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DÉPÊCHE TÉLÉGRAPHIQUE

13 juillet, 12 h. 35 m.

Le vote sur l'ensemble de la Constitution de Ecclesia a eu lieu aujourd'hui. Il y a eu 88 Non placet^ fil Placet juxtà modum^ parmi lesquels bon nombre appartiennent à la majorité, et 451 Placet.

La promulgation solennelle se fera dans quelques jours.

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13 juillet.

Ainsi c^est fait, comme le télégraphe vous l'a appris. C'est fait et bien fait. ICncore cpie l'ouvragé doive recevoir quelques retouches de forme, on peut dire qu'il est maintenant terminé. Que ceux qui veulent mourir gallicans sans perdre tout à fait officiellement le titre de catholiques se hâtent. Ils n'ont plus qu'une minute. Dans quelques jours il sera de foi que le Pontife romain, docteur et pasteur de l'Église de Jésus-Christ, est infaillible^ que ses décrets sont irréformables, que nul ne se sépare de lui sans se séparer du Christ. Tel est le « dogme nouveau, » et il suffit de l'énoncer pour voir qu'il ne contient rien de nouveau. Seulement il faut le croire.

Lundi dernier, il de ce mois, jour du premier vote, où furent écartées les contestations gallicanes, était la fête de saint Pie P% pape et martyr du second siècle. Dans l'évangile de cette fête, Notre-Seigneur propose la parabole de l'homme qui veut bâtir une tour, et qui, faute d'avoir supputé sa dépense, s'expose à ne pouvoir continuer son édifice après en

avoir jfité les fondements. Pie IX n'a point supputé la dépense, et néanmoins il n'a pas été cet homme téméraire. 11 a compté avec la vérité, il a compté sur Dieu, Dieu lui a donné le temps et la constance. Les événements ont été dociles ; les volontés contraires ou seront soumises ou seront vaincues : et voilà que la tour est bâtie, bàlie pour l'éternité.

D'autres calculs avaient été faits. L'erreur aussi voulait bâtir sa tour, achever sa Babel commencée et la rendre inébranlable. C'est de ce côté que les mesures savantes étaient prises, les appuis humains assurés. Quelle belle politique! comme on s'est bien servi des princes, des diplomates, des journaux! Quelles habiles correspondances, quelle ample confection de brochures, quelles caresses de toutes les bassesses de Tesprit humain dans les bassesses de toutes les langues ! Mais, vains efforts !

Du moins, ces efforts ont été persévérants. Il faut rendre cette justice à certains hommes, dont le temps viendra de dire les noms ; ils ont persévéré ! Depuis huit mois, ils ne se sont pas oubliés un moment. Aucun mouvement de bonne foi, pas une tentation d'humilité ne les a surpris. Tous les sophismes dont ils se sont servis au commencement leur servent encore. Ils continuent de dire qu'ils sont la vertu, la science^ la lumière ; ils le disent de plus en plus, sans se soucier de la conscience humaine, qui les croit de moins eu moins.

Je n'ai pas lu sans une sorte d'admiration une correspondance de la Gazette de France sur la clôture de la discussion. Gela est d'une impudence naïve qui ne laisse pas d'embarrasser. Le correspondant de la Gazette paraît tout à fait convaincu qu'il restait encore beaucoup de choses à dire, parce qu'il restait encore beaucoup d'orateurs à parler. « Comment! « soixante-dix orateurs sont inscrits,, il y a tant à (( dire sur la question, et l'on n'imagine pas d'autre « moyen d'en finir que de renoncer à s'éclairer les « uns les autres. » Remarquez qu'ils ne cessent pas de crier en même temps qu'on ne s^entend pas et qu'on ne peut s'entendre, et que la salle a été faite exprès pour qu'on ne s'entendit point. Mais qu'est-ce que cela leur fait de se contredire? Dans le cas où la discussion aurait été prolongée hors de toute limite et même de toute décence, ils avaient un autre thème tout prêt : c'était la dureté et la férocité de forcer les évêques à discuter dans cette salle où l'éloquence avorte faute d'écho, et malgré le péril de la saison. Cette raison est exploitée dans une brochure, misérable entre toutes celles qui ont paru ; brochure sans nom comme ses aînées^ distribuée par les mêmes laquais sans visage. L'infection des anonymes a été la vraie plaie du Concile. Elle n'est pas dangereuse, mais elle est hideuse. De nobles esprits en soutirent véritablement. Dans l'Inde, me disait un évêque missionnaire, le spectacle est éblouissant et grandiose ;

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on ne peut imaginer plus de lumière,, plus d'éclat, plus de pompes de la couleur... Mais nous avons le cancrelat, le hideux cancrelat, plat, cotonneux, visqueux, insolent, qui se glisse partout^ qui porte partout son odeur abominable. Je retrouve ici l'éternel, l'inécrasable cancrelat : c'est l'anonyme.

Le cancrelat du jour est un fascicule rose de quelques pages, qui prétend venir de Paris, chez Dentu, et qui a été manifestement imprimé à Florence ou à Naples. Certaines fautes de typographie, spécialement italiennes, dénotent cette origine et trahissent le faussaire par l'excès même de ses précautions. Il s'en prend au Pape personnellement, il le traite de tyran de l'Eglise. C'est bien le comble de la misère intellectuelle en même temps que de l'insolence. L'on se sent mal à Taise d^être obligé d^écouter ce faquin déclamateur qui abuse de l'avantage de n'être personne, pour se permettre ce que la Gazette elle-même n'oserait pas contresigner. On le connaîtra pourtant. Quelle honte alors, non pour lui, mais pour ceux qu'il loue, et qui n'auront pas protesté ! Comme talent, comme ligure, imaginez-vous le monsieur de Sorbonne qui déclarait l'autre jour qu'il ne se soumettrait pas aux décrets de l'Église (1). Et encore

(;1) M-. Un tel, M. Chose ou quelque autre monsieur avait pris cette pose dans son cours, ou dans une lettre à quelqu'un, ou dans Uii journal. Ma s le fait est certain et il est de Sorbonne .

celui-là se fait voir. Qui nous aurait dit tju'uii temps était proche où l'audrice de ïrissotin hérétique aurait encore une physionoDiie de vertu ! H y a un en* droit où les évêques de l'Opposition sont comparés aux trois cents des Thermopyles, résistant à la force brutale de la majorité qui leur demande de rendre les armes, et répondant ce comme Léonidt^s » : Yiens les prendre !

Je ne suis pas très- versé dans les dictons grecs. Cependant est-ce bien Léonidas qui a répondu cela ? J'ai des doutes, et je prie nos jeunes gens dont la mémoire est plus fraîche de vérifier le fait. Dans tous les cas et (juand même le trait serait de Léonidas, il vous peint le cancrelat. Ce même monsieur appelle la majorité du Concile a la multitude. » Soyez assuré que ledit monsieur ne se ferait pas beaucoup prier pour dire « la vile multitude. » Et tout à l'heure un autre monsieur du parti, et au besoin le même monsieur, nous accusera de ne pas "respecter la dignité des évêques î Mais pourquoi tant parler de ces poussières? Demain Thosanna de la foi les dispersera dans Toubli.

P. S, Le vote a donné 88 'Non placet ou votes négatifs, et 62 votes Juxta modum ou conditionnels, appartenant la plupart à la majorité. Beaucoup de membres de la majorité auraient voulu que le chapitre de l'infaillibilité fut d'une expression affirma-

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tivp. plus brève ol plus nette. S'il y a des moditicatious, elles seront dans ce sens, car les expressions contestées ont été proposées par l'esprit d'accommodement, es Itérant gagner des volontés qu'il reconnaît maintenant radicalement hostiles.

On ne croit pas que les votes négatifs persévèrent^ ni surtout qu'ils résistent à raffîrmation du Concile et du Pape, puisqn'alors ce serait l'hérésie déclarée. S'il fallait prévoir ce cas extrême, il se trouverait donc alors dans l'Eglise une centaine d'évêques qui n'auraient pas la foi de l'Église? Assurément, ce serait une des plus terribles épreuves par où rÉglise eût passé. IVJais qu'arriverait-il alors? Il arriverait que cent évéques à la fois cesseraient d'être évêques et catholiques. Rien ne serait plus horrible et rien ne démontrerait mieux que le Concile est arrivé au moment opportun. Et les peuples, d'un accord unanime, repoussant ceux qui oseraient entreprendre de les appeler à l'erreur, iraient à celui qui a les paroles de la vie éternelle. Pasce agnos^ pasce ovesl Voilà le titre inébranlable. Celui qui est chargé de paître le troupeau est celui qui connaît infailliblement le pâturage, et l'Église est où il est et va où il va. Pour le reste, nam oportet et hœreses esse... — Necesse est enim ut eveniant scandala.

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ex LUI

13 juillet.

Si mes mesures réussissent, vous pourrez publier le dogme à Paris quelques heures après qu'il aura été proclamé dans Rome. Il faut bien ({ue la vapeur et l'électricité, qui sont surtout des agents de bourse et de police, fassent aussi quelque besogne pour l'Église. En attendant, je vous envoie d'avance quelques réflexions, auxquelles je vous prie de donner place dans le numéro qui affichera le grand décret. Je demande à votre amitié de faire en sorte que je me trouve là. On dit que toute peine mérite salaire. La peine d'avoir travaillé huit mois à Rome peut passer pour un repos et pour une récompense. Mais je veux croire que j'ai pris de la peine afin de prendre aussi mon salaire, qui sera d'être des premiers à me prosterner, en signe de très-profonde et très-joyeuse obéissance.

Je m'agenouille, je cUs Credo^jc rends grâces avec une certitude parfaite, avec une allégresse entière, avec une espérance absolue. La proclamation de l'immortelle foi de l'Église à l'infaillibilité de son Chef

est une des grandes bénédictions de Dieu sur le genre humain; une de ces bénédictions qui non-seulement soutiennent et réparent, mais qui créent. Le dogme n'est pas nouveau, et néanmoins il apportera dans le monde quelque chose de nouveau. Sur les bases éternelles qu'il affermit et qu'il élargit, il installera le nouvel ordre dont le monde a besoin.

Sans doute, l'ordre nouveau, quoique déjà commencé, échaj>pe encore à la vue des-hommeSj même de ceux qui l'invoquent et qui en ont l'instinct^ même de cette élite humaine qui forme la tête de l'Église. Devant le mystère de l'avenir, les porte-voix de l'esprit de Dieu, assurés de ne point se tromper dans leur fonction surnaturelle, ne sont plus que des fils d'Adam. Ni le Concile, ni le Pape ne savent ce que Dieu veut faire, comme instrument social, du dogme qu'ils proclament. Ils le proclament parce qu'il existe et parce qu'il était nié ; ils le définissent parce qu'il était mal ou imparfaitement compris. Mettre la vérité à sa place et en son jour, dételle sorte que Terreur ne la puisse plus couvrir et reste à jamais impuissante contre sa majesté, c'est l'œuvre qu'ils devaient au monde : là s'est borné leur dessein. Ce qui suivra ne les regarde plus, du moins pour aujourd'hui. Il convient d'insister sur ce point.

Le Pape et le Concile ne se sont pas dit, suivant l'usage des conspirations et des sectes, qu'ils allaient faire un dogme pour faire ensuite, par le moyen de

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ce dogme, telle ou telle chose et réaliser tel ou tel plan. L'école Janicot leur a bien attribué cette conception par la voix aimable et pieuse de ^J. Gratry ; mais l'aimable et pieux M. Gratry a paru trop ingénieux. Il est clair pour la probité commune que ce n'est pas l'Eglise qui pose des principes comme on dresse des embuscades et comme on fabrique des fausses clefs. Cet art s'inspire de la politique, et non de la théologie. Ainsi ont été fabriqués, posés, appliqués sous la sanction de l'anathème, depuis environ cent ans, à peu près tous les dogmes sociaux qui aujourd'hui régissent , c'est-à-dire qui broient et pulvérisent la société humaine. Dogmes de 89 et leurs dérivés, souveraineté du peuple, sécularisation et divinité de l'État, athéisme de la loi, principe des nationalités, droits de l'erreur, droits de la fraude, en résumé droit de la force: voilà les dogmes qui ont été faits avec l'intention de s'en servir, et ils ont servi, servent et serviront. La fabri(|ue est en plinne activité. Toute terre civilisée est une usine à dogmes; on les forge, on les combine entre eux, et tout dogme et toute combinaison de dogme a pour but de harponner quelque chose sur quelqu'un, ou peuple ou individu. Le Pape en a dressé naguère la liste, «lu moins des principaux: c'est le Syllabus. L'on y peut voir que toute cette dogmatique est un immense instrument de rapine publique et privée. La pratique révolutionnaire en multiplie les preuves éclatantes.

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La Révolution, comme l'ancienne Rome, a un non: mystérieux qui est son charme triomphant : elle s'appelle \di dé possession, et ses dogmes se font agréei par la vertu de ce nom secret. Etudiez les ligures qui depuis un siècle, à différents titres et durant plus ou moins de temps, ont été populaires dans les lettres, dans la philosophie, dans la politique: vous trouverez partout les fabricateurs et les apôtres des nombreux dogmes de la dépossession. Et le plan général est de déposséder Dieu du monde, et le monde de Dieu, au moyen de la force, dernier mot de l'erreur. La race de l'Évangile n'a ni le même but ni les mêmes besoins que la Révolution et ne peut faire les mêmes choses. Ses tendances ne sont point celles que nous représentent aujourd'hui les Mazzini, les Cavour, les Bismark, les Prim et les autres ^incarnations de César, identiques sous des masques différents. Elle ne crée point ses dogmes et ne les exploite point. p]lle les affirme au prix de sa popularité, au prix de ses richesses, au prix de sa liberté et de son sang* Par là, sans doute, elle veut mettre Dieu en possession du monde et le monde en possession de Dieu; mais elle n'attend ce triomphe que de l'amour, dernier mot de la vérité.

Un ordre nouveau s'établira, parce qu'il est nécessaire. Il est commencé, parce que nous voyons un développement de la vérité, et qu'un développement de la vérité ne peut être qu'un développement de la

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miséricorde. Au-delà des lumières assurées qui lui montrent son chemin, la race de l'Evangile a un pressentiment raisonnable des grâces de Dieu qui ne la trompe jamais. Elle se sent illuminée intérieurement d'une prophétie d'espérance. Que fera Dieu? El]e l'ignore. L'heure et les voies de Dieu lui sont inconnues, mais elle sait qu'il existe, qu'il agit et qu'il aime. On oserait ajouter: Elle saitqull est content, parce qu'un grand acte de foi s'est élevé du cœur des hommes pour être vu de toute le terre.

Les parents de Lazare malade avaient appelé le Sauveur. Il vint quand le malade était mort et l'espérance perdue. Néanmoins, Jésus s'étant rendu au tombeau, ceux qui pleuraient le suivirent, prononçant des paroles de foi : « Seigneur, si vous eussiez a. été ici, mon frère ne serait pas mort. Mais mainc( tenant même je sais que tout ce que vous demanc( derezà Dieu, Dieu vous le donnera... Assurément, a Seigneur, j'ai cru que vous êtes le Christ, le fils « du Dieu vivant. » Et Jésus, arrivé devant le tombeau, leur ayant dit d ôter la pierre, ils obéirent malgré quelques objections de la raison humaine. Ce fut la propre sœur de Lazare, celle-là même qui venait de parler avec une foi si sincère, qui proposa les objections de la raison, craignant sans doute les murmures des Juifs, représentants de la puissance hostile de l'opinion, qui se trouvaient là : — C'est le quatrième jour depuis la mort, et le corps est déjà

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corrompu. Pouixfuoi oter ia pierre? Mais la foi fut obéissante, et l'obéissance, comme toujours, fut plus sage. Tulerunt ergo lapidem ^ ils ôtèrent donc la pierre. En ce moment encore ils ignoraient ce que Dieu voulait faire. On sait ce que Dieu a fait. Le mort sortit vivant du tombeau.

Avec une foi supérieure aux défaillances de la raison humaine, ou plutôt avec cette foi qui est la vigueur même de la raison, le Concile et le Pape ont ôté la pierre. Le Lazare que le monde moderne tenait au tombeau, les pieds et les mains liés de bandelettes, le visage couvertd'un suaire, réputé mort pour toujours, ce n'était point le vicaire du Christ. Celui-ci ne mourra point. Quoi que l'on puisse persuader à la foule, jamais la partie haute de l'humanité ne le croira mort, jamais le suaire ne couvrira son visage, et l'ennemi victorieux qui pourra le forcer de se dérober au jour saura qu'il est vivant. Le Lazare véritable, enseveli et lié de suaire, c'était l'Autorité, dont l'absence et la mort ont livré le monde au mensonge, à l'erreur, à la ruse et, enfin, à la main dégradante de la force, jetant les infortunées nations en partage, tantôt à la hardiesse des brigands, tantôt à l'impudence des faquins.

Séparée de Dieu, l'autorité avait péri parmi les hommes, et ceux qui la pleuraient pouvaient bien dire comme Marthe, sœur de Lazare : Seigneur, si vous aviez été là, mon frère ne serait pas moit ! Mais

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la mort avait pris sa proie; le suaire avait couvert le front où le sacre n'était plus, la couronne du sacre ne pouvant pas rester sur le front quand les devoirs du sacre n'étaient pas acceptés dans le cœur.

En affirmant à la face du genre humain toute l'étendue des droits du Vicaire de Jésus-Christ, en lui recomiaissant cette prérogative de Tinfaillibilité lorsqu'il donne la règle de la foi et des mœurs, le Concile et le Pape proclament que la source de l'autorité est vivante et certaine dans le monde. Ils ont ôté la jyierre de ce sépulcre où la force brutale gardait le droit qui peut seul la contenir, et au besoin la déposséder et la remplacer. Il n'y a pas à douter que la force luttera pour conserver l'empire, et nous avons assurément toutes les raisons de craindre qu'elle ne le conserve encore longtemps ; mais elle aura désormais à lutter contre la foi du genre humain. Quoi que puisse faire la force, c'est désormais la foi du genre humain que l'autorité est là. C'est là que le monde, qui a besoin d'elle, viendra la chercher, pour rentrer sous sa direction dans la dignité et dans la fécondité de la vie chrétienne. La pierre est ôtée, le maître a parlé : Veni foras! Le reste s'accomplira, et les bandelettes tomberont : Solvite eum et sinite «6z>e. Déliez l'autorité légitime,l 'autorité instituée tt sacrée pour servir, et qu'elle fasse son œuvre d'honneur, de justice et de salut.

La reconstitution de Tautorité dans le monde, la

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substitution de l'autorité aux caprices iiumiliaiits et stériles de la dictature, telle sera la conséquence sociale de rinfaillibilité. De concert avec la conscience humaine réintégrée dans la sérénité de la lumière, la Papauté fera ce grand ouvrage, et étendra les conquêles de la croix sur les immenses domaines de l'esclavage et de l'erreur.

Un homme de génie, presque prophète par la puissance de la foi, disait, il y a déjà longtemps : (( La Révolution a commencé par la proclamation des droits de l'homme, elle finira par la proclamation des droits de Dieu. » ï^a sagesse moderne a ri de cet illuminé. Voici pourtant que le Concile pose le surnaturel au sommet de Tédifice social. L'Eglise du dix-neuvième siècle, née quand le rire de Voltaire était la profession de foi du genre humain, élevée sous le feu des dérisions, bafouée par la philosophie et par la science, persécutée par la politique, trahie et tourmentée par toutes les puissances de la terre, et enfin ayant presque subi elle-même çà et là h*s atteintes du rationalisme, proclame que la parole de Jésus prévaut après dix-huit siècles contre toutes les négations du doute et de la rébellion formelle investie de toute la force matérielle qui existe ici-bas. C^est le fait intellectuel et l'acte de foi les plus étonnants que contienne peut-être l'histoire des siècles. Ceux qui ne savent pas voir cette merveille, et qui n'en attendent rien, et ceux qui l'expliquent par une cons-

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piration des jésuites, sont réservés à d'autres surprises, et me semblent, en attendant, constituer le seul prodige qui mérite d'être mis on contraste avec ce torrent de clarté.

17 juillet.

C'est demain ! Une grande joie est mêlée d'une grande tristesse. Ce jour ne sera pas aussi doux qu'il devait l'être. La guerre et l'opposition sont de cruels nuages ! Quand l'Église proclamera le principe même de l'ordre et de la paix, dans ce moment peut-être la guerre fera couler le sang, et une rébellion plus imprévue attristera et scandalisera les âmes. Douloureux contraste, qui montrera ce qu'est l'Eglise et ce qu'est le monde, ce qu'inspire la foi et ce qu'impose l'orgueil, ce que Dieu demande et ce que l'homme répond.

Parmi les bruits qui courent, il y en a de sinistres. On parle de conciliabules où la rébellion serait formellement proposée et formellement résolue, et ces bruits maintenant ne semblent plus invraisemblables.

Il s'agirait de dire non, de crier non, de le répéter avec outrage en face du Concile et du Pape^ en face du tombeau de saint Pierre, en face de Dieu. On dirait Non placet ! comme il a été dit Non serviam ! \oilà où les esprits sont montés. Je rapporte le bruit, je n'affirme pas la chose. Je suis au contraire de ceux qui n'y peuvent croire. Si ces résolutions violentes ont été prises quelque part, j'espère qu'elles seront noblement abandonnées. Fussent-elles poussées jusqu'au bout, j'espère encore qu'elles seront suivies d'un repentir immédiat et sincère.

Quelques évêques sont déjà partis ; d'autres, diton, partent ce soir, ne voulant ni se soumettre ni déclarer leur refus. On nomme parmi eux un Français. Cependant plusieurs dont on a ainsi depuis huit jours annoncé le départ, ou plutôt la désertion, sont restés. Jusqu'ici, je crois qu'entre les Français un seul s'est éloigné tout a fait irrégulièrement, je veux dire sans permission. C'est celui qui a jeté ses schemata dans le Tibre, après s'être fait soupçonner d'avoir plus malheureusement jeté ses impressions ultra- gallicanes dans les journaux. Je fais allusion à cestrop fameuses lettres d'un évêque^ auxquelles l'opinion ne conteste pas le premier rang parmi les libelles que le Concile, dans sa séance d'hier, a solennellement flétris.

Je vous répète tous ces bruits pour vous raconter Rome pendant le ConceVe. Lorsque cette lettre^ qui ne

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peut partir aujourd'hui, vous parviendra^ vous saurez ce qu'il en est, et vous jugerez s'il n'est pas plus à propos de la supprimer.

On parle aussi de plusieurs démarches pour obtenir l'ajournement de la proclamation. IMgr l'évêque d'Orléans serait encore l'âme de cette dernière résistance, d'ailleurs désespérée. Le Pape doit encore une fois répondre ce qu'il a répondu dans le commencement de son règne à d'autres instances qui le pressaient également décéder à ((l'opinion)) : Je ne puis, je ne dois, je ne veux.

Il y a bien des allées et venues de ce côté tourmentant et tourmenté. On voit de nombreuses voitures à la" porte des chefs de la résistance. Plusieurs sont mes voisins, Mgr l'archevêque de Lyon, Mgr l'archevêque de Paris, S. E. le cardinal Rauscher, et S. E. le cardinal de Besançon n'est pas loin. En passant, Mgr Maret occupe, ym Frattina (rue épineuse), un appartement où j'ai demeuré il y a cinq ans.

Le Vatican fait un étrange contraste avec les agitations du dehors. Tout y est calme, et tout ce qui en vient rapporte l'expression du calme. Ceux qui ont eu le bonheur d'approcher le Saint- Père, hier et aujourd'hui, disent qu'on ne se douterait pas, à le voir, qu'il y ait de si grandes préoccupations dans le monde. 11 sait tout et ne doute de rien. Quant aux personnes de la cour, cette fameuse « cour romaine » qu'on ne sait où prendre, — on ne croirait pas à les

voir qu'il y a un concile ni une opposition. Chacun est à ses fonctions, à ses œuvres ; rien n'est entravé, et rien ne se hâte.

Rome tout entière garde cette sérénité. J'étais ce matin en visites d'adieux à Sainte-Marie-Majeure, à Sainte-Croix-en-Jérusalem, auLatran, au Colysée, à Saint-Pierre. La ville la plus reculée de l'Orient ne serait pas plus tranquille. Du seuil de Sainte-Croixen-Jérusalem je regardais le Latran, éclairé d'un soleil splendide ; j'étais seul à cette place, seul dans ces rues tracées à travers les vergers et les ruines, et pleines d^herbes comme les plus négligés de nos chemins champêtres. On sent qu'il n'y a que Dieu ici.

Le soir, à la villa Borghèse, même silence. Quelques évêques se promènent en causant par groupes tranquilles. Les abords du Casino réservé, où se réunissent les opposants, sont moins animés que de coutume. On confirme plusieurs départs, et on n'y croit pas encore. Dans l'azur pale, les cyprès et les pins dessinent leurs formes élégantes. Tout est si grave et si doux que la paix semble éternelle et n'avoir jamais cessé. On se reproche d'avoir des inquiétudes. On est inquiet cependant.

11 faut aux jours d'été l'aigre cii des cigales.

Les cigales ne manquent pas! 11 y a notamment près du Casino réservé un endroit où elles font un véritable tapage. Et voilà comment un vers de Victor Hugo se mêle aux préoccupations du Concile.

430 T1031E PENDANT LE COIXCTLE.

8 heures du soir.

Décidément, il y a eu beaucoup de départs, et on en annonce beaucoup pour demain matin. Il parait certain que l'Opposition en masse sera absente. Je viens de vous citer Hugo. Je ne peux maintenant me dispenser de vous citer la caricature. La caricature représentait des séditieux effarés qui disaient : — C'est le moment de se montrer, cachons-nous !

18 juillet.

Je Deum laudamus! C'est fiai. Sauf deux voix dissidentes, le dogme a réuni l'unanimité. Par leur abstention, les opposants ont fait l'unanimité. Ils avaient déjà fait beaucoup de choses par leur opposition. Quod inopportunum dixerunt, necessarium fecerunt.

J'ai entendu le Veni creator^ le Te Deiim^ les acclamations du Concile et de la foule. Je ne veux rien vous décrire. Je me croyais plus fort contre la fatigue et contre Témotion. Un orage effroyable environnait

Saint-Pierre, plongé presque dans l'obscurité. Le dogme a été proclamé au milieu des éclairs et des tonnerres. Dans la foule, les uns pensaient au gallicanisQie et disaient : C'est un enterrement ! Les autres pensaient à l'avenir et disaient : Nous sommes au Sinaï. Ce mot répond mieux à ma foi. Il me semble qu'aujourd'hui nous sortons de l'Egypte, et que désormais le monde est dépharaonisé . A vrai dire, d'ici où nous allons la route pourra être longue. Mais nous avons Moïse, mieux et plus que Moïse. Gloire à Dieu dans le ciel et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté !

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