CONCLUSION
Paris, 8 décembre 1871.
Je termine ce livre plus tard que je ne l'avais prévu, au second anniversaire du jour où j'ai commencé de l'écrire, et les faits qui m'ont contraint d'en ajourner lapublication ont ajouté, à ceux que je rapporte, des
clartés et des confîrmalions que je n'attendais pas sitôt.
Entre l'ouverture et la prorogation du Concile, huit mois environ se sont écoulés.Dans cet intervalle, 1 Eglise, interrogeant du même regard et sa tradition infaillible, et les périls imminents de la société catholique , a reconnu un dogme nécessaire , là où quelques esprits ne voulaient voir qu'une doctrine peut-être incertaine et en tout cas inopportune. Comptant sur l'assistance divine promise à sa prière, l'Eglise examina une dernière fois ce dogme qui émergeait comme de lui-même de l'ombre relative où les siècles précédents Tavaient laissé ; elle le constata par une discussion large et libre, et enfin le mit en soQ rang, parmi les assises de l'édifice toujours le même et toujours agrandi où elle abrite le genre humain. Car l'Eglise est la demeure permanente et bâtie de Dieu ; elle ne varie pas et ne s'ajoute ni ne se retranche rien, mais elle s'agrandit perpétuellement par une perpétuelle expansion de la lumière. La mission du temps est de promener le flambeau qui de jour en jour et de siècle en siècle nous révèle son immensité.
Dès le lendemain de la proclamation du dogme, la guerre a été déclarée entre la France et l'Allemagne, les deux nations intellectuelles du m.onde ; intellectuelles, c'est-à-dire dominantes, parce que le monde obéit nécessairement aux idées. Comme la
ROME PEiNDANT LE CONCILE. 487
plus grande partie des Pères du Concile en avaient le pressentiment, très-répandu d'ailleurs dans tout le peuple chrétien, sitôt l'arche finie, le déluge commença. Echo de ce pressentiment, lorsque Pie IX indiqua le Concile pour 1869, j'écrivais de Rome: c(Le monde peut donc compter sur environ deux années de paix, car il faut que le Concile se tienne puisqu'il est indiqué. » En elTet, la guerre attendit le Concile.
En sept ou huit mois, à peu près le temps des discussions ou plutôt des études du Concile pour éclairer le dogme, la guerre a détruit un empire et en a enfanté un autre moins destiné, selon toute apparence, à reconstruire qu'à étendre la destruction.
L'empire français, qui avait follement prétendu conseiller et diriger le Concile, a péri principalement par faute de conseil et absence de direction. Celte chute soudaine et redoublée a fourni l'un des plus signalés exemples de la défection totale de l'autorité. Point de conseil jamais, point d'autorité nulle part, partout la folie commandant à la terreur lâche et désobéissante. Ce peuple sans patriciens et sans guides a paru sans âme. Ayant ostensiblement abandonné le Vicaire du Christ, sou père et son roi^ il s'est aussi abandonné lui-même^ versant inutilement son sang, détruisant de ses mains les ressources qui lui eussent permis de s'obstiner contre ses désastres. Le chef affermi, à ce qu'il semblait^ par vingt ans de règne et
par un suffrage récent du peuple, a croulé au premier coup ; les médiocres séditieux qui l'avaient jeté bas, ayant pris sa place, se sont montrés pires que lui, plus aveugles, plus effarés^ plus impies envers Dieu et envers la patrie mourante. Ils ont aggravé la honte et consommé la ruine. Et tel a été l'affaissement de ce grand peuple français qu'il leur a pourtant laissé en main ses affaires. Ils osent affronter ses regards, ils osent lui adresser la parole et il supporte ces visages et ces voix!
Ce ne fut pas tout. La guerre extérieure a fécondé les germes de la guerre intestine. Tant de sang les devait noyer. Ce sang au contraire les a fait éclore? et Ton a vu ce que c'est qu'un peuple qui dit en son cœur : Il n'y a pas de Dieu. Ce peuple a surgi de la capitale même de la civilisation, et, selon la parole de saint Basile, son impiété s'est précipitée inconsidérément dans toutes sortes de crimes : Dixit msipiens in corde suo : Non est Deus. Hoc itaqiie cum in animam indnxenmt^ certatim ad omne reliquum peccati geniis ruunt.
p]n même temps, l'empire d'Allemagne s'est élevé pareil à ces verges de châtiment qui venaient de Bahylone sur les transgressions d'Israël, et c'étaient les peuples dont Israël avait adoré les idoles qui grandissaient soudain pour venger Dieu méconnu. Ainsi la Prusse s'est trouvée forte contre le peuple ingrat aui répudie la vérité pour épouser l'erreur. De là
même où la France admirait le plus grand développement théorique de l'anti-christianisme, de cette Prusse à la fois cuistre et titan, la France a reçu l'humiliation et la mort, et elle est si humiliée, si morte à son antique grandeur, qu'elle ne rêve encore que d'imiter la Prusse pour ressaisir la vie.
En sept ou huit mois doue le mondi'. a vu et la France a connu ce que c'est qu'une armée savante et ce que c'est qu'un peuple qui n'a plus de Dieu. L'armée est harhare, le peuple est féroce. L'armée a fait la guerre comme les païens, pour le vol et pour la conquête ; le peuple comme les esclaves, pour la destruction même de l'ordre social ; et l'armée et le peuple, répandant également la mort, ont également jeté à l'ennemi le cri sauvage de Tantiquilé : Vœ victis ! Ni ie soldat de Prusse ni le séditieux de Paris n'ont autre chose à dire. L'un a proclamé le droit et Tinfaillibilité de laforce armée du sabre et dubàton, l'autre, le droit et rinfaillibilité de la force armée de la torche et du poignard.
On se réjouit en Allemagne parce que la France est vaincue. L'on pourrait en France, à aussi bon titre, se réjouir de la défaite de TAllemagm^. L'Allemagne n'est pas moins vaincue que la Frunce. Elle aussi, elle a fait des pertes en hommes, en argent, en honneur, en liberté, même en territoire. L'annexion prétendue allemande de l'Alsace et de la Lorraine ne compense pas celle des libres patries aile-
490 ROxME PENDAIST LE CO^XILE.
mandes devenues en réalité prussiennes. Pour l'Allemagne, comme pour la France et pour l'Italie, puisque César se forme, le Christ s'en va, et avec lui la paix, la liberté et l'honneur. César ne veut en face de lui que des esclaves ; le Christ ne reste pas sous sa loi : il est chassé, il se retire, et il emporte les patries. L'Allemagne croit s'être unie par des liens de laurier; elle s'apercevra qu'elle est cerclée de fer. Dans ce fer^ la civilisation chrétienne subira une longue et sanglante captivité ; la civilisation chrétienne est vaincue !
En réalité, de toute l'ancienne loi sociale, qui était fille du Christ et, par conséquent, mère de la liberté, rien ne reste debout comme loi. Il y a encore des débris, surtout des habitudes ; rien n'est ferme, rien ne tiendra. Quelque jour, bientôt, un vent soufflera de quelque part et emportera ces vestiges. L'homme n'est plus sacré à l'homme. Entre les « faits accomplis » qu'a lâchement acceptés et adorés ce siècle, voilà le plus accompli et le plus stable.
En quinze mois, j'ai vu Rome pendant le Concile et Paris pendant les deux sièges, et ce furent deux agonies. Mais l'une est celle du juste qui doit glorieusement renaître^ et l'autre celle du pécheur^ peut-être du réprouvé voué à la fin éternelle. Qui oserait dire que Paris revivra? La bénédiction du repentir est-elle descendue par ce châtiment? Le repentir peut-il entrer dans cette ville qui a répondu par
des blasplièmes aux avertissements du tonnerre, qui n'a rien lu aux clartés de la foudre, et que n'a pu laver le sang des saints? Après ces abominables meurtres, Paris a imité la femme impudique de l'Écriture, qui s'essuie la lèvre et qui dit : Je n'ai • rien fait ! Les anges de la vengeance crient devant Dieu : Curavimiis Babylonern et non est sanata.
Rome et Paris, à leur dernière heure, ont ainsi offert quelque figure des deux cités : celle de Dieu et celle du monde. Rome, faisant son légitime et saint travail, élevant à la lumière une vérité de foi, c'està-dire un immortel instrument de salut et de liberté, assassinée lorsqu'elle chantait son cantique d'actions de grâces, par je ne sais quel bâtard de l'antique tyrannie ; Paris, dans les transes d'une ignoble terreur, sous le pied brutal des enfants de sa débauche et regardant au haut de ses murs le César allemand qui ,vient d'acheter l'empire en la couvrant d'ignominie.
Si le monde demande ce que Paris lui a laissé, et ce que lui a laissé Rome, Paris a laissé le pétrole ou n'a rien laissé du tout qu'un abominable souvenir de crime stupide et persévérant ; mais Rome mourante a déposé dans l'arche le dogme qu'elle venait de proclamer. Il est là, dans l'arche, à l'abri de ses flancs impérissables ; et dussent les eaux du déluge rouler pêle-mêle le reste des institutions humaines et n^en plus faire qu'un même limon, l'arche conser-
vera le dogme de l'autorité de Pierre et le restituera pour être l'oulil de la reconstruction.
Pendant que les sociétés liumaines, en dépit do toute force et de toute sagesse, ici se dissolvent en •anarchies irrémédiables, là se concentrent en tyrannies éphémères dont l'effort ne produira que des anarchies plus dévorantes , l'Église recueille déjà les fruits de sa sagesse inspirée. Extérieurement, elle est submergée de tous les flots, battue de tous les vents, et la cime, chaque jour plus étroite, où pose encore le pied de son chef, semble à la veille de disparaître. Intérieurement néanmoins, par un miracle annoncé et fidèle, on la voit toujours plus unie. La formidable inondation qui dissout et délaie toute agglomération sociale, produit dans l'Eglise un prodige contraire de concentration. L'on craignait des défections, ou tout au moins des divisions. Il n'y en a point. Le mal possible a été prévenu à temps, coupé dans sa racine par le remède divin qui, selon quelques-uns, menaçait de l'accroître et de le précipiter. Tous les membres ont adhéré au chef. A l'heure qu'il est, il n'en manque pas un, ni en France, ni en Allemagne, ni en Amérique, ni ailleurs. L'unanimité morale, que l'on disait nécessaire et impossible, n'était pas nécessaire et elle s'est opérée. Aucun évêque n'est aujourd'hui absent ni opposant. Quant au corps de l'Eglise, sauf en x4llemagne quelque vaine poussière qui s'envole et quelques herbes
R031E PENDANT LE CONCILE. V.)ô
mortes qui se (létachent et prennent leur cliemin vers l'abîme, rien non plus ne man([ue. Le corps de l'Eglise est entier.
Croit-on maintenant que le destin de l'Église finisse là, et qu'elle doive en plus ou moins de temps s'engouffrer dans la masse incrédule^ sans pouvoir désormais y' produire une institution politique c|ui lui rende la direction du genre humain? Pour mon compte, je croirais plus aisément à la fin du monde, hâtée par cette absorption de l'Église réduite à n'être aux yeux du plus grand nombre des hommes qu'une philosophie d'abord tolérée, finalement proscrite. Le monde , ayant brisé socialement avec Jésus- Christ, rie le tolérera pas, et le monde sans Jésus- Christ ne subsistera pas. Privé de l'aliment eucharistique sans lequel il eût infailliblement péri, le monde, aujourd'hui pas plus qu'au temps où cette nourriture divine lui fut enfin donnée, ne saurait se passer d'elle et garder la vie. Pour que le monde vive, il lui faut l'eucharistie. Pour que l'eucharistie lui soit distribuée en quantité suffisante, il faut que l'Église soit libre ; pour que l'Église soit libre, il faut qu'elle règne. Elle régnera quand le monde aura appris que l'homme ne vit pas seulement de pain, et même n'a plus ce qu'il faut de pain matériel, dès que les greniers de l'Église sont fermés. A cette heure les vaches maigres achèvent de manger les vaches grasses, et elles seront plus maigres lorsqu'elles
494 liOME PENDANT LE CONCILE.
auront fini. Il n'y a point d'économie politique qui puisse retarder ce moment ni suppléer à cette disette. César n'est pas multiplicateur de }>ain. Quand le moment viendra, (îe sera le moment de Dieu: et les peuples, ou feront d'eux-mêmes ce que l'on dit que rien ne peut les obliger à faire, ou se dévoreront entre eux et mourront de faim.
Quelle forme nouvelle l'Eglise, avec ses vieilles vérités (elle n'en aura jamais d'autres), saura-t-elle donner au monde? Déjà le monde se pose cette question à laquelle il ne saurait répondre. En cela, nul homme n'est plus savant qu'un autre. Quoi que fasse la science, il y a des secrets de Dieu qu'elle ne devine pas. La science quelquefois, apprend quelque chose du passé. Quant à Tavenir, elle peut entrevoir, elle ne voit distinctement rien. L'avenir entre dans le présent par des portes absolument closes et imprévues.
Un jour (1), il m'est arrivé dédire, à propos du Concile, ce que j'augurais de l'avenir. J'espère n^avoir rien dit de contraire à la foi. Mais enfin, quoique orthodoxe, j'ai été repris de diverses manières, par des adversaires et même par des amis. Je dois avouer néanmoins que je conserve ces idées contestées, et je me permettrai, pour conclure, de les rappeler ici :
(1) Voir le tome premier, page lu de Y Introduction,
Je crois donc que l'avenir est à la démocratie; que l'Église disciplinera la barbarie démocratique, comme elle a discipliné toutes les autres barbaries (identiques d'ailleurs, sous leurs différents noms), qu'elle la baptisera, qu'elle l'instituera, qu'elle l'organisera en corps politique régulier, et qu'enfin il y aLuraune sainte démocratie romaine^ comme il y eut un mint empire romain. Et peut-être alors trouvera-t-on que c'est au fond la même chose. L'Église, qui est toujours la même, reprend, poursuit et achève un même dessein, que seule elle a pu concevoir et seule elle peut accomplir.
. Un éminent adversaire, Mgr l'évêque d'Orléans, dans une lettre qu'il m'a adressée, non pour me faire honneur, objecte sur ce point que, selon Joseph de Maistre, le saint empire romain n'était ni saint, ni empire^ ni romain. Je me permettrai d'observer que le mot n'est pas de Joseph de Maistre; il est de Voltaire, ce qui lui ôte déjà du poids. A la vérité Joseph de Maistre le cite et l'approuve, et en ce sens on peut d'une certaine façon le lui attribuer, mais il faut remarquer qu'il est cité comme un loyal aveu de Voltaire contre l'empire allemand, l'empire Gibelin, lequel n'était plus du tout la conception du saint pape Léon III et du bienheureux empereur Charlemagne; et dès lors le mot de Voltaire ne vaut plus rien contre moi. Les papes et le parti Guelfe, partisan de la papauté et encore plus de la liberté., dit
490 R03IE PENDAiNÏ LE C0^'C1LE.
Voltaire, luttaient pour ramener l'empire à son institution très -sage et très-libérale, véritable ébauche de la constitution définitive du peuple chrétien : Unus pastoi\ imitm ovile . li n est donc pas insensé^ comme paraît le croire Mgr Dupanloup, de concevoir une organisation chrétienne de la démocratie par laquelle puisse être réalisé l'ordre général que le saint pape et le très-pieux empereur attendaient de l'organisation chrétienne du pouvoir.
Pie IX, divinement assisté, a convoqué le Concile pour pourvoir aux formidables mouvements qu'allait produire un événement analogue à la chute de l'empire. Il a vu que le monde allait se trouver en* face de toutes les nécessités, de toutes les déraisons et de toutes les entreprises ; que toutes les digues étaient rompues, tous les remparts démantelés, que des divergences s'annonçaient partout et pouvaient éclater même au sein de TEglise, livrée comme le reste au tnmulte des opinions. Or, le désordre dans l'Eglise, ce serait la mort définitive et irrémédiable. Le 6oncile y a pourvu par le moyen que l'Eglise avait en elle-même , et ce désastre suprême est évité.
Par le développement de l'apostolat et par les suites fatales des révolutions européennes depuis l'établissement du protestantisme, il s'est formé comme deux classes d'évêques, déterminées par la diversité considérable des situations où se trouve
aujourd'hui l'Église , lesquelles créent deux ma« nières quasi divergentes d accomplir l'œuvre de Dieu. Il y a les évêques plus spécialement missionnaires et les évêques plus spécialement stationnaires, Les missionnaires enclins à rompre ou à ne pas contracter avec l'Etat, les stationnaires enclins à subir des concordats qui penchent à ne plus consister qu'en articles organiques. Baroche, qui ut, quant aux affaires de l'Église, le ministre-type de l'empereur Napoléon, avait fait le plan de changer les évêques en fonctionnaires, et il ne craignait pas de dire qu'il ne lui fallait que du temps. Il se fiait trop à son génie,, mais il y travaillait sans cesse et comptait au moins sur un déchirement. Le décret de l'infaillibilité a déjoué ce piège préparé par la force même de& choses. L'Infaillible marquera la route qui n'éloignera jamais ni l'unité, ni la liberté. Ainsi sont paralysés l'esprit libéral et l'esprit régalien, toujours prompts à s'entendre pour tirer chacun leur bout du lacet qu'ils savent, en commun, passer au cou de l'Église, l'un sous le nom de liberté, l'autre sous la nom de sécurité. La vraie liberté et la vraie sécurité de rEglisCj c'est l'indépendance du chef et l'obéissance des membres. Le chef n'est pas libre si les membres sont liés, et il n'est pas libre non plus s'ils n'obéissent point et ne reçoivent point de lui la règle de leur enseignement et de leur action.
Assurément j'ignore autant que qui que ce soit le u 32
succès des batailles futures; mais je pense qu'aucun fidèle n'est en inquiétude sur le résultat définitif, du moment que l'Eglise, rangée autour de son chef, est une avec lui, comme il est un avec Jésus-Christ. JNoé, sans doute, ne savait pas sur quelle montagne aborderait l'arche ; il .savait qu'il avait obéi à Dieu et que la vie était sauvée.
Ce qui me parait seulement certain aujourd'hui, c'est que la matière humaine entre en fusion, et que le moule où elle est contenue, c'est-à-dire l'État , fond comme le reste. Je comprends bien que le moule futur soit celui d'une seule bergerie, c'est la promesse divine ; je ne crois pas que cette seule bergerie puisse être en même temps un seul empire ou même plusieurs grands empires. La pente des faits et des passions est de ce côté-là, mais nonpasla pente des esprits et des cœurs. H y a quelque chose de meilleur et de plus grand que la domination de l'homme dans l'universelle aspiration du genre humain vers l'unité et vers la liberté.
Pourquoi ne se constituerait-il pas une fédération de républiques relativement petites, comme il s'est constitué une fédération de petits royaumes élisant un chef ou plutôt un président commun selon une constitution placée sous la garde du Vicaire de Je sus-Christ, interprète de la loi sacrée, père et juge de toute la famille chrétienne? Pourquoi les vastes et nombreux conseils de ces petites républiques
ne seraient-ils pas présidés, avec des pouvoirs plus ou moins étendus, suivant le génie des diverses nations, par des chefs ou héréditaires, ou élus dans des conditions déterminées, pour êtr eun mélange d'hérédité et d'élection ? Et pourquoi enfin toute l'Europe et toute la famille du Christ, ainsi réunie sous la houlette romaine, ne procéderait-elle pas à l'afFrauchissement du reste du monde en détruisant partout l'idolâtrie ?
Cet affranchissement du monde, l'Europe devait et aurait pu l'opérer depuis longtemps. Elle n'avait reçu le bienfait du christianisme que pour le répandre ; Dieu n'a cessé de lui en fournir les moyens, et elle périt pour n'en avoir pas profité.
Elle ne veut pas, dit-on? Qui, Elle? J'ignore quels hommes peuvent dire et surtout peuvent prouver qu'ils sont l'Europe. S'il en est un, et si ce n'est pas le Pape, alors c'est M. de Bismark. Mais j'espère encore, pour l'honneur de l'Europe, qu'elle protesterait, et que quand M. de Bismark voudra fournir le reste de ses preuves, elle ne le souffrira pas. Si cet homme puissant se rabat à n'être que la multitude, je consens! Seulement, je nie que la multitude soit quelque chose. C'est de l'eau, la multitude! Il y a un mécanisme pour la précipiter, il y en a un pour la réduire. On lui oppose des digues^ et elle s'arrête ; on l'abrite du vent, et elle est tranquille ; on lui ouvre des issues, et elle s'écoule; on y construit des
barrages, elle se laisse diviser et elle dort, rju'im savant travail abaisse partout les rivaj^es de l'Océan, il couvrira sans doute la terre, mais il n'y aura plus ni terre ni océan, et le globe ne sera qu un marais. Je n'admets point que Dieu doive renoncer au plan de sa miséricorde, parce qu^un certain nombre d'hommes qui prétendent être tout le monde ne veulent point du plan de Dieu et trouvent meilleur de tout livrer à la fange et aux reptiles. S'il existe aujourdhui une majorité pour refuser le salut, il faut créer une minorité qui la contraigne.
Est-il contre la foi que la terre appartienne à Jésus-Christ, en ce sens qu'il y aura partout des clochers et des autels dessous, de manière que tout homme puisse être baptisé, marié, confessé et enterré s'il a le bon sens de vouloir vivre et mourir chrétien? Adveniat regnum tuuml c'est notre vœu et notre prière de tous les jours. Dans ce royaume de Dieu, la liberté humaine jouera son jeu redoutable, mais le ciel sera rempli de tous les peuples, et il n'y aura plusdK déformations de la race humaine que les sacrements n'aient réformées.
Sans doute, selon la foi et j'oserai dire selon la logique, dont la foi ne se sépare jamais, ce grand empire terrestre du Christ passera à V Aritéchrist . Puisqu'il faut que le loup vienne, il viendra. Mais ce n'est pas le ravisseur qui formera jamais le troupeau. Pour établir l'unité et l'ombre même de l'unité, il n'a
ROME PENDA^JT LE CONCILE. .^501
pas.riiistnimeiit nécessaire, qui est l'amour. Il s'emparera (lu bercail que l'amour aura formé, et aiusi le Christ lui aura fût son trône d'un moment. Il s'y asseoira parfrau<le et par force, pour se voir presque aussitôt périr. A former de ses mains ce faux bercail où il instituerait son unité de négation et de blasphème, il lui faudrait trop de temps, trop de crimes, et la jierdition serait plus terrible que la bonté de Dieu ne le [jcut vouloir.
Yoiià l'idée que je me forme de l'histoire humaine jusqu'à la fin du chapitre dernier. J imagine qu'il n'y aura pour ainsi dire qu'un clin d'œil entre le dernier blaspbème de la suprême apostasie et l'éternel Alléluia. Dieu abrégera ces jours. Mais avant cette désolation, je rêve un essor et une inondation de lumière que la main de l'Église fera descendre comme par force du ciel maintenant si obscur et pour ainsi dire fermé. Dans son admirable tableau du Déluge^ notre grand peintre Nicolas Poussin, qui savait bien son catéchisme et quelque chose de plus, nous montre l'arche fuyant sous un rayon de lumière au milieu des Ilots qui tombent pour engloutir et éteindre le reste vicieux de l'humanité. Car ceux mêmes qui élèvent les mains vers le ciel ne seront pas sauvés pour ce monde : leur prière les sauve du feu, non de l'eau. Mais sur l'arche, il y a ce rayon. C'est une lumière sombre et on pourrait dire obscure. Elle existe cependant; elle révèle aux vivants qui sont
502 l^CME PENDANT LE CONCILE.
dans l'arche que la miséricorde est toujours avec Dieu, que la colère passera, que la terre refleurira,, que le genre humain renaîtra et couvrira ces immenses domaines maintenant envahis par la mort. Je vois ce rayon, j'ai cette espérance; je l'ai avec j\oé mon père sur sa barque plus vaste, plus insubmersible, sa barque non plus fermée, mais ouverte à qui ne veut pas périr; et je me demande pourquoi cette terre nouvelle et purifiée où le flot en s'écoulant nous déposera, ne serait pas donnée au prêtre du Dieu de miséricorde, afin qu'il y établisse une ressemblance plus vaste du vrai et éternel royaume de Dieu. Si cette espérance n'est pas hétérodoxe, on peut ne la laisser, c'est un rêve aussi raisonnable et plus beau qu'un autre.
Il me console non des rois que je vois s'en aller, je ne les regrette point, mais des maîtres que je vois immédiatement venir. Depuis que nous nous éloignons du Christ, nous avons porté tant de traîtres, acclamé tant de fous, obéi à tant de scélérats, on a tant méprisé notre âme et même notre pauvre chair! Je voudrais voir des pasteurs, et que la houlette devînt le sceptre, afin de donner au monde au moins une ombre de la justice, de l'amour et de la vie.
A propos de ces idées, qui sont anciennes chez moi, j'ai entendu dans les journaux révolutionnaires les exclamations accoutumées des gens qui ne savent rien de l'Église et pas grand'chose du reste, en de-
hors des aventures politiques du moment, où personne n'a le mot de Dieu. Ils crient que je suis le séide de l'ambition du Pape, et c'est à mon adresse qu'une des brochures anonymes de l'opposition pendant le Concile accusait Pîe IX de se laisser bercer du rêve do la domination universelle. Ils ne savent pas que le Pape, chef et roi de la famille humaine, peut prendre, doit prendre, a pris et prendra la dictature intellectuelle dans cette famille qui ne saurait se sauver ni vivre sans lui.
Il n'y a pas trois sortes de dictateurs ici-bas, il n'y en a que deux, Pierre ou César.
Ce que l'on appelle le peuple n'est pas un personnage, c'est un genre, le genre humain^ fait pour être conduit ou pour être asservi, conduit par la dictature de Pierre enseigné de Dieu, ou asservi par la ' dictature de César possédé de Satan. Pierre le mène à Dieu, et c'est la vie ; César le lie à Satan, et c'est la mort. Pic IX n'a pas besoin qu'on lui suggère des pensées inséparables de sa charge divine.
Il faut que les gens de ce temps-ci, meneurs et menés, soient aveuglés étrangement pour ne pas voir l'extraordinaire portée politique du pontificat de Pie IX. Ils croient que la politique est une intrigue ei que l'on est un grand politique pour avoir fait ou dé fait un empire ! Le vrai maître du monde est celu3 (fui maintient dans le monde l'empire de la vérité<
Pour mon compte, je n'estime pas que l'o^ puisse
ô04 HOME PENDA^'T LE CONCILE
mettre M. de Bismark au-dessus de l'empereur Napoléon. Je les considère l'un et l'autre comme deux régisseurs infidèles «jui ont joué le patrimoine de leur maître dans un coin de tabagie. L'un perd tout, l'autre ne gagne rien. La terre perdue et gagnée, étant devenue improductive^ appartiendra au survenant inconnu des deux joueurs qui saura l'ensemencer et la rendre féconde. Ni Napoléon ni M. de Bismark, ni leurs pareilsne s'entendront jamais à ce jeu-là; et gagnants et perdants ils mourront pour engraisser le sol qu'ils ont joué et qui ne leur a[)par tient plus. Jésus- Christ ressaisira son vieux bien. 11 le donnera à son peuple renouvelé, après l'avoir nettoyé de ces hommes de jeu, de rapine et de sang, dont l'application unique et stupide est à trahir les destinées immorelles du genre humain.
PIECES JUSTIFIGÂTIYES
(Exlrait dn Correspondant du 10 0!;lobre 1869.)
Deux mois nous séparent à peine de la date lixée par Pie IX pour l'ouverlure duC.onciie de 1869, et il est tout à fait certain aujourd'hui que cet événement sans pareil, longtemps traité de chimère, va devenir une auguste réalité. Plus le moment approche, plus l'attention publique se distrait de tout autre objet, et quand les portes du Vatican se seront une fois ouvertes aux successeurs des apôtres, toutes les voix humaines, même les plus hostiles et les plus bruyantes, même les voix de la presse, feront instinctivement silence pour laisser retentir jusqu'aux extrémités du monde les accents solennels de la voix de l'Eglise.
Quel spectacle plus touchant pour un cœur chrétien, plus saisissant pour le regard même incrédule ou inditierent du spectateur et de 1 historien ! 11 y a plus de quinze cents ans que le pi'emier Concile œcuménique s'est réuni : il y a plus de trois cents ans que le dernier s'est séparé. Quel autre pouvoir dans le monde aura compté tant de siècles d'antiquité? Mais quel autre aura reparu plein de vie après tant de siècles d'in-
506 ROME J'ENJJAINT LE COPsClLE.
terruption ? Si la durée est sans égale , la renaissance est plus surprenante encore. L'Église seule fait de tels prodiges. Toutes ses institutions portent l'empreinte de la double nature de son fondateur. Celles qui ne sont pas immuables comme Dieu lui-même ne s'éclipsent que pour revivre, et ressuscitent le troisième jour comme l'humanité du Christ.
L'imagination s'effraie quand on songe que pour constituer les précédents complets de la future assemblée, il faudra remonter jusqu'aux derniers jours de l'empire romain, en passant par combien de phases et combien de stations, toutes marquées d'un caractère différent ! Bas-Empire, invasion barbare et féodalité, division des langues et des nationalités de l'Europe, formation, croissance et déclin du pouvoir monarchique dans tous les États, découverte d'un continent nouveau qui a plus que triplé la terre habitable, progrès inouïs de la science, qui ont renouvelé l'esprit de l'homme en lui assujettissant la matière, réforme continue des institutions et des mœurs dans le sens de l'humanité et de la justice, tout le mouvement, en un mot, mélangé de bien et de mal, mais d'une vai'iété et d'une fécondité inépuisables, qui a fait le cours et l'éclat de la civilisation moderne, va se trouver compris en entier entre le premier et le nouveau chapitre de l'histoire des conciles œcuméniques . A Nicée, l'Eglise était assise aui sources mêmes du fleuve : d'âge en âge et de concile en concile, elle en a guidé ou suivi tous les détours : de Rome elle va dominer l'immense surface qu'il couvre de ses eaux troublées mais fécondes . Vingt assemblées plénières ont précédé celle qui va s'ouvrir. A chacune de ces convocations grandioses, l'Eglise s'est montrée telle qu'elle va nous apparaître encore, sous des traits à la fois toujours semblables et toujours nouveaux, supérieure en même temps qu'associée à la destinée comme à l'esprit des innombrables familles humaines qu'elle doit éclairer de ses enseignements, vivant au-dessus d'elles de sa vie propre et divine, mais vivant aussi avec elles de leur vie terrestre et passagère, — partageant tous leurs sentiments pour les épurer, toutes leurs idées pour les rectifier et les élargir, tous leurs
ROMi: PENDANT LE CONCILE. V>W
maux pour eu prendre soin et pitié, — étendant son élastique unité sans la briser, pour la déployer sur l'espace et la dérouler dan» le temps. Rien chez elle qui ressemble à Fimmobilité pétrifiée de ces reli^gions de l'Oient qui n'éeliappent * l'action des années que parce qu'enfermées dans des formules sans vie et reléguées dans un coin du monde, elles ae recrutent dans une caste héréditaire. La durée de l'Eglise n'est pas la conservation factice d'un cadavre desséché par les essences mêmes qui l'embaument. C'est la perpétuelle jeunesse de^ la nature animée. Elle ne. subsiste qu'en se renouvelant. Ses dogmes, qui se développent sans se modifier, ouvrent à la curieuse activité de l'homme un champ de réflexion qui n'est jamais parcouru tout entier. Chaque époque trouve une manière propre sinon de les concevoir et de les définir, au moins de les pratiquer et de les défendre. Ehi même temps, le libre choix d& ses pasteurs, tous sorti» des rangs les plus divers par une vocation spontanée, la maintient avec le milieu social qui l'environne dans un si juste accord que, sous toutes les latitudes et à toutes les dates, il n'est ni siècle ni peuple dont elle ne soit contemporaine et concitoyenne. Tandis que sa tête se perd dans le ciel, elle respire l'atmosphère qui fait vivre et germer la terre, et ses pieds baignent dans le flot des générations humaines. Toujours, suivant la vive expression de Lacordaire, quelque charme emprunté au temps vient parer son éternité (1). De là une réaction admirable et constante de l'Eglise sur les sociétés et des sociétés sur l'Eglise. Les saintes croyances de la foi, fructifiant dans le cœur des nations qui les ont reçues, y élèvent par une ascension continue le niveau de l'intelligence et des mœurs. L'Eglise, à son tour, dans la personne de ses ministres, suit et partage le développement qu'elle a provoqué.
C'est ce mélange d'antiquité et de jeunesse, de perpétuité et de rénovation, cette variété dans l'imité, et ce mouvement dans la durée, c'est tout cela qui éclate dans la suite comparée des grandes conventions ecclésiastiques dont nous allons voir rou\Tir la série, et qui marque chacune d'elles d'une empreinte
(1) Lacordaire, Lettre sur le Saint-Siège
508 ROME PEiNDANT LE CONCILE.
d'origlnalUé particulière. C'est tout cela dont le récit nous charmait naguère, et dont nos yeux, dès cette année même, attendent lé vivant témoignage. A défaut de tout autre sentiment, une immense curiosité pérétrerait encore nos cœurs. Car jamais la permanence de la doctrine, à travers la dissimilitude (les temps, ne se sera manifestée par un plus émouvant contraste. Après trois cents ans d'intervalle, ce sera la même foi expriinée par les mêmes formules; mais quelle différence dans le tour d'esprit et dans le fond même des idées de ses interprètes! Depuis Trente, que de nations nouvelk-s venues à la lumière du jour et de l'Evangile I Chez les vieux peuples, quel houieversement ! Us seront évêques comme leurs devanciers tt parleront au nom de la même autoiité ; mais qu'ils ressemblent peu d'ailleurs soit aux sujets soumis de Constantin, sôit aux seigneurs suzerains des villes épiscopales du moyen âge, ces enfants de Paris ou de New-York élevés à l'école de la souveraineté populaire et de l'égalité démocratique ! Et qu'elle est grande l'institution où des caractè es si opposés auront i)U trouver place l'un après l'autre sans se combattre, mais sans se confondre, et se faire entendre sans se contiedire ni se répéter !
Miis avant la curiosité, avant même l'admiration, la pren ière place doit être réservée à la reconnai>^sance. Ce bienfait inattendu nous vient tout entier de la résolution d'un seul homme; le dessein en est né dans sa pensée, l'exécution en est due à son courage. Cette réapparition des conciles, dont le projet aurait f «il sourire nos pères, et dont le comte de Maistre luimême refusait l'espérance à la postérité chrétienne, c'est Pie IX qui l'a crue, et par la vertu de sa foi l'a rendue possible. On ne sait, dans un tel acte, ce qui mérite le plus juste hommage de sa hardiesse ou de sa perspicacité. Le jour que Pie IX a choisi pour convoquer, à trois ans de distance, la réunion de rÉglis(^, c'est celui même où les troupes françaises allaient quitter Rome et où l'Italie triomphante commandait déjà ses logements au Capitole. C'est ce jour-là qu'un vieillard désarmé a promis l'hospitalité au monde entier sur ce coin de terre
sacré qui s'effondrait sous ses pas! Depuis le sénat romain mettant aux enchères le terrain où campait Anmbal, nous n'avons pas méinoire d'un aussi audacieux déti jeté par le droit à la force et par la vertu à la fortune. Quelle grandeur d'âme supérieure à tous les périls! Mais quelle intelligence aussi supérieure, dans sa simplicité môme, à tous les obstacles! Comsne ce vieux pontife, que la civilisation moderne accuse souvent de la mépriser et de la méconnaître, a compris plus vile que tout le monde quelles ressources cette civilisation même lui otïrait pour délivrer son Église de ses entraves et lui rendre la plénitude de ses organes! Deux choses avaient interrompu la périodicité des conciles et semblaient s'opposer pour jamais à leur retour : les prohibitions jalouses des lois politiques et l'étendue que les découvertes du seizième siècle avaient fait prendre à la chrétienté. En Europe, nulle communicaHon n'était permise entre Rome et les évèques sans je bon plaisir royal ; hors d'Europe, le monde chrétien était devenu trop grand pour qu'une convocation à jour lixe pût être entendue et obéie à temps . Ea politique et la géographie de concert semblaient ainsi se jouer du pieux rêve de Pie IX. Mais Pie LX a prévu que deux forces aussi irrésistibles et aussi modernes l'une que l'autre l'aideraient à triompher de ces résistances, que l'opinion viendrait à bout de la politique, et la vapeur de la géographie. Double prévision que l'événement justifie. Devant le soulèvement de la conscience populaire, pas un souverain n'a osé chercher dans l'arsenal de ses vieilles lois des armes dont le tranchant rouillé aurait causé plus d^ risée que de terreur. Tous les évoques iront à Rome sans même solliciter V'xeat royal, entourés non sans doute d-is honneurs qui auraient suivi autrefois leur dignité sacerdotale, mais du respect que le législateur de nos jours est contraint de témoigner à la liberté primitive de l'individu. Ils s'y rendront non point d;riis le pesant et brillant cortège que leur aurait prêté la munilicence intéressée des souverains, mais sans rien demander et sans rien devoir à personne, portés par ces courants de feu qui, de Berlin à Cadix, de Bombay à Calcutta et de San-Fran-
cisco à New- York, sillonnent le monde et domptefnt l'espace en doublant le temps. Ils accourront tous à jour fixe et à point nommé, avec la régularité mathématique que cette force savante, produit elle-même et esclave du calcul, sait imprimer à tous ses mouvements . La maturité de l'Église devra ce jour-là à la magique invention de la vapeur le même service que la puissante administration de l'empire romain rendit autrefois à son adolescence. Les voies romaines ont ouvert le passage aux premiers propagateurs de l'Évangile. Les voies ferrées sont les rayons qui vont ramener la vie chrétienne de chacun des points de la circonférence démesurément agrandie à son centre demeuré immuable. Voilà comme tout s'aplanit devant la piété de Pie L\, et sa confiance ingénue s'est trouvée plus forte et plus fine que la prudence des sages de ce monde.
De la hauteur où ces considérations nous élèvent, et de la pleine satisfaction dont elles comblent notre foi et nos espérances, il nous est pénible, on le conçoit^ de redescendre jusqu'aux bruits vulgaires dont la prochaine réunion du Concile alimente autour de nous la presse quotidienne, et jusqu'aux craintes que ces bruits font naitre dans certains esprits. C'est le métier pourtant d'un recueil périodique comme le nôtre, dont la tâche est plus pratique que spéculative, c'est sa dure condition d'avoir à constater et à discuter des faits et des sentiments que préférerait dédaigner un chrétien contemplatif et philosophe. Ce qu'on dit, ce qu'on pense autour de nous du Concile, ce qu'on en redoute et ce qu'on espère, tout cela pèsera sans doute d'un bien léger poids dans ses décisions et dans ses destinées futures. C'est de tout cela cependant que nous avons le devoir d'entretenir nos lecteurs, et c'est notre obligation aussi de leur faire connaître sur tous ces sujets, avec la réserve que la nature comporte, notre pensée tout entière.
ROME PEiNDANT LE CONCILE. ^11
A ce titre, nous n'essaierons pas de dissimuler que la joyeuse admiration dont nous pénètre l'attente du futur Concile est troublée môme chez beaucoup de nobles esprits par des inquiétudes qu'exploite avec art la presse irréligieuse, et qui ont pénétré dans les conseils de plusieurs cabinets d'Europe. Nous dirons sans détour sur quoi portent ces inquiétudes, et avec la même franchise pourquoi nous ne les partageons pas .
Deux craintes sont principalement exprimées par ceux qu'effraie d'avance la date du 8 décembre prochain. Ils supposent que la réunion du Concile a eu pour but et doit avoir pour effet de concentrer toute l'autorité de l'Église sur la tête du souverain pontife. Ils craignent que de monarchie tempérée et partagée (telle qu'elle leur est apparue jusqu'ici), l'Église ne sorte du prochain Concile transformée en une monarchie absolue et gouvernée sans contrôle par un chef unique .
Ils supposent également que des décisions sont préparées pour le Concile et seront adoptées par lui, portant une condamnation dogmatique et absolue sur certains principes mipartis politiques et religieux, qui figurent dans la plupart des constitutions modernes : et ils craignent que l'effet de ces décisions ne soit de placer dans les pays que de telles institutions régissent, l'Église en hostilité ouverte avec la société civik, et les catholiques dans la douloureuse alternative d'avoir à choisir entre l'obéissance aux prescriptions de leur Église et l'attachement qu'ils doivent aux lois de leur patrie.
Telles sont, en sondant dans ses replis les plus intimes la pensée publique, les deux suppositions qui la troublent. Supposition est le mot dont nous nous servons à dessein. Car nous sommes ici en pleine hypothèse, personne, absolument personne, ne sachant et ne pouvant savoir ni ce que le Saint-Père a résolu de proposer aux méditations du Concile ni quelles propositions pourront naître de l'initiative du Concile lui-même. Le secret le plus absolu a été observé, à cet égard, même envers les évêques . Ce que les évêques ignorent, nul ne peut prétendre il le connaître. Et il est à remarquer en particulier que des deux points que nous venons d'indiquer, des rapports du Pape
s 12 ' ROME PENDANT LE CONCILE.
avec l'Église et de l'Église avec la société civile, aucune mention n'est faite, même par l'.iJlusion la plus indirecte, dans la bulle qui a convoqué le Concile . En sorte que quiconque à ce sujet émet une prévision ou exprime une crainte, emprunte le tout à son imagination et s'expose à être contredit par l'hypothèse directement contraire.
Quant à nous, notre parti est pris de nous abstenir de ces spéculations téméraires, mais ce n'est pas y prendre part, que d'expliquer par quels motifs celles qu'on nous soumet nous paraissent dénuées de toute vraisemblance .
Commtjnt pourrions-nous craindre, en premier lieu, que la réunion solennelle de tous les représentants de l'Eglise soit destinée et doive aboutir à ranger ces représentants eux-mêmes dans un état de dépendance exagérée sous la main d'un chef unique? En d'autres termes, comment penserions-nous que ce qu'on pourrait appeler, par une expression profane, la convocation des états généraux de l'Église ait pour effet de créer dans son sein une monarchie despotique qui n'y a jamais existé? Il y a là quelque chose de contradictoire dans les idées comme dans les termes qui répugne au sens commun . Ce n'est ni l'usage ni le penchant naturel des grandes assemblées de consommer elles-mêmes leur propre abdication.
De quelle autorité, d'ailleurs, parle-t-on? car l'autorité dans l'Église peut être envisagée sous deux aspects différents. Il y a l'autorité dogmatique, qui tranche, avec l'assistance de l'Esprit- Saint, par une décision infaillible, toutes les questions relatives à l'interprétation de la foi et à la règle des mœurs. Il y a l'administration, le gouvernement de l'Eglise proprement dit, qui s'exerce suivant les juridictions et les règles prescrites par
HOME l'E.NDAiM LE CO-NCILE. 5i3
les canons^ avec le secours sans doute de la grâce divine, mais avec les chances d'erreur et de faute que comporte l'imperfection de la nature humaine chez les pasteurs à qui la charge ea est confiée.
Est-ce la première de ces deux autorités, l'autorité dogmatiffue, qu'on craint de voir concentrer sur la tète du Pape? S'attend-on que le Concile, tranchant la question vivement débattue entre l'ancienne Sorbonne et les docteurs ultramontainSj et disputé o entre Bossuet et Fénelon, définira dogmati-^ quement l'infaillibilité du chef de lÉglise?
On conçoit quelle réserve est imposée sur un point qui est à ce degré du ressort de la théologie, à une rédaction laïque comme la nôtre, dont la prétention a toujours été d^ défendr» la foi, non de la commenter ou de la définir. Cette resserve n'esl, pas d'hier ni commandée par les circonstances. Le Correspondant l'a toujours observée. Étranger anx querelles d'école st vivement engagées autour de nous sur ce point, le plus ardii peui-ètre de toute la doctrine, laissant à tous ses collaborateurs la liberté que l'Église accordait elle-même à leur conscience, 1« Correspondant n'a jamais songé qu'à éloigner de lui tout ce qui, dans chaque opinion, lui paraissait présenter le caractère de la passion ou l'accent de l'injure. Ni les préventions jalouses que nourrissait l'ancien gallicanisme contre la cour de Rome^ ni les violences non moins iniques auxquelles de nouveaux docteurs se sont livrés contre les plus hautes renommées (k notre Église de France, n'ont trouvé place dans ces colonnes. Nous ne sortirons pas dtî cette mesure, à la veille d'un concile^, pour entreprendre de dicter des leçons, pas plus dans un seof que dans l'autre, à ceux de qui nous attendons la lumière.
Mais c'est l'humilité même de notre bon sens qui nous inspire d'avance une pleine confiance dans la résolution, quelle, qu'elle soit, que pourra prendre le concile œcuménique, sll juge convenable (ce que nous ignorons) de traiter ou d' écarta* celte matière délicate entre toutes. Il nous suffit, en effet, à& nous rappeler notre catéchisme pour savoir que, si les marques de l'infaillibilité pourraient paraître douteuses là où le Pape ej.
les évoques seraient séparés, dès que ces deux autorités sont réunies, Tombre même d'un doute légitime disparaît et l'in" faillibilité est certaine. On peut contester l'infaillibilité d'un décret du Pape, séparé du consentement exprès ou tacite de l'épiscopat, et plus sûrement encore l'infaillibilité des décrets d'un concile qu'aucun pape ne confirme Mais une décision conciliaire, revêtue de l'assentiment pontifical, ou une proposition pontificale, corroborée par le consentement de l'épiscopat l'infaillibilité est là, ou elle n'est nulle part. L'Esprit-Saint parle par ce double organe, ou il ne parle jamais : un catholique leur doit sa soumission, ou il cesse de mériter ce nom. Or il est évident que c'est en face du concours librement établi de cette double autorité que nous allons nous trouver aujourd'hui. Rien ne pourra sortir du concile que de son libre et commun consentement. De quoi donc, gens de peu de foi, irions-nous nous alarmer? Comment croire qu une assemblée véritablement œcuménique, sur laquelle ne pèse aucune pression, dont n'est exclu aucun membre légitime, sera assez abandonnée de l'Esprit-Saint pour se dépouiller elle-même sans motif, au profit d'un autre pouvoir, de ce qu'il y aurait d'essentiel, d'exclusif et de divin dans ses prérogatives? Supposer chez une assemblée purement humaine un renoncement irréfléchi de cette nature, ce serait déjà une absurde hypothèse; mais appliquée à une assemblée infaillible, la supposition est presque sacrilège, car c'est admettre que l'Esprit-Saint prendrait plaisir à nous égarer sur le choix de ses interprètes. Le concile a le droit de nous demander de n'être pas plus difficile que lui-même sur l'étendue de ses droits et l'usage qu'il en peut faire .
Et quand nous nous en remettons ainsi avec pleine soumiss ion à la décision du Concile, il est bien entendu que c'est au Concile tout entier et à son chef que s'adresse notre confiance. Il n'est point d'usage, on le sait, dans les conciles, de procéder par la voie parlementaire des majorités relatives ou absolues. Les décisions n'y sont prises, surtout en matière dogmatique, que par un concours de suffrages suffisants pour que le décret puisse être
ROME PENDANT LE CONCFLE. Olij
réputé l'œuvre de l'Église entière. La raison de ce scrupule est bien simple : c'est que les conciles ne créent pas les dogmes, ils les reconnaissent seulement et les déclarent. Ils proclament avec une vigueur et une netteté nouvelles ce que l'Eglise partout et toujours a cru par une foi au moins implicite : Quod semper et ubiqiie et ab omnibus creditum est. 11 suffit donc qu'uii« croyance soit contestée par une partie notable et pieuse de l'Eglise, qui n'est jamais sortie du giron commun, pour qu'un concile hésite à la faire passer à l'état dogmatique. Telle est la réserve qui a toujours prévalu en toute matière ; mais dans celle-ci en particulier, dans ce qui touche aux rapports mutuels du Pape, du concile et des évèques, il y a une jurisprudence établie à Trente dont à coup sur le Vatican ne s'écartera pas. On sait, en effet, que si rien n'a été décrété au concile de Trente sur ces points épineux, c'est qu'on n'y put tomber d'accord d'une rédaction commune avec les prélats qui représentaient l'Eglise de France, et le pape Pie IV fut le premier à demander que le sujet fût entièrement écarté, pour qu'aucune définition neût lieu sans h concours unanime de fows les Vères (1). Pie IX n'aura pas moins à cœur que Pie IV la concorde de ses frères. C'est donc, quoi qu'il arrive, de l'unanimité morale de l'Eglise que toute décision procédera, et s'inquiéter encore en face de l'Eglise unanime, c'est vraiment garder trop peu de souvenir des promesses de Jésus-Christ.
Nous savons bien ce qu'on peut opposer à cette assurance. Ce qu'on redoute, nous dit-on, ce n'est pas une définition de l'infaillibilité du Pape, faite après examen, avec réflexion, sous la forme d'une décision régulière ; c'est une sorte d'acclamation enthousiaste et vague arrachée par surprise à la piété filiale des évêques, dès l'ouverture du Concile et avant toute délibération. On ne craint pas le résultat d'un libre débat : on craint que le débat ne soit étouffé et supprimé par l'entraînement. Et pour justifier cette appréhension, on nous
(1) Pallavicin, Histmre du Concile de Trente, 1, XIX, ch. iv.
montre dans des journaux qui se disent bien informés le programme de cette mise en scène déjà tracé par avance : la distribution des rôles faite par anticipation; le Saint-Père s'abstenant de rien proposer sur un sujet qui le touche directement^ mais sur qu'on viendra lui offrir ce que la réserve ne lui permet pas de demander ; des évèques se chargeant de prendre l'initiative avec une spontanéité prévue ; le Concile entraîné par un pieux mouvement de ferveur^ et se trouvant ainsi^ dès le premier jour, avoir déposé entre les mains du Pape toute son autorité avant même de l'avoir exercée.
Nous avons lu, en elïet, comme d'autres, ce programme de pure fantaisie, emprunté à l'imagination d'un de nos confrères dans la presse périodique : nous l'avons lu et n'y avons pas ajouté la moindre foi, et cela par la simple raison que nous n'avons pas mémoire dans toute l'histoire de l'Église, d'un dogme établi ainsi par la voie d'une acclamation improvisée. Nous avons bien vu, dans les fastes des empires, des prétendants au trône se faire offrir par des confidents une couronne qu'ils ne voulaient pas briguer ouvertement. Nous avons bien vu, dans les annales de nos assemblées révolutionnaires, des principes sociaux et politiques subitement éclos dans une séance pleine d'un orageux enthousiasme. Mais ni ces détours ni ces surprises n'ont jamais passé le seuil des saintes assemblées de l'Église. Aucun des dogmes promulgués par les conciles, pas même ceux qui, étant essentiels au fond de la religion, pouvaient paraître le moins du monde susceptibles de discussion, — pas même la consubstantialité du Verbe ou la divinité du Saint-Esprit, — n'ont été proclamés sans le plus lent, sans le plus mûr examen des controverses qui en avaient rendu, soit la portée douteuse, soit la définition nécessaire. N'y eût-il pas d'autre raison pour marcher à pas comptés, il y aurait toujours celle-ci : c'est qu'on ne peut définir une opinion sans condamner la contraire. Or condamner, c'est-à-dire jeter hors de l'Eglise des cœurs sincères, c'est le plus terrible et le plus délicat exercice du pouvoir des juges de la foi. Des juges condamnant par acclamation ! même dans un tribunal
lnimain, le contraste de ces deux mots fait frémir. Quoi Avilis^ Macédonius, Pelage, Luther, ont été sérieusement discutés avant d'être frappés sans rémission ! Chacun des motS;, chacune des syllabes de leur sentence a été mesurée et pesée ! Qui pourrait témoigner moins d'égard à une doctrine peutêtre inexacte, mais qui a été publiquement professée dans l'Eglise pendant des siècles par des hommes dont elle s'honore? Qui se sentirait de taille à condamner dédaigneusement, et par voie de prétention, des docteurs comme Bossuet, des princes de l'Eglise romaine comme Bausset et la Luzerne, et avec eux le passé le plus pur de l'Eglise de France?
Et puis, proclamer n'est pas définir, et c'est une définition, avant tout, qui serait nécessaire au piincipe de l'infaillibilité pontificale, si le Concile jugeait à propos de lui rendre hommage. Il faudrait dire nettement, de manière à ne laisser aucun doute dans aucun esprit, dans quel cas, à quelles conditions, dans quelles limites, sur cpielles matières les décrets du souverain Pontife doivent être considérés comme investis du privilège sublime de l'infaillibilité. Omettez une seule de ces indications, et la conscience des fidèles, égarée dans le vague, ne saurait plus où se prendre. Il ne suffirait nullement d'énoncer, en termes généraux, que le Pape est exempt de toute chance d'erreur, quand il parle comme chef de l'Eglise, et, suivant l'expression vulgaire, ex cathedra ? Car à quel signe reconnaître ce caractère de chef de TEglise, distinct dans le vicaire de Jésus-Christ de sa qualité personnelle? Et quand estil censé parler du haut de la chaire de Pierre ? Autant de questions sur lesquelles les partisans les plus déterminés de l'infaillibilité pontificale ne sont pas encore arrivés à une solution commune. M Mansi ne parle comme Bellarmin, ni Bellarmin comme Orsi, ni Orsi comme Cappellari. Il y a des docteurs qui comptent jusqu'à vingt-huit conditions indispensables pour concentrer dans la personne du Pape toute l'autorité de l'Eglise. En revanche, d'autres, moins nombreux que bruyants, à la vérité, coupent court à toute difficulté, par un moyen commode, on reconnaissant à la personne du Pape une sorte
d'illumination personnelle, à laquelle parxiciperaient tous ses actes et toutes ses paroles. Comment une acclamation, faite d'enthousiasme, irait-elle trouver du premier coup la vérité entre ces opinions contraires? Si elle embrasse l'un des systèmes, quelle réclamation chez les défenseurs de l'autre ? Si elle se tient dans des expressions vagues qui laissent les points débattus dans l'obscurité, c'est ouvrir la discussion même qu'on veut fermer. Et, à quoi bon une décision, si elle n'éclaircit et ne termine rien?
Et qu'on ne dise pas, comme nous l'avons lu quelque part^ que le principe une fois posé s'éclaircirait dans l'application, et que ce serait au souverain Pontife môme, chaque fois qu'il élèverait la voix, à nous indiquer en quelle qualité et avec quelle autorité il entend parler. Une telle réponse, qui investirait en fait le souverain Pontife d'une infaillibilité sans limites, car qu'est-ce qu'une limite qu'on pose soi-même et qu'on recule à son gré? aurait, en outre, l'inconvénient de méconnaître entièrement la nature même des décisions théologiques. Il n'en est pas, en effet, des décrets des conciles comme des lois humaines, qui ne stipulent que pour les cas à naître et n'engagent que l'avenir. La force principale des décisions dogmatiques, au contraire, est toujours rétrospective. Encore un ■coup, les conciles ne créent pas des dogmes : ils Jes reconnaissent, et ils n'en sont pas les auteurs, mais les témoins. Ils disent ce qui a toujours été, non ce qui va être : ils ne font pas la vérité, ils la constatent. Dès lors, de cela seul qu'un souverain pontife aurait été reconnu infaillible, sous certaines conditions, par un concile de 1869, il s'ensuivrait nécessairement que tous les Papes ont toujours été infaillibles aux mêmes conditions, depuis l'origine même de la Papauté. Tous les actes, toutes les décisions émanées des souverains Pontifes, à une époque quelconque, dans les conditions déterminées, seraient reconnus, ipso facto, comme revêtus de ce privilège, et obligeant, dès à présent et à jamais, la conscience des fidèles. C'est alors affaire aux historiens et aux docteurs à rechercher dans les dix-huit siècles de l'histoire ecclésiastique^
R031E PENDANT LE CONCILE. 5i9
parmi tant d'actes souscrits de la main des Papes, ceux qui, rentrant dans la catégorie sacrée, devront faire loi jusqu'à la fin des temps pour la foi des chrétiens, et ceux qui, n'ayant été que l'effusion des sentiments privés, ne demeurent plus aujourd'hui que des documents historiques. Avec la décision la mieux faite et la plus exacte, ce sera toujours là, on peut l'affirmer, une tâche très épineuse. Mais avec une acclamation indécise, qui poserait l'infaillibilité pontificale en principe, sans en. déterminer les caractères, une telle distinction à faire à travers tout le passé de l'Église deviendrait pour les savants une impossibilité véritable, pour les consciences chrétiennes un sujet constant d'angoisse, et pour l'Église comme pour les sociétés une perpétuelle menace.
Comment ne pas voir, par exemple, que, du premier coup dans cette recherche, on va tomber sur la série des actes émanés des Papes pendant la lutte glorieuse engagée au moyen âge entre le sacerdoce et l'Empire : sur ces bulles fameuses qui ont déposé des souverains, délié des sujets de leur serment de fidélité, transporté des couronnes ou des provinces d'un monarque à un autre, établi, en un mot, souvent avec tout l'appareil d'une autorité doctrinale, la suprématie du Saint-Siège, même en matière politique, et la subordination du pouvoir temporel au pouvoir spirituel, même dans l'ordre purement civil? Quel caractère assigner à ces actes aussi illustres que les noms de Grégoire YII, d'Innocent III et de Boniface VIII? Le bon sens indique assez que l'infaillibilité dogmatique n'a rien à voir dans ces faits tout politiques, et qu'il n'y faut reconnaître qu'une application, excessive ou non, mais souvent salutaire, des principes de droit public en vigueur dans le moyen âge, un usage ou un abus de cette dictature temporaire que la Papauté avait reçue de la confiance des peuples, dans le naufrage du monde ancien, et pendant l'enfantement du monde moderne. Le bon sens l'indique, difons-nous; mais comment affirmer et surtout comment appliquer cette distinction, ai le Concile n'a pas mis d'avance aux mains de l'historien un fil conducteur qui lui permette de se guider avec
520 ROME FEKDAKT LE COi>iCILE.
sûreté dans ce dédale? Comment enipêclier surtout les ennemis de l'Église de prétendre qu'une fois l'infaillibilité admise, elle s'étend à cette nature d'actes pontificaux comme à toute autre; que dès lors les prétentions à la monarcliie universelle deviennent une annexe au Credo, et que Pie IX, qu'il le veuille ou non, est obligé de traiter Napoléon III comme Boniface traitait Philippe le Bel, et de parler à François-Joseph sur le même ton dont Innocent III commandait à Frédéric de Hohenstaufen. Et comment empêcher d'imprudents amis que nous connaissons de relever le défi et de le soutenir? Qu'une pareille controverse s'engage, et qu'elle trouve dans les termes de l'acclamation du Concile un prétexte d'une apparence suffisante, il n'en faut pas davantage pour réveiller tous les ombrages des souverains, effaroucher la susceptible indépendance des sociétés laïques, et faire désigner partout les catholiques comme des serviteurs et des instruments obligés de l'absolutisme théocratique. Il n'en faut pas davantage pour exaspérer contre eux la persécution à Saint-Pétersbourg, faire revivre à Londres les exclusions dont ils sont à peine affranchis, et à Paris peut-être couper le dernier fil qui unit encore l'Église à l'État.
Telle serait la conséquence d'une formule vague de l'infaillibilité pontificale, comme celle qui pourrait sortir d'une acclamation irréfléchie . A la vérité, on peut dire que le Saint-Esprit sera là pour y pourvoir, et qu'il est libre de s'exprimer par la voie de l'acclamation comme par toute autre. Assurément, il le peut, comme il peut faire tous les miracles : et c'en serait un (et non pas des moindres), qu'une assemblée de huit cents personnes, trouvant d'inspiration et d'emblée une définition sur laquelle les docteurs hésitent depuis tant d'années . Mais il ne serait ni pieux, ni raisonnable de s'y fier. Car l'assistance promise par l'Esprit-Saint au Concile est surnaturelle plutôt fl[ue miraculeuse. Elle rend les décisions certaines, mais non moins nécessaires les recherches qui doivent les précéder. Elle préserve de l'erreur, mais n'a jamais dispensé de l'étude et de la raison. C'est un auxiliaire qui vient en aide au bon emploi des facultés humaines, no:i au :::ép]is de loutcs les règles de la.
ROME PExNDANT LE CO^'CILE. 521
prudence. Celte prudence, soyons-en sur, ne manquera ni aux Pères, ni à Pie IX. Et ce ne sera pas la prudence de Pie IX seulement, c'est sa générosité surtout qui s'offenserait d'im tel hommage, où paraîtraient manquei à la fois la dignité et la liberté Le grand cœur de Pie IX nous est garant qu'il ifa jamais songé à faire du Concile une de ces formalités solennelles qui dans les démocraties asservies viennent colorer la dictature du simulacre de la légalité . On n'y verra pas de plébiscite proposé par oui ou par non à un peuple muet ou ébloui. Et, à vrai dire, si Pie IX était l'héritier de ces traditions ambitieuses et envahissantes que l'ancien gallicanisme se plaisait à supposer à la Papauté, s'il ne songeait qu'à étendre à tout prix les prérogatives de son siège aux dépens des droits de ses frères dans l'épiscopat; de tous les moyens à employer pour atteindre ce but, la résurrection inattendue des conciles eût été le plus mal imaginé. Il y en avait un autre, aussi naturel que commode, qui n'exigeait même aucun effort d'esprit. C'était le procédé précisément inverse. C'était de laisser durer, sans rien dire, une interruption déjà trois fois séculaire, suffisamment justifiée par la nécessité, acceptée comme définitive par tout le monde, mais dont la conséquence inévitable était d'investir par le fait la Papauté de la plénitude de l'autorité dogmatique.
Qui ne voit que telle était la suite infaillible de la suspension prolongée des conciles et comme une pente irrésistible sur laquelle il suffisait aux Papes de s'abandonner? Au défaut des conciles, en effet, et dans l'impossibilité de les réunir, il n'est personne qui conteste que c'est au Pape à porter la parole poui' défendre la foi, qui ne peut demeurer sans témoignage : et nul ne conteste non plus que les jugements émanés à ce titre de la chaire pontificale, infaillibles ou non à leur origine, peuvent acquérir par l'assentiment tacite de l'Église dispersée une vertu qui les élève au-dessus de toute discussion. Ainsi ont été condamnés au siècle dernier, sur la demande de l'Eglise et même des rois de France, Molinos et Jansénius dans toutes les nuances de leurs erreurs, et il n'est personne au-
jourd'hui qui mette en doute la valeur irréfragable des décrets pontificaux qui ont défini, à rencontre de ces faux docteurs, la vraie nature de l'amour divin et de la grâce sanctifiante. A peine s'il reste encore dans quelque coin reculé du quartier Saint-Jacques ou dans quelque campagne de la Hollande un janséniste qui proteste contre la bulle TJnigenitus. Il est donc bien vrai qu'en fait, depuis trois cents ans, toutes les questions de foi ont été résolues par le jugement du souverain Pontife, sans aucun concours préalable de TÊpiscopat et de l'Église. 11 n'en est aucune qui ait été débattue ailleurs que dans les congrégations romaines. Le Pape était ainsi devenu, non-seulement le juge souverain, mais, en un sens, le juge unique de la foi, parce qu'il était le seul possible. Personne ne pouvait s'en plaindre ni l'accuser d'usurpation. Tous les catholiques devaient s'estimer heureux, au contraire, que dans les épreuves de l'Église la vérité eût trouvé chez les Papes des défenseurs toujours prêts et toujours à l'œuvre. Mais encore est-il que l'autorité dogmatique tout entière avait passé ainsi au siège de Rome, et qu'à laisser durer cet état de choses, contre lequel aucune réclamation ne s'élevait, la Papauté, si elle n'eût calculé, comme une puissance humaine, que l'intérêt de sa grandeur propre, avait tout à gagner et rien à perdre.
La conséquence allait même plus loin que le champ toujours borné des questions dogmatiques : elle s'étendait au détail comme l'ensemble du gouvernement de l'Église. Il faudrait bien peu connaître le chemin que les idées suivent dans les esprits, et l'impression que les faits extérieurs produisent sur les imaginations pour ne pas deviner d'avance quel devait être le résultat de cette situation, non-seulement sans égale, mais sans analogue, faite à la papauté par l'interruption indéfinie des conciles. A exercer ainsi toute seule la plus haute des prérogatives dont Jésus-Christ ait investi son Eglise, la Papauté absorbait, à elle seule aussi, . tout le crédit et tout l'ascendant que perdait l'épiscopat. La pondération des pouvoirs, établie par le droit divin dans l'Église, se trouvait intervertie par le seul fait que les évêques cessant d'être les associés du Pape dans le
jugement de la foi, se trouvaient réduits au rôle d'interprètes de la pensée d'un supérieur, souvent de simples organes de transmission. Cette voix du premier pasteur, seule retentissante au milieu du silence de l'Eglise, et celle des évêques ne s'élevant que pour lui faire écho, quoi de plus propre à accréditer dans l'esprit des simples la très-fausse opinion que dans la Papauté seule réside l'Eglise entière! Quoi de mieux fait pour altérer à leurs yeux le caractère original et grandiose imprimé par Jésus- Christ à la monarchie qu'il a fondée : monarchie qui est un corps vivant, où la tête reçoit des membres autant de vie qu'elle leur envoie, — monarchie vraiment fraternelle, suivant l'expression des vieux docteurs, monarchia inter fratres, — pour lui faire prendre l'aspect d'un de ces empires centralisés où il n'y a qu'un maître et des serviteurs et où le mouvement se communique du sommet aux extrémités avec la régularité mécanique d'un automate !
De là le reproche souvent fait et non sans raison aux catholiques modernes d'avoir laissé perdre la respectueuse indépendance que les anciennes Eglises savaient allier avec la soumission, à force d'attendre et de solliciter en toute chose l'impulsion de la Papauté : sorte d'ultramontanisme pratique, de fait et d'habitude, cent fois plus minutieux et plus étendu que l'ultramontanisme doctrinal et présentant une partie des torts et des dangers que l'on prête gratuitement à l'autre. Qui ne le connaît et ne Ta vu à l'œuvre, cet ultramontanisme-là? Qui ne l'entend débiter ses maximes dans les journaux quotidiens? 11 faut les voir, ces docteurs improvisés de la presse, aussi ardents et aussi indiscrets que les vrais docteurs des écoles romaines sont rigoureux et réservés, confondant tout ce que Rome distingue, mettant sur le même pied les actes les plus divers et les plus inégaux de l'autorité pontificale pour les imposer avec le même poids, non-seulement au respect, mais à la conscience des tidèles, — mêlant avec les décisions solennelles des Papes les simples avis des congrégations romaines ou les brefs de chancellerie qui ne définissent rien, parfois même des propos empruntés à des conversations et à des correspondances pri-
524 K031E Pt:i\DANT LE CONClLi:.
vées; appelant à toute heure l'inlervention de Rome dans le gouvernement intérieur des diocèses et prêts à dénoncer quiconque^ fidèle^ évêque ou pasteur^ n'est pas animé au même degré de l'excès du même zèle ; ne négligeant rien, en un mot, pour faire prendre à la soumission des chrétiens envers le Saint-Père l'aspect de la servilité et faire parler à leur amour tilial le langage d'une superstition idolâtre. Gardons-nous de faire remonter jusqu'à la Papauté le tort de ces exagérations ridicules qu'elle a plus d'une fois désavouées. Mais remarquons que c'était là l'une des plus fâcheuses conséquences de l'état qui, grâce à Pie IX, touclic à son terme, et osons dire que si la sainte liberté de l'Eglise n'était pas, comme la foi elle-mèmes sous la protection de l'Esprit-Saint; si les bases de sa constitution divine étaient, comme les lois humaines, accessibles au ravage du temps et des abus; si le despotisme, en un mot, qui est, îiussi bien que l'hérésie, une des portes de l'enfer, pouvait prévaloir sur elle, c'tst par la brèche qu'avait laissée ouverte la sus pension des conciles que l'ennemi aurait pénétré dans la place. C'était là sans doute ce que redoutait Fénelon lorsque, dans le traité même où il prenait la défense de l'infaillibilité ponti licale, il exprimait le regret que les Papes de son temps, trop confiants dans l'exercice de leur pré i?ogative, ne se missent pas assez en peine de faire appuyer leurs sentences par celle de leurs frères dans l'épiscopat : « Le respect, disait-il, m'em- « pêche de parler librement; je ne puis cependant dissimuler « que les Papes, dans ces derniers siècles, ont trop souvent « négligé la coutume de définir la foi de concert avec leurs « frères, et même qu'ils ont trop souvent cherché à déprimer « l'épiscopat tout entier (l). » Et pour combattre ce dessein supposé et rendre à l'Eglise quelque image de son ancien état, il suppliait les souverains Pontifes de s'associer, au moins
(1) Verecundia me loqui libère vetat, neque tamen silentio prtetermitti potest summos ponlifices ultimis hisce in saîcuhs neglexlsse pristinum moreni definiendi una eu m fratribus episcopis, imo et eos omnes depressos voliiisse. (Fén., De) summi ponti ficis aucloritaÎL'y c. xL!.)
R031E P£rsJ>ANT LE COISCILE. S2S
pour les tléiiiiitioiis de foi, un synode romain composé des évèques d'Italie (1).
Voilà ce que disait Fé'ielon il y a deux cents ans : que dirait-il aujourd'hui, et combien son vœu modeste n'est-il pas dépassé par la généreuse initiative de Pie IX ! En déliant luimême les lèvres de l'Eglise universelle ; en restituant de son propre mouvement à l'épiscopat la plus haute, mais la plus oubliée de ses prérogatives, Pie IX a fait voir que, s'il n'a rien à craindre de ses frères, il ne veut pas ou ne veut plus d'une grandeur acquise à leur détriment. Cette noble confiance portera ses fruits. Ce que Pie IX a fait librement, par un élan spontané de son cœur, quand toute l'Eglise était unie et silencieuse à ses pieds, viennent des jours de contestation et d'orage, aucun de ses successeurs ne pourra se dispenser de le faire à son exem])le. La vieille coutume de définir la foi est rétablie et ne sera plus détruite. Que toutes les préventions se rassurent : du moment où les conciles auront été une fois possibles, ils seront toujours nécessaires.
Osons même former un vœu : on en a fait tant autour de nous que l'on croit savoir exaucés d'avance, et on exprime au Concile tant de désirs sous Ime fonne qui les fait ressembler à des ordres! Pourquoi n'userions-nous pas, nous aussi, avec plus de réserve, du même droit, et sans rien prévoir, surtout sans rien commander, qui nous empêcherait de souhaiter et d'espérer tout haut comme les autres? Nous voudrions que cette association de l'épiscopat à la Papauté, dont nous allons revoir après tant d'années le consolant spectacle, devînt, dans le régime futur de l'Eglise, non plus une solennelle exception, mais un usage qui survécût à la convocation toujours rare des conciles, et se prolongeât dans leur intervalle. Une forme pourrait être trouvée par le Concile lui-même, avec l'assentiment du Pape, pour assurer à l'épiscopat tout entier une part dans l'administration habituelle de l'Eglise, à laquelle, par le recrutement trop exclusif des congrégations romaines, le
(1) Féu., ibid.. c. XLV.
clergé d'Italie seul est aujourd'hui appelé. A Dieu ne plaise que nous méconnaissions les services qu'a rendus dans les épreuves de l'Eglise cette savante organisation de la cour de Rome, dépôt des saines traditions, grande école de politique, de diplomatie et de jurisprudence, qui a su se montrer tour à tour, dans ses relations avec les puissances de ce monde, souple et ferme, courageuse et modérée, indomptable dans sa résistance et prudente dans ses concessions. Mais cette organisation elle-même est l'œuvre du temps, et le temps qui l'a formée peut aussi la modifier. Ce n'est pas volontairement d'ailleurs, c'est par suite de la méfiance des souverains, qui voulaient garder chacun sous leur main leur épiscopat et leiu" clergé, que les souverains Pontifes ont été réduits, dans les temps passés, à choisir leurs conseillers habituels parmi leurs proches voisins. Quand toutes les communications de la Papauté avec les nations catholiques étaient interrompues, quand les Eglises nationales elles-mêmes se tenaient en face de Rome dans une réserve jalouse; quand le vide, en un mot, était fait par la politique autour du Saint-Siège, il était naturel que la Papauté se renfermât dans le cercle où on l'avait laissée. Aujourd'hui que les barrières sont tombées, le cercle doit s'élargir. C'est et ce sera à jamais le privilège de la ville éternelle d'être le centre unique de la chrétienté, mais l'Italie, on en conviendra, n'est pas comprise dans ce privilège, et elle est moins digne peut-être aujourd'hui que jamais de s'en attribuer une part. Que la papauté cesse donc d'être exclusivement italienne, pour redevenir, par son union intime avec l'épiscopat, non-seulement européenne, mais universelle et vraiment humaine.
ni
Si ce concours habituel des évêques et du Pape s'établissait suivant notre humble désir, c'est dans les rapports de l'Eglise avec la société civile que les effets en seraient surtout heureux et sensibles, et c'est parce que le Concile va réaliser cette espé- Vance dans sa plénitude, au moins pour quelques jours, que nous ne craignons de voir sortir de cette assemblée aucune décision qui nous alarme sur les questions où se trouve intéressée de près ou dfc loin l'organisation politique des peuples.
De telles questions naîtront-elles dans le Concile? IN otre ignorance encore ici est absolue. L'Eglise, nous le savons, ne recherche pas ces débats périlleux; mais ils naissent quelquefois d'euxmêmes et ne peuvent pas toujours être évités. Quelque distincts que soient, par leur essence même, les deux ordres politique et religieux, et bien que ce soit l'éternel honneur de la religion chrétienne d'avoir proclamé la première leur réciproque indépendance, les limites de ces deux domaines n'ont jamais pu pourtant depuis dix-huit siècles, quelque peine qu'on y ait prise, être rigoureusement définies, et le long de leur frontière indécise s'élève plus d'un point litigieux, qui demeure comme une perpétuelle menace de conflit. Le nombre est grand de ces questions justement qualiliées de mixtes par les anciens docteurs, temporelles sous une face et spirituelles soms une autre, que les deux autorités rangent à titre à peu près égal dans leur compétence. Les relations de la famille, que l'Eglise consacre et que la loi civile règle et garantit, les dix)its d'association, de réunion, de publicité, d'enseignement que l'Eglise réclame pour la propagation de la foi, mais dont la police trace les limites et châtie les écarts, toutes les règles, en un
mot, qui intéressent la morale puljliqiie et sur lesquelles les lois civiles et religieuses ne s'accordent pas toujours, ce sont là autant de sujets de contestations inépuisables qui ont mis aux prises, à toutes les époques, tous les législateurs et tous les clergés du monde. Il y a là, à tout moment et par tout pays, plus de matières inflammables qu'il n'en faut pour qu'une main imprudente puisse allumer entre l'Etat et l'Eglise un débat qui dégénère souvent en hostilité.
Les sociétés modernes ne jouissent à cet égard d'aucun privilège; mais elles ne sont, quoi qu'on en dise, travaillées par aucun mal, ni menacées d'aucun péril nouveau ou particulier. Les difficultés qu'elles éprouvent à vivre en paix avec l'Eglise et l'Eglise à s'accorder avec elles, ne sont ni plus nombreuses ni puisées à des sources plus profondes que celles qu'ont rencontrées leurs devancières. Il serait aisé de montrer qu'en beaucoup de cas ce sont les mêmes sous une forme à peine différente : différente surtout par le ' retentissement et l'éclat que leur donnent la publicité sonore qui est le régime nécessaire des temps modernes ; différente en ceci, qu'au lieu d'être débattues entre des ministres et des ambassadeurs dans le silence du cabinet, ou entre des jurisconsultes et des canonistes, dans de poudreux in-folio, elles tombent tout de suite dans le domaine populaire et sont envenimées par les mille voix de la presse. Ce sont des conflits plus bruyants, mais en revanche beaucoup moins sanglants que ceux du sacerdoce et de l'Empire au moyen âge, pas beaucoup plus âpres que ceux de Louis XIV et d'Innocent XI en pleine monarchie orthodoxe du dix-septième siècle. C'est une vieille et commune condition à laquelle nos sociétés modernes doivent se résigner, comme toute autre, si elles veulent rester chrétiennes, et que ne terminerait pas même la séparation absolue qu'elles méditent d'opérer entre l'Eglise et l'Etat ; car on ne peut séparer des droits litigieux sans les définir, et c'est sur leur défmition justement-que le débat s'engage. Force est donc, et force sera probablement toujours de recourir au vieux remède, à l'esprit de prudence et de paix qui des deux parts tempère, par une
RÛ3IE PENDAM LE C0?;C1LE. 529
mutuelle cuudeseeiidance^ l'entière application dos principes et la revendication absolue des droits.
Mais pour s'accorder par un échange de concessions, la première chose, c'est de se connaître et de se comprendre aussi réciproquement. Et c'est précisément pour établir entre les sociétés modernes et l'Eglise cette bonne intelligence qui a plus •l'une fois fait défaut, que l'intervention de l'épiscopat autour de la Papauté, dans le Concile comme hors du Concile, nous parait désormais une condition désirable et suffisante.
Voici, en etiet, ce qu'il a été, dans ces derniers temps, aussi aisé que curieux de remarquer. Plus d'une fois depuis le commencement de ce siècle, les souverains Pontifes ont pensé que leur devoir les contraignait à traiter dans des documents solennels quelqu'une de ces questions mixtes où la politique est intimement mêlée à la religion. Plus d'une fois ils ont élevé la voix pour condamner ou pour approuver tel ou tel principe inséré dans les lois de divers Etats. 11 est arrivé alors assez souvent que leur langage, mal compris, et encore plus mal interprété, a excité chez les gouvernements comme dans l'opinion publique une vive émotion. Des nations entières, alarmées à tort, se sont crues menacées dans la possession de droits qui leur sont chers, et dont l'usage leur est devenu aussi naturel que Pair qu'elles respirent.
Témoins de ces inquiétudes, les évêques, comme c'est Potiice de leur charge, ont alors pris la parole pour rendre à la pensée du Pape son sens et sa portée véritables. Tout aussitôt le trouble s'est apaisé, le malentendu s'est dissipé, le calme est rentré dans la conscience des fidèles comme dans les conseils des gouvernements, et les sociétés, remises de leurs alarmes, ont repris, en paix avec l'Eglise, le cours légal et régulier de leiu'3 destinées.
Plus d'un exemple pourrait être cité de celte action utile de l'épiscopat pour faire comprendre par les sociétés modernes le langage et les vues méconnues de la Papauté ; mais deux en particulier, présents à toutes les mémoires, la feront suffisamment apprécier. On se rappelle l'encyclique fameuse par la-
quelle Grégoire XVI dénonça à la chrétienté les erreurs de doctrine de LaMennais. Le moment où cette condamnation parut était celui-là même où, à la suite d'une révolution dont l'oppression de l'Eglise avait été le signal^ et dont la liberté de l'Eglise devenait le mot d'ordre, un congrès réuni à Bruxelles, et formé en majorité de fidèles catholiques, posait les bases de cette sage constitution qui — grand miracle de nos jours — après quarante ans, dure encore. Quelques expressions de l'encyclique de Grégoire XVI pouvaient fah'e croire que les libertés qui servaient de fondement à la charte belge tombaient sous la réprobation pontificale. Grande fut l'émotion de ces législateurs, aussi bons catholiques que bons citoyens, qui ne voyaient de salut pour leur foi comme pour leur pays que dans les principes qu'ils venaient d'établir, et qui étaient partagés entre leur conscience de fidèles et leur loyauté politique. Leur angoisse fut telle, que quelques-uns, découragés, renoncèrent à leur mandat, et la royauté naissante de Belgique, privée de ses meilleurs défenseurs, allait peut-être périr dans son berceau, si l'Episcopat n'avait fait entendre des conseils plus éclairés. Grâce à ses pieuses démonstrations, plus d'une fois répétées, et que le Saint-Siège n'a jamais contredites, il est avéré aujourd'hui que les illustres fondateurs de la charte belge ont pu, du vivant de Grégoire XVI et sous ses yeux, sans encourir aucune de ses censures, établir des institutions qui assurent à tous les citoyens, sans distinction de culte, une liberté non pas extravagante sans doute et illimitée, mais la plus large qui soit en Europe, et en particulier en matière religieuse; une pleine liberté d'enseignement, d'association et de presse (1). Il est plus certain encore que les catholiques peuvent aujourd'hui, en pleine sûreté de conscience, respecter et chéiir leur constitution, et y demeurer dévoués sans arrière-pensée d'au-
(1) Voy., entre autres documents, les deux lettres de feu Mgr le cardinal Stercks, archevêque de Malines, publiées sous ce titre : La constitution belge et. t^ encyclique de Créyoire XVI. Maliiies, mars 1864. Tous les actes précédeuts de l'épiscopat, sur le mémo sujet, y soDt relatés et répétés.
cune sorte. La mémoire de Félix de Mérode demeure élevée au-dessus de tout soupçon d'hérésie, de même que le serment prêté par les députés catholiques d'aujourd'hui à leur charte fondamentale est élevé au-dessus de tout soupçon de déloyauté. Le même spectacle, avec les mêmes phases, s'est reproduit naguère sur un plus grand théâtre, après la publication, plus fameuse encore, de l'encyclique Quanta cura, émise sous nos yeux p ir Pie IX. Quelle clameur le premier jour, on s'en souvient! Quel trouble à peu près universel! Ce n'était pas seulement un petit royaume, c'étaient les plus grands Etats d'Europe qui se croyaient ou se disaient menacés dans le fond même de leur constitution sociale et politique ! Et ce n'était pas seulement telle ou telle institution contemporaine, c'était la civilisation moderne tout entière, avec son cortège de découvertes, de science, de richesses et d'industrie, que la brièveté obscure d'une phrase du Syllabus semblait déclarer, en principe, irréconciliable avec l'Eglise. L'émoi fut considérable dans tous les rangs de la société européenne, et, pour ne parler que de ce qui nous touche, de la société française. Gouvernement et opposition, presse officielle, libérale et révolutionnaire firent pour un moment concert de récriminations et d'alarmes. Comment est tombé tout ce bruit, et comment n'en reste-t-il plus aujourd'hui qu'un souvenir ? Ce sont encore les évêques qui y ont mis un terme, et par une résolution d'autant plus méritoire, que cette fois une absurde prohibition prétendait leur fermer la bouche. Quiconque a présente à la pensée la série mémorable des mandements épiscopaux qui ont suivi l'encyclique Quanta cura, et dont aucun n'a été désavoué par le Saint-Siège, sait aujourd'hui parfaitement que rien, dans l'acte pontifical, ne devait avoir pour effet soit d'ébranler les anciennes maxiïïies du droit public en France, soit de porter atteinte à l'indépendance du pouvoir civil ou aux principes sainement entendus que la révolution de 1789 a introduits à la base de nos constitutions modernes. Encore moins cette encyclique prétendait-elle interdire avix catholiques de garder résolument leur place parmi les défenseurs de toutes les
libertés publiques; et chacun a pu voir, dans la dernière ci'ise que la France vient de traverser, si ce drapeau fléchissait dan^ la main des plus illustres comme des plus soumis (1).
Tel est TefFet pacifique et lumineux produit sous nos yeux par l'intervention de l'épiscopat, à la suite des paroles des souverains Pontifes. Non sans doute que les Papes aient besoin qu'on corrige et qu'on rectifie leur langage, ou qu'il y ait deux doctrines concurrentes, dans l'Eglise, et que les évêques de te^ ou de tel pays substituent, par une interprétation captieuse» la leur à celle des Papes eux-mêmes- Dieu nous garde d'un te] soupçon! Mais c'est qu'il y a, entre le langage des Papes et celui des évèques la différence qui existe, en toute matière, entre la langue propre à une science et la langue commune et entre les principes absolus et leur application particulière. Les documents pontificaux parlent la langue de la théologie, langue précise, très-mal comprise et surtout très-mal étudiée de nos jours où les mots ont un sens souvent différent du sens vulgaire, dont on ne peut arbitrairement étendre ou restreindre la portée. De plus les Papes, s'adressant à la chrétienté tout entière, laissent toujours à leur pensée la plus grande généralité; les principes qu'ils posent ou qu'ils condamnent sont toujours pris dans leur portée universelle ou absolue, sans tenir compte des limites et des restrictions, qui en modifient et sou-
(1) Voy., en particulier, Lettre circulaire de Mgr l'évèque de Grenoble iur les ofxuîations portées dans la presse cordre l' Encyclique de N. S. Père le Pape et le Syllabus. § ii, p. 15 : Les actes poidifîcaux sont-ils contraires à l'ancien droit public de la France? § iii;, p. 24; Les actes pontificaux jortent-ils atteinte aux droits et à l'indépendance de la puissance civile? § iv, p. 31 : Les actes pontificaux comdamnent-ils la société moderne et contiennent-ih des affirmatio7is en opposition directe avec ses principe^; ? — Voy. aussi Discours de S. I' . le cardinal de Bonne chose au Sénat sur les rapports de l'Église et de l'État (Séance du 2i mars 18G5, p. 25). « Je vais examiner la déclaration des droits de l'homme et voir quels sont les principes de 1789 sur lesquels repose notre constitution et qui auraient été contredits par l'Encyclique et le Syllabus, » etc. Nous lie parlons pas de l'écrit de Mgr l'évêque d'Orléans, la Convention du 15 septembre et V Encyclique du 8 décembre, qui est dans toutes les mémoires, aussi bien que le bref pleinement approbatif dont S. S. Pie IX l'a honoré.
JiOME PENDANT LE CONCILE. 533
vent. en suspendent entièrement l'application. Les évêques sont les interprètes naturels chargés de traduire la pensée des souverains Pontifes dans la langue commune de chaque pays, et de faire comprendre aux fidèles les obligations qui en résultent pour chacun d'eux, dans la situation particulière où Dieu l'a placé. C'est la tâche qui leur appartient par la place même qu'ils occupent dans la hiérarchie ecclésiastique, et qui fait d'eux les seuls intermédiaires naturels entre le chef de l'Eglise et le peuple chrétien. Il n'y a rien de singulier, et surtout rien de nouveau dans cette distribution des rôles. Tout s'est toujours passé, et a toujours dii se passer ainsi. La seule nouveauté consiste peut-être en ceci : c'est qu'autrefois avec les moyens de publicité restreinte des temps passés, les documents pontificaux ne parvenaient aux lidèles que par la transmission des évêques eux-mêmes, et l'explication marchait ainsi du même pas que le texte. Aujourd'hui avec notre publicité bruyante et rapide, le texte avance le commentaire : il est extrait par le télégraphe et reproduit dans tous les journaux avant même que les évêques en aient connaissance, et beaucoup de bruit peut se faire, beaucoup d'erreurs s'accréditer autour des actes pontificaux, avant que la seule autorité compétente et divinement instituée en ait fixé la signification réelle.
Mais il ne pourrait en être de même, on le comprendra, des décisions d'im Concile œcuménique rédigées, adoptées, publiées de concert entre les évêques et le Pape, et voilà pourquoi nous ne craignons pas que de telles décisions (si elles avaient lieu) pussent jeter dans la société politique même le trouble momentané qui a été la suite de la fausse interprétation donnée à quelques actes pontificaux. Car, commentaire et texte, tout partirait ici de la même main, et en rédigeant le texte, le commentaire serait préparé d'avance dans la pensée de ceux qui, souscrivant l'un, sauraient qu'ils sont appelés eux-mêmes à présenter l'autre. Et s'il y a eu dans les actes pontificaux telles expressions, en particulier, dont le sens mal saisi ait prêté le flanc aux calomnies intéressées de la presse incrédule, qui, en
France, en Belgique, en Angleterre, aux Etats-Unis, dans tous les pays de libertés publiques en un mot, aient pu faire dire ou croire aux gouvernements que l'Eglise poussait à la violation des lois nationales, et troubler par là les faibles dans l'accom* plissement de leurs devoirs civiques, ces expressions seraient écartées ou expliquées. Car il y aura là des évèques de France, de Belgique, d'Angleterre et d'Amérique, connais^ant par exiérienoe les préjugés de l'opinion, dans les pays où ils résident. Ils n'oublieront pas, quelque sujet qu'ils traitent, les périls coHime les besoins qui leur sont communs avec les fidèles qu'ils régisseiit.
Et il leur serait d'autant plus aisé d'avoir égard à ce pressant inlérêt, que, par l'effet de l'uniformité de mœurs qui se répand chaque jour dans le monde, périls, besoins, devoir, tout devient part il entre les catholiques de tous les pays et la même situaticn dicte paricut à leurs pasteurs, avec la même loyauté dans la conduite, la même clarté dans le langage.
Chose étrange, en effet : coïncidence bien digne de réflexion et destinée peut-être, dans les vues de la Providence, à marquer cette réunion de tous les évèques du monde d'un caractère que ne soupçonne encore aucun de ceux qui viennent y prendre part. Ils vont tous accourir des extrémités de l'univers, de toute tribu, de toute nation, de toute langue. Leurs pas ont foulé les points opposés de la sphère terrestre, et les cieux eux-mêmes n'ont pas brillé à leurs yeux du feu des mêmes astres. Ils ne se sont jamais vus et ils se parlent, à peine se comprendront-ils. Demandez-leur pourtant, à ces pèlerins de tous les rivages, quel est chez eux, pour eux, le premier besoin de leur Eglise, et sur quel appui humain ils peuvent se fonder pour 1 obtenir: tous, la main sur la conscience, sans s'être consultés, devront vous faire la même réponse ; tous devront vous dire que le premier bien réclamé par leur Église, c'est sa liberté, mais qu'ils n'ont d'autre moyen d'assurer cette liberté sainte que de la garantir par la liberté commune de tous leurs concitoyens. En d'autres termes, tous devront déclarer que le
règne du privilège a péri pour l'Eglise, et que le droit commun est la seule défense qu'elle puisse désormais invoquer.
Voilà le témoignage universel et irrécusable que la vérité arrachera de leurs lèvres. Qu'ils s'applaudissent ensuite du fait, s'y résignent ou s'en affligent, qu'ils l'accusent ou l'excusent, peu importe au fait lui-môme : il suit son cours et demeure ce qu'il est, une réalité éclatante comme la lumière et poignante comme la nécessité qui saute aux yeux et prend à la gorge.
Veut-on procéder en détail à cet interrogatoire, et constater l'identité de la réponse? Veut on vérifier de point en point, à travers le monde, cette condition commune imposée à toutes les Eglises, par une force supérieure à la volonté de ceux qui l'acceptent ou qui la subissent? Rien de plus simple. Le tour du monde est plus vite lait en ore par la pensée que par la vapeur. Mais il faut alors laisser parler les premiers, ceux qui sont le plus séparés de nous par l'espace ou par les idées. Leur témoignage, venant de plus loin, manifestera par là même, avec plus d'éclat, l'empire uniforme de la loi, qui, comme la marée, monte et s'étend sur le monde nouveau.
Voici venir, d'abord les premiers nés de l'Evangile, les gardiens du berceau et du tombeau du Christ. Il y a longtemps que le vieil Orient n'a connu même le nom de la liberté. Depuis deux mille ans, il ne fait que changer de maître , et ce n'est pas même lui qui les change : car ce jouet de toutes les conquêtes supporte toutes les servitudes et ne les secoue jamais. Cette lourde atmosphère de l'oppression a singulièrement appauvri en Orient, sinon tout à fait tari les sources de la foi. Captive et gardée à vue, l'Eglise d'Asie a maintenu son existence sans conserver sa fécondité. Elle se perpétue sans se propager. Quelle espérance a-t-elle de sortir un jour de cet état de viduité stérile? Un seul, c'est qu'un souffle de liberté parti d'Occident vienne pénétrer, pour le modifier ou le détruire, dans les conseils du pouvoir caduc qui siège à Constantinople. Mais si ce vent d'émancipation s'élève, c'est la liberté de tout le monde qu'il apportera, non
celle des clirétions sealement et encore moins des eailioliques. Si la Porte se décide à tenir les promesses tant de fois faites "aux puissances d'Europe et tant de fois éludées, elle n'accordera jamais plus de droits aux sectateurs de Jésus c[u'aux enfants de Mahomet, et la Russie en obtiendra toujours autant pour ses sujets scliismatiques, et l'Angleterre, pour les protestants, que la France, si elle y songe, pour les catholiques. De ce côté donc, nul privilège n'est à espérer pour l'Eglise. Une liberté commune à tous est tout ce qu'elle peut désirer, ■et, à vrai dire, le partage d'un droit quelconque avec qui c[ue ce soit est un bienfait que l'Eglise d'Orient ignore encore et dont, s'il lui échoit, elle devra bénir la Providence.
Passer d'Orient en Améric[ue, c'est franchir l'espace qui sépare le souvenir de l'espérance et le tronc desséché du vieux monde de la tige du nouveau dans sa fleur. Si l'évêque de Babylone rencontre quelque part à Rome celui de Cincinnati, distants comme ils le sont par les siècles encore plus que par les lieues et par les mers, peut-être, à l'exception du Credo, n'auront-ils pas une idée commune à échanger. Il y aura mèn:e entre eux cette difficulté pour s'entendre, que, si l'un ignore le nom de la liberté, c'est du despotisme et du privilège que l'autre n'a jamais eu connaissance. Mais, piquant contraste, pour être d'accord, ils n'auront même pas besoin de se comprendre : car le bien que l'autre appelle sans l'avoir jamais goûté est le même dont la jouissance comble chez l'autre tous les vœux. C'est la liberté qui, féconde en Amérique autant que la servitude est stérile en Orient, emporte partout la foi avec elle dans les déserts qu'elle peuple, dans les forêts qu'elle ouvre à la lumière, dans les cités qu'elle élève par enchantement. L'Eglise d'Amérique doit tout à la liberté, les aumônes dont ses mains sont pleines, les cathédrales ou les écoles qu'elle dresse de toutes parts, et même les fidèles qui les remplissent.
Ces enfants qu'en son sein elle n'a pas portés,
et que l'attrait d'une terre libre appelle des extrémités du monde. Comment médire d'une force quand on en a reçu tant
ROMIi PJ'NDANT LE CONCILE. l'/M
de bienfaits, et que lui préférer quand on ne connaît qu'elle? Les évoques des Etats-Unis arriveront à Rome n'ayant jamais connu d'autre état social que la liberté sous la loi ; et les vestiges d'un régime dilïôrent qu'ils trouveront dans la poussière d'Europe ne seront pas de nature à leur faire regretter leur ignorance.
Il est temps d'entrer dans cette Europe, autrefois le centre de la chrétienté, mais qui, du train dont le nouveau continent se peuple, n'en sera bientôt plus que la moindre partie. Le même spectacle et la même instruction nous y attendent. Car des sept grands Etats qui couvrent les trois quarts du territoire de l'Europe, il y en a malheureusement trois qui sont dominés par le schisme et par l'hérésie, et la proportion serait plus forte encore si l'on faisait le môme compte sur les -plus petits. De ceux-là, du moins, il faut bien convenir que l'Eglise ne peut attendre que la justice et non la faveur. Une liberté égale pour tous, c'est le seul souhait que puissent apporter au Concile les évêques de Prusse, de Russie et d'Angleterre. Leur condition, pareille sur ce point, ne diîlère que par l'accueil que ce vœu peut recevoir du pouvoir auquel il est adressé. Or, de ces trois Etats, tous échappés au giron maternel de l'Eglise, il y en a un qui est demeuré Fasile de toutes les libertés politiques, où tout le monde est citoyen et personne n'est serviteur. 11 y en a un autre, au contraire, qui est le refuge du despotisme, et où l'autocratie, décriée ou déguisée partout ailleurs, s'appelle encore par son nom. Eh bien ! il est rigoureusement vrai de dire que, dans ces deux Etats, la foi catholique suit le sort de la liberté, c'est-à-dire que, prospère et ci:oissante à Londres, elle est opprimée et étouffée à Saint- Pétersbourg. Il y a même ce rapport de plus et en même temps ce contraste que l'un et l'autre de ces Etats tiennent sous leurs lois deux nations catholiques asservies par une injuste conquête. Mais, tandis que, grâce à l'heureuse élasticité des institutions libres, le joug de l'Irlande s'allège et ses griefs se réparent, par la fatalité contraire qui pousse le despotisme à s'aggraver toujours, les fers de la Pologne deviennent d'heure
en heure plus lourds à porter. En Angleterrre, le protestantisme, vaincu par la liberté, cède peu à peu ses privilèges; sur les bords de la Vistule et de la Nèwa, le schisme, exalté par l'omnipotence, ne peut plus tolérer la présence même de son rival. L'année qui va finir aura vu en même temps un ministre populaire mettre fin à l'établissement anglican d'Irlande, et des évoques catholiques mourir dans les cachots du czar. Peutêtre aucun évêque de l'empire slave ne pourra-t-il répondre à l'appel de Pie IX. Mais les soupirs partis de leurs cachots et leur place vacante parleront plus hdut que toute éloquence, et Dieu aura voulu, pour notre enseignement à tous, que le seul pays d'Europe qu'aucune liberté publique n'a visité soit aussi le seul qui n'ait pas de représentant au Concile.
Parlons maintenant des quatre grands Etats catholiques. Mais, en vérité, le sont-ils encore? Trois d'entre eux, poui: commencer, sont, à cette heure même, en lutte ouverte avec l'Église Ils lui disputent, non pas seulement la place élevée et dominante qu'elle tenait jadis dans leurs institutions, non pas seulement la possession de ses biens et les immunités de son clergé, mais l'accomplissement d'engagements solennels contractés envers elle, de concordats dont ils entendent garder les bénéfices en supprimant les charges. Telle est la prétention de l'apostolique Autriche et de la catholique Espagne. Je ne parle pas de l'Italie, qui fait de la spoliation de l'Eglise son titre principal à l'existence. Tant que cet état violent dure, il est bien clair que, pour se défendre, l'Église n'a d'autres armes que celles que lui fournissent les libertés publiques. La lutte, il est vrai, ne durera pas toujours, nous l'espérons bien, La vieille foi, toujours vivante dans le cœur des populatioas, fera entendre sa voix aux gouvernements, et l'Eglise, avec sa bonté que rien ne lasse, accueillera le moindre indice de leur repentir. Mais nous avons fait assez d'expérience de cette sorte de révolutions pour savoir à quelles conditions de pareilles luttes se terminent. Jamais, non jamais, l'acte qui y met fin ne rétablit le passé dans sa plénitude. Jamais l'Eglise ne recouvre ni même n'exige tout ce qu'on lui a pris ou contesté. Ni le con-
ROME PENDfN?JT LE CONCILE. 539
cordât do 1801 n'a remis l'Eglise de France dans la situation qu'elle occupait sous l'ancien régime, ni les deux concordats signés avec FEspagne, pendant ses crises révolutionnaires, n'ont fait autre chose que ratifier des faits consommés. C'est la condition des sociétés humaines, et dans notre âge, plus qu'en aucun autre, que le passé y devient vite irréparable et que les restaurations y sont imparfaites et impuissantes quand elles ne sont pas impossibles. Quoi qu'il arrive, nous ne reverrons pas, — qu'on le regrette ou non, — l'Autriche telle qu'elle était avant Solférino et Sadowa; encore moins l'Autriche de Marie- Thérèse ; nous ne reverrons pas l'Espagne de Philippe II, pas même celle de Charles III. Quoi qu'il arrive, il faudra que l'Eglise remplace dans ces contrées catholiques une part du pouvoir privilégié qu'elle a perdu et qu'elle ne retrouvera pas, par une part plus active dans l'usage des libertés générales. C'est l'avis que donnait naguère aux catholiques d'Autriche une voix qui n'est pas suspecte, car c'est celle même du prélat qui vient de résister, jusqu'à se laisser citer devant un tribunal, aux lois nouvelles de l'empire. C'est l'évèque de Linz sortant de cette lutte judiciaire, qui recommandait, il y a peu de jours, aux fidèles dont la sympathie l'entourait, de ne plus compter sur le retour de l'ancien état de leur patrie, de se livrer avec courage à la vie constitutionnelle, de disputer aux faux libéraux l'usage de toutes les libertés de presse, d'association et d'élection, et surtout de ne plus placer leur confiance dans la protection d'un empereur absolu (1).
Voilà notre revue bien avancée, car il ne nous reste plus qu'à rentrer dans notre patrie. Mais là l'examen sera plus court, et le jugement plus vite porté : car il y a eu quatrevingts ans le 4 août dernier que le privilège de l'Église a péri en France avec tous les autres, et nous ne connaissons personne, absolument personne aujourd'hui, qui nourrisse l'absurde espérance de le lui restituer. Si cette chimère a traversé
(1) Discours de l'évèque de Linz aux cathohques d'Autriche {Univers du 5 septembre 1869).
quelques esprits pendant Ja prospérité passagère de la Restauration^ c'est une illusion qui a été aussi vite que cruellement déçue, et l'illustre maison de Bourbon a emporté trop vite et pour trop longtemps dans l'exil le regret de l'avoir partagée. Mais depuis cet essai malheureux qui n'a même pas pu prendre corps dans un acte législatif, nous n'avons pas mémoire d'un effort tenté pour obtenir en faveur de l'Eglise autre chose qu'une liberté commune partagée dans la même mesure par les citoyens de tous les cultes.
On dit pourtant qu'il y a en France des catholiques amis de la liberté et d'autres qui la repoussent et qui la méprisent, et on ajoute que leur dissentiment s'est manifesté surtout dans ces derniers temps, au début du nouvel empire, et pendant la période heureusement terminée où la France s'est vue placée sous le pouvoir à peu près absolu d'un seul homme. Le fait est vrai, et le dissentiment n'a que trop éclaté. Mais quel était le point véritable du débat? C'est ce qu'on néglige de dire, et ce qu'il est pourtant important d'éclaircir pour tirer du débat lui même, sur la question qui nous occupe, toute la lumière et toute la moralité qu'il renferme.
Oui, il y a eu un jour où, à la suite d'une tourmente révolutionnaire, la France effrayée et lasse a déposé sa souveraineté tout entière entre les mains d'un chef hardi qui s'en était emparé par avance. Il y a eu un jour où cet homme a pu tout faire en France à son gré, même la loi fondamentale du pays, et a usé de cette faculté inouïe pour concentrer le pouvoir social tout entier sur sa tête . Et il y a eu des catholiques qui ont applaudi et très -vivement à cette confiscation et à cette abdication de toutes les libertés nationales. Il y a eu des catholiques qui ont glorifié la révolution qui livrait la France à la discrétion d'un maitre. Cela est aussi triste que certain. Mais prenez garde, ce maître lui-même, en accueillant du haut de sa toute-puissance les hommages empressés de ces catholiques, leur a-t-il jamais promis en revanche d'accorder à leur Église un privilège quelconque? Qu'on nous montre un article, un seul, de la constitution de 1852, qui accorde à
l;03Ji: PENDAiNT LE CONCILE. 541
l'Église, en matière de publicité, d'association ou d'enseignement, une prérogative quelconque dont n'aient pas joui tous les autres cultes. Les yeux les plus prévenus n'ont jamais pu y lire autre chose qu'un hommage vague rendu aux principes de 1789, et une affirmation très-précise de l'égalité de tous les cultes devant la loi.
Il est donc certain qu'il n'a jamais été question, môme en 1852, de voir régner en France un César chrétien, un Constantin ou un Charlemagne faisant de son trône le marchepied de l'Église. A quoi pensaient alors ces catholiques si pressés de saluer de leurs acclamations une autocratie qui prenait tout pour elle, sans rien promettre à personne ? Ah! leur espoir était bien modeste, car ils se flattaient simplement que de cette omnipotence acquise sans condition, le dominateur de la France ferait par faveur pure et par complaisance bénévole une petite et tacite part à l'Eglise. Ils sacrifiaient la garantie légale de leurs principes, dans la pensée d'obtenir pour eux le sourire d'un protecteur. Ils ne prétendaient pas que l'Eglise devînt souveraine, mais ils se consolaient qu'elle cessât d'être citoyenne, par l'espérance qu'elle pourrait devenir favorite .
D'autres catholiques (et nous nous honorerons toujours d'à voir été du nombre) n'ont pas voulu de cet échange. Ils ont pensé que la moindre garantie légale était préférable au caprice toujours précaire et toujours humiliant d'un homme. Voilà tout le débat qui s'est élevé entre les catholiques de France en 1852. Il n'a pas eu d'autre origine. Si on nous eût offert le privilège, assurément nous l'aurions repoussé, persuadés que cette résurrection artificielle eut amassé cent fois plus de haine qu'elle n'eût prêté de force véritable. Mais nous n'avons eu ni le tort ni le mérite de refuser le privilège, car on ne nous l'a pas offert, et les catholiques qui ont fait si bon marché de la liberté ne l'ont même pas échangée contre la promesse de la domination.
Et le débat est clos aujourd'hui et ne peut plus renaître, car, d'une part, le pouvoir absolu n'a rempli, je ne dirai pas aucune de SCS promesses (il n'en a jamais fait), mais aucune des
542 KOME PENDANT LE CONClLr.
espérances qu'on s'était plu à placer sur lui, et si nous regrettons quelque chose en ce moment, c'est d'avoir eu trop vite et trop pleinement raison. Oui, nous pensions bien qu'échanger la liberté contre la faveur, c'était faire un marché de dupe, mais en vérité, nous ne pensions pas que la duperie serait si complète et si promptement visible . Nous pensions bien, par exemple, que des censeurs de la presse, choisis parmi des commis et des employés, ne seraient pas uniquement préoccupés de défendre la religion contre les attaques de l'impiété; mais nous ne pensions pas que la presse irréligieuse aurait, dix-huit années durant, toutes les bonnes grâces de l'administration et la presse religieuse toutes ses rigueurs, et que la suppression serait appliquée, à qui? au journal catholique lui même qui avait le plus vivement applaudi à l'établissement de cette pénalité administrative. Nous nous doutions bien que la faculté laissée au pouvoir d'interdire ou de permettre toute espèce d'association ne tournerait pas uniquement au détriment des sociétés révolutionnaires et au profit des couvents. Mais nous n'aurions jamais deviné que la Société de Saint-Vincent-de- Paul serait dissoute et la franc-maçonnerie officiellement reconnue au Moniteur. Enfin, nous soupçonnions bien qu'un seul homme maître de toutes les forces pécuniaires et militaires de la France n'en ferait pas principalement usage pour défendre en Europe les intérêts de la foi. Mais nous ne prévoyions pas que, par l'effet direct de ce beau système, on verrait, en peu d'années, la catholique Pologne perdre même son existence nominale, l'unité de [l'Allemagne s'opérer sous un souverain protestant* et l'unité de l'Italie s'enrichir des dépouilles du Saint-Siège !
Le pouvoir absolu est donc jugé et condamné par ses œuvres en France aux yeux de tuus les catholiques, et puis, d'ailleurs, il est fini, il vient de se laisser choir lui-même par inanition, au sein d'une victoire matérielle, devant la force morale de l'opinion. Il est fini, et on ne propose pas apparemment aux catholiques de travailler à le tirer de sa défaillance. On ne nous propose pas de faire campagne avec quelques se-
nateurs égrenés, et quelques journaux d'énergumènes pour rendre à Napoléon III le pouvoir de livrer encore une fois l'administration de la France aux ministres de l'intérieur qui persécutent les sociétés charitables, la politique aux ministres des affaii'es étrangères qui signent les conventions du 15 septembre, et l'éducation de la jeunesse aux ministres de linstruction publique qui veulent élever nos femmes et nos filles à l'école de la libre-pensée. De gré ou de force donc, il en faut revenir à la liberté, quand ce ne serait que comme pis aller. Contraints ou volontaires, il n'y a plus que des catholiques libéraux en France. Car on est libéral, qu'on le veuille ou non, quand xm se sert des libertés qu'on a pour acquérir celles qu'on n'a pas et qu'on n'a plus que la liberté pour seule arme et pour seul but.
Que voulons-nous conclure de ce rapide tableau, et du spectacle uniforme qu'il présente? Que le régime de liberté et du droit commun, auquel sont désormais soumises les sociétés comme les Eglises, est le plus parfait, le plus pur, le plus excellent que l'humanité puisse rêver? Que c'est l'idéal conquis ou le paradis retrouvé? qu'aucun des privilèges des sociétés passées n'a eu ni sa justice, ni ses bienfaits ? que le droit ne fait que naître, et que toutes les lois des nations chrétiennes ont été jusqu'au dix-neuvième siècle fondées sur l'iniquité pure? Pas témoins du monde. Nous n'avons jamais dit une syllabe qui autorise à nous prêter ces exagérations ridicules. Si la société moderne a le sot orgueil de se croire l'exemplaire accompli de toutes les sociétés possibles, c'est une illusion que nolis n'avons jamais flattée et que châtient cruellement les inquiétudes et les maux profonds qui la travaillent. Mais nous concluons tout simplement que ce régime est la loi providentielle de notre temps, et l'épreuve à laquelle il plaît à Dieu de mettre le monde et l'Eglise. En tout genre, la liberté est la grande épreuve des institutions comme des caractères. C'est par celle-là que l'Eglise passe aujourd'hui. Elle en a vu dautres et chaque siècle lui a apporté la sienne. Il y a eu d'abord l'épreuve terrible de la persécution : puis l'épreuve du
:j44 ROME l'ENUANT LE CONCILE.
schisme pleine de trouble et d'angoisse^ puis l'épreuve aiucilissante et corruptrice de la prospérité : il y a aujourd'hui l"'prouve virile et militante de la liberté.
Et tout de suite nous exprimons deux convictions dont le cri s'échappe du plus profond même de notre cœur. C'est d'abord que l'Eglise traversera cette épreuve-là, comme elle a traversé toutes les autres depuis dix-huit cents ans, sans faiblir et victorieusement. Elle a bravé la force : elle a résisté à la faveur, elle se passera de l'une et de l'autre : c'est moins difficile. Et de même que dans le désastre de l'ancien monde, c'est elle qui en s'emparant du pouvoir a corrigé les excès et puritié le principe, c'est elle aussi qui, dans le trouble du monde nouveau, en se servant de la liberté, la rendra plus morale et plus pure. Puis, en ce qui nous touche, nous proclamerons tout haut que, soumis, comme tous les chrétiens de notre âge, à cette épreuve de la liberté, sans avoir eu à la choisir nous-mêmes, nous la recevons pourtant de la main divine avec reconnaissance. Elle nous est précieuse et chère entre toutes. Nous remercions Dieu de nous avoir imposé celle-là et non une autre. Qui est-ce qui pourrait nous empêcher d'exprimer hautement cette gratitude? Depuis quand est- il défendu au chrétien de bénir la condition où Dieu l'a placé? Depuis quand est-il tenu à s'affliger de n'être pas né dans d'autres temps et dans d'autres lieux que ceux où il a vu le jour? de se consumer dans le regret de l'irréparable et dans le désir de l'impossible? Oui nous croyons fermement fine l'épreuve que nous subissons est celle-là même pour laquelle Dieu nous avait préparés : elle est faite à la mesure de notre faiblesse et de notre courage, de notre inlirmité et de la grâce qui la soutient. Nous ne nous sentirions pas assez intrépides pour regarder le supplice en face, nr assez mortiiiés pour nous défendre de l'influence délétère de la grandeur et des cours. Mais la lutte dans l'arène delà liberté, à visage découvert et à armes égales, la lutte par la force de la raison et la persuasion de la vérité, nous y niarchons avec l'aide de Dieu, le front haut et le cœur léger.
Seulement, pour que cette défense de la vérité par la li-
ROME PENDAJJT LE CO.NCILE. 04,>
berté puisse être soutenue par nous avec liomieur et quel-juo espérance de succès, il y a une condition indispensable. Et c'est celle-là que nous osons rappeler aujourd'hui, d'une voix modeste mais ferme — de la voix de la conscience et de l'expérience — à nos Pères spirituels, à ceux qui nous ont engendrés dans la foi, encouragé.-, dans tous nos combats, à nos chers et dignes évèques, héritiers de l'illustre Eglise de France et, par leur organe, à l'Episcopat du monde entier. Cette condition, ce n'est nullement, encore une fois, de flatter Tamourpropre de la société moderne, en la comblant de compliments enthousiastes qu'elle n'a pas encore mérités, mais c'est de faire en sorte que cette société ne puisse mettre en doute ni la loyauté de nos inlentions ni la sincérité de notre langage. Quand nous réclamons d'elle l'application de la liberté qui est notre droit et son principe, il ne faut pas qu'elle se croie autorisée à nous répondre : « Non, nous savons qui vous êtes et ce que vous voulez. Vous êtes les ennemis nécessaires et éternels de la liberté : vous ne la demandez qu'en la détestant et pour l'étouffer. Quand vous l'aurez obtenue, quand vous aurez crû et grandi pour elle, vous vous servirez des forces qu'elle vous aura données pour la ravir à ceux de qui vous l'aurez reçue ; car votre foi qui la maudit vous ordonnera de la détruire, wj Il ne faut pas que la société moderne puisse nous tenir ce langage, d'abord et avant tout parce que cela n'est pas vrai* Dieu qui lit au fond des coeurs et qui entend les paroles murmurées dans l'ombre. Dieu nous est témoin que nous n'avons jamais conçu et que personne ne nous a jamais suggéré le dessein de tromper nos concitoyens par un si odieux artifice. Jamais personne ne nous a conseillé de demander la liberté pour acqTiérir la force, afin d'user un jour de la force acquise pour supprimer la liberté. Si quelqu'un nous avait proposé un tel stratagème, quel qu'il fût, nous l'aurions repoussé avec toute l'indignation de l'homme d'honneur et toute l'horreur d'une àme chrétienne pour le mensonge. Nous sommes les lils de celui qui a dit : Que votre oui soit oui, et votre non soit non. Tout ce qui est de plus vient du démon. Il est faux que 11 - 35
notre foi nous oblige à conspirer tout bas contre la liberté. La preuve, c'est que nous prêtons serment aux constitutions qui la consacrent. Or les chrétiens ne prêtent pas les serments que leur conscience leur défendrait de tenir .Trois siècles durant, les catholiques d'Angleterre sont restés à la portie des assemblées de leur pays plutôt que de prêter un serm ent qui eût été pour eux une apostasie ou un parjure. Nous ferions de même trois siècles aussi, s'il le fallait, plutôt que de nous parjurer.
Et puis il ne faut pas qu'on nous prête cette coupable pensée, parce que, tant que ce soupçon dure, nous n'oblieudrons jamais de la société moderne la place qui nous est due dans son sein. Tant qu'elle peut croire ou dire que nous sommes ses ennemis jurés et secrets, et que nous ne cherchons à nous glisser dans ses institutions que pour les saper et les miner plus à l'aise, elle fait la garde pour nous empêcher d'y pénétrer. Nous n'obtiendrons jamais la liberté d'association, tant qu'on pourra supposer ou prétendre que les associations catholiques sont les cadrés d'une armée tenue en réserve pour détruire, à un jour donné, la liberté commune ; nous n'obtiendrons pas davantage la pleine et entière liberté d'enseignement, tant que les collèges cathoUques paraîtront destinés à entretenir le recrutement de cette armée. On peut se plaindre de cette défiance des sociétés modernes à l'égard des catholiques, mais on n'en triomphera pas si, au lieu de prendre soin de la rassurer, on prend plaisir à l'exciter. Vainemeut leur répéterait-on, par exemple, que la vérité ayant seule des droits en ce mond«, les catholiques peuvent les réclamer tous et ne sont tenus d'en respecter aucun. Cet étrange moyen de persuasion ne réussira pas à convaincre nos adversaires qu'ils seraient en sûreté entre nos mains. Le papier, qui souffre tout, peut tolérer des arguments de cette nature, mais nous défions qu'on les porte et surtout qu'on les achève à une tribune . Et si nous n'en avons rien de mieux à dire à la société moderne, il est inutile de lutter et de combattre, il vaut mieux souffrir^ et se taire.
Les évêques réunis, sous l'œil du Père commun des fidèles, auront, nous le savons d'avance, un autre langage à lui tenir.
Ils auront soin avant tout qu'aucune parole, émanée d'eux, ne nous expose gratuitement devant nos concitoyens à d'injurieux soupçons. Contions-nous à eux : il y va de leur honneur et de leur intérêt comme du nôtre. Car noire situation est pareille dans le combat que nous soutenons en commun. Eux aussi ont une place non pas à prendre, mais à garder dans les institutions modernes. Nous en connaissons, par exemple, qui, depuis vingt ans, ont siégé dans les assemblées parlementaires de France, sous l'empire de constitutions ditférentes en certains points, mais qui toutes rendaient hommage au principe de la liberté moderne. Cela ne veut pas dire assurément qu'ils troussent ces constitutions excellentes de tout point, et ils ont bien raison de ne pas les juger ainsi. Mais cela veut dire pourtant qu'elles ne contiennent aucune prescription dont l'application répugne invinciblement à leur coaseience. Sans quoi, ils auraient imité leurs devanciers du siècle dernier, qui se sont laissé précipiter dans les cachots de la Terreur et traîner à l'é<?hafaud, plutôt que de jurer l'odieuse constitution civile du clergé. Une fois admis dans ces assemblées, ils sont appelés à y défendre les libertés de l'Eglise et des catholiques, en les plaçant sous l'égide de la liberté commune. L'an dernier, plus d'un d'entre eux a fait entendre une voix éloquente en faveur de la liberté d'enseignement supérieur, réclamée par des catholiques pour tous les citoyens en général, sous les seules garanties qu'exigent la morale publique et la police. L'an prochain, s'ils reviennent à temps du Concile, la même pétition leur sera remise, revêtue de plus de signatures encore, et adixissant un appel plus prt- ssant à leur autorité et à leur éloquence. Us ne failliront point à la défense de cette juste cause. Mais pense t-on qu'ils ne vont pas d'avance se demander comment ils achèveraient, ce jour là, leur plaidoyer, si on pou /ait les interrompre, en leur montrant un décret du Ct)ncile, souscrit par eux et d'une encre à peine séchée, qui déclarerait cette liberté même détestable devant Dieu et abominable devant les hommes ?
Cette pensée et d'autres semblable» ne les abandoimeroat
pas. Du haut de leur siège du Vatican, ils ne perdront pas de vue l'esprit de cette grande société, dont ils ont été les enfanis avant d'être les pasteurs. Ils songeront que, si cette société est imparfaite, comme toutes les familles humaines, elle est pourtant riche de gloire et de vertus, et que, si on doit l'avertir de corriger ses vices, on ne peut pas lui demander de changer le fond de son être et les principes passés dans son sang. Ils songeront à ces populations rurales, où la vieille foi garde encore tant de racines, qui les accueillent eux-mêmes dans leurs visites pastorales avec une si touchante effusion de piété filiale, mais qui doivent pourtant aux institutions de la société moderne leur avènement à l'indépendance et à la propriété, et qui se feraient tuer plutôt que de renoncer à aucune d'elles. Ils songeront à ces masses ouvrières ou oisives des grandes cités, si dénuées d'enseignement religieux, si promptes à s'enllammer et à s'égarer, et qu'une seule parole tombée de la chaire sacerdotale et dénaturée par le venin de la presse pourrait éloigner pour jamais de la vérité. Ils songeront à cette jeunesse chrétienne, chaste milice de la charité, dont les rangs sont plus purs et plus pressés qu'à aucune autre époque de l'Eglise : nobles âmes qui vivent dans l'attente des biens éternels, mais qui sont cependant de leur âge comme de leur temps, qui ont besoin, même dans les choses de ce monde, de croire et d'aimer, et ^ qui on ne fera jamais admettre que la société où elles vivent à l'aise et qui leur sourit est le règne du démon et un enfer sans espérance. Ils songeront à tant d'œuvres pieuses que le souffle de la liberté nouvelle a fait éclore et protège, et qu'une animadversion politique ou populaire imprudemment excitée pourrait sécher dans leur Heur. Ils réfléchiront enfin que cette génération, travaillée par tant de ferments d'agitation divers, a plus besoin de paix que de conflits nouveaux et de bénédictions que d'anathèmes; qu'au fond, elle est lasse du doute et affamée de vérité, et que, si l'incrédulité ou l'intolérance ne lui donnent que des serpents à dévorer, c'est à eux de leur apporter le pain de l'âme qu'elle appelle. Nous ne leur demandons, à Dieu ne plaise, de trahir aucun des droits
ROME PENDANT LE CONCILE. o49
de cette éternelle vérité. Mais la charité aussi a ses luuiièreF, et le patriotisme ses devoirs. Le cœur d'un évêque est celui d'un juge et d'un père. Il saura tout concilier.
Telles sont nos espérances sur les deux questions que l'imprudence de quelques écrivains a livrées à une discussion prématurée. Peu nous importe que ces questions soient mal jugées par la presse; elles seront bien jugées par le Concile, par le souverain Pontife uni aux évêques et, pour toute conscience catholique, la voix de l'Eglise est la voix de Dieu.
A ces espérances, dont nous avons longuement indiqué les motifs, que d'espérances plus radieuses encore viennent s'ajouter, au fond de nos âmes, à l'approche de cette assemblée de saints et de sages, dépositaires de la foi, représentants de tous les peuples qui vivent sur la terre ! S'il répond à l'appel du souverain Pontife et à l'attente des nations, le Concile du Vatican préparera le retour à l'unité de ces races de l'Orient, endormies dans l'immobilité, de ces chrétientés perdues auxquelles saint Paul écrivait des lettres qui ne pourraient plus même aujourd'hui arriver à leur adresse, les Épliésiens, les Galates, les Tliessaloniciens ! A sa voix, les Hébreux se sentiront peut-être ébranlés et convaincus. Quelle joie, si les fils de Luther et de Calvin, répandus sur toute la terre, et conquérants du monde, mais « à quoi sert de conquérir le monde, si l'on perd son âme !» — se rapprochaient du centre de l'unité, et s'il nous était donné de voir cesser enfin cette division entrt! frères qui est depuis trois cents ans le principal obstacle à la propagation de l'Evangile dans l'univers et à rétablissemei-l de la paix en Europe! Quelle tâche admirable à tenter! Quels
SrIO KOME PENDANT LE CONCILE.
nobles et importants travaux' Le Concile peut encore, par ses déclarations, restaurer 1« s grandes vérités attaquées par la renaissance d'un matérialisme athée, et sauver la raison non moins menacée que la foi. Il peut rappeler les éternels principes de la justice et du droit des gens, et condamner l'usurpation, l'usage de la force, l'abus de la guerre, l'horreur de l'esclavage, lléaux dont nos ytux ne sont pas débarrassés. II peut, en louant le travail, la science, le commerce, et leurs merveilles, flétrir l'agiotage coupable, le luxe effréné; rappeler les riches à la morale, les écrivains au respect du public, les puissants à leurs devoirs; supplier pour les pauvres femmes et les petits enfants précipités dans les ateliers ; restaurer la grande loi du repos du dimanche, seul moyen de rompre l'asservissement du travail manuel, de relever, de reposer les hommes, de les rendre à la famille, aux devoirs publies, aux plaisirs de l'esprit, au culte de Dieu; prêcher l'instruction et combattre l'ignorance qu'un pape appelait, il y a cent cinquante ans, l'origine de tous les maux. Enfin le Concile, en rendant à la société humaine des services si nécessaires, s'occupera de l'Eglise elle-même, des progrès indispensables de l'éducation du clergé, des moyens nouveaux de répandre la foi parmi les païens et de la conserver au milieu des peuples catholiques, à travers les obstacles, mais aussi à l'aide des ressources que présente un monde transformé. Quelle immense carrière! Quelle sublime mission ! Avec l'aide de Dieu, le Concile du Vatican, nous voulons le croire, marquera dans l'histoire de ce siècle et de tous les siècles une date considérable, et il se rendra maître de l'admiration des incrédules, comme il est déjà par avance de l'adhésion complète, respectueuse, joyeuse, unanime, des croyants cathdliqut s de toutes les écoles, de toutes les langues, de tous les pays.
LETTRE DE MGR l'ÉVÊQUE d'oRLÉANS ALX PRÊTRES DE SON DIOCÈSE POUR LEUR DONNK.R COMMUNICATION DE SON AVERTISSEMENT A M. LOUIS VEUILLOT, RÉDACTEUR EN
CHEF DU JOUHNAL ifUïtivers,
Messieurs et très-chers co opérateurs,
Je viens vous donner communication d'un avertissement que j'ai cru devoir adresser à M. Louis Veuillot, rédacteur en chef du j ournal l' Univers .
Il m'a paru convenable et utile de vous faire cette communication.
Je n'ai pas coutume, vous le savez, de. ri en publier de sérieux pour la cause de l'Église, que je ce vous l'adresse.
Ainsi en ai je agi spécialement avec vous pour mon Avertissement aux Pérès de famille, et pour ma défense de l'Encyclique du 8 décembre i86i.
Je n'ai pas besoin de vous dire les graves motifs qui me font un devoir particulier de vous donner connaissance de ce nouvel écrit, vous les trouverez dans cet écrit môme.
Quand ces pages vous arriveront, je serai déjà sur le chemin de Rome. Accompagnez- moi de vos prières, et ne cessez de demander à Dieu, que, malgré les témérités et les imprudences de certains hommes, ce saint Concile, si nécessaire et tant désiré, devienne pour l'Église et pour le monde, selon le vœu du Saint-Père et de tous les évêques, une grande œuvre de lumière, de charité et de paix.
Veuillez agréer, messieurs et très-chers coopérateurs, la nouvelle assurance de mon profond et religieux attachement.
f FÉLIX, Évégue d'Orléans.
i);jZ ROME PENDANT LE CONCILE.
Orléans, en la Fêle de la Présentation de la Tit's-Sainte Vierge, 21 novembre 1860.
Avertissement adressé par Mgr l'évêque d'Orléans à M. I. Veni]lot, rédacteur en chef du journal /'Univers.
Monsieur,
Dans l'article que vous avez publié le 18 novembre à propos de mes Observations sur la coodroverse soulevée relativement à la définition de Vinjaiilibilité, vous vous excusez d^être de ceux qui ont soulevé cette controverse. Tous prétendez que, si je me suis déterminé enfin à parler sur cette question, vous n'y êtes pour rien : ce ne serait pas voire faute.
Je suis obligé de vous contredire ici.
Oui, monsieur, c'est votre faute, et je ne puis accepter votre excuse .
Vous demandez « pourquoi Mgr l'évêque d'Orléans jette ainsila question dans le public? » Je vais vous l'expliquer.
Vous récusez « l'opportunité et la justice de mon acte. » Je vais vous les faire comprendre .
Vous dites qu'il ne serait pas « séant » de provoquer de ma part une nouvelle condamnation. Je ne viens pas vous condamner, mais vous avertir.
Je pouvais négliger vos provocations quand elles m'étaient personnelles.
Mais ce que vous faites depuis dix mois, c'est autre chose.
Vous vous donnez dans l'Église, monsieur, un rôle qui n'est plus tolérable .
Vous, simple laïque, un de ces écrivains dont un deiNN. SS. les évèques disait hier dans vos colonnes mêmes, « qu'ils n'ont aucune autorité et ne sont rien dans l'Église, « vous y usurpez étrangement ;
Vous agitez et troublez les esprits dans l'Église ;
Vous faites une sorte de pieuse émeute à la porte du Concile;
Vous lui tracez sa marche; vous posez des questions que le
ijm
Saint-Père n'a pas posées; vous parlez de définitions, selon vous « inévitables; » vous en dites le mode et la forme (1);
Vous tranchez les questions de doctrine et de discipline; vous vous constituez juge entre les évèques, pour déshonorer les ims et dominer les autres ; vous prenez parti pour ou contre eux sur les points de la théologie « les plus graves, les plu? délicats et les plus complexes ; »
Vous insultez, dénoncez, et mettez au ban du catholicisme tous les catlioli(jues qui ne pensent ou ne parlent pas comme vous.
Vous ne souffrez môme pas qu'ils s'abstiennent, par conscience de leur incompétence et par respect, dans les discussions entre évèqiies ; à vos yeux, ne pas intervenir comme vous dans les polémiques soulevées par vous, c'est une désertion !
C'en est trop, monsieur. Il était temps de vous répondre. Voilà poui'quoi j'ai parlé.
Vous dites que je viens de « donner une tète à la Prise d'armes. » i\on, monsienr, ce que j'ai fait n'est pas une prise d'armes; c'est une défense.
Car le moment est venu de se défendre contre vous.
J'élève donc à mon tour la voix, et je viens opposer aux entreprises dont je vous accuse un solennel avertissement.
J'accuse vos usurpations sur l'épiscopat, et votre intrusion perpétuelle dans ses plus graves et. plus délicates affaires. J'accuse surtout vos excès de doctrines, votre déplorable goût
(l)Mgrrévêque d'Orléans indique les numéros de Y Univers où l'on peut vérifier les citations qu'il fait. Pour abréger, j'ai supprimé toutes ces indications parfaitement inutiles ici. Je conteste d'ailleurs et j'ai toujours contesté l'exactitude morale et même matérielle de ces primves vingt fois débattues et qui n'ont jamais pu tenir contre le moindre examen. Dans ma conviction, le prélat les a acceptées sans contrôle telles qu'elles lui ont été fournies par des secrétaires tout à la fois trop entendus et trop étourdis. Il saute aux yeux que, si V Univers avait dit tout ce qu'on lui impute, l'Église ne l'aurait pas toléré dix jours.— L. V.
pour les questions irritantes et pour les solutions violentes et dangereuses.
Je vous accuse d'accuser, d'insulter et de calomnier vos frères dans la foi. Nul ne mérite jamais plus que vous ce mot des Livres Saints : Accusator fru trum î
Par-dessus tout, je vous reproche de rendre l'Église complice de vos violences, en donnant pour sa doctrine, par une rare audace, vos idées les plus personnelles .
Je ne remonterai pas bien haut, monsieur.
Je laisse le passé. Je laisse cette malheureuse campagne contre les classiques, rappelée par vous-même, et qui a été menée par vous au nom, bien entendu, de ce christianisme pur dont vous vous vantez, mais qui eût fait tomber toutes nos maisons d'éducation ecclésiastiques dans le dernier mépris, si l'Église vous eût suivi.
Je ne dis rien non plus de vos attaques contre cette loi de la liberté d'enseignement, à laquelle l'Église de France doit, depuis vingt ans, la prospérité croissante de ses petits séminaires, et ces collèges de Jésuites, de Dominicains, et tant d'autres : loi qui n'a jamais pu trouver grâce devant vous, parce que ce n'était pas vous qui l'aviez faite. On ne savait chez vous la nommer que le mariage du gratcd Turc avec la République de Venise.
Je laisse tant d'autres excès ; je me borne à vos polémiques de l'heure présente, aux deux grandes questions sur lesquelles vous concentrez tous vos efforts : le Libéralisme et l'Infaillibilité pontificale. C'est assez.
Parlons d'abord du libéralisme.
Vous qui prétendiez être autrefois plus libéral que personne,
ROMK PENDANT LE CONCJLE. iJOO
toujours, bien entendu, au nom de l'Église, vous qui disiez :
«f Nous avons haï TOUT principe illibéral, comme antichrétien; » Et encore :
« Le mouvement du libéralisme catholique, inauguré avec
« tant de labeurs dans les dernières années de la Restaura-
« lion. . . se développe... sphnd,de comme l'annonce du jour; » Vous qui cherchiez « à concilier les besoins du catholicisme
avec les entraînements les plus légitimes de ce siècle, qui est
le nôtre et que nous acceptons, »
« La liberté de la presse est un droit imprescriptible , inaliénable et inviolable ; »
Vous donc, qui avez poussé, non-seulement Vhypothesefinsih la thèse du. libéralisme aussi loin que possible, aujourd'hui, par cette impuissance à vous tenir dans la mesure, par ces palinodies étranges, qui vous ont si souvent entraîné d'une extrémité à l'autre, vous vous jetez avec emportement dans tous les excès contraires. Sans rien définir, sans rien réserver, libéralisme, progrés f civilisation, sodé té moderne, vous enveloppez tout cela dans vos condamnations indistinctes et absolues ; vous ne voulez pas qu'on fasse ici, dans les idées si multiples que ces mots recouvrent, le discernement nécessnire, ni la moindre distinction; vous ne permettez pas qu'on cherche en ces points si graves ce qu'il faut résolument condamner, et ce qui se peut et se doit concilier avec le dogme ou la discipline essentielle de l'Église.
Cet excès vous jette dans un autre, et, partant de là, vous faites une des choses que je vous reproche le plus : vous créez des partis dans l'Église, vous faites deux parts de catholiques : les uns, catholiques pwr s, comme vous catholiques tout court ; les autres, que vous appelez le parti modéré, le parti libéral, ceux-là mauvais catholiques, complices des hérétiques, hérétiques eux-mêmes; vous inventez dans l'Église des hérésies, et vous y impliquez, pour les couvrir d'odieux outrages, les plus illustres défenseurs de l'Eglise parmi nous .
Voilà, monsieur, ce que vous faites, vous et votre école.
Certes, je n'entends pas dire que tous les catholiques qui
Oo() lu 31 10 PEiNDAjNT LE CONCILE.
travaillent de bonne foi à résoudre ces grands et difficiles problèmes des temps actuels, à discerner, dans ce qu'on appelle le libéralisme, le progrès, la civilisation et les sociétés modernes, ce qui peut être compatible ou incompatible avec le chi'istianisme, ne se trompent jamais. S'ils se trompent, dites précisément en quoi et comment : à la bonne heure ! Mais leur jeter à la face comme une injure, comme une hérésie, ces mots vagues et indéfinis, qui disent tout et ne disent rien, qui sont trop manifestement favorables à la calomnie, monsieur; surtout porter des condamnations absolues au nom de l'Église; voilà ce qui est intolérable.
Et c'est ce que vous faites sans cesse.
Les colonnes de votre journal ne suffisent pas à flétrir ce que vous appelez m le parti du catholicisme libéral; » ce parti qui, selon vous, « a introduit parmi nous, et qui propage avec tant « d'obstination cette nouvelle espèce de catholicisme; » ce parti qui « oublie deux choses : la Constitution divine et le respect « de l'Église, Ces ardents catholiques qui prétendent discuter « TOUT, et même les procédés du Saint-Esprit. »
On ne peut vous lire sans voir éclater, pour ainsi dire à toutes vos pages, la haine des catholiques qui ne proscrivent pas aveuglément tout ce que vous proscrivez. Ce torrent d'injures et cette espèce de colère continue inspirent à vos bons lecteurs ces naïves terreurs, ces pieux anathèmes, que chaque matin on voit défiler dans vos colonnes, avec les souscriptions pour le Saint-Père.
Et ce n'est pas seulement en France que vous créez des partis dans l'Église, c'est en Belgique, c'est en Allemagne, c'est en Bavière, c'est en Hongrie, partout. Vous dénoncez « les nova- « teurs, qui en Allemagne prennent le titre de catholiques libé- « vaux. »
Vous connaissez « les deux partis des cathuliques hongrois : « les catholiques vrais, sincèrement attachés à l'Eglise, et les « catholiques libéraux; » ceux-ci, bien entendu, ni vrais catholiques ni sincèrement attachés à l'Eglise . Vous prétendez que ces catholiques mettent l'Etat « au-dessus de lEglise. » Je ne
ROME PENDANT LE CONCILE. .Jo7
sais r/il y a en Hongrie des catholiques qui ont ce mallieur. Mais ce dont je suis sur, c'est que tous les catholiques libéraux de Hongrie ne l'ont pas.
Vous appelez encore les catholiques de ce parti complices des sectes ennemies, et vous dénoncez u ce que font depuis « quelque temps^ dites-vous, contre le Pape et le Concile, les « sectes ennemies de l'Église, et les indig.xes catholiques qui se
« font LEURS COMPLICES. »
Catholiques de nouvelle espèce, novateurs, indignes catholiques, rompHces de sectes ennemies, c'est trop peu : ce sont des gens condamnés et flétris par l'Eglise; ce sont des hérétiques.
Des hérétiques !
Libre à vous, monsieur, d'être en politique ce que vous voudrez : tout ou rien, c'est votre afFake; parlementah'e, vous l'avez été ; républicam, vous l'avez été ; césarien, vous l'êtes toujours. Cela vous regarde.
Mais l'Église n'a décrété d'hérésie, que je sache, aucune forme légitime de gouvernement, pas plus la république que la monarchie, pas plus le gouvernement parlementaire qu'un autre : ITwirefS a déclaré hérétique et plus qu'hérétique le système parlementaire, qui a été longtemps et redevient peutêtre le nôtre.
« On a dit que le système parlementaire repose sur un prin- « cipe hérétique. Quelque désir que nous ayons d'éviter toute « exagération, nous croyons que cg îi'estpas assez dire. »
Et c'est^ non comme libre citoyen, mais comme catholique, et au nom du catholicisme, que vous avez injurié tous ceux qui, chez nou >, sont restés fidèles dans leurs préférences pour cette forme politique.
Le mot d'hérésie revient facilement sous votre plume, monsieur, et je trouve dans vos colonnes un écrivain de votre école, souvent loué par vous, lequel dénonce à son tour « l'hérésie « moderne, qui se pare du nom menteur de catholicisme libéral, « et qui s'écrie : « La formule des hérésiarques. Non serviam, « voilà le dernier mot du libéralisme catholique. »
Vous dites, monsieur, que « les noms propres ont ici une
« grande valeur. » Et c'est pourquoi vous en avez prononcé ; et les hommes que vous rangez dans le parti du catholicisme libé al, dans ce catholicisme d'une nouvelle espèce ; ces hommes sur lesquels tombent les mots de novateurs, d'indignes catholiques, de complices des sectes ennemies, les hommes atteints de cette grainàa hérésie moderne, ce sont : « MM. de Montalembert, « de Falloux, de Broglie, Foisset, Gochin, etc. » Us sont làdedans, dites-vous, et c'est triste.
Voilà ceux qu'il vous plaît de nommer les patriciens, et que vous aimez à frapper. Vous êtes habile et je vous reconnais. Vous visez à hauteur d'hommes.
Voilà, indépendamment de tant d'autres, dignes aussi de vos coups, quels sont ceux que vous traitez de la façon que nous venons de voir;
Ceux que vous accusez d'avoir « om^di une intrigue contre le « Pape et le Concile ; »
Ceux qui rêvent, selon vous, « la réconciliation de l'E- « glise av^ le Mystère de Baôel^ qu'on nomme l'esprit moa derne; »
c( Ceux qui poussent sans cesse dans la « voie des concessions et des affaiblissements ; »
Ceux qui «parlent de l'Eglise comme d'une institution humaine; »
Ceux que vous rangez parmi les hérétiques, et que vous placez ensuite sur la même ligne que les pires révolutionnaires : « Les journaux des partis appelés catholiques libé- « raux, aussi bien que ceux de la révolution avancée, » ditesvous sans cesse;»
Ceux que, confondant à dessein deux choses très-distinctes, Yous affectez de ranger parmi « les organes du gallicanisme et « du catholicisme libéral. »
C'est à un de ces organes que le Monde, d'ordinaire moins •violent que vous, mais cependant votre compagnon d'armer, disait, il y a quelques j 3urs :
« Le Concile parlera, et sera votre juge. »
Votre juge ! Et vous tous donc, messieurs ? — Mais non, vous,
VOUS êtes le bon grain, et les autres catholiques l'ivraie, qui va être, selon vous, mise en boites et brûlée.
« Il laisse croifre fi mie et le bon grain; mais déjà les moisit sonneurs préparent leur faucille, et alors le froment sera dé- « gagé de l'ivraie, et l'ivraie mise en bottes. »
Tel est le langage de votre école .
Voi^i maintenant d'autres sortes de polémiques et d'injures ; car quand il s'agit d injures, Totre art est fertile :
« L'essentiel, dites-vdus, pour les organes du gallicanisme et « du catholicisme libéral, n'est-il pas de conserver leurs adeptes ? (( Et ne s'exposieraient-ils pas à les perdre en laissant arriver « jusqu'à eux la vérité ? »
ADleurs, vous dites : « La déloyauté réfléchie et hardie est « habituelle aux amis de V Union de l'Ouest, et particulièrement « au Français. »
Voilà votre modération, à vous, qui accablez de tant de sarcasmes le parti m'idèré, les hommes de la conciliation. Et voici un exemple des plaisîanteries délicates que vous aimez parfois à l^ur lancer. Je le trouve dans un répugnant article de cinq colonnes, intitulé : Les libénmx et les singes, et dans lequel vos allusions frappent d'autres libéraux que les librespenseurs. Parmi les singes, «les plus libéraux, selon votre «journal, sont ceux qui n'ont pas de queue. » Car ceux qui ont une queue « appartiennent, dit-il, au parti modéré. r. ils « tiennent toujours cette queue levée vers le ciel, comme pour « le prendre à témoin de la droiture de leurs intentions, de « leur amour pour l'ordre^ la monarchie, la religion bien com- « pris^, et de leur sincère désir de conciliation avec tous^ les Jé- « suites exceptés (1). »
Mais voici qui n'est plus de la plaisanterie : dans votre ardeur à tlétrir des catholiques que vous combattez, vous avez été
(1) Te n'est pas que la comparaison me paraisse mauvaise ni déplacée, mais la vérité m'oblige à dire que cet article n'est pas de moi ni de l'Univers. Il a été emprunté à la Civilta Cattoliea." L. Y.
•jGO liOME PENDANT LE CONCfLE.
jusqu'à les représenter, monsieur, comme plaçant leur suprême espérance dans un homme, dont ils ont hautement déploré les égarements et le malheur : a 11 ne restera plus aux « catholiques libéraux, avez-vous dit^ et aux révolutionnaires, « que le P. Hyacinthe. »
Tant d'insultes d'un coup, quelle bonne fortune !
Ces procédés calonmieux vous sont si habituels, que vous les avez appliqués même à des évêques : enveloppant dans une précautionbanale une venimeuse insinuation, vous n'avez pas craint de présenter comme les défenseurs d'un homme que vous traitez tous les jours d'apostat, des évêques, que vous nommiez :
«... Il sera défendu (le P. Hyacinthe) devant le Concile par « ses amis les évêques de Châlons, de Bayeux, et par les ar- « chevêques d'Avignon et de Reims.»
Les convenances, monsieur, je ne dis pas seulement du sen« tinient chrétien, mais de la plus vulgaire délicatesse, auraient dû ici vous retenir ,
Car, si ce n'est là qu'un cancan, comme vous disiez, pourquoi ne l'avez-vous pas méprisé ?
Et si vous ne l'avez pas méprisé, puisque vous l'avez propagé, quel était donc votre but?
Je viens de nomuier le P. Hyacinthe. Tous les catholiques ont gémi de sa chute. Vous, monsieur, vous avez triomphé, et dès le premier jour, enfonçant pour ainsi dire dans l'abime ce^ lui que vos violences ont contribué à y pousser, vous vous êtes écrié : « C'est fini ! Fruit médiocre. . . fruit gâté, et qui ne devait pas mûrir! » Et vous tous en êtes « glorifié m comme d'une « victoire » : vous avez écrit ce mot honteux .
Citerai-je d'autres traits ?
Vous avez bien osé représenter M. de Montalembert comme un homme qui porte les armes contre l'Eglise ; qui conduit contre elle les armées ennemies, qui déchire le sein de sa mère : Nous ne suivrons pas, avez-vous dit, Coriolan chez les Vohques !
Ainsi, vous n'avez pu résister au plaisir de dire à la fois deux atroces injures, à lui, et à des catholiques, qui ont pu
aller trop loin, se tromper même gravement^ mais qui ne sont pas pour cela des Vohqaes dans l'Eglise.
Yoiis avez fait, il est vrai, à l'éminent catholique traité de la sorte par vous et dénoncé aux suspicions de tous ceux qui vous lisent, la grâce d'ajouter que l'homme qui a dit : « l'Eglise c'est une mère, » ne mourra pas en révolté. Vraiment ! vous êtes généreux.
Non, il n'y a ici ni Volsques, ni Goriolan. Mais il reste celu que j'appelle, avec l'Ecriture : Accusator fratrum. Et comment oublier ici ce que vous avez fait à Berryer? La France entière, laissant de côté devant la mort et la gloire toute rancune de parti, se rencontrait, spectacle admirable, dans un sentiment d'une unanime admiration pour ce grand caractère et ce grand talent ; une voix pourtant s'éleva pour insulter cette gloire nationale, une seule voix : la vôtre. Il n'était pas mort encore, il était mourant, que déjà vous outragiez sa tombe, et versiez sur sa mémoire les plus ingrates calomnies.
Vous outragiez tout en lui, le caractère, le talent même, et jusqu'à l'honneur chrétien.
« 11 eût pu être un grand caractère, » disiez-vous ; mais chez lui, « la doctrine, la conviction « et l'amour manquaient. »
Lui, si constamment fidèle, toute sa vie, à une cause impopulaire, il avait contracté, selon vous, « beaucoup de ces abais- « sements qu'exige le succès. »
Et son nom, vous hâtiez vous de dire, «va promptement s'éteindre. » A la tribune et au barreau, il ne restera rien de M. Berryer ; ou plutôt il ne reste rien ; c'est déjà fini. »
Et dans ce moment-là même, la Belgique et l'Angleterre, représentées à ses funérailles, le glorifiaient aussi haut que la France.
Et, pendant que M. Berryer faisait cette admirable mort chrétienne que le monde sait, vous outragiez en lui le chrétien mémo; oubliant tout, vous écriviez : «Parmi ses clients, il « n'osa pas compter l'Eglise de Jésus-Christ, il a failli à ce de- « voir, il a manqué à cet honneur. »
il 36
Et pourquoi ? par le plus vil de tous les sentiments, disiezvous ; ptr peur ! « il n'osa pas... » « L'iiomme politique eut peur ! »
Et après de tels outrages sur une tombe, c'est vous qui écriviez de vous-même il y a quelques jours : « J'ai la prétention « d'avoir respecté toujours ceux qui devaient l'être. »
Et de qui parlait donc le P. Lacordaire, quand il disait :
« C'est à mes yeux un grand honneur que d'obtenir la haine ({ de tels hommes. J'espère bien qu'ils me traîneront sur leur « claie avant que je meure. (1) »
Vous m'avez accusé d'avoir, en parlant des souffrances du P. Lacordaire et du P. de Ravignan, étonné les fidèles, — comme vous m'accusiez autrefois déjouer avec la foi. — J'ai parlé de ce que je savais, monsieur, et vous, vous avez nié ce que vous deviez savoir mieux que personne (2).
Et bien d'autres que ceux-là, sachez le, ont souffert de votre rôle dans l'EgliFe, et de votre funeste influence. Et d'autant plus que bien des causes les ont forcés trop souvent de contenir leur indignation et leur douleur..
(i) L'effet a compïét«'ment trahi cette singulière attente confidentielle du R. P. Lacordaire. Son imagination brillante le persécutait de l'aspect d'un monstre déchaîné contre lui et c'était V Univers. Mais le monstre ne l'a ni déchiré ni traîné pas plus après sa mort que pendant sa vie. C'est au contraire le P. Lacordaire qui s'est jeté sur le monstre publiquement une ou deux fois. La première fois le monstre l'a détourné doucement; une seconde fois il a fait semblant de ne le point voir. Mais l'imagination est restée. — Pax! — L. V.
(2) M. Veuillot aun ami auquel il rend ce grand témoignage, qu il sait, îui^ de quoi il parle, quand iî parle de religîon[23 septembre 1869), C'est M. Barbey d'Aurevilly, qui, en conséquence, insulte comme lui les mêmes catholiques que lui.
C'est ce M. Barbey qui disait de M, Berryer : « C'est un acteur, ce n'est pas un orateur... Tête nulle en politique comme doit l'être toute tête d'avocat... » {Les Quarante Médaillons de r Académie, p 87.)
De M. de Montalembert : « Une ou deux fois il a frappé fort, « et alors son talent ressemblait à cette mâchoire d'âne, avec
Mais, aux reproches que je vous ;uli•i^sse ici, iiioiisieur, vous aimez à opposer, je ie sais, une grande excuse. iSfous défendons, dites-vous, la doctrine du Pape et de l'Eglise.
C'est là, en effet, votre prétention : vous vous posez comme les interprètes les plus fidèles des doctrines romaines et de la pensée de l'Eglise.
Non, monsieur, vous ne les défendez pas, vous les défigurez.
Vous avez reçu de Rome, un jour, des avertissements et des conseils que j'ai le droit en ce moment de remettre sous vos yeux.
Vous n'en tenez compte, ni quant au fond, ni quant à la forme.
On vous disait de ne jamais vous permettre d'infliger la moindre flétrissure à des hommes érainents : Ne qua prœcelîentium virorum nomini labecula adspergatur.
On vous recommandait d'étudier préalablement, avec beaucoup de soin, toutes les questions que vous traitez : diligentissime.
D'être très-réservé dans vos paroles, quand il s'agit de questions libres et controversées : in illis maxime quœ in utramquc partem possunt licite disputari .
On vous disait qu'il ne devait y avoir, dans vos écrits pour la religion, rien qui ne fût modéré en plein de douceur : nihil non moderatum, nihil non lene.
« laquelle Sarason abattait les Philistins. Mais, depuis, la mâ- « choire d'âne est restée à sa place. » Et M. Barbey s'en félicite, et il raille « cette faculté de parler, qui est devenue « comme laie mécanique de Birmingham, toujours prête à a aller, et dont l'empire, grâces à Dieu, a cassé le grand « rouage » (Les Quarante Médaillons de l'Académie, p. 17).
De M. de Falloux : « C'est le meilleur éleveur de cochons « qu'il y ait en France. »
J'ai eu l'honneur moi-même de subir les attaques de cet ami de M. Veuillot, gratifié par lui d'une science et d'une conscience si chrétiennes : M. Barbey d Aurevilly a imprimé, dans le journal le Dix-Décembre, que j avais, en écrivant comme je l'ai fait récemment au P. Hyacinthe, perdu « le sentiment même de ma dignité. »
ÎJGi BOME PENDANT LE CO.XCIJ.E.
On vous faisait enfin remarquer, avec toute sorte d'insistances, que ce n'est qu'à ces conditions qu'on peut espérei' de déîendre avec utilité la cause de l'Eglise et du Saint-Siège. Maximam causœejus 'prœstaniiam, ejiisqiie sedis aposfoHcœ eœcellentiam faciîius persuadeat .
Eh bien, je le demande maintenant, lequel de ces sages conseils avez-vous écouté? Lequel n'avez-vous pas méconnu?
C'est bien pis en ce qui regarde les doctrines
Vous faites dire à l'Eglise et au Pape ce qu'ils n'ont pas dit; vous leur faites condamner ce qu'ils n'ont jamais songé à proscri re .
Quand parut l'Encyclique du 8 décembre, n'avons-nous pas eu en effet la douleur de voir les anciens rédacteurs de VU?!^ vers, qui s'appelait alors le Monde, s'accorder avec le Siècle et ses pareils, pour infliger au Saint-Père et à l'Eglise l'injure des mêmes interprétations ?
Ils interprétaient les actes pontificaux, sans se soucier de la parole des évêques, absolument comme s'ils les eussent euxmêmes dictés au Pape.
Sans doute, il y a un faux libéralisme et de faux libéraux, des libéraux menteurs, des hbérâtres impies, comme les appelait le comte F. de Mérode, un des plus libéraux et des plus catlîoliq ues rédacteurs de la Constitution belge : lequel ne consentit jamais à prostituer l'honneur de ce nom à des hommes qui le méritaient si peu.
Mais il y a en France, en Belgique, en Amérique, partout, des catholiques excellents qu'il ne faut pas confondre avec de tels hommes, et qui, dociles aux enseignements du Saint-Siège, repoussent ici, comme ils le doivent, les aberrations et les excès flétris par l'Eglise.
Il y a donc essentiellement à distinguer. Mais, l'école emportée dont nous parlons ne distingue, j'allais dire, ne veut rien comprendre ici :
« Tout libéral, disaient-ils, étant un partisan du libéra- « lisme, tombe nécessairement sous la réprobation de l'Ency- « clique.
ROME PENDANT LE CONCILE. 5Go
« En vain eliercliera-t-on à équivoquer, en distinguant le vrai tt libéral et le faux libéral...
« Qu'on ne dise pas qu'il y a plusieurs manières d'entendre « ce mot de libéralisme. »
« D'aucune manière, en aucun sens^ un catholique ne peut « se dire libéral . »
« Il n'y a aucune distinction à faire entre le vrai et le faux « libéral ; et, en eftet, il serait difticile de savoir lequel est le « meilleur des deux. »
Et jetant aux hommes les plus honorables les plus sensibles injures, flétrissant ce qu'il y a de plus délicat en eux, l'honneur de leur foi, les assimilant aux sceptiques, aux jansénistes, aux protestants, aux manichéens, ils ajoutaient :
« L'Eglise condamne le protestantisme, elle condamne le lia béralisme : cela suffit.
« Il y aurait du péril à distinguer entre le bon et le mauvais « libéralisme. C'est comme si on voulait distinguer entre le bon « et le mauvais protestantisme. »
« Qu'arriverait-il si l'on se proclamait vrai manichéen, vrai « janséniste, pour se séparer des manichéens et des jansé- « nistes condamnés? »
Quelle odieuse et absurde équivoque ! Le pire manichéen, le pire janséniste, c'est assurément le vrai manichéen, le vrai janséniste. Tandis qu'au contraire, plus on se sépare des faux libéraux pour n'admettre que les légitimes libertés, et plus on est honnêtement et vraiment libéral, et nullement condamné par l'Eglise.
Mais non, poursuivaient-ils : « Le libéralisme ne fait aucwie « distinction du bien et du mal ; ce qui est la même chose que « d'admettre l'existence éternelle et égale de deux principes « contraires, » comme faisaient les manichéens.
Et c'est ainsi qu'ils répètent aujourd'hui :
« L Eglise a flktri le j^niÉnAusME, et nous lui disons, avec « foi dans la toute-puissance qui lui a été donnée : Perdes « omnesqui loquuntur mendacium. »
Il vous était d'autant plus facile cependant de ne pas impu-
ter au Pape Pie IX ces condamnations excessives, messieurs^ que lui-même, dans la célèbre allocution Jamdudum cernimus, faisait les réserves et les distinctions les plus expressives. S'adressant, pour le restituer, à ceux qui violaient ici le sens vrai et naturel des mots vera vestituantur rerum nomina, il condamnait les violences et les faits impies, çwcpnwM.s uirum ta lia FACTA... il réprouvait leur faux libéralisme et leur civilisation à eux : Hujusmodi civilitati. Mais il proclamait en même temps et à rencontre la vraie civilisation, le vrai libéralisme. Il déclarait que l'Eglise est et a toujours été la mère et la nourrice de la vraie civilisation : Jpsa ver^e civilitatis continenter fuit patrona et altrix; et il rappelait l'administration libérale, les institutions libérales, qu'il avait lui-même, en même temps que d'autres princes italiens, données à ses sujets : liberiorem administrationem, liberiores institutiones.
La fameuse 80® proposition du Syllabus, d'où vous avez voulu conclure l'incompatibilité de l'Eglise avec le libéralisme, le progrès et la civilisation moderne, n'a jamais eu d'autres sens.
J'ai dit alors, et le bon sens français a de suite compris que cette proposition n'avait pour but que de dégager le Saint-Père d'une déplorable confusion d'idées, et de repousser une impertinence et une injure. C'est, disais-je, comme si, aux ad versaires qui le somment de se réconcilier et de transiger avec le progrès, le libéralisme, et la civilisation moderne, le Pape répondait ; « Ces mots ont besoin d'être définis, car ils dési- « gnent des cboses très-complexes. Avec ce que les ennemis de « la religion cachent d'injuste et de mauvais, de révolution- « naire et d'impie sous ces mots, le Pape ne peut pas et ne doit « pas se réconcilier ni transiger : le lui proposer serait une « horreur!
« Avec ce qu'il peut y avoir de vraiment bon dans le pro- « grès, de vraiment utile dans la civilisation moderne, de « vraiment libéral et chrétien dans le libéralisme, le Pape n'a « pas à se réconcilier : le lui dire, serait une impertinence, car « c'est lui qui est sur la terre le plus auguste représentant de
« ces choses, (-e serait comme si l'on disait à un honnête « homme : Kéconciliez-vous avec la justice. »
Voilà, monsieur, les distinctions qu'il est nécessaire de faire ici, sous peine de défigurer les enseignements du ;;Saint-Siége et de calomnier indignement vos adversaires.
Mais il vous va mieux, monsieur, de faire du mot libéralisme une arme de guerre, que de le définir avec gravité et justice.
Vous rendez par là le Pape odieux, vous amassez des tempêtes contre l'Eglise; mais qu'importe? Vous êtes catholique pur! et vous avez le plaisir d'écraser les faux catholiques, les indignes catholiques qui ne marchent pas derrière vous.
Voilà pourquoi, monsieur, vous vous plaisez à poser les thèses les plus exorbitantes, les plus provocantes, les thèses mêmes de nos ennemis les plus acharnés, et dans les mômes termes !
Vous perpétuez ainsi, vous éternisez, autant qu'il est en votre pouvoir, au milieu de nous, ces affreux malentendus qui nous dévorent, et que le prochain Concile a pour objet de dissiper.
Si votre langage était celui de tous les organes religieux parmi nous, s'il était avéré que vos doctrines sont bien nos doctrines, celles de l'Eglise, les haines que vous soulevez seraient aussi universelles qu'elles sont formidables : l'Eglise serait mise au ban des nations civilisées.
J'arrive maintenant, monsieur, à votre campagne pour la définition dogmatique de l'infaillibilité pontiticale : déhnilion que votre zèle a résolu d'imposer au Concile. Ici, vos excès ne sont pas moindres.
Pourquoi, le premier dans la presse française, avez -vous
soulevé cette si délicate et si grave question ? De quel droit vous êtes-vous permis de tracer aux évêques un programme? Il y a eu là de votre part intrusion dans un rôle qui ne vous appartenait pas, et dont j'ai le droil, pour ma part du moins, moi évêque, de vous demander compte.
Et aujourd'hui vous annoncez le dessein d'entrer plus que jamais dans cette voie. Vous demandez en ce moment « qu'un immense cri s'élève, » et force les Pères du Concile à se saisir de la question posée par vous, et à prononcer. Mais, encore une fois, qui étes-vous donc, et pensez-vous pouvoir, du haut des colonnes de votre journal, peser sur la future assemblée œcuménique, comme du haut des tribunes d'une assemblée politique !
Rien n'égale, monsieur, la témérité de cette entreprise, que la violence avec laquelle vous la menez.
« A notre époque, » écrivait hier Mgr l'archevêque de Reims, avant de partir pour Rome, « à notre époque de fièvre et d'a- « gitation, où la présomption en matière théologique le dispute « souvent à l'ignorance, où l'âpreté et le dogmatisme du « langage tiennent lieu de vraie science, certains esprits in- « quiets combinent des plans, tracent des programmes.
« Tout manque souvent à ces nouveaux docteurs pour ensei- « gner et diriger l'Eglise ; d'abord la mission • divine, qui n'a « été donnée qu'aux papes et aux évêques; puis la science. »
Vous êtes, monsieur, de ces nouveaux docteurs-là : la mission vous manque; mais vous l'usurpez, et vous ne permettez pas que ceux qui l'ont reçue de Dieu l'exercent selon leur conscience. Et si un évêque ne dit pas comme vous sur les questions soulevées par vous, il subit vos attaques .
C'est avec douleur, monsieur, que j'ai dû traiter cette grave question d'opportunité, si témérairement et si violemment résolue par vous tous les jours. C'est vous qui m avez imposé ici cette contrainte et ce devoir, par vos excès.
Quoi ! vous vous constituerez en quelque sorte le grand agitateur dans l'Eglise ; vous soulèverez, vous passionnerez d'avance dans le sens des solutions que vous voulez, en exploitant
ROME FENDANT LE COiNClLE. ^)()9
le meilleur, le plus respectable de leurs sentiments, une multitude de bons iidèles; vous troublerez, insulterez et caloni-
merez
Et parce que, selon le droit et le devoir de ma charge pastorale, je ferai, dans ces extrémités, ce que quelques-uns de mes collègues ont fait, selon leur droit et leur devoir aussi, vous, monsieur, qui n'avez aucune autorité, aucune mission dans l'Eglise, qui n'êtes pas constitué juge entre nous, vous viendrez parler ici de prise d armes, de campagne, et vous essaierez de me ranger dans cette catégorie de. catholiques indignes complices, selon vous, des sectes ennemies, que vous poursuivez tous les jours de vos plus sanglants outrages !
Vous me menacez même « des commentaires et des argu- « ments empoisonnés de la presse hostile. » Je ne vous reconnais aucun droit, monsieur, de chercher là vos arguments. Je ne réponds que de mes paroles et de leurs conséquences logiques et légitimes. Ce serait là d ailleurs une trop commode manière de vous décharger des responsabilités que font peser sur vous vos téméraires initiatives.
La mission vous manque donc ici, monsieur, en même temps que le respect; et j'ajoute, avec Mgr l'archevêque de Reims, la science.
Vous prétendez, il est vrai, avec un étrange aplomb, que la théologie n'a que faire ici; et vous répondez, obstinément, aux journalistes catholiques de l'Union, de la Gazette de France, du Français et de la France, et aux autres, qui se déclarent incompétents sur de telles questions, et s'en réfèrent non à vous, mais au Concile, vous leur répondez qu il suffit ici de savoir son catéchisme :
« L'Univers... na pas eu besoin de faire de théologie, et la « France n'a pas besoin de théologie pour apprécier et discuter x( ses preuves. Si elle sait le catéchisme, cela suffit. »
Et l'Univers, en effet, discute de telle eorte cette question, qui en renferme tant d autres, ce journal se jette en de tels excès d'argumentation. et d'expression, que la théologie, on le voit bien, ne l'inquiète guère.
Voici un exemple entre beaucoup d'autres :
« Si le Concile est infaillible, qu'a-t-il besoin de Tavis du « Pape ? S'il ne l'est pas, comment l'avis d'un évêque, fail- « lible lui-même, peut-il doîmt^r l'infaillibilité? »
11 est clair que ce docteur, qui se permet de trancber mie telle question, ne sait même pas la poser. Il suppose que ses adversaires regardent comme œcuménique un Concile où le Pape ne serait pas.
« Il faut donc, conclut-il, que lun des deux, le Pape ou le « Concile, possède l'infaillibilité, et celui des deux à qui Notrem Seigneur Jésus-Christ Ta promise et donnée, n'a pas besoin « de l'autre.»
Ainsi, ces messieurs tiennent à séparer le Pape du Concile. « Celui des deux à qui Notre-Seigneur Jésus-Christ l'a promise et donnée,)) dites-vous? Mais s'il l'avait promise et donnée à tous les detiXj au Pape et au corps épiscopal, réuni ou dispersé? Là est précisément la question, que je n'examine pas ici, mais qui n'est donc pas résolue, pas plus que posée par vous.
Et quand vous dites : « Comment l'avis d'un évêque, faillible «lui-même, peut -il donner l'infaillibilité?» quel est, demanderai-je à mon tour, cet étrange oubli de l'origine divine de l'Église, et des promesses qui lui ont été faites par Notre-Seigneur : Euntes doceie omnes génies . Ecce Ego vobiscum svm !
Telle est la force théologique du secrétaire de Ja rédaction à \ Univers.
Voici un autre théologien, du même endroit, qui trouve théologique et édifiant d'opposer les décrets du Saint-Siège à l'autorité des Conciles, de la manière que voici :
« Les Conciles œcuméniques n(7it jamais eu, de fait, autant « d'autorité que les décrets du Saint-Siège. . »
Quoi ! pas même le Concile de Nicée, quand il proclamait la Divinité de Notre-Seigneur !
Et que voulait dire saint Grégoire le Grand, déclarant qu'il révérait les quatre . i)remiers Conciles œcuméniques à l'égal des quatre grands Evangiles?
Ce théologien laïque ajoute :
HOME PENDANT LE CONCILE. c7 1
{( Le Saint-Siège, dans ses rapports avec les Conciles plé- « nters, a toujours eu sur eux Yavaniage de la justice, de la « prudence et de la charité. »
Apparemment M. Veuillot a trouvé que celui qui écrit de telles paroles n a oublié ni le respect de l'Eglise, ni sa divine constitution.
Mais écoutons M. Veuillot lui-même.
Il veut, on le sait, que le Concile effectue la définition qu'il lui dicte, par voie d'acclamation, sans examen, sans discussion ! Il trouve que des discussions au sein du Concile jetteraient dans la stupeur les catholiques. Et sur ce que d'autres cathi'liques ne partagent pas votre stupeur, monsieur, vous vous êtes permis des réflexions dont je néglige ici la grâce, pour ne les consi<îérer qu'au point de vue du savoir théologique. Vous avez dit :
« Le Correspondant veut que l'on discute, et que le Saint- « Esprit prenne le temps de se former une opinion. Il a cent « arguments pour prouver combien le temps de la réflexion « est indispensable au Saint-Esprit. »
Et vous disiez encore ce matin même : « Il est à remarquer qu'aucune discussion ne précéda cette invasion de l'Esprit- Saint » au (Cénacle.
Je me contente, monsieur, de rapprocher ces légèretés moqueuses, j'allais dire irréligieuses, du grave langage de nos èvêques.
Examinant ce mode de définition par acclamation déjà annoncé par vous, <i l'assistance del'Esprit-Saint, disait Mgr l'é- (( vêque du Mans, ne dispense pas de l'étude et du travail; elle « ne dispense pas de scruter les saintes Ecritures et la Tradi- (( tion, elle n'exclut ni les libres dlscusdons, ni les débats ap- « pro fondis.
Et entrant au fond même de la question avec toute la clarté et la fermeté de la raison théologique, Mgr l'évêque de Saint- Dié écrivait ces remarqual)les paroles :
« Il importe que vous compreniez bien la nature de cette « assistance indispensable à l'Église, pour conserver la foi
572 KO-ME 1•E^'DA^T LE COrsClLE.
(( pure de toute atteinte. Dans ce privilège, ne voyez rien qui « ressemble à l'inspiration dont les anciens prophètes furent « favorisés, ni à une révélation proprement dite. Aussi Vassis- « tance divine est simplement une action efficace de l'Esprit- « Saint qui dirige, qui préserve, qui soutient l'Église dans la cou- « statation de la vérité, et la garantit infailliblement de toute er- « reur ; action néanmoins qui ne la dispense ni des recherches, « ni de la discussion, ni surtout de la prière, auxiliaires indjs- « PENSABLES daus uuc ŒUvre de cette nature.
« Voilà pourquoi et Papes et conciles ne décident jamais « RIEN en matière de foi, de mœurs ou de discipline, sans avoir « longuement pris connaissance des choses, saiis les avoir examinées « sous toutes leurs/aces, puis consulté les Docteurs les plus cini- « nents, adressé au Ciel de longues et ferventes prières . »
Vous connaissez ces paroles, monsieur, vous les aviez lues; et vous connaissiez aussi ces autres paroles de Mgr l'évêque de Poitiers :
« En matière si grave, si délicate et si complexe, on ne doit M se laisser guider ni par l'enthousiasme ni par le sentiment «personnel; tous les mots doivent être pesés et expliqués, « toutes les faces de la question examinées, tous les cas prévus, « toutes les fausses applications écartées, tous les inconvénients « balancés avec les avantages. »
Vous avez une étrange manière, monsieur, d'apprécier ces précautions de la sagesse et du respect ; vous trouvez, vous, que cela n'est « pas loin de ressembler à une certaine ratifica- « tion nécessaire de l'esprit humain... moderne. » — Moderne est curieux ici ! — Et vous vous permettez ces indécentes plaisanteries : « Le Correspondant veut que le Saint-Esprit prenne le « temps de se former une opinion. Il a cent arguments pour « prouver combien le temps de la réflexion est nécessaire au « Saint-Esprit. »
N'est-il pas triste et odieux de voir ainsi traiter de pareilles questions !
Mais Mgr Tévêque de Saint-Dié, qui expliquait tout à l'heure la différence qu'il y a enli'e l'assistance et riuspiration, est un
ROME pi:m)anï le concile. S73
théologien bien faible et bien timide auprès de vous, monsieur. Selon vous, le Pape infaillible, cela veut dire le Pape inspiré ; inspiré, et seul dans l'Eglise; inspiré, précisément comme les prophètes et les patriarches, comme les hommes à qui Dieu a parlé directement; comme Moïse, Abraham, Noé, Adam ; vous soutenez non pas l'assistance, mais l'inspiration, la révélation ■lirecte, avec cette diliérence signalée par vous, c^ue l'inspiration, avant le Pape, était intermittente, mais qu'elle est permanente chez le Pape : vous dites cela dans un long et pauvre article, où ce qu'il peut y avoir de vrai dans votre pensée est noyé, comme toujours, sous un flot d'exagérations intolérables .
« Adam chassé du Paradis est le dépositaire infaillible de la « promesse... En vertu de son infaillibilité, JNoé construit « l'Arche, sans délibération ni conseil... Abraham est fait in- « faillible... Après Isaac, Jacob et Joseph, inspirés de Dieu, «Moïse est pleinement investi de Y infaillibilité... Quelles déli- « bérations ont précédé la sortie d'Egypte? Dans quelles dis- « eussions s'est formée la loi du Sinaï ? » Voulez-vous dire que le Pape, comme Moïse, Abraham , s'entretient personnellement avec Dieu ? — « Enfin, après l'inspiration pro- « phétique, le commerce de Dieu avec certains hommes « à qui il parle direct inent, » — ce que vous nommez l'in- {( faillibilité active, vous dites que « l'infaillibilité ne sera « phis errante et intermittente, mais permanente et fixée en « son lieu connu et éternel. :> Je vous le demande de nouveau : Voulez-vous dire qu'au Pape, dont l'infaillibilité sans doute est active. Dieu parle directement, comme aux Proplrètes ?
IN 'est-ce pas vous qui avez écrit ces paroles : « Nous ne sa- « vous tous certainement qu'une chose, c'est que nul homme « ne sait rien, excepté THomme avec qui Dieu est pour tou- « jours, l'homme qui porte la pensée de Dieu. Il faut. . . suivre « inébranlablement ses directions inspirées. »
Je serai très-modéré en disant simplement, monsieur, que vous êtes théologien comme certains docteurs à la voix retentissante sont médecins.
>)i i ROME PENDANT LE CONCILE.
S'il n'y avait chez vous que l'ignorance lliéalogique ! mais il y a plus. Je vous accuse, monsieur, d'avoir travesti et calomnié odieusement l'acte de ces catholiques dont vous avez signalé à votre public, pour les flétrir, les noms, plus ou moins illustres, mais tous dignes de respect, et de la reconnaissance de l'Eglise.
Vous les avez accusés d'intrigue, de complot, contre le Pape et le Concile.
Première indignité : en voici une seconde, et plus grave encore :
Vous dites : « L'auteur nie l'infaillibilité au Pape personnelce lement. »
La vérité est qu'il ne traite pas cette question de théologie ; mais passons ; vous continuez :
« L'accorde-t-il au Concile? c'est selon. Le Concile tout « seul.,. »
Que voulez-vous dire, et où est-ce que, dans son travail, l'auteur, dont vous parlez, pose l'hypothèse d'un Concile vraiment œcuménique, où le Pape ne serait pas? Nulle part. Pas un mot de cette hypothèse.
« Le Concile tout seul pourrait être infaillible. » - « Le Concile et le Pape d'accord pourraient ne l'être