras croisés, attendant, les Suisses le regardent passer.
Pauvres suisses, prisonniers eux aussi, car comment hasarderaient-ils dans Rome leurs ajustements moyen âge, leur perroquetterie armée? De leurs Cantons on les amène, on les verse au Vatican, ils n'en sortent plus; vivant à Rome, ils ne voient d'elle que ce qu'ils aperçoivent par le battant ouvert des portes qu'ils gardent, usant à la caserne les heures lentes avec des contes de leurs montagnes, des ressouvenirs, des histoires du pays. Ils ont une musique, toute une musique avec trombones, ophicléides, pistons, flûtes, tambourins, chapeau chinois et grosse caisse, mais la musique ne sert jamais, puisqu'il n'y a plus de Fonctions, et les musiciens n'ont qu'une seule occasion de montrer leur talent : c'est quand un des camarades retourne au pays. Alors, toute la journée, dans une chambre de la caserne, la musique prend le libéré, le tient, le dévore et ne le rend qu'après lui avoir défilé son répertoire complet.
Singulière destinée, celle de ces Suisses : gardiens fidèles et impassibles durant des siècles, des royautés triomphantes, mêlés, eux,* ces républicains, à toutes les pompes et à toutes les splendeurs des monarchies bourboniennes, ils ont, en un siècle, assisté aux plus effroyables chutes et aux plus lamentables catastrophes, et, dans des causes qui n'étaient point les leurs, ils se sont trouvés si étroitement mêlés que, dans toutes les agonies de royautés, c'est un épisode nécessaire, le massacre des Suisses. Des siècles durant, ils avaient reçu salaire pour parader, combattre et au besoin mourir. Leur vie était achetée, mais jusque-là ils n'avaient point livré la marchandise. En cent ans, l'on peut dire qu'ils ont, en comptables honnêtes, apuré leurs comptes avec les rois. Ils ont vu le Dix août et Louis XVI, poussant du pied les feuilles mortes dans le jardin des Tuileries, leur donner l'ordre de se faire tuer, alors qu'ils pouvaient vaincre. Ils ont vu — mais c'était au moins autre chose qu'une guerre civile — les ponts de la Bérézina, et, en avant, sous les hauts salins, tachant la neige de ses habits rouges, la brigade suisse est tombée tout entière, sauvant l'Empereur et l'armée. Ils ont vu les journées de Juillet où le commandement,
comme au Dix août, les abandonna. Ils ont vu Venise et l'agonie de la république de Manin. Ils ont vu Gaëte. Ils ont vu Castelfilardo ; ils voient Rome.
Dans toutes les débâcles et les déroutes, quand les trônes s'écroulaient, faisant l'arrière-garde ; impassibles, car ils n'avaient le droit ni d'éprouver des passions, ni de ressentir des haines; victimes quand on les appelait bourreaux; aux prises avec les rêves des uns, avec les fureurs des autres, avec l'antipathie de tous; mêlés à des querelles qui n'étaient point leurs querelles; mercenaires en des chocs où chacun se battait pour ses idées; gladiateui's que le caprice du maître pouvait chaque jour mettre en face du peuple déchaîné; soldats sans patrie, eux dont les pères avaient les premiers conquis une patrie, ils erraient de l'Escurial à Versailles, et du Pausilippe au Vatican, cherchant qui pourrait bien acheter leur sang, ne trouvant plus à la fin, pour gagner leur pain en vendant leur vie, qu'un service d'antichambre dans le palais d'un prêtre. Leurs armes ne sont que des armes de parade, leurs uniformes , n'était la tradition, sont ridicules; mais si, quelque jour, cette porte doit être forcée, il faut du sang devant, et ce sang sera le leur. Ils le savent : leur service n'a d'autre raison d'être, leur engagement n'a d'autre but, et ils attendent...
Sur la porte de bronze ouvre un immense couloir où débouche l'escalier dit de Pie IX, et cet escalier donne accès à toutes les constructions massives formant l'habitation du Pape et qui, sur la face opposée à Saint-Pierre, donnent de trois côtés sur la grande cour Saint-Damase. Ce pavillon se soude obliquement à un autre groupe de palais bâtis au xv et au xvi'' siècles, et qui contiennent les Loges, les appartements Borgia, la Salle royale, la Salle ducale, la chapelle Sixtine, les Stances et la chapelle Pauline. Ce palais, à son tour, sert de base à un parallélogramme de constructions plus modernes qui s'étendent sur une longueur de plus de cinq cents mètres, et qui contiennent les musées et la Bibliothèque. Sans parler des salles et des escahers d'apparat, des musées, des chapelles, des galeries, on compte au Vatican onze mille chambres et deux cent huit escahers.
Depuis Léon IV, le créateur de la Cité Léonine, c'est-à-dire depuis le ix"-' siècle, chaque pape y a mis la main et y a laissé sa trace. Encore prétend-on remonter, pour la fondation du palais, à saint Symmaque, et affirme-t-on que Charlemagne' logea à cette même place lorsque, en l'an 800, il vint recevoir des mains de Léon II la couronne impériale. Au xn" siècle, le palais, tombant en ruines, est rebâti par Eugène III. A son retour d'Avignon, Grégoire XI l'habite.
et à sa mort on y tient un premier conclave. Jean XXIII le relie au château Saint- Ange par une galerie couverte ; Nicolas V, qui veut en faire le plus beau palais du monde, commence des constructions que continue Sixte IV, le créateur de la Sixtine ; Innocent VIII fait le Belvédère, Alexandre VI l'appartement Borgia, Jules II réunit par une immense galerie le Belvédère au palais ; Léon X commande les Loges de la cour Saint-Damase ; Paul III a la chapelle Pauline; Sixte-Quint la Bibhothèque ; Clément VIII les appartements qu'occupe aujourd'hui Léon XIII ; Urbain VIII l'Escalier royal ; Clément XIV et Pie VI le musée Pio Clementino; Pie VII le Braccio Nuovo; Grégoire XVI le Musée étrusque et le Musée égyptien; Pie IX la Scala Pia : c'est l'histoire de la Papauté que racontent ces pierres, ces statues, ces fresques; l'histoire de son goût, de son érudition, de sa piété ; c'est aussi l'histoire des habitudes, des façons de vivre et de penser' de chacun des papes durant un espace de mille années.
Ce plan même du Vatican est plein d'enseignements. Dans cette condensation de vie autour de la cour Saint-Damase, dans ces palais accumulés, dans ce terrain utiHsé jusqu'au dernier pouce, on sent le développement graduel de la puissance pontificale et comme son emmagasinement de forces. Elle se concentre, se replie sur soi-même et, plus près on peut l'approcher, mieux l'on se trouve. Ce groupement significatif s'interrompt exactement à la fin du xvin" siècle et, alors que la Papauté est le plus menacée, elle jette comme à l'infini des constructions lointaines, des galeries d'antiquaire dilettante, percées de larges baies, disposées non plus pour la vie, non plus même pour l'admiration, comme était le Belvédère, mais pour la satisfaction de manies vaniteuses et nullement scientifiques. On a voulu avoir de tout, et l'on a eu, comme de juste, du tout médiocre. Près des merveilles d'art, des bibelots indignes d'un musée d'arrondissement. Des collections entières seraient à éliminer, des collections pas sérieuses qui ne peuvent servir à aucune étude et n'ont rien à faire avec l'art. Et puis, partout, les réparateurs ont joué un tel rôle que, dans les antiques, une bonne moitié de ce qu'on voit et tout ce que les guides font admirer, est moderne, d'un moderne qui hésite entre l'école de Thorwaldsen et l'école de Canova. Et le bâtiment est de même ordre. Or, c'est ce bâtiment qu'on aperçoit de partout, le seul qui soit en belle vue, qui symbolise le Vatican et en prend le nom et en usurpe la gloire.
Pour se faire une idée â peu près exacte du palais, il ne faut pas s'arrêter à ces a.spects, pas plus qu'aux cours d'honneur, aux escaliers royaux, aux salles
d'apparat où se déploie la majesté pontificale, où se déroule la pompe des cortèges et où l'habit noir moderne tranche si singulièrement qu'il semble un anachronisme et presque un blasphème. II faut pénétrer dans ces arrière-cours, des puits verdâtres où le soleil ne descend point, mais sur lesquels s'ouvre comme le a Pot-Bouille » du Vatican. Le regard, arrêté tantôt par un jardinet sur un appui de fenêtre, tantôt par une jolie tête de servante se penchant pour regarder, tantôt par l'éclair d'une hallebarde qu'un Suisse nettoie dans une chambre trop petite, va d'étage en étage jusqu'à accrocher quelque monstrueux écusson qui, là-haut dans le vide, plane avec des armoiries que nul ne lira. Ailleurs, dans une cour où nulle porte ne donne plus accès, des contreforts énormes ont poussé contre un mur qui menaçait ruine; ils l'ont doublé, triplé, bouchant portes et fenêtres, et, dans la cour où, depuis des siècles, nul n'a posé le pied, une végétation de mousses étranges où pointent des fleurs sans nom, naît, vit et meurt. On suit des chemins de ronde où l'on rêve de guerriers fabuleux, de cardinaux casqués, de machines de guerre formidables et enfantines et, brusquement, on débouche dans une cour d'architecture noble, faite pour un peuple, et où il n'y a personne.
On va. Des espèces de souterrains, des escaliers qui plongent dans le vide, des ressauts subits de murs cyclopéens, la nudité d'un rempart brisée tout à coup par l'enfilade de fenêtres sculptées qui annonce une salle imposante ; quelque débris antique, quelque marbre patiné par les siècles, quelque fontaine jaillissante, quelque balcon aux glorieux ornements, c'est une surprise à chaque pas, c'est le souvenir éveillé des siècles éteints, des âges superposés, des successions continues de rois et de pontifes, des grandeurs mortes, des majestés disparues, et aussi des petites gens qui ont picoré là leur pâture, des vies inconnues et sans histoire qui se sont écoulées dans les dessous de ce merveilleux théâtre pour préparer le luxe, la somptuosité, la merveille d'une fonction, pour faire, pendant un quart de seconde, un scintillement dans un cortège, pour rien — pour vivre.
Aussi bien chez lui dans les couloirs obscurs, dans les cours herbées, dans les salles presque souterraines où, dans des sarcophages antiques, trempe du vieux linge, que sur les dalles de marbre, dans les vastes corridors, à travers les immenses escaliers, comme il y a des siècles et encore des siècles, le peuple, le petit peuple du Vatican passe et circule avec une liberté familière, une liberté que nos mœurs ne connaissent point et qui, un jour, fait d'une fille de cuisine une introductrice utile près d'un cardinal. Nulle part on ne comprend mieux