‹ Rome pendant la semaine sainteChapitre 8 sur 36 · DOMESTIQUE DU SECRÉTAIRE D'ÉTAT · texte numérisé non relu

DOMESTIQUE DU SECRÉTAIRE D'ÉTAT

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qu'à Rome la clientèle romaine, les petits abrités sous un patronat cardinalice ou patricien, vivant dans l'ombre du seigneur, approchant de lui à toute heure, lui rendant ce qu'ils doivent sans embarras et sans platitude. Nulle part comme ici, l'on ne comprend ce trait d'union établi par les services rendus, les parentés lointaines, les souvenirs d'enfance, les rapports anciens de pénitente à confesseur, les rencontres coutumières. Ce fait même d'habiter ensemble — si loin que ce soit les uns des autres — ce grand palais, constitue entre des êtres si différents par l'éducation, par l'intelligence, par la position sociale, un rapprochement étroit, les fait pays avec cette nuance de comhinazione qui existe en tout italien.

Bien qu'ils puissent, à leur aise, prendre leurs ébats au dehors, ils ne sont chez eux qu'ici; ils y sont plus maîtres que les maîtres, car les papes passent, les cardinaux disparaissent, les prélats meurent; il y a chez les gens d'en haut un mouvement de va-et-vient, des départs pour des nonciatures lointaines, des séjours dans des archevêchés; eux demeurent. Depuis quarante-cinq ans, le même domestique est à son poste chez le secrétaire d'État. Il en a bien vu six ou sept en ce demi-siècle, et c'est peu ; il en verra d'autres, et peu lui importe qui, pourvu qu'il ouvre et ferme sa porte. C'est à lui, cette porte, comme à d'autres ce coin de cour ou cette écurie. Il ne la lâche que le moins possible, ne descendant à Rome que dans des cas d'exception, n'ayant pas, depuis vingt ans, franchi le pont Saint-Ange.

Et d'autres aussi, mais d'une façon différente, tiennent le Vatican poui- la patrie : dans Rome, les prêtres de toutes nations ne voient que ce grand palais de mystère et ils y courent. Au seuil, ils laissent flotter le manteau dont ils s'enveloppaient la taille, portent plus haut la tête, assurent leur regard. Ils ne tiennent point au Vatican comme la mousse aux pierres; ils y viennent comme le fer à l'aimant, et la ville jadis sainte, maintenant maudite, traversée, ils entrent là chez eux, éteint chez le Pape.

A présent, c'est tout le domaine temporel de l'Église, ce palais : domaine qu'on conteste; encore et sur lequel on chicane ; mais, de ce domaine, même réduit encore, fût-ce à un appartement, fût-ce à une seule chambre, un homme embrasse le monde, et la parole qu'il dit est répétée par des centaines de millions de voix. II lie (;( il délie; il garde les clefs du Ciel et de l'Enfer, il est, pour la moitié des habitants du globe, le détenteur unique de la puissance mystérieuse et sacrée qui régit l'homme après la mort. Une tradition vingt fois

séculaire a bâti les assises où repose son trône. Où il envoie ses prêtres, ils vont en soldats, non pour combattre, mais pour mourir, pour attester de leur sang que son Dieu est leur Dieu. Sa main, étendue pour bénir, fait s'incliner tous les fronts. Sa main, levée pour maudire, ferait encore se courber bien des têtes. Il règne sur les esprits et il gouverne les âmes, mais par quels ressorts, par quels agents? Quel est le dénombrement de son armée pacifique? Quels sont les degrés de la hiérarchie dont il occupe le sommet? Comment a-t-il tissé le réseau dont il a enveloppé le monde?

Évêque de Rome, Vicaire de Jésus-Christ, Successeur du Prince des Apôtres, Souverain Pontife de l'Église Universelle, Patriarche de l'Occident, Primat d'Italie, Archevêque et Métropolitain de la Province Romaine, Souverain des Domaines temporels de la Sainte Église Romaine : tels sont les titres donnés au Pape, et chacun de ces titres du deux cent soixante-troisième successeur de saint Pierre, est l'affirmation d'une prérogative spéciale de son ministère. Ainsi le titre qu'il assume de patriarche de l'Occident explique pourquoi, tandis que, en Orient, se trouvent treize patriarches, il ne s'en rencontre que deux en Europe, celui de Venise (â l'orient de Rome) ayant des suffragants dans l'Adriatique, et celui de Lisbonne étendant sa juridiction sur les sièges épiscopaux des colonies portugaises en Afrique. Seul, dans toute l'Église, le pape porte la calotte blanche, la soutane de soie blanche, les bas blancs, les souliers rouges sur l'empeigne desquels est brodée une croix. Il y ajoute au chœur la mosette de soie ou de velours rouge, bordée d'hermine, la ceinture blanche à glands d'or, et le rochet de dentelles. Dans les cérémonies, il joint aux ornements qui lui sont communs avec les évêques, la falda qui est une longue et large jupe de soie blanche à queue traînante, extrêmement ample, retombant sur les pieds, et qui doit être soutenue de trois côtés par les camériers secrets pour que l'officiant puisse marcher; il y ajoute encore le fanon fait de deux mosettes superposées, d'étoffe de soie et d'or rayée de blanc, d'or et d'amarante ; l'une de ces mosettes tombe sur la poitrine et est brodée au-devant d'une croix rayonnée; l'autre sert à envelopper la tête.

Enfin, le Pape seul porte la tiare : 11 est présumable que la tiare n'était originairement qu'une mitre ornée de pierres précieuses et garnie à sa base d'un cercle d'or en forme de couronne — regnum. — Par la suite, deux couronnes ont été ajoutées à cette première pour symboliser, après le pouvoir pontifical, le pouvoir royal et impérial, pour rappeler aussi la puissance exercée sur l'Église souffrante, l'Église militante et l'Église triomphante. La forme de

la mitre s'en est trouvée modifiée et la tiare ou tri règne a été complétée par l'adjonction au sommet, devenu de forme convexe, d'une croix supportée par une boule : en général cette boule est faite d'une pierre précieuse et la croix est enrichie de diamants.

Ces insignes essentiels de la dignité pontificale sont entourés dans les grandes cérémonies d'un cadre particulier, mais si ce cadre comporte des ornements spéciaux, on peut dire qu'ils sont divisibles du pape devant lequel on les porte. D'ailleurs si les JlabelU, par exemple, ces grands éventails de plumes de paon que l'on porte à droite et à gauche de la sedia, paraissent à présent réservés en Occident au pontife romain, les Arméniens, les Maronites en font usage et il n'y a point très longtemps que le grand prieur de Malte, l'archevêque de Messine et l'évêque de Troie en Apulie jouissaient de cette marque d'honneurs.

Pour la Sedia Gesiatoria, c'est un simple fauteuil de velours cramoisi aux armes du pape, placé sur un plan horizontal, lié par de fortes traverses de bois et porté sur les épaules des palafrenieri. Il serait plus juste de citer, comme un attribut du suprême pontificat, ce privilège qu'a le pape de se faire précéder en tout lieu et partout par la croix processionnelle. Certains prélats, patriarches, archevêques, évêques, par privilège spécial, peuvent se faire précéder de la croix dans leur diocèse. Quelques-uns même des patriarches, peuvent le faire dans le monde entier, hors Rome, hors le lieu où réside soit le pape, soit un de ses légats a latere, hors en présence d'un cardinal ; mais le pape seul, d'après un décret du Concile de Latran en 1215, a droit partout à cette marque de suprême dignité et de juridiction universelle. On peut considérer de même comme une distinction particulière que le pape, quoique évéque de Rome, n'a pas de crosse aux offices pontificaux et que, dans l'exercice de certaines fonctions sacrées telles que la consécration des églises, des autels et des évêques et l'ouverture de la Porte sainte, il tient à la main une croix aussi haute que celle dont il se fait précéder, à une branche comme celle-ci, et sans la figure de Jésus crucifié. On donne deux explications de cette suppression de la crosse : suivant les uns, saint Pierre ayant désigné saint Martial pour évangéliser les Gaules, lui adjoignit un jeune romain nommé Front. Martial et Front partirent, mais, au vingt-deuxième jour de route. Front tomba malade et mourut. Martial revint consult(T Piern; qui lui donna son bâton et lui ordonna de l'appliquer' avec confian(;e sur h; c^adavn; de Front. Front, mort depuis quarante jours, ressus(;ita et continua sa route : il devint évéque; de Périgueux; Martial fut

l'apôtre de l'Aquitaine et, à Limoges, où était sou siège, ou vénéra, dit-on, durant des siècles, le bâton miraculeux. Selon Innocent III, ce serait à Trêves que saint Pieri-e aurait envoyé son bâton à Eucher, premier évêque. On prétend même que, en commémoration, le pape doit se servir de la crosse dans les églises de Trêves. Enfin, les liturgistes ajoutent que le bâton pastoral, recourbé dans sa partie supérieure, semble l'indice d'une juridiction bornée, que cette courbure, inclinée vers la terre, paraît indiquer que l'autorité épiscopale emprunte quelque chose â l'autorité des hommes, tandis que l'autorité du pape vient uniquement de Dieu.

Le pontifical du pape a des règles particulières, mais, en fait de privilèges remarquables, il semble (^u'il n'y en ait que trois à retenir : le cierge allumé que tient devant le pape, quand il lit ou chante, un évêque assistant au trône pontifical, n'est pas dans un bougeoir, comme ceux des cardinaux, des évêques et des prélats qui célèbrent, quia lumen Papœ, dit un auteur, non indiget sustentatione. Une astérisque, ou étoile d'or à douze rayons sur lesquels sont inscrits les noms des douze apôtres, est, aux messes pontificales, placée par un maître des cérémonies sur la patène de façon â recouvrir et garantir entièrement l'hostie, jusqu'au moment de la communion. Le pape enfin, qui communie sous les deux espèces, se sert d'un chalumeau d'or qu'il plonge dans le calice pour en aspirer le contenu. Ce chalumeau serait, selon certains auteurs, un emblème du roseau, attaché â une éponge, qu'on approcha des lèvres de Jésus expii'ant. Jusqu'au douzième siècle, il semble que ce ne fût point là un privilège réservé au souverain pontife. Dans des temps plus modernes, l'abbé du Mont-Cassin se servait du chalumeau. Quant à la communion sous les deux espèces, on n'ignore pas que, à la messe du Sacre, les rois de France la recevaient des mains du Grand aumônier.

Le Sacré Collège des Cardinaux de la Sainte Église Romaine, collatéraux et coadjuteurs du Souverain Pontife (collatéraux est ici dans le sens latin coUateralis, qui est à côté), suit immédiatement le Pape dans la hiérarchie. II se compose en droit depuis Sixte-Quint de six cardinaux-évêques, de cinquante cardinaux-prêtres, de quatorze cardinaux-diacres, mais, en fait, ce nombre de soixante-dix qui pourrait être porté a soixante-quinze puisqu'il y a soixante- (juinze titres cardinahces, n'est jamais rempli.

Les cardinaux-évêques sont ceux qui, résidant à Rome, ont opté par ordre d'ancienneté un des six évêchés suburbicaires : Ostie et Velletri, Porto et Sainte-

Rufiiie, Albaiio, Frascati, Palestrina, Sabiiia. Les cardinaux -prêtres, auxquels a été assigné le titre d'une des cinquante-trois églises de Rome, en deviennent comme les curés, y exercent leur juridiction, y célèbrent les offices avec les mêmes insignes que l'évêque dans son diocèse, apposent aux portes extérieures des tabkîaux où sont leurs armoiries, successeurs en fait et en droit des prêtres principaux ou cardinaux (jui formaient primitivement le conseil de l'évêque de Rome.

Les cardinaux -diacres, au nombre de quatorze, sont les successeurs des administrateurs des diaconies, chapelles jointes à des hôpitaux ou à des hospices. Adjoints plus tard aux prêtres-cardinaux, ils ont vu leurs droits égalés aux leurs, sauf qu'ils ne peuvent célébrer la messe en public. Si, à l'origine, nombre de cardinaux-diacres n'avaient point reçu les ordres majeui's, tous aujourd'hui sont prêtres, mais l'usage s'est retenu de ne point nommer cardinaux-diacres des archevêques en possession de sièges. Cet ordre se recrute donc soit dans la prélature, soit dans les ordres réguliers.

Les cardinaux-prêtres au contraire se recrutent pour la majeure partie parmi les archevêques ou les évêques de toutes les parties du monde cathoUque. Jadis les Papes avaient coutume de n'y admettre les étrangers (jue dans une proportion infime : l'usage accordait quatre chapeaux cardinalices à la France, autant à l'Empire, autant à l'Espagne, deux au Portugal, un à la Pologne. Tout le reste allait aux Italiens et surtout aux Romains. Le Souverain pontife régnant a changé cette proportion : il a dû accorder plusieurs chapeaux aux chrétientés nouvelles : États-Unis d'Amérique, Canada, Australie ; il a augmenté le nombre des chapeaux français et allemands. Enfin, à Rome même, il a nommé cardinaux plusieurs étrangers résidant qui, à défaut de Romains, occupent les places (|ui, jadis, leur étaient réservées. Cette transformation du Sacré Collège aura les plus graves conséquences lorsque les cardinaux seront appelés à exercer la plus haute de leurs fonctions : celle de l'élection d'un nouveau pap(; qui ne peut être élu que par eux et ne peut être que l'un d'eux.

Dans le cours ordinaire de leurs fonctions, les cardinaux prêtent au pape, dans les consistoires, lé concours de leurs lumières. C'est dans les consistoires que le pape nomme les cardinaux, qu'il préconise les évêques et les archevêques, qu'il pourvoit à toutes les chargeas majeures de l'Église.

Les cardinaux ont pour insignes esscMitiels la calotte r-ouge, la barrette rouge, le chapeau rouge. S'ils sont séculiers, ils portent les bas i-ouges, la soutane, la cap[)a, la c(;inture, la mos(Ute, le mantelet roug(^s; à (;ertaines fêtes,

ces vêtements sont violets ou rose clair. Si les cardinaux appartiennent à un ordre régulier, ils portent leurs vêtements de la couleur de leur ordre.

C'est d'ordinaire parmi les cardinaux dits de Curie, c'est-à-dire provenant de la prélature romaine, ayant exercé soit des nonciatures à l'étranger, soit des secrétariats de grandes congrégations, soit des charges palatines, que le Saint- Père choisit ceux qu'il associe de plus près encore au gouvernement de l'Église ou auxquels il délègue certaines des prérogatives qu'il ne saurait exercer par lui-même.

Ainsi, si son premier titre est celui d'évêque de Rome, il ne peut, surtout en des temps aussi troublés, entrer lui-même dans l'infini détail qu'exigent les si nombreuses églises de la capitale du monde chrétien, dans l'administration des séminaires que toutes les nations y ont établis, dans les questions d'enseignement religieux, de dispenses, etc. Il nomme donc un vicaire général, lequel est inamovible durant la vie du Pape qui l'a élu, mais dont les pouvoirs ne lui survivent point. La tâche du vicaire de Sa Sainteté, singulièrement difficile au milieu des épreuves que traverse la Papauté, est aux mains du cardinal Parocchi, ancien archevêque de Bologne, démissionnaire parce qu'il n'avait point obtenu l'agrément de la Cour d'Italie. C'est un manœuvrier consommé, un homme d'esprit, un travailleur infatigable : Il se retourne sans embarras au milieu des tracasseries qui lui sont faites chaque jour, il excelle à parler beaucoup sans se compromettre et, comme disait un de ses confrères, il montre toujours ses préférences à tout le monde. On parle beaucoup de Son Eminence comme un des successeurs possibles de Léon XIII.

Le cardinal-vicaire exerce une délégation spéciale. Les cardinaux palatins ont des attributions générales. L'un, qualifié secrétaire d'État — c'est aujourd'hui le cardinal Rampolla del Tindaro, — est chargé des relations politiques du Saint-Siège avec toutes les Cours, un autre est prodataire, un troisième secrétaire des Brefs, un quatrième secrétaire des Mémoriaux. Les autres cardinaux résidant à Rome se partagent les présidences ou les préfectures des congrégations, très diverses dans leur objet, auxquelles est renvoyée par le Pape l'étude des diverses questions intéressant l'Église. Les cardinaux étrangers siègent aussi dans ces congrégations, mais ils ne sont point d'ordinaire appelés dans les plus importantes. Ainsi, nul cardinal non résident ne fait partie des sacrées congrégations de l'Inquisition romaine et universelle, et de la Visite apostolique dont le Pape s'est réservé la préfecture; ils sont en nombre infime à la Congrégation Consistoriale et à. celle des Affaires ecclésiastiques extraordi-

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