EPILOGUE
Florence, 20 juillet 1870.
Hier, sur le soir, j'ai fait ma visite d'adieu à Saint- Pierre. Je me suis vu seul absolument dans la basilique. En avançant, j'ai découvert un san-pietrinc qui veillait aux lampes, un gendarme qui sommeillait à la porte de la salle conciliaire, et un zouave qui priait dans l'abside. La veille, il y avait là une telle foule et si remuée, tant d'émotion, tant de passion même ! Tout a disparu ; plus rien ici, en me comptant, que quatre ouvriers dont la besogne est finie, et qui n'en sont pas fâchés. Pendant le Concile, les san-pietrini, les gendarmes et les zouaves ont eu un rude surcroit de service, et le journaliste aussi. Heureux journaliste à présent; il n'aura plus qu'à sommeiller comme le gendarme, qu'à donner comme le san-pietrino un coup d'oeil aux lampes et au pavé; et, s'il revient par la pensée, ce ne sera p!us II. 28
pour prendre des notes, mais simplement comme le zouave pour dire un Ave Maria. Ainsi, je me forgeais une félicité... sans y compter beaucoup. Le Concile est fini ou du moins endormi pour longtemps. Mais les mécontents, puisque, hélas! il y en a, dormiront-ils et nous laisseront-ils dormir? Et le canon qui est là, mèche allumée, que va-t-il dire et quel repos permettra-t-il au monde?
A en juger par les brèves paroles qui s'échangent entre gens qui font leurs malles et qui courent aux chemins de fer, bien des inquiétudes de tout genre attristent les cœurs. La joie du triomphe et la joie du départ sont étrangement mélangées. On bénit le triomphe, mais on regrette qu'il ait fallu combattre ; on se réjouit de partir, mais c'est aussi un regret de partir. — Nous quittons victorieux le champ de bataille, me disait un évêque, mais nous laissons des blessés. Nous allons revoir nos maisons, nos frères et nos enfants, mais nous nous éloignons du père, chargé d'années et entouré de périls, et enfin il est vrai qu'on ne s'en va pas de Rome comme d'ailleurs.
Oh! que je sentais bien cela à chaque pas de ce dernier tour dans Saint-Pierre que j'aurais voulu faire à genoux, ^ingt fois je posai mes lèvres sur ces marbres plus précieux que l'or. Je peux dire que, depuis trente-deux ans, il y a des marbres dans Rome qui me sont véritablement des amis et des amis très-chers. Près d'eux, seul à seul avec eux,
j'ai eu des pensées, des larmes, des élans et des engagements de mon cœur qui demeurent les grands et durables souvenirs de ma vie. Je n'ai pris nulie part autant des choses qui composent mon être intellectuel et moral ; je n'ai autant vu nulle part la belle réalité des choses humaines, je n'ai nulle part autant compris et autant respiré, et il me semble enfin que si Dieu, un jour dans ma jeunesse, ne m'avait pas fait la grâce de me pousser au seuil de Saint- Pierre, je n'aurais pas vécu, et que mieux eût valu pour moi,'ne point vivre. Il fallut s'éloigner. Je ne le fis point sans baiser le seuil, demandant à tous les saints de me ramener encore une fois. La grande porte était ouverte, le soleil déclinant donnait sur la statue de saint Pierre, et cette majestueuse image m'apparut la dernière dans la douce ëlarté. Je levai encore les yeux vers les fenêtres du Pape et je m'enfuis. Je vous l'ai dit, Rome est le lieu où le cœur sent tout ce qu'il peut porter d'admiration, d'amour et de douleur.
Je retrouvai la foule à la gare. Les évêques français étaient nombreux. Presque tous appartenaient à la majorité. On y distinguait, pour parler selon l'usage du Concile,, Poitiers^ Langres, Saint-Dié, Angers, Cambrai, Tarentaise, Toulouse, etc. De l'opposition, il y avait Paris et Ajaccio. La politique a voulu donner une certaine pompe au départ de xMgr Darboy, archevêque de la cité impériale.
43r) ROME PENDANT LE CONCILE.
L'ambassadeur de France raccompagnait^ et il avait aussi une escorte ecclésiastique composée de Mgr de Mérode, archevêque de Mélilène, aumônier du Pape, et de deux prélats inférieurs, Mgr Vecchiotti, membre du tribunal de la Consulte, et le R. P. Trullet, théologien de l'ambassade. Ils ne quittèrent l'archevêque de Paris qu'après l'avoir installé dans une sorte de wagon d'honneur plus spacieux et plus orné que les autres. Me souvenant de Tévêque qui m'avait dit : Nous laissons des blessés, ce beau wagon me parut une ambulance.
11 y avait là aussi M. d'Arnim, ambassadeur de Prusse, mais il ne s'occupait pas de ses évêques. Il présidait, nous dit-on, à l'embarquement des chevaux de son fils requis par la guerre. Je ne sais si j'ai l'œil trop français, M. d'Arnim me parait un type d'arrogance. C'est bien l'homme qui se signale dans Rome et jusque dans le Vatican par des traits multipliés d'impertinence, arrivant le dernier, à grand fracas, mani[uant aux usages, violant les consignes, se piquant de faire en maître du monde. Ainsi agissait notre flambant Créquy et avant lui notre incomparable Nogaret. Dieu prit son temps et rendit à leurs maîtres les soufflets (ju'ils avaient donnés.
Nous partîmes par un temps attiédi et nous pûmes encore dans le crépuscule clair distinguer quelques monuments de la ville et leur adresser un suprême adieu. Nous ne fûmes point molestés par les doua-
niers italiens comme au retoui' du Ceiilenaire. Les évêques cependant rapporte:it quelque chose de plus grave qu'un souvenir de fête : le dogme de Finfaillibilité est dans leurs bagages, mais nul moyen de le saisir. D'ailleurs les hommes qui conduisent l'Italie ne sont plus capables de comprendre ce que c'est qu'un dogme ; ils ont la sottise de croire qu'ils sont plus forts que les dogmes et même que déjà ils les ont abolis. Ils nous laissèrent donc traverser en paix les beaux lieux que la nuit sereine ne nous cachait pas et que bientôt l'aurore vint éclairer. Mais nous n'avions que des pensées de chagrin.
L'Ombrie! la féconde et pieuse Ombrie de saint François et de Raphaël ! Terre et ciel et montagnes et culture, tout ce pays était fait pour appartenir au Pape. Il devait donner en paix les doux fruits du travail et de la pensée humaine, l'huile, le vin, le froment, les fleurs, la prière et les arts. Tout cela est devenu piémontais. Il semble que ce soit une colère et un déjugement de la Providence. Dans cette cruelle aventure, on sent un mystère, un châtiment mérité mais limité comme la captivité d'Israël.
Le bruit de la politique en ce moment est que Napoléon va acheter quelques milliers d'hommes à l'Italie, moyennant quelques millions. C'est possible. Si c'est vrai, la pauvre Ombrie fournira sa part. L'on viendra prendre ces laboureurs,, ils iront mourir au profit de la canaille oratoire de Florence,
laquelle empochera l'argent. Que peut-on imaginer de plus horrible ! Parce qu'une douzaine de scélérats en Europe, ayant perdu tout sens chrétien et tout sens moral^ ont imaginé, pour sortir de leur eimui, de refaire la carte du monde et de donner un corps à des idées qu'ils croient avoir et qui ne sont pas des idées, il faudra que ces villageois quittent leur pays et s'en aillent au loin chercher des blessures et la mort? Cette iniquité fait peur. Qu'elle puisse être commise, cela révèle dans le monde un état de péché dominant et une gangrène qui annoncent de longues et formidables exécutions. Quand Dieu emploie l'injustice des hommes et lâche sur l'homme le fléau qui s'appelle l'homme, c'est alors que Ton entrevoit la profondeur de son courroux ; ' la terre tremble, il s'ouvre des abîmes qui engloutissent les patries.
Le jour vint nous prendre à Passignano sur le lac de Trasimène. Là mourut saint Jean Gualbert. Non loin est la Chartreuse de Vallombrose, aujourd'hui propriété d'un Rothschild.
Nous vîmes à plein ces beautés enchanteresses, et (( la vigne mariée à l'ormeau » et les élégants cyprès dont le vert sombre tranchait sur l'azur adouci. Dieu avait réservé cet Eden pour la paix de l'étude et de la prière. C'est la terre de Raphaël^ où il eut la première vision de son monde angélique. On voit le bosquet d'arbres et le gazon inhabitable au reptile où l'humble vierge, entourée des saints et des anges,
adore l'enfant divin ; on voit les sentiers où passe le doux François bénissant la nature et chantant son Dieu qui l'écoute avec joie.
Mais la révolution s^ést abattue là. Comme ailleurs, elle a amené le juif qui a tout acheté, l'avocat qui a tout gâté, le journal qui a tout empesté. Un château historique apparaît dans le lointain : il est au juif. Au milieu d'un beau champ, une belle maison rit au soleil : elle est à l'avocat. L'homme du pays traverse la gare : il est le serf du journal : il ne prie plus , il ne connaît plus Dieu, il blasphème, et il est mercenaire.
Ainsi nous sommes arrivés à Florence, sans accident et fort attristés. Les faubourgs de Florence sont hideux. Ils ont l'air de malhonnêteté et de rapine, la fumée grise et lourde et les infâmes odeurs d'usine des environs de Paris. Nous ne sommes plus à Rome, nous rentrons dans le monde, et l'horizon noir charge nos yeux d'ennui et nos cœurs d'angoisse.
i40 ROME PENDANT LE CONCILE.
Florence, îl juillet.
Hier, sur le registre de l'hôtellerie où nous avons dû écrire nos noms, nous avons lu ceux-ci, inscrits do l'avant-veille, c'est-à-dire du jour même où le Concile définissait Tinfaillibilité :
Maret, évêque.
Strossmayer, évêque.
En 1838, au commencement de ma vie chrétienne, on me fit remarquer sur le registre de rhôtellerie où j'étais descendu, à Padoue je crois, les noms de trois grands voyageurs qui m'avaient devancé de quelques années et dont je ne connaissais guère alors que la réputation : La Mennais, prêtre, Lacordaire^ prêtre, Charles de Montalembert. Tous trois, en ce tempslà, étaient journalistes a pèlerins de V Avenir. » Ils allaient à Rome pour demander une direction qui leur fut indiquée en effet, mais non pas telle qu'ils l'avaient espérée. La Mennais la refusa, Montalembert hésita longtemps et ne se rendit que tardivement aux instances de Lacordaire, qui seul se soumit et
non pas tout à fait de bon cœur. Les noms que je viens de lire sur le registre de Florence m'ont rappelé ceux du registre de Padoue ; et ceux du registre de Padoue, comme ceux du registre de Florence, me disent qu'il faut obéir à l'Église, que l'obéissance seule est grande et sage, que seule elle garde le talent, maintient la conscience et glorifie la renommée.
Malheureux La Mennais ! Un si beau talent, et même un si beau génie î La désobéissance l'a réduit à n'être plus qu'un médiocre artisan de phrases, un journaliste révolutionnaire emphatique et ennuyeux ; et il est mort hors de l'Église, ami de Béranger et d'Eugène Sue, deux esprits bas et méchants qui pèsent sur l'honneur des lettres françaises.
C'est pourtant chez La Mennais, en quelque sorte replantée et cultivée de ses mains, que l'on vit reparaître et s'imposer aux intelligences cette grande doctrine de l'infaillibilité, qui vient de donner son fruit impérissable. Joseph |de Maistre avait en apparence inutilement combattu. Son livre du Pape^ tiré à deux cents exeniplaires, n'avait trouvé qu'un nombre minime d'approbateurs. Il était couvert par le vacarme stupide du voltairianisme triomphant qui le dédaignait et même l'ignorait, et le gallicanisme, n'en faisant guère plus de cas^ déplorait la témérité des esprits aventureux qui s'élevaient contre les ce maximes de nos pères. » La Mennais vit que ces prétendues « maximes de nos pères » étaient la plaie de l'Église
442 ROMf: PENDANT LE CONCILE.
et du monde, et proposa le remède. Les préjugés s'irritèrent contre lui ; on ne voulut voir que les erreurs dont il entourait la vérité, et lui-même, lorsque l'organe infaillible de la vérité lui déclara ses erreurs, emporté par l'orgueil, eut le malheur de les préférer à la vérité qu'il s'était proposé de défendre. Mais il avait créé une école généreuse ([ui se trouva plus obéissante et par là même plus savante et plus forte que lui. Elle continua de combattre après qu'il eut déserté, et en moins de cinquante ans elle a vu cette immense victoire.
Aucun des premiers n'était là. Tous sont morts ou durant le combat ou sur le seuil du triomphe^ et quelques-uns, hélas ! dans le camp contraire, ayant pour des causes vaines, par des intérêts de popularité, par des illusions et des préventions de leur esprit, abandonné le glorieux drapeau de leur jeunesse si vaillamment soutenu dans leur âge mûr. Juste sujet de douleur, juste sujet d'épouvante, juste sujet d'admiration aussi, puisque telle est la puissance féconde de la vérité. Une fois son nom prononcé, une fois sa divine beauté apparue, elle devient impérissable, sa victoire est assurée. Ses soldats peuvent se fatiguer, s'endormir, mourir, trahir ; il en reste, elle s'en fait d'autres. Dieu lui en suscite de la foule, elle en prend de l'ennemi, enfin, elle l'emporte et elle règne.
Que de fois j'ai songé à vous écrire sur ce sujet.
Au moins j'aurais voulu prononcer c[uelques noms pour leur rendre hommage. Le temps m'a manqué, la circonstance a pris le pas, et, comme il arrive souvent, m'a détourné de ce que j'avais le plus à cœur. Je trouve aujourd'hui bien inopinément l'occasion que j'ai désirée et je la saisis. Je vous nomme en courant quelques hommes que j'aurais souhaité de voir il y a trois jours, ou dans le Concile, ou aux portes avec moi, et qui avaient tant mérité cette joie. Là eussent pu se rencontrer Gerbet, Salinis, Charles Sainte-Foi, Rohrhacher même, qui par son grand et beau livre a donné un coup d'épaule si vigoureux. On n'est pas juste pour l'ouvrage de Rohrhacher. Même parmi nous, on afïectede dédaigner cette charrue, peu polie il est vrai, mais dont le soc robuste a défancé à une grande profondeur le sol obstrué de racines gallicanes. Je dis que, quant à ce qui est de la main d'homme, Rohrhacher a fait plus que personne pour la cause de l'infaillibilité. C'est lui qui nous a restitué le Pape dans l'histoire et débrouillé le plan de Dieu. Sans doute son immense édifice présente des parties négligées et sacrifiées ; mais l'architecture en est savante et sublime. J'ajoute que son style âpre, parfois sauVage, est néanmoins d'une qualité bien supérieure à toute la politesse et à tout l'agrément de Fleury. Quand on pense que ce vaillant homme a fait cela tout seul, sans aucun secours, sans aucun conseil, et n'a pas même trouvé
im critique, on reste saisi d'admiration pour tant de courage, de simplicité et de persévérance. Nous l'avons laissé mourir sans gloire, ne daignant pas le compter pour un historien en présence d'adversaires qui tiraient vanité du fatras littérairement et moralement inepte de Sismondi.
De tous ces jeunes disciples qui s'étaient trouvés autour de LaMennais dans sa maison de la Chesnaye oùRohrhacher conçut et commença son histoire universelle de l'Eglise et où tant d'autres beaux projets furent formés et suivis, un seul, à ma connaissance, se trouvait à Rome et entra dans le Concile, non comme Père, mais comme enfant de chœur. C'est notre bon et vénérable abbé Combalot. Grâce à l'amitié d'un évéquc, il fut admis un jour à répondre la messe qui ouvrait les séances du Concile. Je Tai vu la veille de ce jour-là. Avec son air de patriarche^ et sa simplicité d'enfant^ il me dit plein de joie : Demain j'entre au Concile. Le bon Dieu a toujours été bon pour moi. Je n'aurais pas cru voir un concile, et nous n'aurions pas cru que ce concile que nous verrions décréterait l'infaillibilité. Et cependant, puisqu'il devait y avoir un concile, que pouvait-il faire autre chose ? Les hommes ne savent jamais assez combien Dieu peut tout !
Mon cher Du Lac, mon plus vieil ami, mon premier et mon vrai maître, puisque je remonte vers ce passé, laissez-moi vous nommer ici. Vous aussi,
hOME PENDANT LE CONCILE. 44»
VOUS auriez dû vous trouver dans Saint-Pierre le jour de la définition, poussant le grand cri du peuple chrétien qui saluait Tinfaillible au milieu des éclats du tonnerre. Vous deviez être là entre l'abbé Gombalot et le R.P. d'Alzon, représentant avec eux Salinis et Gerbet et personnifiant la partie laïque de la presse religieuse qui n'a pas aujourd'hui de plus ancien^ déplus ferme et de plus docte ouvrier. Vous n'avez point passé par la Ghesnaye, mais vous êtes de ce temps-là et vous fûtes de ces hommes-là, de ceux qui ne furent jamais ébranlés, et de plus vous avez été toujours à la peine sans vous soucier d'être jamais à l'honneur , n'éprouvant nul besoin de voir un triomphe que vous n'attendiez pas sitôt, mais dont vous n'avez jamais douté.
Un autre journaliste, un autre bon ouvrier de Saint- Pierre^ ouvrier des premières heures, encore debout et infatigable, manquait : c'est M. Bonnelty. 11 aurait du être là avec la vaste collection de ses annales où tant de bonnes armes sont réunies.
Et quel chagrin aussi de n'y pas voir le grand évê({ue Parisis, qui fut le véritable chef de l'escouade militante contre l'Université ; le sincère et paternel cardinal Gousset, le R. P. Gaultier^ tous si fidèles, si constants,, si bons et qui tous ont tant appelé ce jour et, par leurs œuvres connues ou ignorées, l'ont tant avancé !
Florence, 22 juillet.
J'ai suivi, en vous écrivant hier, le fil de mes souvenirs et le fil de mes idées plus que je n'ai observé l'ordre du discours, et je crois que je n^ai pas conclu. C'est que probablement je n'avais pas à conclure, et d'ailleurs, en voyage, on court, on passe, on jase, on ne conclut pas. Je suis parti de queLpies noms que j'ai trouvés sur un registre d'auberge, cela m'a conduit ailleurs et j'ai fini par ne pas arriver. Je ne peux aujourd'hui reprendre ma route d'hier, restons-en là, sans autre commentaire sur les contradictions et les singularités que peut fournir la lecture des registres d'auberge.
Nous avons rencontré ce matin sur les quais un jeune cavalier vêtu de couleurs claires, dont la physionomie réunissait le triple charme du commis-voyageur, du docteur allemand et du prêtre extravasé. Il se prélassait, le cigare aux lèvres. Un certain embarras qu'il laissa voir pendant que nous jouissions du bel effet de ses couleurs claires nous le fit remarquer davantage, et nous reconnûmes un monsignor qui
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s^était fait des affaires pendant le Concile pour certaines correspondances « révélatrices » adressées aux journaux dœllingériens, juifs et libres-penseurs. Une mesure disciplinaire bénigne et promptement levée l'écarta pour un temps de la source d'informations qu'il corrompait à dessein de se rendre plus piquant. Nous nous abstînmes de saluer ce sarpiste, qui de son côté se hâta de perdre ses fiers regards dans FArno. Ses services de presse m'avaient à peu près fixé sur son compt(î, et je suis plus affligé que surpris de voir comme il sait bien se déguiser. Je crois qu'un prêtre se peut déguiser très-innocemment, et que la nécessité (qui n'existe point ici) peut l'y contraindre ; mais je n'aime point la grande perfection du déguisement et je hais la couleur claire. J'avoue d'ailleurs que je suis un peu porté contre ce genre semi-laïque, parce que c'est ce genre surtout qui écrit et se déborde contre l'invasion du Idicisme dans les questions religieu- Jeses. me suis parfois gendarmé là-dessus, non sans cause.
Florence nous ennuie, nous ne lui pouvons pardonner de s'empoisonner si sottement. Qui m'eût dit que je m'ennuierais à Florence ! Dans ma jeunesse, c'était la ville de la poésie romantique, la scène de tous les drames, le lieu de tous les romans. Il n'y avait de fleurs, de chansons, de coups d'épée qu'à Florence. C'est aujourd'hui la ville des journaux, des caricatures et des plâtras. On y fume d'abjects cigares, on
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vacarme le plus insolent; les murs de ses musées pleins de merveilles sont tapissés de caricatures idiotes, tout enfin y donne l'idée d'un peuple généralement sali.
Cette impression, me dit-on, est plus forte à mesure que l'on connaît mieux les grands de ce nouvel État. De tous les sommets ruissellent des traits de mœurs qui font frémir. Il faut trop haïr la sensation du respect pour se trouver à l'aise dans la ca • pitale de l'Italie piémontisée.
Un chrétien de grande prohité, que ses fonctions obligent de hanter le Palais- Yieux, me donne des nouvelles déplorables pour la France. Il assure que la trame entre l'empereur des Français et le roi d'Jtalie contre le Pape va sous peu de jours apparaître telle qu'elle fut ourdie primitivement. Prétextant les nécessités de la guerre, Napoléon abandonnera le poste de Civita-Vecchia, et livrera Rome et le Pape à la bande italienne.
Je m'attends à tout de la part de l'Italie, je ne peux' encore croire cela de la France. Ce serait trop hideux et trop téméraire. Ce serait trop affronter la con-^ science humaine et la justice de Dieu.
iio:wi-: i'i:.M)AM' i.k concile. 4i9
Venise, 23 juiiiet.
Le chemin de fer de l'Apennin met dans le même tour de cadran Venise et Florence. Ce railway qui grimpe à la montagne, escalade ou perce ses rochers et franchit au vol ses précipices, était encore l'an passé l'une des merveilles du monde. Mais il se fait vieux. D'autres audaces sont venues faner les siennes ; de merveille il est devenu chemin battu et rebattu. L'extraordinaire scientifique n'est extraordinaire qu'im moment. Il se vulgarise aussitôt, et l'ennui seul demeure, fils éternel de la mécanique. Cette journée de montagne est chargée de détestables odeurs et de détestables bruits, tourmentée de soif, brutalement coupée de soudaines ténèbres. On se dépite de traîner tant de torpeurs à travers tant de beautés qu'on devine partout, qu'on ne voit jamais. Voilà donc maintenant ce sauvage et doux Apennin que j'ai parcouru jadis si lentement, mais dans la compagnie de tant de rêves aimables qu'il me su»-gérait à chaque pas. J'en avais le souvenir comme
4o0 ROME PENDANT LE CONCILE,
d'une de ces lectures délicieuses que l'on se propose de recommencer. Il n'y a plus ni fraîcheur, ni ombre» ni population, ni silence. Nous traversons les airs et nous étouffons de poussière et de nuit. On nous annonce Rovigo, Monselice, nous ne voyons rien; nous coupons un filet d'eau: c'était la Brenta; on ne la voit plus. Nous entrons dans la mer sans sortir du wagon, nous sommes à Yenise et le jour est fini. Que de beautés éteintes et de poésie envolée! Les fils de la science qui naissent aujourd'hui sont réservés à s'ennuyer plantureusement.
La gondole touche le seuil en marbre d'un palais dégradé au rang d'auberge. Un monsieur suisse, en habit noir, le dos courbé, nous offre ses saints et ses services. Voici présentement le patricien de Venise; Nous sommes dans la toile de l'araignée du voyageur, la plus redoutable de l'espèce, arachnea ferox,
Florence est plus hideuse, Venise plus morte. C'est ici que l'on touche de l'œil, du pied et de la main l'irréparable mort. Toutefois, ce grand tombeau de Venise a conservé un air de majesté que n'a plus Florence, véritable taverne de drôles loquaces et arrogants.
Venezia laBella ! C'est encore elle. Tous ses traits ne sont pas décomposés, l'ordure moderne ne submerge pas absolument ses débris. On ne voit point de députés dans le palais des Doges, point de caricatures sur les murailles. Saint-Marc, dépouillé et lézardé,
KOME PENDANT LE CONCILE. 4f)l
n'offre au dedans ni au dehors le fourmillement ignoble qui déshonore Sainte- Marie -des -Fleurs. Avec quel respect et quel deuil de l'âme j'ai prié dans cette basilique patriarcale de Venise !
On sent que là était la source d'un peuple, le centre, le cœur même d'une grande patrie. Là, les navigateurs vénitiens apportaient ce qu'ils avaient trouvé de plus beau dans le monde. Les rochers, les métaux, les distances, la mer et les hommes avaient été domptés afin d'orner Saint-Marc; et l'amour, qui amenait de si loin des pierres plus précieuses que l'or, enfantait dans le même but des écoles d^art et d'industrie qui n'ont été nulle part surpassées. Pour la gloire de Saint-Marc, le même sentiment animait le doge et le dernier rameur des galèi'es. Après Jérusalem, nulle cité terrestre ne fut autant que Venise cette chose sainte^ sacrée et adorée qu'on appelle la patrie ; nul autre nom, pas même le grand nom de Rome, n'a été dit avec plus d'amour. Et cela est mort ! Venise est tombée de la main de l'Allemand sous le pied du Subalpin qui creuse des ornières dans le pavé de Saint-Marc et qui achève d'en dépouiller les autels.
452 HOME PEiNDAiM- LE COiCLL
Venise, 23 juillet.
Je ressens une douleur de frère. Je suis auprès d'un frère mort insulté dans son cercueil. Ce matin^ après la messe, où viennent encore quelques pauvres gens, j'attendais l'ouverture du palais des Doges, les yeux ennuyés de l'aspect des sbires piémontais, plus nombreux et plus arrogants ([ue les anciens sbires autrichiens. Dans la joie du soleil je ne voyais que Venise morte. Le spectre passait et repassait et me disait : C'est fini ! Un si vaillant peuple^ une si forte nationalité, une si grande histoire, et cette horrible mort ! Moins morte semblait Athènes, moins hébété et moins destructeur le Turc qui la gardait. Athènes d'ailleurs n'était que la ville de Minerve; mais Venise, un si noble héritage du Christ!
J*ai visité le palais des Doges. Les magnificences intérieures, qui datent des approches de déclin, se sont protégées elles-mêmes et raillent encore les vain(5ueurs, incapables d'atteindre à tant de majesté. Venise a eu pour dernière arfnure les panneaux sur lesquels ses grands peintres avaient inscrit sa
gloire déjà passée. On y voit l'autique fond de ses mœurs déjà profondément attaquées de la rouille qui devait les détruire. Mais elle se souvenait encore et gardait au moins les coutumes des ancêtres. La vie publiijuo ne se séparait pas de la religion. Les Doges sont représentés à genoux, rendant grâces des victoires de la République, implorant le Dieu de la patrie. Yoilà Venise triomphante, Venif-e chrétienne.
Dans la salle du grand conseil, le tableau du Tintoret représente la gloire du Paradis. Us délibéraient devant cette image, ayant d'un côté Saint-Marc, de l'autre la mer. Au plafond, la religion encore ; sur les parois, l'histoire de la guerre contre Barberousse; dans la frise, les portraits des Doges. Et quels peintres ! Notre Delacroix n'est qu'un faux Tintoret : qu'il devait se sentir petit devant le Véronèse!
J'ai vu les fameux cachots et je ne me suis pas senti beaucoup de compassion pour les victimes. Je me trouve plus d'instinct à remonter le torrents de larmes qui veut depuis longtemps laver les victimes de la loi sociale attaquée. Le bien que ces héros se proposent et les vertus qu'ils étalent ne me séduisent pas. 0.1 en cite peu qui n'aient mérité leur peine, et je fais une grande distinction entre le châtiment et le martyre. Les prisonniers des plombs ne diffèrent pas notablement de ceux que nous envoyons dans les bagnes en vertu d'articles du Code parfaitement discutés et appliqués. Pour les politiques, ce sont les
mêmes qui maintenant décrètent les impôts dont ils s'engraissent comme fabricants de lois. C'était le but de la guerre, ils l'ont atteint, ils sont tyrans appointés.
J'ai visité quelques monuments religieux. Ilélas! à San-Giorgio, il reste quatre bénédictins, dont un frère. Ils empêchent que cette belle église ne tombe entièrement, mais enfin ils mourront, et la belle église tombera, selon le vœu des vainqueurs. Nous sommes venus enun mauvais et dur moment, puisqu'il nous faut voir cette iniquité et cette barbarie. Yoilà Je crime souverainement lâche et bête de la canaille parricide (1), qui domine aujourd'hui le monde. Ces religieux qu'ils chassent de partout, quel mal faisaientils, quel bien n'ont-ils pas fait et ne pourraient-ils pas faire encore?
Mon compagnon, jeune et généreux prêtre, m'a raconté qu'il avait vu chasser les religieux de Caserte. Us sont partis pleurants, entourés de gendarmes. Un employé italianissime, s'adressant au jeune Français, ému de ce spectacle, lui dit : — Bah! des canailles! Le jeune homme lui répondit en bon italien : — Canaille toi-même, et ton tour viendra. Nous accourrons de France, le fouet en main, et nous te labourerons le dos, ne pouvant trouver ta face.
Sa mauvaise étoile le rendit encore témoin de
(1) Expression de Joseph de Maistre.
rexpulsion des religieux d'Assise. Deux d'entre eux, qui étaient là depuis quarante ans, voyant qu'il fallait partir, sont devenus fous. Ils couraient, baisant les murs. On les chassa.
A Venise, le cardinal- patriarche, privé de tout traitement^ s'est réfugié daus le séminaire. Il y fait une classe pour gagner un morceau de pain. * C'est là, sur place, au milieu des merveilles que l'Eglise a créées et dont elle soutient encore les pierres chancelantes, c'est là que l'on savoure bien l'amertume de ces scélératesses cruelles !
Pour moi, je prie Dieu de se venger et de me venger moi-même qui suis opprimé jusqu'au fond de mon cœur. J'invoque la jusdce divine contre ces abjects méchants. S'ils étaient républicains, comme ils disent, et ne voulaient qu'affranchir les peuples des servitudes humaines qui pèsent sur l'âme, si leurs plans tendaient à ramener au travail de leur fonction chrétienne ces grands et ces riches dégénérés dont l'orgueil a corrompu l'intelligence et le cœur, s'ils avaient l'amour et la notion seulement de la liberté, nous serions avec eux. Mais ils veulent chasser le Christ^ et nous leur devons une guerre sans relâche. Quand nous cesserons de les combattre comme chrétiens et comme citoyens, malheur à nous ! Si nous laissons chasser le Christ, il emportera la patrie.
Dans l'atrium de Saint-Marc, on voit le postiche
4aG WOME lE^DAM LE COI^Cn.E.
d'un tombeau décerné à Daniel Manin, qu'ils appellent le dernier doge de Veràse. Ce ^ianinne fut ni doge ni même Vénitien, car il provenait tout fraîchement de souche juive. Médiocre avocat sous les- Autrichiens, il se mit en tête de ressusciter la République. Dans cette vue, il donna beaucoup de consultations, écrivit beaucoup d'articles de journaux et organisa beaucoup de sociétés qu'il vit dissoudre par des arrêtés de préfecture. Il réuFsit à échauffer quelques cervelles, et finalement, profitant des mouvements de 1848, fît surgir un fantôme de république dont il devint le diclatem% et qu^m blocus enferma aussitôt. Personne en Europe ni en Italie ne parut seulement y prendre intérêt. Occupés ailleurs, les A.utrichiens prirent du temps. L'heure venue, le dictateur capitula et s'évada. Il s'interna en France où il devint ce le dernier doge de Venise, » et quelques journalistes le régalèrent d'encens de petite qualité. Ce pauvre homme, qui seul s'était jamais pris au sérieux, finit par abdiquer en faveur du Piémont. ]1 donna sa signature de doge pour noyer Venise dans la fosse commune de l'unité. Ainsi, bien innocemment, il fut traître, non à sa ville, hélas ! très- morte, mais à ses cendres. Venise italienne est moins Venise, s'il se peut, que Venise autrichienne. Autrichienne, elle était encore un tombeau; italienne^ elle n'est plus, comme les autres cités reines de VItalie, qu'un compartiment de l'urne électorale et un
RO.ME rE.\DAM LE CONCILE. 4o7
pâturage d'employés. C'est depuis lors qu'il n'y a plus de Vénitiens, plus d'ombre de Venise. Pour faire une patrie, il faut des patriciens. Des aubergistes et des ruffians n'en constituent pas même l'ombre. Ainsi l'avocat Manin fut le dernier et suprême meurtrier de la république. Il la ressuscita juste autant qu'il fallait pour qu'elle parut consentir au rapt piémnntais et descendre du miig de reine à celui de servante. Il a fait cela lionnêtement d'une certaine façon, plus par ignorance que par méchante volonté, bravant néanmoins un iustinct qui l'avertissait de sa faute. Sans savoir bien pourquoi, il ne voulait pas. Capitulant avec le Piémont comme avec l'Autriche, il a entin consenti. Il a commis cet étrange suicide dont Venise, par une incomparable dérision du sort, me semble avoir eu l'invention : le suicide posthume !
Je veux bien croire que Manin, tout avocat et tout juif de race qu'il fût, se serait abstenu d'un acte si sot et d'ailleurs profondément inutile, si, comme tous les révolutionnaires, il n'eût manqué premièrement du sens même de la patrie, et secondement du sens do la grandeur.
La révolution n'est pas un parti politique ; elle est une Église, une contre-Église aussi antipatriotique qu'antisociale et antireligieuse ; elle ne connaît pas plus de patrie qu'elle n admet d'autels. Elle ne connaît pas davantage l'honneur. Tout révolution-
naire est doublé d'un utilitaire. Au moment où il faudrait un acte de foi, Tutilitaire prend le dessus, biaise, compose ou trafique, et la grandeur est sacrifiée. C'est pourquoi les avocats et les juifs remplissent cette secte, et de bonne heure y sont devenus tout-puissants.
Je ne veux pas dire trop de mal de Manin. Dans son exil à Paris, il se conduisit décemment. Pour vivre, il donnait des leçons de langue. C'est le digne sujet des admirations de ceux qui se sont attelés à sa gloire. Un doge qui donne des leçons de langue ! Dans toutes les biographies de leur doge, ils prennent grand soin de ce détail. J'en suis médiocrement touché. Il eût été soldat, ouvrier, mendiant, à la bonne heure ! Mais un homme qui peut consentir à courir le cachet, je ne crois pas que jamais on en puisse faire un prince. La fin de Denis ne saurait être le commencement d^m doge. C'est une idée à moi.
C'est aussi, je crois, une idée des Vénitiens. Le monument de Manin est fait de planches et de plâtre, déjà écorché et rompu partout. Les Vénitiens le laissent périr. Personne ne songe à prendre une poignée de plâtre pour en boucher les trous, ou une brosse pour en refarder le faux bronze. L'étranger s'étonne, et les Vénitiens rient. Que leur importe Manin, et Venise, et la république, et la « patrie italienne?» Ils n'ont plus rien, ne croient plus rien, ne sont plus rien. Poussière dispersée auxjvents !
"Venise, si longtemps et si noblement fidèle, s^est détournée de TÉglise, l'a obstinément trahie, s'est enfin détachée de Dieu. Dieu, à son tour, s'est détourné d'elle, et l'ennemi est venu de toutes parts. Il l'a foulée, dépouillée, et voilà que le scorpion et le chacal habitent ses demeures. C'est le sort de Babylone et de Tyr. Nisi Dominus custodierit civitatem, frustra vigilat qui custodit eam.
Le grand art du gouvernement est de donner au peuple quelque chose à aimer. Ce fut excellemment le secret de ces fières républiques du moyen âge entre lesquelles brillent Florence, Gênes et Venise. Le secret est perdu, l'Église seule l'a gardé. Ce que l'on aimait dans la patrie,, c'était l'Eglise, et il y avait des frères parce qu'ily avait une mère. Les bandits et les imbéciles qui se targuent de relever la patrie proscrivent l'Église. Ils ont cru qu'on aimerait longtemps leur idée italienne , qui a si vite pris corps en eux-mêmes et s'est montrée ce qu'ils sont eux-mêmes, rapaces, menteurs, meurtriers et stupides. Voilà l'avortement du bourgeois Cavour, du soudard Garibaldi, du penseur Mazzini, le seul des trois qui fût né peut-être pour avoir une idée ; mais il ne l'a pas. Si Mazzini ouvrait une foib les yeux, voyant ce qu'il a manqué et ce (ju'il a procuré, il se ferait assassiner lui-même, comme le plus grand ennt^mi de sa patrie.
L'unité politique est césarienne et pas autre
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cil ose. C'est le contraire de la liberté. Tous ces petits gouvernements qui viennent de tomber avaient leurs vices; ils ont commis leurs trahisons, aujourd'hui justement châtiés ; mais il n'en était pas un (jui ne valût mieux que César, et César sera le complément formidable du châtiment. Parmi les révolution^ naires, il choisira ses laquais et ses sbires, et le monde saura ce que c'est que la tyrannie. x\u lieu de chercher l'unité mécanique, il fallait ressusciter les autonomies nationales dans Tunité de la foi. Ce fut le rêve trop vite abandonné de quelques-uns qui aimaient véritablement la patrie et la liberté. On pouvait déterminer les Florentins à aimer Florence ; les Génois, Gènes, les Vénitiens , Venise, etc. Jamais on ne leur fera aimer l'Italie, et surtout jamais le Piémont. Le Piémont est un conquérant et la conscience sait bien maintenant ce qu'on peut attendre de tous ces hommes de sac et de corde qu'a déchaînés le machiavélisme de Cavour : ils sont les destructeurs de la gloire italienne, et en réunissant les Italiens par la force, ils ont fait le royaume divisé contre lui-même qui doit périr.
ROME PE?iDA^T LE CONCILE. 4(H
MI
Milan, 24 juillet 1870.
Nous nous sommes véritablement enfuis de Venise, mais nous n'avons pas trouvé sur le chemin de Milan l'allégresse qui nous a quittés depuis Rome, et elle n'est pas à Milan non plus. A mesure que nous approchons de la France, le poids s'aggrave. En vain la grasse Lombardie étale ses trésors. Comme le reste de l'Italie, elle est malheureuse, pleine d'hommes irrités les uns contre les autres et de jour en jour plus dépossédés de Dieu. Nos bienfaits ne lui ont rien procuré de désirable. Comme le reste de l'Italie, elle le sent et elle est ingrate. Quelque grand malheur viendra de là sur nous. .
Nous avons traversé les champs de bataille de la campagne qui finit à Solférino. En entendant le nom des lieux où nos armes ont recueilli quelque stérile gloire, je ne pouvais oublier le prompt avortement de ce gain misérable. Des deux côtés de la voie, on nous montre le vaste espace où furent enterrés les morts. 11 y en eut des milliers. Pauvres gens ! pau vres enfants de France et d'Allemagne qui vinrent
ici s'entretuer pour donner l'Italie au Piémont et pour jeter le Christ aux chiens ! De douloureux pressentiments traversent mon cœur. Je me rappelle ce que l'on m'a dit à Florence du marché convenu au sujet de Rome. J'estime toujours que je n'y peux pas croire et j'ai peur. J'y songeais dans le quadrilatère. L'aspect de cette vaste et imprenable forteresse, prise pourtant sans coup férir, n'était pas fait pour me rassurer sur le sort des nations qui combattent sans Dieu ou contre Dieu. Lorsque l'empereur d'Autriche, retirant ses forces dans le quadrilatère, laissait les bandes piémontaises assassiner la petite armée pontificale, je disais à un diplomate autrichien : «Dieu, en ce moment, se demande à quoi lui sert un empereur d'Autriche^ et c'est une terrible question qu'il se fait là ! » Nous avons une belle armée et de belles forteresses : mais si nous abandonnons Rome, et si Dieu se demande à quoi lui sert la
France?
La première chose que j'ai vue à Milan, c'est la statue de Cavour. Elle est réaliste et Cavour, bureaucrate hérétique facilement devenu incrédule, n'était pas plus sculptural en sa personne qu'épique en son esprit; finaud et lourdaud, ces deux mots le peignent. Il est donc là, sur un socle,, en pantalon, en besicles, en gros dos, en gros ventre, en grosses jambes. C'est hideux et c'est vengeur. Par surcroit l'artiste, ennuyé sans doute de questa bruta figura, s'est livré à son
génie, et il en est résulté une fille de marbre étalée sur les degrés du monument où elle s'occupe d'écrire les faits et gestes du monstre. Elle représente Clio de la façon dont un Italien d'aujourd'hui peut figurer une vierge et une Muse. Certainement elle ne manquerait pas de succès dans ce que l'on appelle une pièce à femmes. J'y vois la ressemblance de l'Italie régénérée au pied du grand homme qu'elle adore ; et l'adoratrice et l'adoré sont faits I'uh pour l'autre. J'intitulerais volontiers ce groupe : La demoiselle affranchie et le monsieur cossu. Ce n'est pas un tableau politique^ mais c'est une esquisse de mœurs.
Ce matin, nous avons visité la cathédrale, sans grand enthousiasme. Il est vrai que je suis monté contre Milan, et je ne sais ce qui me pourrait complètement plaire dans cette ville refaite et surfaite. Milan me semble n'être véritablement d'aucun pays. Peut-être suis-je trop sous rimp*ression de la statue de Gavour. Ce galantuomo n'est d'aucun pays non plus, sauf du pays révolutionnaire, lequel n'est nulle part le mien. Il me rappelle cette vipère du blason de Milan dont Dante ne parle pas avec estime :
La vipera che i Melanesi accampa.
Cependant je me souviens de Saint- Ambroise^ et j'ai prié dans la chapelle souterraine du Dôme où l'on garde le corps de saint Charles Borromée. Mais de saint Ambroise il y a longtemps, et la chapelle
de saint Charles Borroaiée est sous terre, parfaitement abritée de l'air cavourien. Un de nos amis de Rome, évêque des contrées perdues de la Chine, y . célébrait le saint Sacrifice au milieu d'une assistance recueillie. Après la messe, on découvrit le corps du saint, et nous pûmes admirer cet immense reliquaire d'or, d'argent et de pierreries. On dit qu'il y a là une valeur de quatre millions. Aucun vainqueur n'y a osé toucher. Le peuple garde ce trésor ; il briserait la main du larron. Un des bas-reliefs représente saint Charles disiribuant le prix de son château, vendu pour assister les pauvres. Le peuple lui a non-seulement rendu la somme, mais la forteresse. C'est la chose consolante de Milan. Un bon prêtre à qui je contais mon chagrin depuis Rome, m'a dit : « Ne nous croyez pas morts. Malades, très-malades, oh! oui, et peut-être pour longtemps. Mais infirmitas hœc non e$t ad mortem^ sed pro gloria Dei. Nous autres, qui tâtons le pouls, nous sentons les ressources de la vie et nous connaissons le médecin. L'Italie, la grande Italie, l'Italie iière, libre et savante, en un mot, l'Italie catholique, peut revivre, et elle revivra. » Amen!
En attendant, on se tire aujourd'hui dans Milan même des coups de fusil. Je ne sais Irop pourquoi. Je vois fuir des gens effarés, je leur demande la cause de cette émeute, et ils ne savent que me peindre leur émotion. Fucilata! Fucilata ù^emenda ! Ma îoi^ sans
in'çnquérir davantage, je ne suis pas ici pour vous r-nidre compte des émotions de Milan. J'ai des compagnes que ces émotions n'amusent pas, je dîne et je pars, heureux de quitter la Cavourie.
Yll
Lyon^ 26 juillet.
Je me suis donné le plaisir de ne point m'arreter à Turiu, n'ayant point l'assurance d^y rencontrer M. l'abbé Margotli. Gagnant Suze, je me suis envolé tout de suite par le chemin de fer aérien du mont Cenis. Dans sa fraîcheur, c'est vraiment un joli ouvrage. Ou court sur la pointe des sapins, on est en ballon et en escarpolette. J'avais en outre le plaisir de me retrouver avec un certain nombre de nos évêques plus récemment partis de Rome et qui m'en OQt donué des nouvelles. MgrMermillod m'a communiqué le numéro de V Univers qui contient la constitution Pastor œternus et que notre collaborateur militaire, M. Schnaiter, a illustré avec un goût si intelligent. Voilà qui fait houneur à l'école d'état-major et à nous. Dans Rome, tout va bien. Le doguie a pris sa place au catalogue des articles de fui, elle ne lui t, il. 30
sera pas ôtée, et bientôt tous ceux cfui ont lutté pour Fempêcher de monter là s'inclineront devant lui comme croyants et comme défenseurs. Déjà bien des adhésions sont arrivées, et il y a lieu d'espérer qu'il n'en manquera pas une. La seule chose qui paraisse exiger du temps, c'est de ramener certaines têtes emportées par les bourrasques de la polémique. Je dis tètes^ n'entendez rien de bien gros. En France, on s'attend à plus de résistance du côté des dames, et en Allemagne, on prévoit plus de difficulté du côté des docteurs. La science a ses entêtés, comme la mode, et même ils sont pires. Pour les dames, j'estime qu'une erreur passée et une robe passée ne peuvent pas longtemps rester de mise. On cessera vite de se coiffer à la faiilibilité.
Nous avons trouvé en France, à l'une des premières stations, Mgr de Langalerie, évêque de Belley, revenu depuis quelques jours et déjà en tournée pastorale. Nous fûmes bientôt après croisés par un train de soldats qui venaient de je ne sais où et qui allaient je ne sais où, mais à la guerre. Ils criaient fort et, à mon avis, un peu trop. On aimerait bien une tenue plus grave sur un pareil chemin ; malheureusement, ce n'est pas le style. On s'est fait une vanité de courir à la bataille, comme si ce n'était rien, même comme si c'était un plaisir. Je ne crois pas qu'au fond ce soit un plaisir, ni que tous ces braves garçons y trouvent tant d'agrément. Mais quoi! puisque c'est le
style?... Et il faut bien que les liommes hurlent, ayant désappris à prier. Il y a toujours des circonstan- «es où l'âme humaine ne peut garder un équilibre parfait. Bon gré, mal gré, quelque soupape s'entr'ouvre. Ou l'on prie, ou l'on crie, et, lorsqu'on est Français, il faut que le cri prenne une figure de chanson.
LA VlNGT-CiNQUlÈME ANNÉE DE PIE IX(1).
lo juin 1871.
Il est arrivé, nous le voyons, ce jour unique dans la suite des siècles chrétiens. Pie IX accomplit aujourd'hui les années romaines de Pierre. La Providence, qui nous l'a marqué de tant de traits augustes et profonds, nous donne encore ce signe incomparable. Sans doute, ce n'est pas un miracle ; mais enfin le fait ne s'était point présenté encore, et Une tradition des siècles disait qu'il n'arriverait pas : Non
(i) Cet article et un autre qu'on trouvera plus loin, à la date du 23 août ont été par mégarde insérés dans l'ouvrage intitulé : Faris pendant les deux sièges. On a cru devoir les restituer à leur véritable place qui est ici.
4G8 RO.ME PENHANÏ LE COrsClLE.
videbis amios Pétri. Pie IX les a vues. Dieu a brisé en sa faveur cet oracle qui avait presque pris le rang d'un article de foi. Il a voulu l'entourer de rayons extraordinaires, le placer dans une lumière faite exprès pour lui. On se rappelle les éclairs du Jourdain et duThabor, les tonnerres du temple : « Celuici est mon fils bien-aimé ; écoutez-le ! »
Yoilà déjà longtemps que l'amour des fidèles, pressentant le dessein de Dieu, prenait le contre-pied de la tradition et prophétisait que Pie IX achèverait sa viugt-cinquième année. On l'annonçait tout haut dans Rome, il y a un an, à pareil jour. On disait que l'infaillibilité serait proclamée, et que Dieu donnerait au Pape de l'infaillibilité les années de Pierre, comme pour écrire lisiblement, aux yeux de tous, son Placet sur le décret de l'infaillibilité : Visum est et Nobis.
Quelle année! et il semblait qu'elle dût être tranquillement franchie ! Quelle année pour la France, pour l'Europe, pour l'Église, pour tout le genre humain ! Elle s'ouvre par la définition de l'infaillibilité; le Pape la voulait donner au Concile qui, affermissant, développant et éclairant la doctrine, devait procurer la réforme des mœurs, le rétablissement de l'autorité, la pacification du monde. Mais la pauvreté intellectuelle des princes et des peuples séparés de Dieu, la décadence orgueilleuse de la France incrédule, l'ambition inhumaine et sauvage do la Prusse hérétique, en ont autrement décidé.
Ku3i:: l'iir.iJÀ.NT le cOiNCILe. 469
L'année a été remplie de cette guerre qui est notre bonté particulière et la honte générale de la civilisation. La France est découronnée du laurier militaire; la civilisation deux fois impuissante a vu s'élever contre elle deux maîtres, deux brigandages, qui désormais ne la laisseront respirer qu'autant qulls voudront. L'un et l'autre lui ont tour à tour pris sa capitale: le premier l'a fouettée et rançonnée, le second l'a rançonnée, fouettée et brûlée.
L'humanité se souviendra de la vingt-cinquième année de Pie IX, commencée par la proclamation de l'infaillibilité du Vicaire de Jésus-Christ, qui parut le scandale de la raison humaine ; terminée par l'iiiceiidie de i^aris, qui montra ce que la raison humaine livrée à elle-riiéme peut faire pour procurer la concorde des esprits et des cœurs et assurer la gloire, le bonheur et la durée des nalions,
Et Dieu trouvé liJùlc en toutes ses menaces î
Mais ce même Dieu a néanmoins laissé parmi nous gon prêtre, son ange, l'interprète sacré de sa loi, l'intercesseur sacré entre lui et le monde. Il l'a laissé revêtu d'une splendeur rajeunie, secondPierre et second Moïse au seuil d'un monde nouveau; et parce qu'il l'a laissé, il sera trouvé fidèle en toutes ses promesses et en toutes ses miséricordes.
Ce qui restera des prodigieux événements de la vingt-cinquième année du Pape de Tinfaillibilité, ce
470 ROME PEKDAxM' LE COPsCILE.
ne sera pas le triomphe sauvage de l'orgueil allemand, ni le délire sauvage de la Commune parisientie, ce sera l'infaillibilité, c'est-à-dire l'instrument de la reconstruction du monde. Quand ces deux barbaries, se heurtant ou s'unissant, auront accompli la dissolution totale à laquelle toute civilisation impie est réservée, — et ce ne sera pas long, — alors sera mùr le fruit que Pie IX a cultivé avec tant de vigilance, de fatigues et de larmes et dans une attente si sùro et si lumineuse des besoins de la famille humaine. Un nouveau peuple sera prêt pour remplacer les débris corrompus que balaiera un dernier orage, et le pasteur prendra possession du bercail purifié et agrandi. Lorsque le premier Pierre accomplit sa vingtcinquième année^ il allait être crucifié la tête en bas. Dans toute cette immense Rome que Dieu lui avait donnée, rien, selon le jugement du monde, n'était à lui, pas même la parcelle de terre que touchait sa tête^ pas môme le bois de sa croix. Le propriétaire de Rome était Néron, époux de Poppée; et Néron et Poppée étaient aussi les propriétaires et les dieux du monde. A! son tour, le second Pierre ne possède plus rien dans Rome, et son Vatican même, son calvaire, n'est plus à lui. Il n'a pas voulu fuir, il est prisonnier, et 'ses geôliers infimes et honteux^ rabaissés de la taille humaine, lui rabaissent l'injure et ne sont que des drôles qui rêvent de se hausser à la stature des scélérats. Dieu, appesantissant l'épreuve en même temps
quïl élève la gloire, permet que son supplice soit.â J'inverse de sa majesté. Il laisse là ce ménage subalpin, cet Humbert^ et cette Marguerite, ces avortons royaux, pour nous montrer en quelles mains roulera ce qui veut déchoir des mains du Christ. C'est ce couple qui persécute le grand vieillard, le fils de la colombe, le père du monde chrétien, le vicaire du Christ! Mais qu'importe! Non prœvalebunt ! W s*élève une race qui voit cet opprobre, qui en sent l'horreur et qui le vengera.
IMais détournons nos regards du Subalpin, de la Marguerite et de leur cour absolument digne de les entourer. Après tout, cette pompe d'insolence et de fange, les pieds dans les épines et le cœur travaillé de basses épouvantes, se traîne où elle doit aboutir, et ces gens-là sont sur le chemin du bagne éternel. Comprenons comme nous devons comprendre. D'un regard tranquille et d'une aine inondée de joie, contemplons la sereine beauté du juste, son pas ferme, le ravissement de son visage tourné vers les hauteurs de Dieu.
J'ai vu les larmes de Pie IX, j'ai compté les gémissements de sa tendresse, j'ai entendu les accents de sa prière quelquefois désolée. Depuis l'hypocrisie des premières trahisons jusqu aux catastrophes de nos jours lugubres, déterminées par tant d'autres hy[)Ocrisies, combien de mensonges, de folies perverses, d'obstinations imbéciles ont accablé cette
472 ROJIE PKxSDA^^T LE C0^■(:1LE.
âme loyale et tendre qui voulait détourner la foudre ! Tota die expandi mainis meas ad j)0]pulum non credentem et contradicentem ! Mais en même temps, j'ai rendu grâce à Dieu des consolations de cette grande vie et de ce grand règne, consacrés au vrai combat, remplis des vrais triomphes de la foi, de la justice, de la charité et de l'honneur. Pie IX a régné vingtcinq ans, toujours fidèle à Dieu et aux hommes. Il a élevé le dogme de l'Immaculée Conceptioj»; il a cimenté autour deTÉglise, autour du monde chrétien, autour de lame humaine, le rempart de l'infaillibilité ; il a condamné toute Terreur moderne et il l'a condamnée à jamais ; il a jeté le grain de sénevé dans tous les lointains et dans tous les inconnus de 1a terre ; il a contraint à l'amour de sa personne et au respect de sa fonction ce peuple du monde mécréant et contredisant, il l'a mis en état de coriniiître qu'il devra croircet cesser de contredire pour continuer d'i;xister.
Durant vingt-cinq ans, Pie IX a donc fait ces choses, il les a connues, il a su tjue ses œuvres étaient bonnes, son cœur a savouré ces incom[)aral>les délices de faire la volonté de Dieu ; et par lui la grandeur est restée sur la terre.
Et durant vingt-cinq ans aussi^ ceux qui n'ont pas refusé le présent de Dieu et qui ont accepté le guide qu'il leur donnait, les regards fixés sur Pie IX et le cœur obéissant, ont eu, grâce à lui, la joie d'aimer.
RO:^iE l'ENDA^T LE CONCILE. 47)^
d'admirer, d'espérer, et déjà, des yeux de leur corps, ils ont vu Dieu vainqueur.
29 juin 1871.
L'Église catholique célèbre aujourd'hui la fête de saint Pierre pour la première fois depuis la proclamation de rinfaillil)ilité, et cette fête trouve Pierre dans la prison d'Hérode. 11 est là, condamné,, lié, gardé pour la mort. C'est la revanche de l'ennemi, et la preuve que la proclamation de rinfaillibilité ne change rien aux conditions temporelles du principal apostoli(jue. La croix fut le trône du Maître, le trône du s» rvitrur reste une croix. Seulement la croix est untrône imniuahle et éternel. Des revanches comme celles d'aujourd'hui, il y a longtemps que l'ennemi les peut prendre, et jusqu'à la lîu elles lui seront concédées. Elles ont été toujours coûteuses^ elles ont toujours péri ; celle-ci, achetée de tant d'or et rie sang, périra comme les autres.
Assurément, le siècle est dur à Dieu ! Il y a cent ans, Voltaire écrivait à Frédéric de Prusse : Encore vingt ans. Dieu verra beau jeu ! Il prédisait juste :
Dieu à vu beau jeu, en effet ! Depuis cent ans, le monde a fait la guerre à Dieu, et cette guerre, que la France menait, est devenue une guerre du monde contre la France et contre lui-même, une guerre de la France contre le monde et contre elle-même. Le résultat pour le monde et pour la France paraît devoir être la formation d'un César. Peuple ou prince, César sera dur au monde, et l'on ignore ce qu'il pourra faire de bon. Nous avons présentement sous les yeux deux figures de ce César futur et prochain : l'une, M. de Bismark, avec sa bande de rois et son canon d'acier ; l'autre,, notre Commune avec ses hordes indestructibles et sa pompe à pétrole. Le monde est délivré du souci de choisir : il aura l'un ou l'autre, mais ne choisira pas.
# Dieu, jusqu'ici, s'est tiré d'affaire mieux que les Titans. Lancé par la plume ou par la pompe, le jet de pétrole n'a pu encore atteindre ce ciel qui est a l'escabeau de ses pieds.» Le ciel n'est pas défiguré. Toutes les étoiles y sont encore, et ce que le télescope y peut voir, c'est qu'elles fonctionnent régulièrement. Dans l'ordre moral aussi, quoiqu'en apparence plus dérangé, les choses restent sur leurs gonds. Si l'on interroge la grande sentinelle commise à l'inspection de la nuit humaine, elle fait la même réponse : Custos, quid denocte ? — Je vois en bas du vent, des poussières et des monstres ; mais en haut, je vois
KOMl:: Pr:M>Ai\T LE CONCILE. 47 0
Dieu, et jo vois que l'âme et l'esprit de l'homme ont besoin de Dieu !
Ils disent non; mais qu'importe, puisque Dieu les a faits pour avoir besoin de Lui, et veut toujours qu'ils aif nt besoin de Lui ?
Ce siècle incrédule a couvé et a porté l'acte de foi le plus capable d'étonner son intelligence et son orgueil, le plus grand acte de foi qu'ait su faire l'humanité.
Que l'infaillibilité dogmatique de Pierre eût été déclarée et proclamée explicitement au premier Concile, quand son ombre guérissait les malades, quand son excommunication ôtait la vie, quand sa prière ressuscitait les morts, et quand enfin la parole du Christ rayonnait encore sur son front comme la présence de Dieu sur le front de Moïse, c'était alors l'aveu d'un fait actuel et non pas un acte de foi. Mais aujourd'hui Pierre passe, il parle, il prie, et les aveugles ne voient pas, les sourds n'entendent pas, les boiteux ne marchent pas, les morts restent morts. Il parie toutes les langues, aucune langue ne répond. Vainement il appelle les peuples, aucun n'accourt, Pierre n'est qu'un mortel faible et vieux, un roi sans soldats ; bien pis, un insulté. Représentant de Dieu, soit ! mais si rabaissé que l'on verrait encore plus de risque à insulter un ambassadeur de la France. Permis au premier venu d'aller dans sa ville, de se dresser sur son seuil, de l'insulter à la face du monde.
476 R03IE PE^i)AM" LE CONCILE.
Point do veageaiice contre qui vent accabler cette majesté suprême ; la lâcheté du genre humain Tabandonne au despotisme du voleur et de l'histrion.
Oui, c'est là Pierre, aujourd'hui! Oui, et soudain l'Église, assemblée à son ordre de toutes les parties de la terre, se lève unanime, et, en présence de toutes les dérisions et de toutes les menaces, elle lui dit : 'ïu es I'infaillible; tu es le juge de la vérité Celui qui nicM'chait pieds nus dans les poussières de la Judée l'a paiié pour toujours, et tu es le père et le docteur du monde. Tu es Pierie, et l'Église est bâtie sur toi. Cette parole est venue à toi à travers dix-neuf siècles. Elle a traversé les négalions, les supplices, les tombeaux; elle est vivante et éternelle, et qui la niera esi mort éternellement!
Voilà ce qui s'est dit, il n'y a pas encore un an, sur la lin du siècle de Voltaire; et la di.^cussion est iinie, et toute opposition est tombée, et c'est la foi de l'Église universelle jusqu'au dernier jour.
Que César à présent soit fait, ou ([uil se fasse demain : quel (jue soit César, prince ou peuple, éphémère ou durable, l'acte de foi du dix-neuvième siècle demeure en permanence jusqu'au dernier jour, et César devra compter jusqu'au dernier jour avec lui. Des revanches^ il en pourra prendre certainement. Certainement elles couleront cher, et certainement elles seront vaines. Quel que soit le règne qui commeuce, ce n'est pas le règne de Pierre qui finit.
r.O.Mi: iE.NDAKT LE CONCILE. 477
23 août 1871.
^inlk que Pie JX a rempli les années, les mois et les jours de Pierre et double glorieusement, toutes voiles dehors, à travers tous les orages, ce cap de la durée, que la barque éternelle n'avait jamais franchi. Dieu nous fait bonne mesure de grâce et de miracle. Cerf es, nous avons de justes sujets d'alarmes ; mais il me semble que nous n'espérons pas autant que Dieu lui-même nous y engage. Dieu pose sous nos yeux quelque chose de plus grand que tout ce qu'il laisse crouler.
Aux négations universelles du siècle révolutionnaire, l'Église, par la grâce de Dieu, a opposé l'acte de foi le plus grand, le plus absolu, je dirais volontiers le plus audacieux qui ait été fait parmi les hommes. Depuis le Tu es Christus de Pierre, rien de si haut n'a été dit par la divinité du Christ que le Tu es Petnis du Vatican. Par cette affirmation triomphante de la foi, toute négation contraire est abolie. Les rois, les républiqui?s, les peuples, les césars et
les soudards peuvent dire ce qu'ils voudront; les volcans peuvent s'ouvrir, les laves peuvent couler : c'est la parole de foi qui prévaudra dans le genre humain. Quoi qu'il arrive, la montagne d'erreur obéira à la parole de foi; elle se déplacera d'ellemême et se jettera dans la mer. Jésus est le Christ fils de Dieu, et Pierre est le vicaire du Clirist. Le vicaire du Christ demeure et demeurera le vainqueur et le roi du monde.
A cette parole une autre a répondu, des entrailles et des hauteurs du monde, une parole royale, un Ame7i retentissant. Il y a dans le monde un prince selon le cœur de Dieu, et ce prince, s'unissant à la foi de l'Église, a confessé la royauté suprême du vicaire du Christ.
Il existe donc un Pape et un Pioi. Ce sont les deux mains dont Dieu se sert pour régir, gouverner et au besoin refaire le monde, et ces deux mains sont d'accord. C'est tout ce qu'il faut pour que l'ordre soit rétabli dans la société humaine.
Sans doute, il y a des difficultés. Il y a M. de Bismark, il y a M. ïhiers, il y a M. de La Bédollière, que je n'inscris pas ici pour rire. On sait que j'ai toujours considéré M. de La Bédollière pour beaucoup. Il est la grosse difficulté. Il est la pièce sans laquelle M. de Bismark et M. Thiers pèseraient fort peu et ne poseraient sur rien.
Mais il j a aussi l'Internationale, qui arrangera
cette difficulté-là. L'Internalionale dissoudra M. de La Bédollière.
Il importe fort peu que le roi soit aujourd'hui sans couronne et sans épée, comme le Pape est sans territoire. Aujourd'hui comme toujours la force véritable est dans le droit qui reconnaît et confesse le principe. Le besoin de vivre fait le reste.
Il n'y a pas de société révoltée à qui le besoin de vivre ne fasse accepter un chef, et nous le savons tous très-bien.
Et le chef qui se fera longtemps obéir sera celui qui voudra et saura lui-même obéir à Dieu. Vir obe^ diens loquetur victoriam. Voilà le secret de la royauté. La royauté l'avait perdu ; Henri de Bourbon le retrouvera et le réapprendra au monde.
* Il juin.
Mgr Delalle, évêque de Rodez, est mort. La perte est cruelle pour ce diocèse, pour toute l'Église de France et pour nous. C'était un prélat de grande foi, de grande doctrine et de grande piété, d'un cœur ferme et doux, d'un esprit cultivé, soudain, plein de grâce.
Il voyait et parlait juste. Dans les affaires de l'Église, sa droiture courageuse ne s'embarrassait d'aucune considération humaine. Alors, au besoin, il ne se contentait pas de parler et d'écrire juste ; suivant sa propre expression, il parlait et il écrivait dru. Les lecteurs de V Univers peuvent s'en souvenir. Il y eut diverses occasions où il se fit connaître pour un de ceux qui ont le beau privilège de s'indigner devant le mensonge.
A Rome, en 1870, on le remarqua beaucoup, encore qu'il ne fît rien pour se montrer. Il était du cœur de cette majorité savante, résolue et paisible, autour de laquelle, dès le premier jour, se livra tout le combat, et que rien ne put ni ne pouvait entamer. Si, dans cette réunion éminente, il y avait un noyau d'évêques que Ton put appeler par excellence la conscience du (Concile, Mgr Delalle en faisait partie. Souriant et grave, il menait cette vie de privations, dure et plus qu'austère, à laquelle les Pères se trouvèrent soumis et qui a tant édifié les témoins. Combien le regretteront ceux qui Font entouré de plus près dans cet humble et vaillant séminaire français qui était comme l'un des forts détachés et presque le Mont- Yalérien du \atican! Il avait là sa petite et obscure cellule avec Mgr Févêque de Ps'imes, avec Mgr l'évêque de Quimper, que le Saint-Père appelait so)i ser^gent^ avec les vénérables et doux évoques de Beauvais , de Séez, de Meaux, réservés aux terribles
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épreuves de l'invasion, avec le R. P. d'Alzon, l'abbé Chesnel , tbéologien dii Pape , l'abbé de Ladoue, digne élève et digue ami de Gerbet et de Salinis. Ajoutons-y à titre de quasi-commensal et d'habitué l'ami et le théologien de ^ïgr l'évêque de Quimper, ce savant et aimable abbé Darras, qui n'a pas craint de recommencer après Rohrbacher une Histoire universelle de l'Eglise catholique^ et qui creuse plus avant cet admirable sillon que le progrès des études historiques lui permet souvent de rectifier.
C'est au séminaire français auprès de ces évêques et de leur entourage érudit et pieux qu'on allait chercher des nouvelles, des arguments, des secours, de l'espérance et de la patience lorsqu'il en fallait, et c'était assez souvent, mais il y en avait toujours. On trouvait là des hommes qui sont des livres ou plutôt des bibliothèques vastes et variées, d'où sort sans recherches la date, h? fait, la lumière que l'on demande. Que de fois, depuis un an, je suis rentré en esprit dans ces cellules si mal meublées et si riches de trésors véritables, où j'étais assuré d'un accueil si obligeant! La théologie est chez le R. P. Freydt, supérieur du séminaire; Rome antique, de la cabane d'Aniulius et du Forum aux Catacombes, demeure chez le R. P. Daûm; Rome moderne est tout entière dans les poches du R. P. Brichet. Mgr Delalle était la joie de ce centre sérieux, actif et avenant. C'était fête quand il se prenait avec Mgr II. 31
Sergent sur quelque question en l'air^ par exemple sur le figuier del'évêclié de Quimper, qu'il n'avait jamais vu, et qu'il soutenait n'être pas le plus beau figuier du monde. A la fin, Mgr Sergent arrivait à prouver que son figuier suffirait pour nourrir la Bretagne, et Mgr Delalle à démontrer que ce merveilleux figuier n'existait pas; puis venait M. Chesnel, qui disait : En somme, c'est un figuier.
Quand Mgr Delalle trouvait quelqu^un' pour lui renvoyer le volant, il excellait dans ce jeu de bonne humeur, particulièrement français^ d'orner et d'enrichir une bagatelle et de faire courir les plus brillantes couleurs sur une bulle de savon. Il y a peu de plaisirs d'esprit comparables au charme de voir cette gravité qui se délasse en jetant des diamants et des fleurs. C'est ainsi que, non loin de là, à Tulle, on s'amusait après souper, et que de joyaux j'ai pour mon compte emportés de ce royal amusement !
Hélas ! je songe maintenant à la douleur de Rodez. Quelle lumière éteinte, quelle douceur évanouie, quel deuil dans le cœur simple et robuste de ces bons prêtres dont Mgr Delalle était si aimé et qu'il aimait tant, et dont il était si fier! Il les a gouvernés durant plus de quinze ans, avec vigilance et respect, dans la justice, dans la doctrine et dans la charité ; il leur a donné l'exemple de la foi, de la liberté apostolique et de toute vertu.
Mgr Delalle appartenait à la presse catholique. Au
début de sa carrière, étant vicaire de Saint- Germaindes-Prés, à Paris, il fut pendant près de deux ans rédacteur de V Univers, qui commençait alors sa laborieuse existence. Déjà V Univers avait eu l'honneur de compter parmi ses collaborateurs l'abbé Gerbet, et, plus tard, il eut les dernières lignes qui sortirent de la plume du grand Bonald. Nous ne pouvons pas nous étonner qu'il ait résisté à tant de violents orages, étant établi sur de tels fondements.
28 juillet.
La mort inopinée de Mgr l'évêque de Quimper ajoute aux douleurs de l'Eglise de France. Pour le diocèse du vénéré défunt et pour tous ses amis, la perte est inexprimable ; le Saint-Père en sera touché au cœur. Mgr Sergent était humblement et profondément dévoué à l'Église. C'est à Rome, pendant le Concile, qu'on a vu la sincérité, l'étendue, Tactivité de ce dévouement fondé sur une grande et forte doctrine et sans cesse animé par une piété dont la simplicité tranquille n'excluait pas l'ardeur. Extérieurement, évêque de Quimper n'avait rien d'empressé. Il était
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fin, perspicace, souriant, et comptait beaucoup sur la raison qui veut et sait être patiente; mais il était de ceux qui savent être patients contre la patience même, et quiconque eût entrepris de le fatiguer ou de le détourner en lui persuadant d'attendre eût perdu son temps. Sa patience agissait, et son attente avançait. Il voulait toujours servir l'Église et la servait toujours; il venait toujours à ses lins, qui étaient Faccroissement de la vérité dans les âmes. Jamais sa charité ne répugnait aux lenteurs, aux aimables détours, aux industries d'un esprit doux et [)acifique. Il était toujours ferme, on ne le trouvait sévère qu'à toute extrémité.
Dernièrement, à l'occasion de la mort de son vénérable et cher ami et émule Mgr Delalle, évêque de Rodez, j'ai parlé des charmes de son esprit et de ces tournois de bonne grâce qui faisaient les délices de la galerie pendant les trop courtes après-dinées du séminaire français. Ils étaient du même âge, de même humeur, de même sentiment, et tous deux sont morts du même genre de mort dont ils se savaient également menacés. C'était là peut-être pour chacun d'eux et pour la même part le secret de leur sérénité d'esprit. Ils ne se donnaient point de ces affaires qui inquiètent parce qu'elles ne seront jamais que difficilement finies et pourront avoir besoin d'être régularisées. Ils se tenaient en mesure de tout quitter immédiatement.
J'ai eu souvent déjà l'occasion de dire combien, nous autres laïques, nous étions édifiés de la vie austère que menaient à Rome, pendant le Concile, la plupart de nos évêques. Parmi ceux-là, je peux aujourd'hui nommer, hélas ! Mgr l'évêque de Quimper. Habituellement malade, sujet à des étouffements douloureux et périlleux, il passa tout le temps du Concile dans une cellule où n'abondaient ni l'air ni le jour. Il parlait de la Bretagne, de son fiiçuier, de son pèlerinage de Rumengol toujours battu par le grand vent de la mer, mais il ne se permettait pas un regret, et il resta jusqu'au dernier jour et jusqu'à la dernière heure. Pie IX l'appelait son sergent.