‹ Rome pendant le concileChapitre 13 sur 32 · CXXXVIII · texte numérisé non relu

CXXXVIII

4 juillet.

Eh bien, voilà que c'est fini, ou peu s'en faut. La période du Saint-Esprit a commencé, et, selon la prédiction du Saint-Père, elle sera courte. — « Ce qui prouve que le Saint-Esprit va parler^ disait un évêiiu^*, c'est que les hommes sentent le besoin de se taire.»

C'était un vrai besoin depuis quelque temps ; il se manifestait par un goût très-vif de ne plus écouter, 11 est devenu impérieux, il a triomphé.

Ce résultat s'est annoncé samedi. Durant la séance, vingt et quelques renonciations se sont déclarées avec un applaudissement unanime, même chaleureux. On a cru un moment que toute la terrible réserve de discours allait s'écouler subitement. Mais un barrage s'est rencontré, et certain poids d'appréhensions est resté sur les esprits, quoique allégé par les plus raisonnables espérances. On venait de passer par une si douce expérience du plaisir que tout orateur, au moment donné, est assuré de pouvoir faire à tout le monde ! Un évêque italien offrait soixante mille livres à qui pourrait dire quelque chose de neuf pour ou contre l'infaillibilité, mais ceux qui voulaient encore parler ne voulaient pas concourir. Enfin, la débâcle, ou, si vous voulez, l'effondrement, ou mieux encore la vaporisation, a eu lieu ce matin. Les orateurs les plus remarquables de l'Opposition, Mgr Haynald, Mgr Strossmayer, Mgr Simor, s'étaient entremis pour procurer le bienheureux silence. On a ouvert la séance par des listes de renonçants. Mgr l'archevêque de Paris n'a pas répondu à l'appel de son nom. Mgr l'évêque d'Orléans, si je suis bien renseigné, avait envoyé sa renonciation. Mgr Callot, évêque d'Oran, s'est mis en travers, mais pour des riens. A peine à Tambon, lui-même aspirait à descendre.

Bref, vers dix heures, tout était épuisé. Les Pères, étonnés de se trouver libres à cette heure matinale, fléchissaient joyeusement le genou devant la Confession des Apôtres, et se répandaient dans la ville, portant la bonne nouvelle. Je la reçus d'un vénérable évéque qui, peu de jours auparavant, m'avait dit avec une tristesse grave : J'attendrai tant qu'il fau* dra! Il me dit : Rendons grâces à Dieu, et prions pour les hommes de bonne volonté. Il ajouta : Remarquez que l'accommodement a commencé samedi, fête de la Visitation ; et nous pouvons bien espérer maintenant que la promulgation aura lieu le 16, fête do Notre-Dame du Mont-Carmel.

Je termine. Je n'aurais pas besoin de me mettre l'esprit ^la torture pour trouver quelque chose à vous dire. Mais j'aime mieux ne pas risquer de déplaire à ceux de l'autre côté. Véritablement, j'embrasserais très- volontiers M. Janicot, le petit jF;'<2/içais et les autres ; et, si le cœur leur en dit, c'est fait. Que seulement l'auteur de Ce qui se passe au Concile aille se laver un peu, et je l'embrasse aussi. Hélas! je n'ai nul dessein de les tourmenter. J'avouerai même que je voudrais que mon accent ne leur fut pas désagréable autant que le leur me le fait craindre. S'ils étaient sages, ils ne prendraient pas garde à ces inconvénients de la voix humaine. Ils se mettraient avec moi à genoux à la porte du Concile, et tous ensemble, pour notre pe'itc part, nous dirions : 11 25

Placet! Dans cette unanimité, les accents rauques se perdraient, et ensuite nous nous relèverions bons amis et bons frères pour faire face à ce qui pourra venir. C'est un bon avis que je leur donne là, parce qu'autrement ils continueront d'avoir des infirmités. Auourd'hui on lit à la messe ces versets des Actes des Apôtres, où il est rapporté que les habitants do Jérusalem plaçaient les malades sur le passaiie de saint Pierre afin qui^ son ombre les guérit : Utveiiiente Petro saltem umhra illius obumbraret quemquam illorum ab infîrmitatibus suis, Pierre a continué d'être le médecin infaillible. Il est surtout souverain pour les makdit'S de Tesprit, d'où découlent toutes les rognes, gales et lè[)res de la politique.

C'est ce que je voulais expliquer à M. Ollivier, à propos de sa circulaire sur le Concile, qui me fait bien de la peine, plus de peine pour lui que pour nous. Le premier ministre de l'Empereur se nommet-il bien M. Ollivier, comme il le croit? N'est-ce pas lui qui fut jadis ministre du roi Louis XVI, sous le nom de Roland, ci-devant de la Platière, ou de la Platrière, car» n'ayant pas ici mes livres, je ne peux me tirer d'incertitude sur ce grand nom?

Pour nous, les circulaires de M. Ollivier nous ?on à peu près indifférentes. vS'il lui plaît de regarder le Pa[)e comme un souverain étranger, ainsi faisait M. Du pin, qui n'en a pas tiré grand profit. En vertu de notre qualité de citoyens français, nous prouve-

rons à M. Ollivier que le Pape est le Pape, c'est-àdire le Père : nous l'avons prouvé à M. Dupin. Et celui qui ne reconnaît pas le Père, c'est celui-là qui est étrauger, et de plus séditieux; c'est celui-là qui conspire contre la foi de la patrie et contre la grande destinée de la f iniille française et de la f unille humaine. J'aurai l'houneur d'expliquer cela plus tard à M. Ollivier. Il verra qu'il n'a nul intérêt à garder ce brevet de protestant, de juif, de libre-penseur ou de sectaire quelconque que de malheureux conseillers, très-ineptes, veulent ajouter à la qualité neutre de libéral tout court. Qu'il soit l'homme de la liberté et qu'il ne se mêle pas de ce qui ne le regarde pas. S'il veut dogmatiser là où son grand mérite serait de se tenir incompétent,, il gâtera tout et perdra sa précieuse originalité. Il y eut un homme nommé M. About, qui fut pendant un temps le conseiller du gouvernement dans la question romaine, Auium avantage n'en résulta pour le lustre du gouvernement personnel. Maintenant le gouvernement libéral est conseillé dans la question romaine par un homme nommé M. Jean Wallon. Ce ne sera pas plus magnifique. Il faut donner une bonne petite place à M. Jean Wallon, de manière qu'il puisse se passer la fantaisie de publier à ses frais, tous les six mois, quelque brochurette où il prouvera que le Pape est un souverain étranger et que le Concile n'est pas œcuméni que. Il a ce tic regrettable, mais qui n'empêche per-

388 liOME PENDANT LE CONCILE.

sonne de venir baiser le pied de saint Pierre, et luimême, espérons-le, finira par s'y accrocher. Pour le surplus, la prudence ordonne de tenir M . Jean Wallon à l'écart. Nous reparlerons de tout cela.

Je songe à rentrer, et je vous prie de ne plus compter sur ma correspondance. Je commence à me sentir au bout de mes forces. Jusqu'à mon départ, qui sera prochain, je pense ne plus vous écrire qu'une ou deux fois. Je prendrai huit jours pour voir Rome et lui dire adieu. Ce n'est pas une petite affaire, puisque j'ignore si Dieu me permettra de toucher encore de mes genoux et de mon front ce sol natal de toute la grandeur et de toute la beauté du monde.

6 juillet.

Tout va^bien. Il y a encore des alertes cependant. Est-ce certainement pour le 16? Quelques doutes s'élèvent, quelques bruits inquiétants prennent cours, mais on se rassure et les malles sont en train. Du reste, un accident, un retard pourrali nt survenir, i'ucune bonne constance ne seraU ébranlée. Le mois

KOME PENDANT LE CONCILE. o89

de juillet 1870 donnera au monde ce fruit immortel dont la maturité n'a pu se faire à moins de dix-huit siècles et demi. Tu es Peints ! Qu'elle contenait de choses, cette parole jetée il y a dix-huit siècles et demi sur les chemins poudreux de la petite Judée ! Et voici maintenant que cette parole recommence l'histoire humaine,— absolument comme si le joli Renan n'avait pas convaincu le savant Havet et le puissant Buloz, - ce sont de imissants dieux ! — que Celui qui a dit cette parole n'était qu'un aimable rêveur ! Je m'étonne toujours de voir combien les hommes parviennent à s'étonner peu.

Quantité de personnes, donc, préparent leurs paquets. Les emballeurs d-î Rome sont sur les dents à une é()Oque où ils ont coutume de se croiser les bras ; les chevaux et les cochers travaillent terriblement dans le moment du grand somme ; les propriétaires et les expéditeurs, les marchands de tableaux et objets d'art font des rej^ains inespérés et inouïs. L'Opposition a enrichi les Romains. Malheureusement elle a ruiné le Saint-Père. Pie IX disait en riant: « Ils craignent de déclarer le Pape infaillible, mais ils n'ont pas peur de le mettre en faillite.;) On m'assure qu'il y a grand mouvement en divers petits coins, pour offrir une marque de la reconnaissance gallicane au prélat qui s'est le plus distingué durant la lutte. J'espère que la souscription sera publique^ et je serais charmé qu'elle fût belle, car les choses étant

alors arrangées, ce prélot aura certainement l'inspiration de verser la somme dans le trésor [toiitilîcal, que sa persévérance a percé d'un si large trou. Il ne réservera qu'une petite part du total pour faire un pendant historique à l'ostensoir de Féneion.

Je prépare aussi mes paquets, ce qui me fait relire bien des papiers. J'en ouvrais un tout à l'heure qui m'a frappé particulièrement. C'est la liste officielle des propositions de l'Opposition pour composer la députation De Disciplina ecclesiastica. J'y vois des noms sur lesquels le temps a projeté une lumière intéressante. Deux entre autres qui n'étaient pas encore bien conims, se ^^ont désastreusement illuminés ; l'un est Mgr Kenrik, archevêque de Saint -Louis aux États-Unis; l'autre Mgr K^izagian, évêque d'Antioche, du rit arménien, maintenant apostat. Si je publi»? à part mes lettres écrites de Rome pendant le Concile, j'aurai des notes à ajouter, et l'on rendra, j'espère, justice à la réserve et à la patience de ces correspondances, si amèrement attaquées jusque dans le sein du Concile. Du reste, attendons que le moment de l'histoire soit venu. Je crois toujours qu'il ne tardera pas ; j'annonce toujours que ce ne sont point les partisans de l'infaillibiliié qui doivent le craindre. Fasse Dieu que les derniers jours corrigent beaucoup de choses qui en ont besoin et jettent un voile (i'h( nnt ur et de bonne loi sur certaines œuvres du début.

Faisons un petit tour dans Saint-Pierre. Je m'étais proposé de vous raconter en détail la fête et l'octave, mais je me suis trouvé las et un peu écrasé sous la magniticence du sujet. C'était un volume à écrire, la force m'a manqué. Je n'ai pas eu le courage de réduir*î à une seule lettre toute cette belle matière.

J'espère qu'il viendra un jour à Rome un poète, un homme fait exprès pour parler de Rome. 11 aura traversé et vaincu cette infâme vieillesse par où l'on commence à présent la vie. 11 aura connu ces doutes, ces dédains, ces mépris, ces dérisions de tout^ qui sont le sel, le fiel et la fleur du boulevardier, et en même temps cette infatuation de soi-même, ce haut sentiment de ses vertus et de ses diplômes qui caractérisent le jeune homme irréprochable, membre des parlottes, surnuméraire dans les grandes administrations. Celui-ci est certainement préférable au boulevardier. Toutefois, c'est peut-être le boulevardier que je préfère. Le boulevardier du moins ne croit pas que la sagesse soit née avec lui.

J'ai souvent pensé que ce garçon parfait, qui avait observé tous les commandements dès sa jeunesse, et qui ne suivit point Jésus, s'était aussi dès sa jeunesse destiné à n'être jamais jeune et à faire de bonne heure un bon établissement. Ayant rencontré Pilate en se détournant de Jésus, il suivit Pilate qui lui offrait la place laissée vacante par le pubîicain Matthieu. Oh ! l'affreux petit saint ! Zachée, le boulevardier, parut

ensuite, fut appelé aussi, et se montra moins sage. Dans le cœur de Zachée, Jésus trouva une place oii poser la main ; elle n'existait point dans le cœur de l'autre, encombré de Sci gesse. Le jour où il n'y aura plus que de tels sages sur la terre. Dieu crachera des-, sus, détournera la tête, et ce sera fini. Montliyon, père des prix de vertu, est une des figures de Fantécbrist et devait remplir l'aumônière de l'Académie. Cela ne veut pas dire qu'il faut laisser les clumins et les trottoirs corrects qui mènent au conseil d'Etat pour Tasphalte des boulevards. D'ailleurs, on peut se raviser. L'Evangile ne nous dit pas que le vertueux jeune homme de l'Evangile soit mort fonctionnaire et membre de la cinquième classe de l'Institut. Mais enfin, il y a une vertu abjecte, et des saints du diable qui ne valent pas le diable, et certaine sagesse est sénilité et impuissance de l'àme, pire que la folie du pécheur de profession.

Le poëte que j'appelle à Rome sera homme fait, et en train de se refaire jeune. Il viendra par curiosité ou désœuvrement, il restera par amour. La beauté lui ayant apparu, il ne voudra plus détourner ses yeux. Il demeurera pour toir, pour apprendre, pour comprendre, pour aimer, pour chanter ce qu'il aime. Il laissera les choses et les fortunes du monde, ayant assez de son amour. Oh ! qu'il se souciera peu de devenir VUn des quarante, assis entre les vers de M. Autrade ^.t la prose de M. de Favreloux ! Il sera l'écho

des voix sublimes qui parlent ici, mais qui ont besoin d'un traducteur pour descendre jusqu'à la foule. Il donnera au monde le poëme de Rome, dont il n'existe que des fragments ; poëme mille fois essayé depuis Prudence, et que Gerbet lui-même n'a pu que bégayer. J'ai peur seulement que mon poëte ne sache pas sortir de Saint-Pierre. Mais dùt-il rester dans Saint- Pierre, le poëme sera encore assez grand et assez beau. Toute la somme de l'histoire et toute la destinée de l'homme y tiendraient.

Bien souvent, dans Saint-Pierre, j'ai rencontré le lecteur du poëme de Saint-Pierre. Je dirais que j'ai rencontré le poëte lui-même, si Dieu n'avait omis de lui donner la voix et les ailes qui feront ce grand ouvrier. Le 29 juin, jour du prince des Apôtres, j'ai vu dans la basilique un religieux français,, jadis homme du monde, que j'avais laissé à la même place le matin, Je le trouvai près de la grande porte, sur la dalle de porphyre où Charlemagne s'agenouilla dans l'Eglise de Latran, lorsqu'il fit le voyage au terme duquel Tattendait la couronne impériale. Mon religieux était là, le visage tourné vers l'autel spleudide, tout brillant de la lumière des lampes, au milieu de la lumière du soleil, paré de fleurs, paré de perles, assiégé d'une foule immense qui adorait. Je l'abordai, il sourit. — Voilà bien quinze fois, me dit-il, que je reviens jusqu'à cette place, mais je ne peux aller plus loin, je ne peux franchir le seuil et

304 E031E PEMiANT LE COINCILE.

m'en aller. C'est si doux 1 II y a ici tant de beauté et de bonté et d'espérance ! Il remonta vers la Confession. Je le suivis du regard, pensant à ceux dont il est écrit qu'ils s'enivreront de la splendeur de la maison de Dieu : Inebriabuntur ah ubertate domus tuœ. Cet immense amour n'est pas rare, ou plutôt il est rare de trouver des cœurs qui ne l'éprouvent point. Les jours de fête, et ils sont nombreux, la vaste nef est toujours remplie. Cette foule ne vient pas se chercher elle-même ; elle vient par piété. Tout le monde prie devant le Saint-Sacrement et à la Confession; tout le monde va baiser le pied du prince des Apôtres. Depuis les premières vêpres jusqu'au dernier instant du jour, il n'a pas été un moment facile d'aborder la statue. Assurément, plus de trois cent mille personnes de toute condition, de tout âge et de tout pays ont posé leurs lèvres et leur front sur lepied de bronze. J'aurais voulu voir là le Prussien dont je vous ai entretenu l'autre jour, qui tremble pour César. JNe le trouvez-vous pas bien étrange, ce Prussien qui s'intéresse à César et qui, craignant qu'on ne lui fasse de la peine, veut le soustraire à la juridiction du Pape ? Mais alors. Prussien, ou César ne sera jugé par personne, et ce sera très-périlleux pour vous^ ou il sera jugé par vous, et ce sera très-périlleux pour lui (1).

(1) Je crois pouvoir m'appuyer ici d'une curieuse citation de M. Louis Blanc raisonnant sur les conséquences de la Déclaration de 1682 qui tendait à constituer et à sacrer le césarisme.

Je suis détourné par le journal qui m'arrive à 'instant. J'y lis la lettre de Mgr l'évêque de Coutances, où il y a des nouvelles fâcheuses sur la situation du denier de Saint-Pierre. J'espère que le vénérable prélat a été induit en erreur à ce sujet, comme à l'oc-

Je laisse, bien entendu, à M. Louis Blanc toutes ses idées particulières et n'admets que le fond juste de sa pensée. Voici comment il parle :

« La portée politique de la Déclaration de 168? était immense. « En élevant les rois au-dessus de toute juridiction ecclésias- (( tique, en dérobant aux peuples la garantie que leur promet- « tait le droit accordé au Souverain Poniife de surveiller les « maitr( s temporels de la terre, cette déclaration semblait place cer les trônes dans une région inaccessible aux orages. « Louis XVI y fut trompé... En cela, son erreur fut profonde et « fait pitié. Le pouvoir absolu, dans le vrai sens du mot, est « cbimérique, il est impossible. Il n'y a jamais eu, grâce au « ciel, et il n'y aura jamais de despotisme irresponsable. A « quelque degré de violence que la tyrannie s'emporte, le droit « de contrôle existe toujours contre elle, ici sous une forme, « là sous une autre. La, Déclaration de 1682 ne changeait rien c( à la nécessité de ce droit de contrôle. Donc elle ne faisait que « le déplacer en l'enlevant au Pape, et elle le déplaçait pour « le transporter au parlement d'abord, puis à la multitude. Le « moment vint en France où la nation s'aperçut que l'indé- « pen<lnnce des rois, c'était la servitude des peuples. La nation « alors se leva indignée, à bout de souffrances, demandant jus- « tioe. I\Iais les juges de la royauté manquant, la nation se fit « juge elle même, et l'excommunication fut remplacée par un « an et de mort. » Histoire de la Révolution française, p. 252.

Dans le sens général, M. Louis Blanc a raison. Les rois ont besoin d'un juge, et il n'y a que ce moyen de les soustraire au bourreau.

casion du prétendu refus des curés de Rome, qui se seraient décidés à la majorité et presque à l'unanimité des voix, à ne point faire d'iVdresse au Saint- Père. Vous avez publié l'Adresse, elle m'a été apportée ici par le secrétaire de la vénérable réuniofi, et elle partait d'ici dans le même moment que la lettre de Mgr i'évêque de Coutances. Dans une autre circonstance déjà, le prélat s'était laissé abuser par de faux bruits. 11 a dit à la tribune du Concile que son pif'ux collègue^ Mgr De voucoux, était mort en se félicitant de n'avoir pas eu à se prononcer sur la définition de l'infaillibilité. Selon une lettre de I'évêque d'Evreux, que veut bien me communiquer un membre du Concile, ce propos est tout à fait sans fondement. Quant aux points qui sem])]ent nous concerner dans la lettre de Mgr I'évêque de Coutances, ou qui, sans s'adresser spécialement à nous, nous mettraient sur le même pied que les journaux rédigés par la compagnie des auteurs de Ce qui se passe au Concile^ il faut attendre quelque cbose de plus clair, et alors nous parlerons avec opportunité.

KOMi: PENDANT LE CONCILE. 397

8 juillet.

Les pompiers de Rome ont oiBFert dimanche dernier un petit divertissement au Sain^-Père, au Concile et à la ville. Dans une des cours du Vatican, ils avaient préparé une maison à brûler, remplie de gens à sauver, ils ont allumé le feu^ ils ont sauvé les gens, ils ont éteint les flammes, et le Saint-Père leur a donné la bénédiction^ fort bien gagnée par ces braves gens. Leur simulacre nécessitait beaucoup de force, d'adresse et de courage. Quoique ce fut pour rire, il s'agissait néanmoins de grimper par des cordes aux corniches du Vatican, de prendre là des incendiés en chair et en os, et de les amener à terre par les chemins fort aériens instantanément établis pour les aller chercher. Tout cela s'est fait dans les conditions les plus héroïques, avec une agilité merveilleuse, sans le moindre accident. Rome, qui fournit l'agile et vaillant bataillon des San-Pietruii , donne encore des pompiers du premier ordre, égaux aux nôtres, disent les hommes compétents. L'éloge, sans doute, n^^ peut aller plus loin.

Ils ne sont pas moins bien outillés. Les engins les plus nouveaux passent les monts et arrivent ici longtemps avant que le reste de l'Italie en ait entendu parler. Le picrate, les bombes, les procédés ingénieux pour la fabrication des journaux, de la fausse monnaie et des faux billets de banque , voilà ce que ritalie accueille avec faveur, imite et perfectionne prompteiuent. Rome a plus de goût pour les moyens d'éteindre le f-u. Ses pompiers qui emploient les mêmes instruments que les nôtres, qui sont d'aussi hardis gymnastes, qui ont la même boime renommée de probité et de courage, portent un nom (jue je préfère. Ils se nomment Vigili. Ils ont également bonne grâce et bonne humeur. Leurs exercices terminés et le feu éteint , sur la cime de la maison sauvée, ils se sont transformés en lettres de l'alphabet. A un coup de sifflet, ils ont écrit en be'les majuscules humaines: Viva Pio nono ! Je n'ai pas besoin de vous dire le succès de cette gambade courtoise et joyeuse. Le Pape riait de bon cœur, tout le monde applaudissait. Dans le secret de leur j.ensée, quelques personnages politiques qui se trouvaient là, ne laissaient pas d'admirer très-sérieusement. Quoi donc ! A cette heure encore , en Europe , il existe un souverain que ses propres journalistes n'insultent pas, et devant qui les pompiers et le peuple crient sincèrement : Vive le roi !

Si les aflidés de Técole Janicot veulent terminer

leur campagne conciliaire par un parallèle entre Paris et Rome, la justice les oblige d'écrire qu"à Rome les pompiers sont égaux elles théologiens supérieurs. Là- dessus , ceux de leurs lecteurs qui ont un peu de génie verront à quelle ville appartient la palme. Je garantis que Joseph de Maistre n'hésiterait pas, mais M. Janicotpeut errer.

Vendredi dernier, les sténographes du Concile ont appris que le Pape les recevrait le jour même, à l'heure de sa récréation. Ils sont venus au nombre de vingt-quatre , conduits par Mgr Fessier, secrétaire de l'auguste assemblée. Le Saint- Père leur donna un rinfresco dont il prit sa part , parla à chacun d'eux, et ensuite leur annonça qu'en récompense de leur service très-diligent et très-intelligent, il voulait leur donner des prix. Il avait fait préparer divers cadeaux , tels que bréviaires, missels, calices, albums, etc. Une loterie fut organisée. Deux jeunes élèves du collège Capranica, neveux de Pie IX, tirèrent les numéros, et chacun reçut ce que le sort lui avait assigné. Tous les lots étaient beaux, tout le monde gagna, et tout le monde fut content. Les jeunes capranicien^ eurent les bourses qu'ils avaient vidées ; l'historiographe du Concile, M. l'abbé Cecconi, et l'habile chef des sténographes , M. l'abbé Marchese, ancien rédacteur de l'f/nz/a cattolica, entrent, à part, chacun un très-beau calice en argent ciselé.

400 ROaiE PENDANT LE CONCILE

Quand ce fut fini, le Saint-Père leur dit : Il faui maintenant voir la bibliothèque du Pape. Il leur fit faire le tour de sa bibliothèque, attirant leur attention sur divers livres, vases et gravures. Il s'arrêta devant une imagt; représentant la barque de saint Pierre au milieu des: flots tourmentés. D'après la description qui m'en a été faite, c'est, je crois, un dessin de M. Lemud. Le Pape leur dit : — Il y a du vent, et la situation ne serait pas sure, si le pad?'one di casa venait à s'éloigner, mais il est là !

Il y a trois ou quatre jours ont été également reçus les assignateurs des postes. Le Saint-Père leur a donné des médailles et les a entretenus, avec sa bonne grâce accoutumée^ des diverses choses du moment, jl y a eu quelques mots sur les journaux catholiques. Je ne vous les répéterai point, ne voulant pas risquer d'être indiscret. Je peux cependant vous dire que rien n^était décourageant pour nous.

Puisque nous sommes au Vatican, no perdons pas Toccdsion d'entrer à Saint-Pierre. Je m'y trouvais hier d'assez bon matin. Le soleil entrait par les trois fenêtres du portique, et ses larges rayons allaient tomber jusque vers le troisième pilier de la grande nef. Il n'y avait quasi personne, mais Saint-Pierre est aussi beau solitaire que rempli, et la beauté de sa solitude est plus émouvante. On disait la messe à dix autels à la fois. J'allai la prendre à Tautel de

Saint- Léon le Grand, élu par moi comme patron spécial de. V Univers, quand le journal a reparu. Je l'ai choisi à cause de sa foi aux divines prérogatives de Saint Pierre, à cause de sa nonciature en France, à cause de sa victoire sur Attila, à cause de la majestueuse vigueur de ses homélies qui sont au nombre des piliers de la foi et de la raison humaine. C'est là qu'il est dit que l'ancienne Rome croyait s'être fait une grande religion, parce qu'elle n'avait repoussé aucune erreur ; et magnam sibi videbatur suscepisse religionem quia nullam respuerat falsitatem. Quand le P. Gratry trouvera de tels mots, alors M. Yacherot et moi nous ne l'emploierons plus au jeu du volant.

De l'autel de Saint-Léon, où il me semble que je suis avec vous tous, et d'où il me semble aussi qu'il nous vient bien des forces, je suis redescendu vers la Confession. Les lumières de la fête sont éteintes, mais il y a toujours celles qui ne s'éteignent jamais. La basilique de Saint-Pierre est l'église des lumières. Nulle part on ne voit si souvent les autels allumés et avec tant d'abondance. La raison en est, dit saint Grégoire le Grand, que Pierre fut le premier prédicateur de la résurrection du Christ , et par lui la foi a été communiquée à toute l'Eglise. La Confession de Saint-Pierre est comme unp fontaine de lumière. Tous ceux qui s'y agenouillent ne connaissent pas ce vieux symbole infaillibiliste. Je me permets de leur u 26

en donner l'intelligence, afin qu'ils boivent plus largement.-

C'est saint Léon le Grand, d'après Piazza (1), qui fit dresser dans la basilique la statue assise du prince des Apôtres, et alors s'établit l'usage de lui baiser le pied. La statue primitive a été remplacée, la basilique a été rebâtie, Tusage est resté. Il s'étendra, loin de décroître. Aucun Prussien de Bonn ni de Paris ne détruira cette pratique de pieux respect, déjà tant de fois séculaire. Parmi les éminents personnages qui s'y montrèrent le plus fidèles, on a conservé le nom du cardinal César Baronius. Ce grand homme, le père de l'histoire moderne, visifjitait tous les jours la basilique de Saint-Pierre. Ni ses occupations, ni les intempéries ne le retenaient. Par la chaleur, par le froid, par la pluie ou le vent, il faisait à pied son pèlerinage. Arrivé au seuil, il était entouré d'un bataillon de pauvres auxquels il faisait de larges aumônes. Entré dans l'Église, on le voyait si recueilli que son aspect inspirait la piété. tt s'incliniait sous le pied de saint Pierre et le touôhait de sa tonsure ; ensuite il y posait ses lèvres, eni disant: Pax et ohedientia; puis il se rendait à la Confession en répétant ces mots : Credo utiam sancium catholicam et apostolicam Romanam Ecclesiam Cependant Baronius avait de la critique.

(ii)l Efemeiide Vatkana.

ROME PENJJANr LE CONCILE. 403

11 y a toutes sortes de choses intéressantes dans ce bon vieux Piazza : il les dit avec l'ingénuité longue et très-aimable que l'on trouve encore chez ces humbles prêtres de Rome, cjui savent et qui ignorent si bien, car ils étudient à fond et négligent à fond. Je lisais tout à l'heure le chapitre de Piazza sur l'obélisque du Vatican. J'y trouve un petit tr^it des façons de Sixte-Quint que je veux vous donner.

Ce beau monolithe de granit rose (marbre thébaïque) gisait donc au milieu de l'ancien cirque de Caius, où il avait été découvert lorsque l'on construisait la nouvelle basilique, et les Papes souhaitaient fort de le replanter, mais ils manquaient d'argent, et plus encore d'architecte. Survint Sixte-Quint, de ceux qui savent toujours trouver de l'argent et des hommes. Il manda de tous les côtés à Rome tout ce que l'on connaissait de mathématiciens, d'ingénieurs, d'architectes et autres gens entendus aux machines. L'un d'eux était Dominique Fontana, du diocèse de Como, en Lombardie. Sixte adopta ses plans, qui excitaient d'ailleurs l'admiration publique, « jusqu'à sembler dignes du temps des empereurs. » Le poids du fer qu'il y avait employé était de quarante mille livres. Quand tout fut prêt, on fixa le jour de l'opération. Ce fut le 11 septembre, à cause de la grande dévotion du Saint-Père pour saint Nicolas de Tolentino dont on faisait la fête. En présence du Pape, entouré d'un grand nombre de

cardinaux et de princes, on chanta d'abord la messe du Saint-Esprit, pour implorer le succès de l'entreprise, et tous les ouvriers et ingénieurs communièrent. 11 y avait un peuple immense, quantité d'étrjingers. Ttmt réussit h souhait; l'obélisque glissa du lieu où il était, se dressa, s'installa sur sa base le plus aisément du mcaide et comme par jeu. La joie et l'admiration furent universelles dans Rome, mais personne ne fut aussi content que Sixte- Quint et Fontana. Considérant que Fontana lui avait véritablement donné l'obélisque. Sixte Quint donna à Fontana l'éperon d'or, la noblesse, cinq mille écus d'or comptant, deux mille écus d'or de pension annuelle et tout le matériel de l'érection, estimé au-delà de vingt mille écus. Voilà les marques d'un souverain qui ne hait point les mathématiques, et il me semble que Sixte-Quint pourrait avoir son buste au Conservatoire des arts et métiers.

9 juillet.

J'aurais à vous raconter un tournoi, et je n'y manquerais pas, si j'étais assez bon juge des coups. Lundi

dernier, clans la belle église de Saint- Ignace, an Collège Romain, un Breton de Vannes, ancien zouave pontifical , élève du séminaire français, prêtre et mainfenant doct»^ur, a soutt^nu une argumentation publique sur deux cent quarante-huit thèses ex universa theologia. 11 les a soutenues tout un jour, contre toutvenant, en présence de sept cardinaux, desoixante évêques et d'une multitude de prêtres et d étudiants. Et je vous assure que c'est un jeu héroïque. Nous n'avons plus de ces lices uù le grand Coudé descendait, s'y comportant comme à Rocioi ou à Lens. Notre Sorbonne , féconde en brochuriers , ne saurait nous en donner la fête. Elle est déjà bien assez embarrassée d'enfourcher ses chevaux de bois. Voyez- vous M. Loyson, ayant à répondre sur deux cent cinquante thèses distribuées sous ces titres : De Ecclesia^ de Romano pontifice , de Conciliis , de Traditione , de Sanctissimœ Trintatis mysterio, de Deo creatore^ de Ordine supernaturali^ de Gratta actaali, etc., etc., avec des sous-titres qui indiquent d'effrayantes profon<leurs , comme des lumières espacées dans un abîme ! L'épreuve en vérité est sérieuse. Il faut de la théologie, il faut de la philosophie, et ce n'est pas encore tout ce qu'il faut. Les armes nécessaires sont une dialectique prompte et précise, une langue obéissante. Il ne s'agit pas d'égoutter ce petit-lait de plume assaisonné d'actualité, dont la complaisance de l'auditoire ou la passion

406 K031F. PEÎSDA^T LE COIS'CfT.E.

contre un adversaire absent font le principal mérite. Le chevalier ihéologique , de garde au pied du dogme, doit saisir toute objection qui passe, la tordre, la ployer, la réduire à confesser aussitôt la vérité. Voilà Fart indispensable. Tout le monde ne peut pas Tacquérir ; et pour les mieux doués, ce n'est point l'affaire d'un jour. Notre chevalier de lundi s'en est tiré à l'honneur de ses maîtres et au sien, très- vigoureusement, de l'air le plus modeste. Quelqu^ui me disait: 11 sait pourfendre et ne sait pas se fendre. Cette solidité a paru d'autant plus admirable que M. Le ïallec n'a que quatre années de théologie. A la vérité, ces quatre années de théologie se sont assises sur trois années de philosophie. Moyennant des dispositions naturelles, un labeur de sept années sous des professeurs comme ceux du Collège Romain peut suffire ; on n'est plus novice.

Il y a eu deux combats : celui du matin a duré deux heures, contre trois savants religieux, entre autres un ancien clerc du séminaire français, docteur en théologie et attaché à l'illustre évêque de Poitiers. Le soir, le cardinal Vicaire présidait la séance, entouré de sept autres cardinaux et d'une soixantaine d'évêques de toutes les nations. Le Répondant a d'abord exprimé ses sentiments de dévotion envers les divines prérogatives du Prince des Apôtres, auquel il a dédié son travail. Ensuite il s'est mis à la disposition des argumentateurs.

Ils étaient trois : Mgr Micaleff^ de l'ordre des kngastins , évêque de Città di Castello , en Italie ; Mgr Freppel, évêque d'Angers, en France; Mgr de Preux, évêque de Sion, en Suisse. Chacun a attaqué à son choix l'une des 248 thèses du programme. Gn sait que le défenseur ignore toujours sur quelle thèse les attaques porteront.

Mgr l'évêque de Città di Castello déploya toute l'érudition hiblique contre la divinité de Jésus- Christ.

Mgr l'évêque d'Angers, appliquant l'appareil scientifique à la mode en Allemagne, poussa ses objections contre la notion de l'hypcistase, telle que les docteurs catholiques l'ont formulée d'après les données de la révélation ; et il faut avouer qu'en certains moments le jeu semblait terrible ! On était bien aise de dire qu'il serait répondu à tout cela.

Mgr l'évêque de Sion se chargea^ l'oserai-je dire? de la p»4ite pièce : il attaqua la thèse de l'infaillibilité pontificale. Ce fut un assaut où tombèrent tour à tour toutes les difficultés de l'Écriture, de la tradition, de Fhistoire qui ont servi dans la foule des brochures écrites en ces derniers temps contre la Papauté. Une certaine ironie souriait dans cette émeute, et de nombreux prœterea disaient assez ce que rassaillant pensait lui-même de ses arguments, qui excitaient assez fréquemment l'hilarité de l'auditoire. Néanmoins, il prit le soin le plus loyal de n'en affai-

blir aucun ; plusieurs, au contraire, reçurent de lui un tour et une vigueur que l'école Janicot ne leur a pas souvent donnés.

Devant ses trois éminents adversaires, le Répondant se comporta également bien. Attentif et tranquille, il saisissait la difficulté, quelque subtile qu'elle fut, et la soumettait à son vigoureux laminoir. Lorsqu'elle sortait de là, ce n'était plus une difliculté, c'était une preuve, qui apportait une nouvelle part d'évidence à la vérité contre laquelle elle avait été lancée.

Cette belle passe d'armes intellectuelle dura deux heures et demie, sans fatigue des acteurs ni de. l'auditoire. De chaleureux applaudissements s'adressèrent également au jeune champion et aux illustres adversaires qui, l'ayant apprécié dès les premiers coups, lui avaient fait l'honneur délicat de ne le point ménager. La jeunesse scolastique, qui se trouvait là très-abondante, s'était véritablement très-amusée ; les graves esprits, qui ne manquaient point, voyaient la beauté, l'utilité, la nécessité des grandes études théologiques.

Depuis sept mois j'ai souvent désiré de voir à Rome quantité d'hommes intelligents, et qui pourraient l'être davantage, que je connais à Paris, persuadé qu'ils y gagneraient beaucoup, et que ce serait grand profit pour leur raison et pour leur modestie d'étudier tant de choses à imiter dont ils ne soup-

çonnenl ni l'existence ici ni l'absence chez nous. Je leur propose encore ce motif de venir à Rome, et je le mets au premier rang. Qu'ils viennent voir une soutenance de thèses ex universa theologia. Ils en tireront des vues même politiques qui ne seraient nullement superflues en ce temps. Et je leur fais l'honneur de croire qu'ils legartieraient le Collège romain comme une machine infiniment supérieure à tout ce que leur ont montre les grandes expositions universelles. La machine à discerner et à soutenir le vrai, la machine à penser juste, la machine à trouver la raison par le raisonnement, et la foi par l'usage raisonnable de la raison, c'est la vraie machine à faire des hommes ; machine enrore qui utilise véritablement toutes les autres et que toutes les autres ne peuvent suppléer. A ma connaissance, maint père de famille chrétien , sérieusement embarrassé de l'avenir intellectuel et moral de son lils, n'aurait pas assisté à la séance de lundi sans être fixé au moins sur un point. Il se serait dit : — - Mon fils sera docteur en théologie, dût-il ne se mettre jamais en état d'aftîcher deux cent quarante-huit thèses et de les soutenir contre tout venant. Je lui donnerai cette force intérieure, cette armure contre le sophi^me^ et je serai à peu près assuré de le voir échapper à la grande quantité de périlleuses sottises et d'imbéciles ennuis qui courent le monde.

Le père de famille aurait mille fois raison, La

théologie est la mère des esprits vigoureux et des âmes saines ; et le mathématicien et le polytechnicien sont faits pour servir le théologien, lequel est d'ailleurs beaucoup plus propre qu'un autre à la mathématique et à la polytechnique. Voyez le P. Gratry : toutes ses mathématiques et toute sa polytechniquerie ne l'ont pu retenir d'aller se percher au doigt d'un sectaire qui lui a dit : H, /?, Mignon! et, sur ce perchoir, il s'est mis à débiter des ariettes dé^ plorables. La théologie l'eût préservé d'un si grand malheur. Sans doute, elle l'eut laissé oiseau! Mais où l'École polytechnique a fait un sansonnet, le Collège Romain pouvait faire un aigl«, et peut-être une colombe.

Quelqu'un m'a dit : Soyez tranquille. 11 faut revenir à la théologie, «t nous y reviendrons. Oux de nos évêques qui ont assisté à cette séance, au milieu des travaux duConcile, ne l'oublieront pas. Mgr Freppel surtout s'en souviendra, et il a terminé son ar^ gumentation par des compliments de bon augure. A présent, la France catholique connaît l'arme qui lui manque; elle en sera un jour munie. L'œuvre sera difficile, elle pourra être longue. On y mettra le temps, et comme ce sont de ces choses où Dieu ne refuse pas son aide, nous arriverons encore à faire de la théologie avant que la sagesse des peuples modernes n'arrive à faire une constitution; —et c'evSt la théologie qui fera la constitution.

1U)ME PENDA.Nr LE CO^CILE. 411

Le mouvement qui entraîne le monde nous annonce où îa science théologique puisera son unité, c'est-à-dire sa force. F-lle s'élèvera à l'ombre de celui qui a dit au Sauveur : Tu es Christus fdius Dei vivi, et à qui le Dieu fait homme a dit à son tour : Tu es Petrus, et super hanc Petram œdificabo Ecclesiam meam. {Mon Église^ c'est-à-dire, mon peuple, le peuple de mes délivrés, de mes enfants.)

Cela est inévitable, Dieu merci. Il viendra un moment où le peuple de Prim, le peuple de Rattazzi, le peuple de Bismark, et d'autres peuples qui appartiennent à d'autres gens comprendront à merveille que la liberté, l'honneur et la vie valent bien une messe.

Page 1