‹ Rome pendant le concileChapitre 4 sur 32 · LES VICAIRES APOSTOLIQUES · texte numérisé non relu

LES VICAIRES APOSTOLIQUES

10 mai.

Je VOUS ai parlé des Vicaires Apostoliques en ce moment rassemblés à Rome, où déjà leur présence indique la grandeur du dessein de Dieu sur l'humanité qui nous suivra. Je n'ai pu, en quelques pages, esquisser un spectacle qui serait encore à l'étroit dans un livre, et un pareil livre exigerait l'œil qui sait voir les grands caractères, la main qui sait tracer les grands tableaux. Ces hommes apostoliques sont le printemps de l'Église ; ils lui font revivre ses premiers jours, parés de fleurs, empourprés de sang, éclatants de miracles. Riche de leur vertu ardente et victorieuse, elle les montre au monde qui croit l'avoir appauvrie; à meilleur titre que l'antique Romaine, elle dit : Voilà mes joyaux et ma beauté ! Mais ils sont aussi l'honneur et la consolation de notre siècle. Une grâce de Dieu a visité sa misère, et cette légion d'apôtres, illustrée de la palme des martyrs^, vient

ÎOO ROME PENDAM LE CONCILE.

décorer son histoire triviale, pleine de fourbes, de meurtriers et d'histrions.

L' eût-on dit à nos pères, et à nous dans notre jeunesse, qu'ils auraient des fils et que nous aurions des neveux qui fonderaient des Églises ? On sortait du sang le phis brutalement répandu qui ait crié vers Dieu contre l'iniquité humaine. La Révolution avait été un massacre ; l'Empire, une boucherie. On sortait de là, l'orgueil au front, pour se précipiter dans les luxures. L'impiété de l'intelligence, comme auparavant l'impiété de la force, entretenait ses soudards qui insultaient aux gémissements des âmes rachetées par le Christ, et qui vomissaient leur vin de cabaret sur l'Évangile. C'est alors, au temps de Paul-Louis Courier et de Déranger, dans la boutique de Louis- Philippe, ({ue naquirent et se formèrent les enfants qui devaient se répandre par toute la terre, pieds nus. Fonction du Christ sur la tête, la flamme du Christ à la main. Ils sont partis du centre incrédule de l'Europe, comme leurs devanciers étaient partis du Calvaire. Cette Europe infidèle était bien un Calvaire en effet ! Ils sont venus à Pierre, ils lui ont dit : Donnenous un lambeau des royaumes de la nuit, afin que nous y portions le jour. Envoie-nous à la faim, à la soif, aux tortures, dans toutes les ombres de la mort. Il y a là des multitudes qui dorment et que nous voulons réveiller. Elles sont au Christ et à toi ; nous les voulons rendre au Christ par toi. Envoie-

nous, agrandis-toi du monde. — Pierre leur a partagé le monde.

Ils sont donc ici, nous les voyons. Ils sont partis, plusieurs sans même savoir où ils allaient, pieds nus et les mains vides. Ils reviennent pieds nus, mais chacun dans ses mains rapporte un peuple et fait asseoir avec lui dans le Concile cet accroissement de la famille du Christ, c'est-à-dire de la famille humaine. Car ce qui appartient au Christ par le baptême, cela seul appartient véritablement à la famille humaine et à la vie ; et tout le reste, étant encore la proie de la mort, n'est que comme un degré du néant, une sorte de matière première d'où le souffle de Dieu tire la véritable humanité. Ainsi, laissant toutes les promesses et toutes les félicités de la terre, jeunes et purs, ils se sont rendus là-bas, suivant les grandes aspirations de leur cœur. S'associant à Dieu qui voulait créer, ressusciter et sauver, et portant sur leurs épaules le signe de la royauté qui est la croix, ils ont pétri le limon humain, ils l'ont formé à la ressemblance de Dieu, ils lui ont donné le souffle, et des peuples ont surgi. Combien sont morts à ce travail ! mais avant de mourir, ils ont enfanté. Le fils qu'ils n'ont pas vu naître est éclos sur leur tombe ; Dieu la donné à leur espérance fidèle, comme le roi juste dépose une couronne de victoire sur le cercueil du guerrier tombé dans le combat. Et combien aussi n'ont vécu que d'une longue mort, baptisant non-

seulement de leurs sueurs, mais de leurs larmes et de leur sang ! Mais cette mort prolongée reçoit aussi et voit grandir sa couronne, et se sent plus féconde que la plus féconde vie. Ainsi ont-ils obtenu ce qu'ils voulaient. Dieu s'est rendu docile à leur charité, il leur a montré la sienne, il leur a donné des âmes. Agrandissant la mesure de sa miséricorde^ par eux il a fait quelque chose aussi pour nous. Sous notre ciel terne, il a fait passer cette colonne de feu apostolique, afin que nous puissions mesurer ce qui devient possible par sa grâce et admirer ce qu'il met de splendeur dans l'âme qui se donne à lui.

A l'appel de Pierre, ils sont venus chargés de leurs dépouilles sublimes. Les voilà sur le Capitole sacré, dans la ville de César devenue la ville du (Jirist. Triomphateurs qui n'ont versé que leur sang, conquérants qui ont créé des peuples au lieu d'en détruire ! Pierre, leur chef et leur père, nous apparaît dans ce cortège que n'eut jamais César, et dont luimême ne fut jamais entouré. Jadis il vit autour de lui tous les rois inclinant leurs couronnes, cette pompe est surpassée. Ces créateurs et ces pasteurs de peuples l'environnent de plus d'amour, lui assurent plus d'empire. Ceux-ci rouleront le manteau de la nuit. Ils feront pénétrer partout la lumière qui dissipe les fantômes et dissout les idoles ; par eux le nom de Jésus baignera de ses ondes sonores toute la terre purifiée. »

Celui qui s'appelle aujourd'hui Pierre, et qui voit ce spectacle, étant enfant avait vu Rome captive et le temple désert. Plus tard, une tempête lui a ramené ces images et fit triompher l'enfer une seconde fois. Dans les balances où sont pesées les iniquités de la terre, qui nous dira le contrepoids de la prière du juste, et tout ce qu'emporte de crimes une seule goutte de son sang, une seule larme de ses yeux î S'en allant si loin de nous, ces hommes de Dieu n'ont pas rompu avec nous. Au contraire, le lien de charité qui les attache à la patrie s'est serré davantage, leur âme en a senti l'étreinte plus véhémente. Ils ont prié, ils ont offert leurs sacrifices et Dieu a été patient. Nous saurons un jour quel rempart a été l'humble sou de la propagation de la foi. En attendant, et c'est assez, nous avons ce spectacle inénarrable : cent Vicaires Apostoliques dans le Concile ! Quel problème pour les sages, au déclin de ce siècle qui fut encore en son commencement le siècle de Voltaire, que l'on crut ensuite nommer le siècle de Napoléon! Le nom du siècle honorera davantage l'intelligence humaine. 11 sera le siècle de Pierre, vicaire du Christ, seul vrai conquérant à travers tant de batailles, seul vrai illuminateur parmi tant de systèmes, seul vrai législateur dans cette multitude de fabricateurs de constitutions.

Mais vous me demandez de peindre les évêques missionnaires, et c'est dans ce dessein que j'ai pris la

plume. Je ne songeais pas à ces considérations qui se précipitent de mon esprit émerveillé. J'ai ici une trop riche matière et je suis trop pressé. L'écrivain contraint d^arriver vite perd son temps à chercher le plus court et passe par le plus long ; la plume qui vole ne sait pas aller droit au but. Enfin, j'essaie de tout dire, parce que tout est à dire. Pardonnez-moi le tourbillon.

Figurez-vous un homme qui compte Dieu pour tout, qui compte sur Dieu en tout, et qui sait par l'expérience et par la foi qu'il ne compte pas en vain; un homme épris de l'amour des âmes et qui va les chercher comme va l'amour, dans les épines, dans les flammes et jusque dans les fanges, au mépris de toutes les terreurs, au mépris de l'impossible, au mépris même de la raison, mais je parle de la raison vulgaire, celle qui ne sait pas que Jésus serait mort pour racheter une seule âme ; un homme enfin qui a fait son œuvre d'être l'homme de Dieu, et à qui la vie et toutes choses humaines ne sont plus rien lorsqu'il s'agit d'accomplir une volonté de Dieu, do sauver une âme : voilà le prêtre, et par excellence Tévêque des missions. Il est le héros du Christ, le héros de Tamour.

Dans cette physionomie, la cordialité domine. Quelque visage que la nature ait donné au missionnaire. Dieu lui en a fait un qui attire. La constante flamme du cœur y a gravé ce je ne sais quoi attirant,

ROME PENDAÎST LE CONCILE. j Oa

signe sacré de tout ce qui est salubre et bon. La sérénité du juge, la douceur, de l'ami, la tendresse du père y parlent et vous attirent comme la robe du fruit salutaire et comme l'odeur du froment.

Ne vous forgez point cependant l'image de quelque rustique ouvrier de l'Evangile, allant jeter le baptême d'un robuste bras à travers mille dangers, mais rondement et avec plus de muscles et de cœur que d'études. On se fait trop volontiers cette idée de l'apôtre, et elle remonte d'ailleurs fort loin. On a tant dit que les apôtres étaient des bateliers, des villageois, sans formes et sans lettres, et cela fut si vrai ! Durant les premières semaines du Concile, plusieurs^ voyant tous les Vicaires Apostoliques dépouillés de train, de serviteurs et dévalise, voyageurs de seconde classe, les regardaient presque comme des évêques de second rang, employés du Saint-Père, estimables parla vertu, inférieurs par le savoir et par l'indépendance, faits plutôt pour encombrer le Concile que pour l'éclairer. On a saisi ce sentiment dans ces lettres sur le Concile qui établissaient avec soin des * catégories d'importance. Parmi les sièges in partibuSy Sirmium et Sura étaient seuls réputés « importants. » Cette erreur a vite perdu le terrain qu'elle avait un moment envahi. Il a fallu voir qu'en effet les Vicaires Apostoliques ne sont pas de simples courriers de l'Évangile, mais ses vrais ambassadeurs.

106 ROME PENDA^•T LE COKCILE.

et que rien n'est en eux au-dessous de leur dignité de princes de l'Église.

Sans doute, ils prennent en voyage les moindres places, et dans leurs missions souvent ils vont à pied. Ils mendient, ils vivent de peu, comme tous ceux qui demandent leur pain ; ils font route sans fourgons et sans serviteurs, la plupart n'ont pas deux vêtements, plusieurs ne sont vêtus que de guenilles cent fois rapiécées de leurs mains. La dignité épiscopale ne les empêche pas de travailler. 11 en est que nous voyons entrer au Concile, revêtus de la chape d'or et de la mitre, qui ont travaillé et travailleront comme maçons, comme charpentiers,, comme jardiniers^ qui font leur cuisine et celle de leurs frères, qui recousent leurs habits et leurs chaussures et qui n'auront un toit pour eux qu'après avoir bâti leur église. J'en connais un qui a imprimé de ses mains le catéchisme, la grammaire et les cantiques composés par lui dans une langue qu'il a dû presque composer aussi. Un autre s'est soumis à un labeur plus dur. Emmenant des compagnons qu^il avait gagnés aux fatigues de sa mission lointaine, et trop pauvre pour payer leur passage, il s'est mis avec eux au service du navire, comme domestiques, leur promettant pour surcroit de gages qu'ils n'auraient pas le mal de mer. Ils ont passé à ce prix. Mais ces avilissements ne laissent point de marques sur l'âme, et la hauteur de l'âme, relevée au contraire par de tels sacrifices,

ROME PEISDA^T LE COKCILE. 107

relève à son tour le maintien. J'imagine que Pierre, qui avait jeté et tordu le filet, et Paul, l'ouvrier en tentes, et les autres, ayant passé par l'école de Jésus-Christ, devenus les distributeurs de sa doctrine et de ses sacrements et les juges de son peuple, ne manquaient point de dignité personnelle dans leurs rapports soit avec les fidèles, soit avec le monde et ses rois. Pour dire ma pensée, je crois qu'il y avait alors, même extérieurement, peu de plus grands seigneurs, et que les patriciens de Rome et les princes d'Asie, si entendus aux attitudes de la supériorité, se sentaient descendre devant la majesté de ces hommes de rien , qui leur disaient ce que Dieu permet ou défend. Tels ceux-ci, qui ont été à la même école, qui sont les mêmes hommes et qui traitent des mêmes choses avec le même genre humain.

Ils n'ont pas seulement affaire à des sauvages. L'Europe est partout dans le monde. Si loin qu^ils aillent, les ballots et les marchands de l'Europe, et ses diplomates, ses aventuriers et ses soldats, ou les ont prévenus ou les suivent. La plupart du temps, c'est là précisément le poids lourd et la meurtrissure de leur croix. L'Europe ne voyage pas sans ses vices, sans ses sophismes, hélas! sans ses cruautés. Elle élève ces obstacles sur les pas des missionnaires et verse ces immondices dans leurs cultures. Plus d'un rencontre à combattre tout à la fois le fanatisme cruel de l'idolâtre barbare, l'arrogance haineuse de l'ido-

j08 ROME PENDANT LE CONCILE.

lâtre leitrô, l'hypocrisie du prédicant hérétique, la mauvaise volonté du représentant de l'Europe sectaire ou impie. Devant de tels adversaires, le missionnaire catholique^ l'évêque surtout, pauvre, abandonné, en butte à la méfiance et à la jalousie, a besoin de la dignité et de la science du prêtre. 11 faut qu'il se tienne à ce rang incomparable de maître et de père, et que sa bonté comme sa lumière s'épanche de la hauteur.

En se montrant unanimes et immuables pour l'infaillibilité du chef de l'Église, les Vicaires Apostoliques ont renversé tout l'argument que le parti contraire comptait tirer des répugnances prétendues de l'hérésie et du paganisme. C'était l'argument capital de l'inopportunité. Des calculs hardiment approximatifs chiffraient par centaines de millions les âmes que la proclamation du dogme allait certainement effrayer, éloigner, perdre pour jamais. L'un de ces hommes que leur cœur ne porte pas à négliger l'intérêt des âmes et qui donnent au contraire leur vie pour les sauver, prononça un mot et fit crouler ces calculs et envoler ces fantômes. Cinquante Vicaires Apostoliques de toutes les contrées de la terre confirmèrent la parole de leur collègue, attestant comme lui que l'infaillibilité de Pierre était le besoin et non pas l'épouvante de l'humanité. Tous auraient dit la même chose, si une contestation s'était élevée. Il n'y en eut point. La polémique gallicane rejeta l'affirmation

ROME PliNDAlNT LE CONCILE. 109

si nette et si fermement raisonnée de l'évêque de Jafna, appuyée de tant de suffrages compétents, parmi les choses de rien auxquelles il n'est pas nécessaire de répondre. Mais l'esprit de parti s'anima de nouveau contre les Vicaires Apostoliques et se plut à leur attribuer une infériorité de connaissances dans les choses du monde et dans les choses de Dieu. Pour le dire en passant, la contradiction est forte de la part de ceux qui, d'un côté, veulent donner la primauté réelle et active àl'épiscopat, et, de l'autre , limitent l'épiscopat par le peuple, en exigeant qu'il s'imprègne de l'esprit du temps. A ce compte, les Vicaires Apostoliques devraient être l'idéal de ces docteurs. Évêques, ils ont la .souveraineté épiscopale ; libres de tout lien avec l'Etat^ ils ne peuvent se séparer du peuple, qui est naturellement leur unique appui. Malheureusement, leur attachement au Saint-Siège gâte tout, et il faut les ruiner, du moins dans l'opinion! Ainsi, l'esprit de parti, n'ayant point de principe solide^ modifie sa doctrine au gré de ses passions et de ses intérêts. L'erreur est errante, la vérité est fixe. Mais, suivant l'heureux mot de Metternich, elle est fixe comme le canon sur un pivot, qui fait feu dans toutes les directions et atteint partout son mobile adversaire.

Les Vicaires Apostoliques n'ignorent ni les choses du monde ni les choses de Dieu. Ils sont au contraire les hommes qui en étudient le plus les mystères.

Yoycigeurs dans l'espace, voyageurs dans les solitudes, voyageurs dans le cœur humain encore peuplé des monstres antiques dont le baptême a parmi nous diminué le nombre et la puissance, ils vont, en tous sens, à des profondeurs de connaissance où la plupart des prêtres sédentaires de TEurope ne pénètrent plus que par des livres bornés. Tout livre est borné^ hors le livre divin, livre à peu près unique du missionnaire, et le livre du cœur vivant de l'homme, où personne ne lit aussi assiduement que lui.

Je l'ai dit déjà. Le missionnaire enseigne toujours. Il n'est pas d'évêque missionnaire qui ne se trouve perpétuellement eu face de toutes les classes d'adversaires que la religion a rencontrés en ce monde, et qui ne parcoure tous les jours de sa vie la multitude des objections qu'ont inventées la passion, l'ignorance, la folie, et, hélas! la science et la raison de l'homme. Il faut répondre au brame et au paria, au mandarin et au sauvage, au prédicant et au librepenseur; il faut faire pénétrer la vérité de Jésus- Christ dans la stupidité pétrifiée de la brute et dans le béton hérissé du polytechnicien. Il n^est pas rare, en ce moment, à Rome, de causer avec les cinq parties du monde parlant français. Hier encore des évêques de l'Océanie, de l'Asie, de TAfrique, de l'Amérique et de l'Europe sur tant de points encore barbare et plus que barbare, me disaient qu'ils auraient affaire chez eux aux brochures qu'on leur

ROME PEiNUAKT LE CONCILE. 111

adresse ici. Nous entendrons^ ajoutaient-ils, le P. Gratry et les autres prêcher contre le Pape en indou, en arabe, en kanak, en chinois, dans les langues du Sénégal et dans les langues de la baie d'Hudson. Tout sera traduit par les prédicants, par les libres-penseurs et par les athées, qui auront soin de ne pas laisser ignorer la qualité des auteurs. Il faudra combattre ces misères, comme saint Paul à Ephèse fut obligé de combattre Alexandre, l'ouvrier en cuivre : Alexande?' œrarmsmulta mala mihi ostendit. Ce qui nous fera du mal, ce ne sera pas le cuivre, ce sera l'ouvrier. On nous opposera la robe du prêtre et l'épée de l'académicien. Oui, les Peaux- Jaunes et les Peaux-Rouges nous diront que nous ne rencontrons pas en Europe des adversaires vulgaires, que les autorités qui s'élèvent contre nous sont des académiciens! Et de pauvres âmes recevront ces ineptes blessures !

Mais cette polémique constante, et qui pourrait embarrasser plus d'un docteur d'Europe, n'est pas encore la grande étude théologique des missionnaires. Ces hommes assiégés du monde sont en même temps enveloppés de solitude. Par les longs voyages dans les déserts, par les retraites et ca])ti vîtes que leur impose le péril, ils donnent à la méditation des choses divines, à l'étude de leur propre cœur seul à seul avec Dieu, le temps que d'autres doivent dépenser dans les tracas renaissants de l'ad-

miaistration. Étudier son cœur au flambeau de Dieu, c'est la grande théologie. Qui se connaît bien à cette lumière connaît bien tous les hommes, et, je l'ose dire, connaît la volonté de Dieu, la grandeur de son amour, la beauté de sa justice, et sait ce que Dieu veut du genre humain et pour le genre humain. Or, c'est ici la science suprême de l'évêque, celle qu'il doit répandre dans le monde, celle qu'il doit apporter au Concile. Quant au reste, il y a des bibliothèques et des théologiens que l'évêque missionnaire peut consulter comme un autre, et dont un autre n'a pas moins besoin que lui pour ces circonstances qui se sont offertes dix-neuf fois en dix-neuf cents ans. Demandera-t-on que tout évêque soit toujours prêt à éclairer un concile ? On y trouverait des difficultés, même en Europe. Le grand droit de l'homme est de n'avoir pas de génie ; son principal devoir, qui renferme tous les autres, est de vivre pour Dieu, dans la voie que Dieu lui a tracée, quelque déviation que prétende lui imposer le monde. Ce devoir, qui l'a plus magnifiquement embrassé que l'ouvrier apostolique, et qui le remplit d^un cœur plus magnifiquement dégagé des choses humaines? Ouvrier de la première heure, il travaille jusqu'au soir et par delà, pour partager son gain à ceux que la dernière heure voit à peine arriver. Il donne à Dieu toutes choses, sa terre natale^ ses sueurs, son sang, ses larmes, son berceau, sa vie et sa tombe ; il prend une croix au pied de laquelle

ROME PENDANT LE CONCILE. lia

sa mère ne sera pas; il va mourir dans les épines d'une terre aride, qui ne fleurira qu'après avoir dévoré ses ossements. Qu'ils disent clairement leur pensée, ceux qui, devant ces hommes et contre ces hommes, armés de rhétorique et d'arithmétique, les conjurenft de songer au salut des âmes et de réfléchir sur les choses de Dieu! Estiment-ils que ces hommes trop simples n'ont pas le zèle prudent des âmes, ne savent pas voir ou ne considèrent pas assez les vrais intérêts de Dieu? Croient- ils que ces hommes ne sont pas dans les conditions voulues pour que Dieu leur accorde des lumières que la science peut bien chercher, mais qu'elle ne reçoit que du miracle^ et qui ne sont données que pour le salut présent et futur des sociétés humaines?

Je lis les brochures de ceux qui se déclarent euxmêmes seuls savants, et j'entre dans une ombre glacée où le doute et les fantômes remplacent les sérénités de la lumière et la chaleur saine de la vie. Les systèmes se déroulent et se contredisent, les masques se succèdent. Je n'entends plus Dieu, je n'ai plus ses promesses, je me demande enfin si Dieu a su construire son Eglise. L'a-t-il posée sur la pierre ferme, ou bien, avec un très-grand dédain des angoisses de mon intelligence et de mon cœur, l'a-t-il ébauchée sur les pierres roulantes et sur le sable mouvant^ pour être perfectionnée et transformée plus tard par qui voudra?

Mais j'écoute les Apôtres, et mon cœur brûle. Tout est amom% certitude, divine clarté. Je vois les envoyés vivants du Dieu vivant. Je vois les pieds poudreux, la tête couronnée d'épines, le corps labouré de cicatrices, le flanc percé, mais les bourreaux vaincus^ la tombe changée en berceau, des églises qui naissent, la lumière et la charité qui se répandent. Ah ! je le reconnais : c'est Lui! Ceux-ci sont en Lui, et II est en eux. Ils parlent sa langue tendre et lumineuse, ils font son œuvre invincible et immortelle, et pour dernière ressemblance^ se tournant vers le Chef qu'il leur a laissé, ils lui disent : Tu es Pierre, confirme-nous. Tu es le Pasteur, enseigne-nous le pâturage. Pais par nous les agneaux que le Seigneur Jésus nous a confiés par ta main et pais-nous directement nous-mêmes qui sommes les brebis !

Je déplore d'être obligé de finir. Je voudrais tous raconter ]a vie de ces hommes, du moins les traits qui échappent à leur modestie soigneuse de se taire. Ils cachent leur vie, ou, pour mieux dire, elle est cachée à leurs propres yeux. Ils savent que Dieu les emploie à quelque chose de grand, ils ne se savent pas grands par eux-mêmes et ne connaissent en eux que la misère de l'humanité. C'est à peine si l'on peut saisir dans leurs récits quelques traits de cet héroïsme qui veut s^ignorer et qui en vient à bout. Ecoutez pourtant ceci.

L'un d'eux, alors simple missionnaire envoyé par

«on évêque dans un canton éloigné, pour étudier si l'on y pouvait établir un prêtre, arriva au terme de sa course sans argent et sans moyens de revenir. De S)On dernier dollar, il avait acheté un flacon de vin, afin de pouvoir dire la messe, ressource suprême et unique pour résister aux tortures de l'abandon. En ce lieu vivaient des hommes, des Européens, et parmi eux des Français. Il les avait salués dans la langue de la patrie, et ces hommes, parce qu'il était prêtre, ne lui avaient pas répondu. Il s'établit sous un arbre, à quelque distance des maisons où il ne pouvait espérer un abri, et il vécut des semaines entières, sans pain, de racines inconnues qu'il essayait à tout risque et de coquillages qu'il mangeait crus, n'ayant pas d'ustensile pour les faire cuire. Mais la dureté persévérante des hommes et la longue impuissance de sa prière était un plus grand tourment. Parfois,, quelque habitant du village, passant^ lui jetait une injure et s'éloignait. Personne qui voulût non pas lui serrer la main, mais seulement l'entendre; pas un vieillard, pas une femme, pas un enfant. Encore qu'il continuât d'espérer, cette horreur de Dieu lui déchirait le coeur, et il sentait baisser sa vigueur corporelle ruinée par la fièvre et le chagrin.

Un jour, il vit venir à lui un jeune homme grand «t beau, qui lui dit pour première parole : En grâce, avez-vous à manger? C'était un prêtre envoyé à sa recherche par l'évèque. Il était mourant de fatigue et

de faim, et il n'avait aiiciin moyen ni de l'emmener ni de repartir lui-mêaie. A cause de la pauvreté de l'évoque et de l'inexpérience du pays, il était venu sans ressources. La charité seule avait pu le soutenir jusqu'au terme. 11 se coucha par terre, implorant un peu de nourriture. L'autre lui présenta les coquillages dont il vivait principalement, des moules énormes, hideuses à voir, et dont l'aspect seul soulevait le cœur. L'affamé n'y put toucher, et son hôte désolé entrevit dès ce moment que l'infortuné mourrait de faim. Ce dernier coup Taccahla. Il se sentit vaincu. Peu de jours après, les deux missionnaires, étendus sous le soleil brûlant, dévorés de fièvre et de vermine^ se dirent : Nous mourrons ici. Que l'un de nous fasse effort et célèbre une dernière messe : il communiera l'autre et nous bénirons Dieu.

C'étaitle jour de l'Assomption. Ils tirèrent au sort pour dire la messe. Le sort échut au premier arrivé. Il offrit le saint sacrifice pour son frère mourant, couché près de l'autel de terre, et pour lui-même, qui comptait aussi mourir. Il dut s'y reprendre à vingt fois, désespérant souvent de pouvoir achever, et cette véritable messe des morts dura près de trois heures. Etifin le moribond put donner la sainte hostie à l'agonisant et consommer le triple sacrifice oii le prêtre et l'assistant s'immolaient eux-mêmes avec la victime ; et la consolation des mourants était grande en cet acte suprême de foi et d'amour, bien capable

de consoler le cœur du Fils de Dieu à l'agonie. Le martyr regardait avec tendresse son frère martyr défaillant au pied de l'autel ; et celui-ci, voyant lo candeur et l'âme angélique de ce jeune prêtre qui tombait si tranquille au début de la carrière^ l'offrait et s'offrait lui-même comme prix delà commune victoire que le Crucifié voulait pour eux et qu'à leur tour ils voulaient pour lui.

La messe dite, le célébrant se coucha auprès de son compagnon, et ils attendirent la mort. Elle ne tarda point. Dans la nuit le jeune prêtre expirait. Son dernier soupir effleura les lèpres de son frère. qui ne put qu'avec effort étendre la main sur sa tête en signe de dernière bénédiction et de dernier adieu.

Quelques passants se trouvèrent là quand vint le jour. Ils virent le cadavre et le mourant côte à côte. Ils en portèrent la nouvelle au village, et ces cœurs durs, comprenant ce qui s'était passé, s'amollirent enfin, ou plutôt le mort avait vaincu, et Dieu déclarait sa victoire. Ils vinrent donc, apportant de l'eau fraîche et des aliments. Le missionnaire survivant, toujours incapable de se mouvoir, sentit enfin une main serrer sa main. Ce n'étaient pi us les mêmes hommes. Au pied de l'autel, ils creusèrent une fosse, ils y descendirent le victorieux et beau cadavre ; et, ensuite, portant dans leurs bras le malade, ils le soutinrent sur le bord de cette fosse^ pour qu'il put la bénir. Ils firent plus. A sa prière ils coupèrent un

grand arbre et en firent une croix qu'ils plantèrent sur cette tombe déjà féconde. Ainsi la croix apparut et prit possession de ce nouveau domaine.

Il y a là^ maintenant, une ville, une église et des milliers de catholiques aussi dociles à la voix de leur évêque que chers à son cœur ; et leur évêque est ce missionnaire d'abord si cruellement repoussé. — Je vais là aussi souvent que je le peux, me disait-il en achevant son récit. Je parviens à retenir mes larmes, et mon cœur est plein d'allégresse dans l'admiration des choses de Dieu. Mais quand j'ai voulu parler au peuple du pied de cette croix, je n'ai jamais pu tirer de ma poitrine que des mots sans suite et des sons inarticulés.

C'est ainsi que la croix se plante et prend racine, ainsi qu'une Église germe et sort de terre, ainsi qu'une contrée livrée aux ténèbres de la sauvagerie et aux barbaries plus terribles de la civilisation devient un diocèse. Ainsi entrent les bonnes mœurs, les mœurs pures, les mœurs pieuses, les écoles, les hôpitaux, les études qui élèvent l'âme et font la force, la gloire et le charme de la civilisation, et tels sont les hommes qui entreprennent ces choses et qui les mènent à fin. Et quand ces hommes me disent que le monde a besoin de l'infaillibilité de Pierre, je les crois ; et fussent-ils seuls à le dire^ je les croirais.

il9

10 mai.

Je reviens à cette néfaste brochure. Vous en écrivant hier, tout de suite après avoir lu, j'ai peut-être frappé trop durement sur l'auteur. Il le mérite bien, il mérite tout ; mais ce n'est pas une raison pour manquer de toute miséricorde. Je ne révère et n'aime rien autant que le prêtre ; rien n'est, âmes yeux, plus grand, plus auguste. Il est le gardien de la vérité et de la justice, le distributeur du pardon, c'est-à-dire de la vie ; et ce guérisseur des misères humaines, qui distribue la vie en distribuant le pardon, est encore le grand observateur des lois, et par là encore il nous garde la vie. Je connais par une longue étude les vertus et les beautés de l'âme sacerdotale. J'y ai vu incomparablement plus qu'ailleurs la passion combattue,dominée, habituellement vaincue, l'amour du vrai, la noble et très- sainte horreur du mensonge, la déiiance de soi-même, la clémence, en un mot, la pratique de l'Évangile, si nécessaire pour le bien prêcher ; et je sais à quel point il importe que nous honorions le prêtre, qui est le grand bienfait de Dieu

Î20 ROME PEJSBAîyT LE CONCILE.

pour chaque individu et pour la société entière. Mais je sais aussi et je sens combien il importe au prêtre et à nous que le prêtre lui-même s'honore scrupuleusement en toutes ses œuvres publiques, qu'il apparaisse toujours tel qu'il doit être, exact observateur au moins de toutes les prescriptions de l'honnêteté vulgaire. Un prêtre se permettant ce qu'un simple laïque devrait s'interdire, maniant dans la polémique des armes prohibées, se servant de ces armes contre l'Église, présomptueux, injuste, injurieux, falsifiant les faits pour jeter l'opprobre au Concile et au Pape, quand j'ai le malheur de voir cela^ je reçois une commotion dont je ne peux pas immédiatement dominer la violence. J'éclate contre ce prêtre qui trahit son caractère et qui me trahit. 11 m'est impossible de no pas parler trop haut, comme il lui est impossible, à lui, s'il rencontre quelqu'un, de ne pas fixer son regard sur le mur.

Si donc il est encore temps, biffez ce qui vous semblerait de trop dans la lettre que vous avez reçue hier. Je ne regretterai rien. Après tout, il y a des natures mal faites, des esprits malheureux, qui sont des instruments plutôt qu'autre chose. Leur faute est moins à eux qu'à ceux qui les emploient et qui leur font exécuter à tout risque, d'une façon grossière, au-delà de leur gré, ce qu'ils ne voudraient pas faire eux-mêmes. Pour ces besognes, il n'existe pas d'hommes de choix. On prend ce qui s'offre ou ce qui

ROME PENDANT LE CONCILE. i2i

consent à obéir. Il faudrait savoir que ce qui s'offre en ces rencontres ne vaut rien, et que ce qui veut bien obéir ne devrait jamais être commandé. Et quoi ! on ne s'estime pas assez malheureux déjà d'avoir besoin d'un livre anonyme contre le Pape et contre la majorité du Concile, et l'on ajoute à ce malheur celui d'accepter le concours du.fauatique inférieur qui prend les notes, qui prend le masque et qui se met à l'ouvrage ! (Certes, ce spectacle est à faire sortir des gonds. Mais enfin biffez. Et s'il est trop tard, je m'excuse.

Pour revenir au livre, nous avons là une première ébauche de ce que sauront faire les Paolo Sarpi de notre temps, et c'est ce qui nous permet d'apprécier à sa juste valeur le Sarpi du temps passé. Assurément, le Servite Vénitien était plus fort, et celui-ci demeure au-dessous à plusieurs milliers de brasses ; mais c'est le même esprit. Comme théologien, point de théologie : chez Sarpi elle est fausse ; ici, il n'en est pas même ((uestion. Comme historien, point de véracité. Comme écrivain, l'unique talent de ramasser de vils caquets et de vaines anecdotes, la plupart forgées et déformées, et l'effronterie de les enfieller par le mensonge, de façon à diffamer également la dignité des choses et celle des hommes.

La véritable analyse morale de ce premier pamphlet contre le Concile du Vatican se trouve dans le titre que l'archevêque apostat de Spalalro, Marc-

Antoine de Dominis, donna au livre de son ami Fra Paolo, dont il fut l'éditeur, contre le Concile de Trente : Storia del Concilio Tridentino^ nella qiiale si scoprono tutti gli artifizi délia corte di Roma per impedire che ne la verità dei dogmi si facefasse^ ne la ri forma del Papato e délia Chiesasi tratasse. Des deux côtés, même animosité contre Rome, même oubli de la divinité de l'Eglise, même don de médire, d'accuser, d'empoisonner les choses les plus droites et les plus simples; et pour dernière ressemblance, même fureur stupide contre les Jésuites.

« Détruisons le crédit des Jésuites, écrivait Sarpi, rien n'est plus important. Par là, on détruit Rome même. » Notre nouveau Pietro Soavo (pseudonyme, autre trait de famille) dit la même chose : il accuse les Jésuites partout. Ce sont les Jésuites qui ont fait le Concile, qui le dirigent, qui abusent le Pape, qui oppriment les évêques sages, qui font tout le mal, qui empêchent tout bien. Seulement Sarpi sait écrire, il est plein de feu et d esprit, et celui-ci n'a qu'une fureur lourde et morne. Des mains da sectaire italien sort une soie légère et souple teinte des couleurs du Yéronèse ; l'anonyme gallican nous donne une toile du chanvre le plus grossier, peinturlurée de je ne sais quelle encre de Sorbonne.

On se demande comment certaines choses qui crèvent les yeux ne sont pas aperçues des gens qui les font. Voilà donc un monsieur anonyme qui vient

blâmer et la pensée du Concile et la manière dont il est conduit! Selon lui, il ne fallait pas de concile; mais enfin, puisqu'on l'a fait, passe! seulement, il fallait alors le faire autrement. Il fallait ne pas toucher ces points-là, ou ne pas les toucher ainsi ; il en fallait toucher d'autres et les toucher de telle sorte. Monsieur ne balance nullement à dire que c'est lui et non le Pape qui sait de quoi l'Eglise a besoin. Monsieur n'hésite pas davantage à poser que le Pape et ceux qui ont préparé le Concile, et le Concile lui-même, depuis cinq mois, n'ont su rien comprendre absolument aux besoins de l'Eglise et du monde. S'ils ont compris, alors la bonne volonté et le courage de le faire leur ont manqué ; mais monsieur a tout compris ; Monsieur a toute bonne volonté et pourrait tout faire. Peut-on imaginer rien de plus impertinent et de plus ridicule ?

Et si l'on voyait sa figure, son nez en pioche, son œil effaré, accroché dans la muraille ! Et si on lisait ses livres, ses livres incoupés, que ceux à qui il les a donnés ont passés au bouquiniste, que le bouquiniste regrette de n'avoir point passés à l'épicier!

Monsieur continue. Voyant que le Concile n'a pas vu comme il veut, Monsieur a formé le dessein d'invalider le Concile. Avec ce qu'il a trouvé dans le Moniteur, dans la Gazette, dans le petit Français, et ce qu'il a mis lui-même ailleurs ; avec ce qu'il a ramassé dans les auberges inopportunistes. Monsieur

prouve que le Concile n'est pas œcuménique, que l'Eglise n'y est pas représentée, que l'Eglise y est violentée, qu'il y a là trop d'évêques parasites, par qui les vrais évêques, ceux des villes importantes, ceux qui connaissent la théologie et les théologiens sont opprimés. Et le Concile n'étant pas oecuménique,— ou l'étant trop, — Monsieur se réserve de faire casser le Concile. Non pas peut-être tout le Concile, mais la partie du Concile où se trouveront les décrets que Monsieur ne saurait approuver et que même il combat formellement. Si, par exemple, le Concile vient à proclamer l'infaillibilité du Pape, là le Concile ne sera plus œcuménique, et cela sera cassé !

Vous croyez que Monsieur veut rire, et que vous pouvez rire? Point du tout. Monsieur ne rit pas et Monsieur est sur de son fait. Ecoutez ceci :

Monsieur se demande comment les évêques moderés (ce sont les amis de Monsieur) n'ont pas, dès le premier jour, u abandonné cette salle où l esprit de Dieu ne peut pas efre tant que la liberté et les traditions apostoliques (définies par Monsieur) n'y seront pas respectées? » Voilà une grave question et qui, j'en suis sur, vous intéresse. Monsieur, qui n'a pas craint de la poser, ne craint pas de la résoudre, (c Sans avoir la confidence de personne, » il croit néanmoins modestement pouvoir répondre. Il s'explique la persévérance des a évêques modérés » par

ROME PEiNDAM LE CO^CILE. 125

un sentiment magnanime qu'il leur connaît, toujours sans avoir la confidence de personne. Ils restent donc, « par dévouement pour Pie IX, » afin que les Jésuites n'achèvent pas de le perdre; ils restent « par esprit de paix, dans l'espérance que le Ciel ne restera pas sourd à leurs prières et à leurs larmes. » Vous connaissez cette ariette plus d'une fois chantée. Cej>endant Monsieur veut que ce dévouement et cet esprit de paix aient aussi leur sagesse ; il termine par un coup de tonnerre : « Mais il faut avoir le courage « de le dire, si le Concile est réellement soumis « aux conditions qui semblent résulter des faits et « documents publics que nous avons analysés, de «. (/raves devoirs pourront s'imposer à la conscience des « évèques modérés, ib Oh! oh! Môssieul

Quelle stupéfaction indescriptible d'avoir à penser que peut-être des hommes sérieux se sont occupés de faire écrire sur eux-mêmes ces choses-là, dans ce style-là, par ces mains-là!

Je suis plus étonné que vous, parce que je vois le nez en pioche, l'œil effaré dans le mur, les livres chez le bouquiniste, qui ne les vendra jamais, jamais !

Je poursuis, partagé entre la répulsion et la pitié, car tout cela est bien amèrement odieux, mais triomphalement ridicule. Youlez-vous savoir quels sont les théologiens de ce fier homme, qui n'a d'estime pour la science théologique d'aucun membre du Concile ? Il

i26 ROME PENDANT LE CONCILE.

y en a quatre : Dœllinger, JVlichaelis, Pusey et le P. Gratry.

Il explique comment le P. Gratry n'est pas véritablement condamné. Suivez le raisonnement : trente-six évêques ont donné leur sentence ; mais sur ce nombre il y a vingt étrangers, dont plusieurs Arméniens et Chaldéens. Effaçons les étrangers. Restent seize Français, et encore ! Car six n'ont pas condamné formellement. Restent dix^ et encore ! car la résolution a été prise en commun. Reste celui qui a proposé la résolution, et encore ! car celui-là c'est Strasbourg. Il avait signé le Postulatum de l'infaillibilité, ce qui dénote assez un homme prévenu et médiocre. En sorte qu^à vrai dire, ce cher P. Gratry n'a pas été condamné du tout.

Combien le P. Gratry a plus d'esprit que cela, sans parler de l'esprit de se taire !

Notre homme insulte le Pape en vingt endroits de son livre, ou plutôt d'un bout à l'autre de son livre, cauteleusement, mais très-clairement. Cependant les allusions ne suffisent pas à sa rage. Il arrive à dire que le Pape n^a pas fait des études théologiques suffisantes et qu'il est « sous l'influence de certaines préce dictions populaires qui lui promettent pour la fin de « son pontificat l'empire du monde. » [1 ajoute a qu'on « dipu dire de lui, lors de son exaltation au pontificat : is^E un santo^ ma un indotto! » Un saint, mais un ignorant ! Ainsi, au gré de ce savant monsieur, le

bon Dieu a mis à la tête de son Église, poui* un quart de siècle, un indocte illuminé, vaniteusement infatué de a certaines prédictions populaires. « Nous devons donc croire que le Saint-Esprit se laisse aussi abuser par quelques Jésuites, et que le bon Dieu est u mal entouré. » Le bon Dieu ne devrait pas se permettre de faire un Pape sans avoir d'abord réuni le Concile.

Et en effet, c'est bien la pensée de Monsieur. Il s'en décharge dans un chapitre plein d'insolence contre la bulle qui dissout le Concile en cas de vacance du Saint-Siège. Cette bulle lui semble « inouïe,» et c'est une des pièces qui lui font croire que de graves devoirs pourraient être a imposés à la conscience des évêques modérés. » On avait donc des espérances que cette bulle a anéanties?

Je rendrai pourtant justice à notre auteur. Il y a çà et là dans son fatras des mots intéressants. Je copie ces lignes, qui nous livrent un point de vue curieux :

On affirme que les évêques françaisij) ont proposé une ce série de réformes qui, si elles étaient adoptées, « constitueraient un remarquable progrès et feraient « disparaître beaucoup de difficultés et de malenu tendus.

« On cite parmi les principales : la réunion périou dique des conciles généraux, «-► le rétablissement H des ccmciles provinciaux t;ramew^//ôre5 (c'est-à-dire « non revus et corrigés à Rome), — des modifications

c( importantes dans la composition du Sacré-Collége « et des congrégations romaines, modifications ba- « sées sur le principe d'une représentation proportiona nelle des nations catholiques, — la suppression ou « la restriction deV Index ^ — des précautions pour resc( serrer les écarts d'u7îe certaine presse catholique .. .y)

Si c'était là le programme de « TOpposition, » il serait bien opportun qu'elle l'avouât et le signât, pour voir l'accueil qu'il recevrait dans le Concile et dans le monde.

Encore un trait qui me semble d'une charmante ineptie, et je m'arrête. Monsieur adresse ses félicitations aux c( évéques modérés : »

a II est impossible de ne pas rendre hommage à « quelques hommes de cœur qui ont osé se lever du « milieu de l'affaissement universel; qui ont eu le ft courage de résister à l'autorité la plus imposante et « la plus vénérable du monde... »

Mais, monsieur r homme de cœm\ au nez en pioche, à l'œil au mur et de qui les livres ne se vendent pas, pourquoi alors êies-vous si furieux contre cer" tains journalistes^ et que leur reprochez vous lorsqu'ils s'opposent à certaines molécules d'une autorité imposante et vénérable sans doute, mais non pas enfin la plus imposante et la plus vénérable du monde ?

Voyez-vous^ môssieii^ lorsqu'on fait des livres, ce n'est pas tout de piocher la paperasse, n'importe

U03IE PENDANT LE CONCILE. i2d

comment, et de trouver un libraire qui eu mourra : il faut encore raisonner un peu et tâcher de ne pas révolter tout à la fois la conscience et le bon sens.

Page 1