‹ Rome pendant le concileChapitre 12 sur 32 · D UN ARGUMENT DE PRUSSE · texte numérisé non relu

D UN ARGUMENT DE PRUSSE

30 juin.

Un Prussien de Bonn a fait quelque chose qu'il m'envoie pour que je Fadmire et pour que j'en aie peur. C'est un article dans la Gazette de Bomi, où il prouve que l'infaillibilité va ressusciter un ogre, à savoir le Pape, qui confisquera les héritages, rompra les serments et les traités, séparera les époux, brûlera les hérétiques, réduira les peuples en servitude, et mangera les empereurs et les simples mortels. Car, dit-il, les Papes ont enseigné tout cela ; leur législation porte partout les traces de ce délire. I^faintenant donc, que le Pape va 'être déclaré ni faillible, toute la législation papale devient infaillible, et par conséquent toutes ces abominations vont recommencer leur cours.

Je reconnais la bonne volonté du Prussien ; mais je ne peux pas lui laisser croire qu'il a inventé cet argument contre Finfaillibilité. M. Gratry, et d'autres folâtres, l'ont exploité avant lui et n'en sont pas non plus les inventeurs. Voilà trois cents ans, pour le moins, que les crimes des Papes et de la lé{<islation pontificale ne quittent pas le tapis. On en a composé des manuels , où les polémistes d'arrondissement trouvent tout ce qu'il leur faut pour faire les tiers. Ils ont là leurs dates bien en règle, leurs textes convenablement traduits, et quelques réflexions indignées ou ironiques afin de les mettre en train.

J'ignore de quel crédit la « savante Allemagne )) honore ces guide-ânes. Cbez nous, les publicistes qui en usent ne trouvent guère à gagner que cent écus par mois, et ils sont obligés pour vivre de faire encore quelque petit métier. Le gouvernement ne leur lâche que difficilement la croix d'honneur. Il est rare aussi qu'on leur réponde.

Sile Prussien me disait qu'on a répondu au P. Gratry, je baisserais la tête. Oui, l'on a répondu au P. Gratry; mais il était trop surprenant. On a répondu à sa robe d'Oratoire, à son glaive d'Académie, à ce je ne sais quoi d'effarouché et de vaporeux qui lui est propre et qui manque au Prussien. Si c'eût été le bon vivandier BédoUière qui eut dit ces clioses, — comme de fait il les dit quelquefois, — personne n'y aurait pris garde. D'ailleurs, la polémique, après

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avoir retenu le P. Gratry le temps de lui attacher une casserole d'or, l'a définitivement congédié dans l'azur. S'il revient, ce sera sans son argument, oxt ce ne sera plus qu incognito.

Ah ! le Père Gratry ! hélas ! le pauvre Père Gratry! JNé pour jouer du piano, qu'est-il venu souffler dans ce gros vilain trombone? Jamais je ne parlerai du P. Gratry sans qu'un soupir m'échappe. Et voilà que l'Acadéiuie va maintenant lui faire distribuer ses prix de vertu, la cruelle vieille, pour don° ner du montant à sa séance d'été ! Je vous conterai une poésie, mon Père. Ne roulez pas conîre moi ces yeux terribles; c'est pour votre bien.

Dante, errant chez les oinhre.^^ s'endort, et voit apparaître une femme sans charme. Elle est bègue, louche, tordue sur ses pieds, mutilée aux mains, blême. Mais, miracle redoutable! à la regarder elle embellit. Sa taille se redresse, son visage se teint des couleurs qui font naître l'amour, sa langue déliée captive l'imprudent qui l'écoute : — a Je suis la douce sirène. J'ai chanté, et le sage Ulysse a perdu son chemin... » Dante s'arrête, le voilà pris. Par bonheur, une autre femme se montre. Si elle semble aimable, Dante ne le dit pas, mais elle est irritée, sainte et vaillante. Elle saisit la chanteuse, lui fend sa robe et met au jour son ventre réprouvé. Par l'odeur qui s'en exhale, l'enchantement est rompu. Quel mi sveleglio col puzzo clie nusciva.

Toutefois, le poëte n'a pas impunément prêté l'oreille, et il faut que Virgile lui raffermisse le cœur : — («. ïu as vu l'antique sorcière... tu as vu comment l'homme peut échapper de ses filets. C'est assez. Que tes talons frappent à présent la terre, et tourne les yeux vers le gain que t'offre le roi éternel ! »

Père Gratry, la honne femme, c'est la polémique avec ses cris a aigus et farouches, » et l'autre, c'est Vantica strega qui tend ses filets au bout du pont des Arts. Funestes filets, où l'ou tombe en descendant du r*ont-Neuf et de Notre-Dame, et qui, pour plusieurs, furent les filets de Saint-Cloud.

A présent, ô Père :

... Batti a terra le calcagiie

Gli occlii rivolgi a logero, che gii^a,

Lo rege elerno. .. (1).

Je reviens au IVussien.

Il n'est pas heureux, il n'a pas toute la gloire sur laquelle il comptait, et c'est ce qu'il me fait comprendre par le billet suivant : « Prière à M. Louis « Veuillot de vouloir bien accueillir avec bienveil- « lance le texte et la traduction d'uu article publié c( dans la Gazette de Bonn^ par un catholique, dans (( une ville universitaire, en très-grande partie cac( iholique, sans que les savants catholiques ni les tt jésuites aient cru bon de répondre. »

(ij Purgatorio, cant. XIX.

37 G HOME PEiNDAIST LE CONCILE.

Cette supplique m'est arrivée tout droit de Bouri à Rome, le propre jour de Saint-Pierre, comme je ren~ , trais du Yatican. Et encore qu'elle m'ait paru fort indiscrète, néanmoins, à cause des grâces de ce jour, pour saluer saint Pierre insulté et pour obéir à saint Paul qui nous ordonne d'être tout à tous, je consolerai le Prussien.

Certainement son travail ne mérite aucun genre d'estime, et, pour parler sérieusement, il n'est ni savant^ ni intelligent, ni honnête, et ce sont là les raisons toutes simples qui ont empêché les catholiques de Bonn d'y répondre. Mais encore, puisque nous sommes dans l'octave de Saint-Pierre, et puisqu'il • vient me trouver à Rome, je ne le dédaignerai pas. Souvent, c'est charité de causer avec ces pauvres gens, au lieu de se détourner,, comme ils le méritent bien. Rs sont pleins de préventions, gonflés de stupides lectures, stupidement infatués d'eux-mêmes, et avec tout cela le cœur n'est pas toujours mauvais. Je dois considérer aussi que ce Prussien, qui écrit très-bien le français, a reçu de très-mauvais exemples français. Le P. Gratry lui a pu souffler son idée, et avant de la prendre du P. Gratry^ il en avait peut-être, comme cet infortuné lui-même, contracté le germe dans le Correspondant; car le fameux « article du Correspondant^ » qui contient tous les germes, contient aussi celui-là; et ainsi rien ne prouve que ce n'est pas nous, France, qui avons

perdu le Prussi^ai. Avant, bien avant notre Gratry, notre Dulaure, et avant notre Dulaure notre Voltaire chantait les ritournelles que rechante notre Bédollière lorsqu'il n'a rien à chanter. Oui, laissant des entretiens plus aimables, je parlerai du Prussien. Qu'il ne s'étonne point de quelques paroles un peu contondantes. 11 a droit à cela et il faut cela. 11 a droit à cela pour mulcte de son impolitesse gratuite à supposer que les catholiques romains sont absolument ignares ou absolument pervers, et sont même l'un et l'autre à la fois, étant capables de suivre depuis des siècles une école de crimes telle qu'il se représente la papauté. Il faut cela, car il est d'expérience que le sauveteur doit d'abord tranquilliser l'homme qui se noie et le réduire à une certaine docilité par quelques attouchements vifs. Ensuite il le tire au rivage, le secoue encore pour lui faire rendre l'eau, et finalement le met dans un lit bassiné.

Maintenant que vous avez la théorie de la polémique, écoutez. Prussien.

Quant à vos faits et textes pour prouver les abominations de la législation pontificale, je vous engage premièrement à les retirer vous-même au plus vite sans aucune exception , par la raison qu'ils sont radiccdement fau.i et absurdes. Vous en donner la démonstration ne serait pas difficile. Il y a suffisamment de livres à cet usage , et un petit clerc ferait l'affaire à bon marché très -correctement. Mais comme vous

VOUS développez en vingt-cinq paragraphes d'affirmations, il faudrait se contenter de vous opposer vingt-cinq paragraphes de dénégations, ou il faudrait courir sur vingt-cinq chapitres, et ce serait p;<yer bien cher le plaiâir de battre un Prussien. Il est plus expédient de vous faire observer que si vos f.iits étaient vrais et votre thèse fondée, alors il faîidrait conclure que le genre humain catholique tout entier n'a jamais su sa propre histoire, ou n'a jamais eu le sens moral. Or, onabeauêtr^ l*russienet écriiv dans -la Gazette de Bonn, il est de tout point impossible de ne pas sentir le ridicule de cette proposition.

La proposition étant ridicule à ce degré Hmiu -ut , sensible même en Prusse, il est évident «pi»' les faits d'où vous les tirez sont éminemment et r.idicalement faux et absurdes ou dans leur fondas ou <lans vos interprétations : et vous voilà par terre , «'her homme, au milieu de vos vingt-cin([ para-graphes démolis.

Abordons le détail, toujours sans nous arrêter aux faits, qui sont digues de risée par la raison «pie je viens de dire.

Dans la doctrine générale des l*apes , c'esi-à-dire de lEglise catholique, — car le Pape et KÉ^^lise, sont une même chose , imlivisibie ♦ t qui ne fut et ne sera jamais divisée, — vous trouvez deux ordres d\'X(;ès: excètj de l'ordre moral et de foi, excès de rordre politique.

Quant à l'ordre moral et de foi , je n'ai rien à dire. Il est évident que l'Église ne peut pas se tromper sur la foi ni sur la direction morale du monde. Ce quie l'Eglise a enseigné est la vérité , ce qu'elle enseigne est la vérité, ce qu'elle enseignera est l'éternelle vérité. Nous le croyons parce que nous croyons que l'Église est de Dieu. Sans quoi, il n'y aurait pas d'Eglise. Ce que l'Église décide pour la foi et pour les mœurs est donc à preuilre ou à laisser. Point de rabais à prétendre. Tout catholique qui ne se soumet pas de cœur et d'âme aux décisions de l'Église, n'appar lient plus à l'Église que parle lien de l'anathème. Vous en êtes là ; vous vous targuez en vain d'être catholique, vous n'êtes en réalité que Prussien. Prussien tout court, Prussien insensé. Car que vous sert de nier l'Église, si L'Église est de Dieu? et le droit de l'Église , si l'Église a le droit de Dieu ? et la vérité de 1 Église , si la vérité de TÉglise est la vérité de Dieu ? L'anathème lie toujours votre âme, vos négations ne briseront pas le terrible nœud.

Soutiendrez-vous qu'il n'y a point de Dieu , point d'Église, point de vérité , point d'âme immortelle? C'est le vœu de la logique et le droit du Prussien. Beaucou]) en usent ; à mon sens ils ont tort. 0 Prussien ! on meurt. L'âme qui se disait morte se retrouve vivante. Liée de l'anathème, elle retrouve le Dieu qu'elle disait mort et qui est vivant. Et il n'y a plus de Gazette de Bonn pour parader devant quel-

ques centaines de vieux liulans, pasteurs du saint Évangile et autres cuistres répandus dans les culsde-sac du Brandebourg et de la Poméranie, où ils se congratulent de voir plus clair que le Concile et d'être plus honnêtes gens que l'Église.

Et puis, en cas d'absence de Dieu et d'absence de la vérité, sous quel prétexte honnête refusez-vous à une collection d'hommes qui s'appellent l'Église, de se faire eux-mêmes pour eux-mêmes une religion qui vaudra toujours bien la vôtre, puisque vous n'en avez point ? Du moment que la foi et la morale sont affaires de goût, il est aussi légitime de prendre quel({ue chose de tout fait que de forger quelque chose de tout neuf, et vous êtes un plaisant Prussien, de venir critiquer nos doctrines morales que vous ne connaissez pas, quand probablement vous seriez fort embarrassé de nous décrire et de nous justifier les vôtres. Vous prétendez que la morale des Papes dépouille les héritiers,, annule les serments, sépare les époux ; on se gêne donc bien de tout cela en Prusse^ et en philosophiej depuis Albert de Brandebourg, et depuis Sadowa! Je vous prie de me produire votre nonij rédacteur de la Gazette de Bonn, et de constater par des certificats bien réels que ni vous ni vos pères n'avez jamais trahi aucun devoir, ni rompu aucun serment, ni rien vendu à faux poids, pas même la science, ni divorcé, ni commis aucun méfait que ceux qui ont été commandés et imposés par

l'Église romaine, dont vous prétendez faire partie.

Quant aux excès de l'ordre politique, ce qui paraît de plus en toute votre dissertation sur ce point, c'est un grand et violent amour pour César. Sur les 25 paragraphes, il y en a bien un tiers qui relatent les crimes des papes contre César. Le grand crime de l'Église à vos yeux, c'est de se prétendre au-dessus de César, de faire une loi même à César, de prétendre enfin qu'elle a droit même de déposer César. Vous remettriez à l'Église toutes ses doctrines si elle abjurait celle-là.

Vous ne connaissez pas l'histoire, Prussien, et vous êtes arriéré. La loi de César, c'est cette maxime de Pierre du Bois, qui résume à peu près toutes les formules des légistes césariens, et toute l'histoire des tentatives de l'empire contre l'Église et contre la liberté des peuples : « La souveraine liberté du roi (( consiste à ne reconnaître aucun supérieur, mais à « se faire obéir sans crainte d'aucune censure ro- (c m aine. » Il ne faudrait pas chercher longtemps dans l'histoire pour en tirer vingt-cinq et cinquante paragraphes qui feraient étrangement pâlir l'enseignement et les pratiques de la Papauté devant l'enseignement et les pratiques de César. Sans me donner ce soin trop facile, je me borne. Prussien, à vous prier de considérer que la conscience humaine apro-. nonce. La Papauté reste debout, le visage découvert, le front tourné vers le ciel^ la mitre sur la tête et,

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pour toute arme, L'eucharistie dans les mains. C'est ainsi qu'elle nous apparaît, c'est ainsi que je la contemple et que le monde entier la voit et la touche tous les jours. Elle n'a point de soldats, elle passe, portée sur les épaules des pauvres, à travers les peuples à genoux, ne reniant rien de son passé, ne taisant rien de ses droits, n'abandonnant rien de son avenir, seule grande, seule sereine, seule fière dans un monde abaissé si formidablement. Yoilà la chose loyale et assurée des respects du monde. En face de cette figure, quelle figure fait César? César armé jusqu'aux dents, et mordu au mollet par mille chiens qui souillent la robe impériale, accroupi derrière la souveraineté populaire, renie ce qu'il fut et nie ce tpi'il veut devenir...

Je m'arrête là, et je coupe avec le Prussien, parce que l'heure de la poste est venue. Je suis bien aise de n'avoir pas le temps d'en dire plus long. J'aime mieux ne pas dire tout à fait ce que je pense de ces brochuriers d'empire qui, en pleine Prusse, tremblent que le Pape ne vienne à léser les droits de César et qui font au monde l'injure, — peut-être méritée, — de croire qu'il prendra cette sanglante sottise pour un argument. 0 peuples du dix- neuvième siècle, peuples hardis et émancipés, peuples respectés et purs, défendez donc le pauvre César, gardien de toutes les vertus !

Mais vous-mêmes, tous tant que vous êtes, Césars,

Angiistes et Augustiiles, maîtres toujours gi^ands, toujours aimés, toujours vainqueurs, ne vous tiez pas cependant au zèle de la Bête d'encre! Elle dépense beaucoup d'encre pour le triomphe de vos droits divins et sacrés, mais elle n'aime rien de divin et ne connaît rien de sacré. Elle vous excommunie, elle vous met à pied, elle ne vous paie pas votre pension de retraite. Et en somme, seigneurs rois, vous pouvez m'en croire : dans le monde entier, ceux qui voudraient vous voir à genoux devant l'autel, ceux-là seulement désirent avec un peu de suite que vous ne rouliez pas sur le pavé.

Et vous, Prussien de Bonn, adieu. C'est mon avis que vous n'êtes pas fort.

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