LE PLEBISCITE
12 mai.
On me questionne fort sur le vote du plébiscite. A ceux qui me demandent ce que j'en pense, je dis : Et vous? Ils répondent qu'ils sont bien embarrassés et que ce résultat les étonne. C'est mon cas, avec cette différence que le résultat ne m'étonne point.
J'aurais parié pour le gros chiffre des oui. Plusieurs causes devaient le produire : T la sève bonapartiste ; j'étais convaincu de la force qui lui reste; 2° l'horreur qu'inspire le parti purement révolutionnaire, soigneusement entretenue par lui-même, et il s'y entend; 3' le décri très -légitime du parti libéral et de sa doctrine décousue et menteuse ; 4** la grave considération qu'il n'y a rien qui ait forme humaine, mais rien du tout, pour remplacer le gouvernement II. " 9
impérial renversé, de telle sorte que l'on tomberait immédiatement à la plume Rochefort, à Tépée Flourens, et aux pistolets Fonvielle et Mégy. Cette considération a certainement empêché beaucoup d'abstentions parmi les libéraux et parmi les catholiques. Ces honnêtes gens, ne voulant pas s'abstenir, ne pouvaient pas dire non.
De ces quatre causes principales, la sève bonapartiste est certainement la plus influente et sera probablement la plus durable. Je crains qu'elle ne soit pas entièrement bonne. Elle est révolutionnaire en son fond et en son origine ; le libéralisme, qui est révolutionnaire aussi, en a fabriqué les canaux et beaucoup accru l'abondance. C'est la brutalité des victoires et conquêtes qui en fournit la grosse source. Napoléon I" a fait triompher la force musculaire du Français, notablement démoralisé et ensauvagé par la Révolution. Ce grand homme a tué quantité d'ennemis ; il a ainsi illustré d'un grand nombre de coches le fusil de la France et pendu à sa ceinture la chevelure des nations rivales. Un peuple qui a proclamé les droits de l'homme n'oublie pas de si chères parures. 11 conserve l'espérance de les porter encore. La cavale indomptée et rebelle aime à être montée, comme le disait Dante de l'Italie; et si les coups de cravache lui déplaisent dans le moment, elle en garde pourtant le plus amoureux souvenir.
Parlez-nous de lui, grand' mère.
Parlez-nous de lui !
On lui en a parlé ! Le stupide libéralisme de la Restauration et de Louis-Philippe s'est chargé d'entretenir sa flamme brutale et servile. Au feu du bivouac, on a réchauffé l'impiété. Le caporal et la gourgandine se sont raconté leurs exploits, se sont aimés, se sont mariés. L'officier civil, Louis-Philippe, a reçu l'acte et donné la bénédiction; le poëte Dérangera fait l'épithalame; nous voyons les enfants. Ils comprennent l'ordre comme madame leur mère, et ils aiment la liberté comme monsieur leur père, ni plus ni moins. A présent, le libéralisme dans toutes ses nuances peut leur parler de cela et leur fournir ses thèses î
Voilà une explication du vote ; je la crois vraie, et je ne feindrai pas d'avouer qu'elle n'explique pas tout, et que peut-être elle n'explique rien ! Nous sommes en présence des mystères du suffrage universel, plus difficiles à pénétrer que ceux de l'infaillibilité du Pape. Les théologiens qui acceptent « les principes de 89 » comme Mgr Tévêque d'Orléans (du moins lorsqu'il était abbé Dupanloup), et ceux qui inclinent à la souveraineté du peuple, comme le Bossuettin anonyme dontje vous entretenais hier, qui a fait ce mauvais livre contre la souveraineté du Christ, ces théologiens profonds devraient bien porter le jour dans ces profondeurs.
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La souveraineté du peuple s'exprime par le suffrage universel. Le principe étant donné, Ton ne peut guère lui trouver un autre mode d'expression, j'en conviens. Le peuple donc est appelé à voter^ il vote très- largement, très-librement; il est éclairé par tout ce qu'il y a de soleils^ d'étoiles, de lampes, de quinquets et de rats -de-cave dans l'Empire ; on fabrique même et on installe des luminaires exprès pour la circonstance, il y a même des torches. L'opération se fait en bon ordre, aussi correcte et aussi prompte qu'un feu de chassepot. On dépouille le scrutin. 0 surprise ! voici que dans ce vote unique, il y a deux votes contraires : le vote des grandes villes^ des lieux éclairés, qui dit : Non;\G vote des campagnes, des lieux obscurs, qui dit : Oui!
Auquel croire? Lequel est le vrai vote? Oui est le plus gros, non est le plus savant et peut-être le plus fort! D'après une théorie présentement ])roposée au Concile, et que le gouvernement recommande au Concile par le Mémorandum Daru rallié aux arguments de Fra Paolo Sarpi, c'est la minorité qui est éclairée, c'est la minorité qui est sage, c'est la minorité qui représente même la majorité, c'est ison qui a raison et à qui le chef de l'État doit obéir !
Qu'est-ce que c'est, en effet, que le vote des campagnes ! Les campagnes sont des vicaires apostoliques sans lumière et sans indépendance ! Toute la campagne n'est qu'un village qui vote aveuglément sou?
ROME l'EiNDANT LE CONCILE. 133
Tempire du préjugé, ou lâchement sous l'œil du commissaire de police. Le vrai vote, le vote important est le vote des lieux importants ! Paris, Lyon, Marseille, Orléans, Montpellier, voilà des votes qui comptent î
Néanmoins, je crois que les théologiens du Concile, ceux de la minorité surtout, Fra Paolo Sarpi en tête, s'ils sont consultés par l'Empereur, lui conseilleront, la main sur la conscience, de s'en tenir au misérable oui de la majorité, fallùt-il, en cas de contestation, se déclarer infaillible et employer le canon* Et si l'Empereur infaillible leur offre quehfues évêchés, je réponds du consentement de Fra Paolo.
Voilà ime solution, et je ne craindrais pas d'affirmer qu'elle prévaudra en France malgré les barricades, du moins momentanément. Mais qu'elle résolve tout et pour toujours, c'est autre chose. Je n'en ferais pas le serment, même politique. Il reste cette difficulté que le suffrage universel dit oui et dit 7ion, dit oui et no?i tout à la fois ; qu'en certains endroits no7i signifie oui, et oui signifie non, que tion ne se rendra pas à otii, que oui ne se rendra pas à non, que oui et non se moquent parfaitement de leurs droits réciproques, et qu'enfin, généralement, ils se moquent avant tout d'eux-mêmes.
Bâtir quelque chose là-dessus, c'est une grande difficulté.
On n'ose pas trop, quoiqu'elle le mérite, se mo-
quer de la sagesse humaine qui se jette dans ces gâchis. C'est un gâchis, mais c'est une anxiété, et plus le gâchis est risihle, phis l'anxiété est terrible. La pitié cependant faiblit et change de caractère, lorsque cette sagesse empêtrée et flagellée n'en devient que plus arrogante, se targue de donner des leçons à ceux
qui embrassent les principes de la vie éternelle, et bien plus, veut leur contester et leur ôterles principes pour les réduire au misérable état où elle s'est mise. Quelle risée, en ce moment, d'entendre M. Dara^ expression du libéralisme, qui a dit oui et non peutêtre, et qui peut-être n'a su dire mouimnon; quelle risée de l'entendre proposer ses vues au Pape et au Concile, et leur signifier les dictées et les principes immuables et immortels de l'esprit moderne!
•Mais laissons cela. Jetons un regard sur la silua^ tion, et tâchons d'y comprendre quelque chosn.
La situation est-elle changée ? Non, à mon avis. Elle est toujours la même, c'est toujours l'anarchie fondam.entale. Le malade s'est retourné dans son lit, il a pris une autre position, il croit éprouver un soulagement. A mon avis, la nouvelle position n'est pas une amélioration, et le soulagement même est illusoire. Que sert au gouvernement de savoir et d'avoir appris à tout le monde ce que le scrutin vient de révéler? Quand il a contre lui le peuple qui fait les révolutions, que lui sert d'avoir pour lui le peuple qui les subit?
ROME PENDAIST LE COiNCILE. 135
11 a tout fait pour les villes, elles sont ingrates ; il continuera de tou6 faire, elles seront de plus en plus ingrates. Et quand il s'agira de le défendre autrement que par des votes, les campagnes, qui lui ont donné tant de bulletins, ne se lèveront pas comme un seul homme.
Et les votes de l'armée sont-ils bien rassurants? Par ces votes, on va au prétorianisme. C'est là que s'acheminent les choses politiques. Sans doute, tant que le colonel qui coupera une émeute sera assuré de devenir promptement général de brigade, et le général de brigade qui commandera ce colonel, général de division, et le général de division qui commandera ce général de brigade, maréchal de France, les chances seront pour la dynastie. Mais, si un jour la conspiration entre dans les casernes, où elle semble avoir déjà le pied et la main?... Nos soldats, je crois, n^avaient pas voté depuis qu'ils ont eu l'honneur de combattre entre le général Garibaldi et les généraux napolitains et toscans passés au service de Victor- Emmanuel. Bien des gens ont pensé alors, et je suis du nombre, que ces accointances contamineraient notre drapeau. Un homme sage ne laisse pas se3 enfants frayer avec la mauvaise compagnie, un gouvernement sage ne souffre pas que ses soldats combattent avec des séditieux et des traîtres.
Il y a un autre péril. Le gouvernement parlementaire renaît. Il renaît avec la complication du
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suffrage universel. Je n'enveuxpas dire de mal; mais de deux choses l'une : ou l'action parlementaire sera pacifique, et alors il se formera promptement ce qui manque aujourd hui : un gouvernement de rechange. C'est ce qui a tué la Restauration, le régime de Juillet et la République. Ou bien l'action parlementaire sera turbulente, séditieuse, parlière, anarchique, et alors un despotisme quelconque en surgira. On provoquera un plébiscite, et ce plébiscite deviendra le manche d'une cravache. Quand un homme peut dire aux séditieux : « Le peuple veut que je vous fouaille, » il n'y a plus d'orateurs ni d'irréconciliables devant cet homme-là!
Et après? Après, c'est César pur et simple. Et après encore ? Après encore, tout s'use, même la sève bonapartiste. Rien ne dure longtemps que la servilité humaine. Après qu'on eut greffé sur le ironc ïulien toutes les boutures et sous-boutures possibles, après Octave, après Tibère, après Claude, Caracalla et Néron, lorsqu'il n'y eut plus de neveux ni de cousins, ni d'arrière-cousins, il en vint d'autres qui n'étaient ni Jules ni César ni Auguste, mais qui recevaient ou achetaient des prétoriens les noms de César et d'Auguste, et c'était assez. Le fier monde romain n'y regardait plus. Il laissait nimporte quel fauve fouiller ses entrailles : un Dace, un Pannonien, un archer, un avocat I
Et les soldats romains chargeaient leurs frondes des
glands de plomb sur lesquels l'administration militaire avait écrit : servi peristis^ ou simplement : Caesar, comme pour notifier de quelle main venait la mort.
Je ne dis pas au gouvernement ce qu'il devrait faire après le succès du plébiscite. Puisqu'il faut le lui dire, il ne le saura jamais. Quant à nous, quel chemin devons-nous suivre ? Nul autre que celui où nous sommes. Dut le gland de plomb, estampé du nom de César, nous atteindre à la tète ou au cœur, restons là, au plein jour, abstenants en tout ce qui ne serait pas digne de la vertu chrétienne, actifs en tout le reste. Ceux qui tombej t pour la vérité au plein jour, Dieu les ressuscite la nuit, et ils verront le triomphe de la vérité, seule immortelle.
P, S. — Demain, 13 mai, selon toute apparence, commencera au Concile la discussion du schéma de l'infaillibilité, et il est probable qu'elle ne sera point interrompue. C'est une grande date de l'histoire du Concile, de l'histoire du siècle et de l'histoire du monde.
Ce jour-là, notre Saint-Père achèvera sa soixantedix-huitième année.
Ce jour-là, JjlôIX atteint les années de règne de saint Sylvestre?^ et d'Adrien 1". Saint Sylvestre qui, suivant la tradition romaine, a baptisé le premier empereiu' chrétien et qui fut certainement son ami ;
Adrien, Tami de Charlemagne ! D'après la chronologie adoptée pour la série des Papes à Saint-Paulhors-les-Murs et par VAnnuario Pontificio^ ces deux Papes ont gouverné l'Eglise pendant 23 ans 10 mois 27 jours.
Le 2 mars 1871^ Pie IX verra les années de Pie VI, la noble victime de la révolution : 24 ans 8 mois 14 jours. Après cela, les vœux du monde demanderont à Dieu que Pie IX le Grand dépasse les années de Pierre : 25 ans 2 mois 7 jours. Cette date ce f astique » sera le 23 août 1871.
en
16 mai, 5 h. du soir.
La distribution des récompenses aux exposants a eu lieu aujourd'hui dans l'église Sainte-Marie des Anges.
Pie IX a fait une allocution qui a vivement remué l'assistance. Après avoir exprimé la gratitude que l'on devait aux Chartreux , qui ont ouvert leur cloître aux exposants, le Pape a parlé de Tamour de l'Église pour les arts et la science- « Le petit État
ROME PENDANT LE CONCILE. i 39
<( pontifical, a-t-il dit, voudrait faire avancer les arts « dans la perfection, la science dans la profondeur. <( L'Église n'est immobile que dans la règle deThon- <c nète, du juste et du vrai. Elle ne crée pas de nou- « veaux dogmes, elle affirme ce qu'elle a toujours « cru, et elle donne à cette croyance une lumière tt nouv<?lle. »
cm
13 mai.
Dimanche dernier, à Saint-André délia Valle, trèsnoble église desThéatins, Févêque d'Hébron a prêché pour la Propagation de la Foi. Je venais de vous envoyer un article sur le même sujet. En écoutant la parole ardente de l'évêque, j'ai connu mes omissions et j'ai vu les vigueurs et les grandeurs qu'il était possible de donner aux points effleurés par ma plume. Je ne cesse d'admirer ce que la pratique assidue de TEcriture-Sainte communique de lumière et de force à la pensée et à la parole humaine. La passion qui déclame contre la puissance du prêtre ne sait pas quelle ignorance elle avoue. Si les ennemis du clergé qui ont assez d'intelligence (il en est) suivaient un
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peu de temps la messe et le bréviaire, ils comprendraient que les hommes qui boivent tous les jours à ces sources, ne fussent-elles qu'intellectuelles, doivent acquérir une force supérieure. Ils ont, au moral, l'équivalent de la supériorité physique de l'homme qui se nourrit de viande saine et de vin généreux, sur celui qui ne mange que des légumes etq ui ne boit que de l'eau. Quand on répète tous les jours ce que Dieu a dit, n'en prît-on que l'éclat extérieur et la sagesse usuelle, on est plus fort que quand on se borne à répéter ce qu'on vient de lire dans le journal du matin. C'est pourquoi, ne pouvant empêcher le prêtre de dire la messe et le bréviaire, il faut subir son influence, ou le tuer ; mauvais moyen, insuffisant par excellence. Et le libre-penseur sans lettres et le lettré profane plieront malgré leur nombre sous l'ascendant du prêtre isolé, comme l'Inde immense est contrainte de plier sous le poing de la petite Angleterre.
Il est vrai d'ailleurs que Mgr Mermillod est une tête admirablement ouverte, et de celles qui ont le plus d'avenues sur tous les horizons. Tout y entre, tout en sort et tout y demeure. Montaigne se plaignait de n'avoir point de gardoire ; l'évêque dllébron a été. Dieu merci, organisé pour se souvenir. C'est l'apologétique faite homme, et faite homme pour le temps présent, où il est plus trempé que qui que ce soit au monde. Après le Pape, personne peut-
être n'a vu plus de gens que Mgr Mermillod, et il en a vu et manié que Pie IX n'a point connus de si près. Placé dans cet observatoire de Genève, où tout le monde passe, et obligé par les besoins de son Église de passer chez tout le monde, doué d'une rare rapidité de conception, d'une grande facilité de parole, d'une charmante aménité de cœur, actif, dévoué, bien portant, libre dans le monde européen de tout préjugé d'opinion et de toute entrave de parti, libre comme le bon prêtre qui veut et qui peut honorablement prendre des amis partout, il a par excellence la qualité requise de ceux qui veulent que le prêtre soit homme de son temps. Nul prêtre, et nul homme n'est plus que lui de son temps. Il lui a tâté le pouls tous les jours, il a lu tous ses journaux, il connaît le principe, la marche et le langage de toutes itcs fièvres et ne se laisse dégoûter ni désespérer par aucun de ses délires. Comparés à Mgr Mermillod, quels rétrogrades, quels renfermés et quels murés, renfermés et murés dans un autre temps, que ces prétendus hommes du présent, qui emploient leur vie à secouer, rapetasser et repasser du vieux linge ! Tous veulent recommencer quelque chose et quelqu'un, recommencer Robespierre, recommencer Vergniaud, recommencer Mounier, recommencer Louis- [*hilippe, surtout se recommencer eux-mêmes. On ne citerait pas un de ces hommes d'avenu' qui ne soit un recommenceur vulgaire de n'importe quoi, pourvu
que ce ne soit ni vrai, ni bon, ni fier. Voyez cette graine qui veut recommencer l'encyclopédie, ou la terreur, ou la Sorbonne !
Ils diront que TÉglise aussi recommence. Non pas! l'Église ne recommence point, elle continue. C'est -tout autre chose. Elle continue comme le conquérant qu'on a pu un moment arrêter et qui veut achever sa conquête ; elle continue comme le défricheur qui ne veut pas laisser de marais ni de terres incultes ; elle continue comme le semeur qui revient ensemencer après la moisson, parce qu'il veut que son champ continue de produire. Et ceci me ramène à Saint- André délia Vaile.
C'était justement une continuation que Mgr Mermillod glorifiait et prêchait en jetant de très-belles idées dans un très-émouvant et très-fier langage. Continuation et développement de la conquête, continuation et développement du défrichement et de la culture, continuation et développement de la production, de la richesse et de la vie par la continuation de l'apostolat etdu martyre. En parlant des missions, il parlait de Rome, où elles ont leur source profonde, du Pape qui les dirige, du Concile qu'elles ont agrandi et qui les multipliera. Et Rome, et le Pape^ et le Concile «ont encore des choses qui continuent^ se développent et enfantent.
La mort est ^une recommenceuse. Elle frappe et recommence à frapper; elle tue et recommence à
tuer; voilà son travail unique. Ainsi fait l'erreur qui n est qu'un des noms de la mort. L'Eglise est le nom mystique de la Vie, comme la Vie est le nom terrestre de Dieu. Elle crée, elle soutient son travail, elle le renouvelle sous une forme inconnue. Elle marche^ elle avance. Envahissant les domaines inabordés et cachés de la mort, elle les anime de son mouvement fécond et harmonieux, les réjouit de ses cantiques, les revêt de ses splendeurs, les lance aux conquêtes qu'elle veut faire toujours. Elle n'abandonne jamais rien de ce qu'elle a possédé, elle ne se reconnaît jamais vaincue et bannie irrévocablement. Elle revient vers les vieilles fosses où la mort a cru se coucher triomphante : elle la chasse de là, elle y jette le nom de Dieu, elle en fait surgir des grappes, des épis et des fleurs.
L'évêque nous disait à grands traits l'histoire des missions, les apôtres, la conquête du monde romain, l'éducation du monde barbare, la formation du monde moderne, le bois de la croix plus clément que l'arche de Noé, le sang de Jésus plus victorieux que les eaux du déluge, toute une humanité nouvelle descendant du Calvaire. La terre entière va être conquise par l'amour, et ceux qui ont reçu le bienfait de l'Évangile veulent qu'il s'étende par eux à tout le genre humain. 11 y a des nations apostoliques. Les rois arment des flottes pour porter l'Évangile aux dernières extrémités de la terre. Mais un vent de mort s'élève, les
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nations apostasient, des peuples déjà chrétiens sont égorgés, le vent redouble, et dans ce vieil empire des ténèbres c'est à peine si quelques hommes ont entendu dire que leurs pères ont vu un astre. Est-ce donc fini? non! l'Église continue. L'orateur nous a fait contempler cette merveille qui est de nos jours^ dont les témoins illustres sont là sous nos yeux: une voix obscure s'est élevée parmi le peuple du Christ ; et le peuple du Christ, se souvenant de sa vieille gloire et de son perpétuel devoir^ a repris et continué l'œuvre des missions. Ce que les rois ne veulent plus faire, ce que les nations dans leur masse ont oublié et n'ont pas encore réappris, le peuple chrétien tout seul Ta voulu faire et le fait. Avec le sou de la Propagation de la Foi, le peuple chrétien arme des navires, et l'Evangile est porté à toute la terre. Il rentre dans ses domaines anciens, il aborde des terres inconnues, il reprend et agrandit ses conquêtes. On sait à quel prix. Il faut de l'or et du sang. Le peuple chrétien trouvera ce qu'il faut, et le sang surtout ne manquera pas.
Nous avons ici l'évêque du Japon. 11 était là. Et si l'on veut savoir quelle est pour une conscience d'éveque l'obligation d'assister au Concile, c'est assez de regarder ce visage où s'est fixée l'inconsolable douleur de Rachel privée de ses fils. Lorsque, après deux années de captivité volontaire aux confins du Japon, il a pu enfin aborder ce sol imbibé du sang
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catholique, son église était enterrée depuis deux siècles au pied d'un gibet. Il la retrouva vivante encore, assez vivante pour donner encore du sang, et on lui en tire encore, sous les yeux de la France, hélas! Et le cœur de l'évêque est deux fois percé, parce qu'il est évêque et parce qu'il est Français. Mais s'il ne meurt pas ici da la nostalgie du martyre, son devoir accompli envers l'Eglise universelle, il retournera à son Église crucifiée, il la retrouvera vivante. Puisqu'elle donne des martyrs, elle ne peut mourir. Et quand il mourra lui-même, ou sur le gibet ou dans les prisons, ou de misère et de honte à l'ombre du drapeau français indifférent, il aura pourtant sa joie. Il saura que son Eglise ne sera point abandonnée, parce qu'il reste en Europe un peuple du Christ qui lui enverra des prêtres.
La conclusion de Mgr Mermillod était dans cette espérance, appuyée sur le devoir que nous avons tous de soutenir TŒuvre de la Propagation de la Foi. Il a dignement décrit la vie des missionnaires, en homme qui sait ce que peut l'amour de Dieu contre toutes les faiblesses de la nature et contre toutes les ignorances et les colères du monde. Autant qu'il est possible de peindre de tels héros, il l'a fait. J'aurais voulu qu'ayant mis sous nos yeux et dans nos cœurs le spectacle de leurs souffrances, il nous parlât aussi de leurs Joies, égales à la grandeur et à la sérénité de ces âmes et d'où s'exhalent les baumes di- II. 10
vins qui se forment des meurtrissures de la croix. Le monde voit la croix, disait un saint, il ne voit pas *onction.
J'espère qu'on aura recueilli le discours de Mgr Mermillod pour le bien d'une grande œuvre et pour ceux qu'oppriment les bassesses sans nombre de la parole et de la plume « du temps. » C'est une gerbe d'étincelles. Que ces étincelles se dispersent et que chacune devienne un brasier. L'œuvre de la Propagation de la Foi, si grande et si célèbre^ ne l'est pas cependant comme elle devrait et pourrait l'être. L'heureuse circonstance qui rassemble les évoques se fera sentir sur cette belle institution de la piété publique : ils développeront ce qui doit l'être, et la vie envahira de plus en plus dans les domaines de la mort.
14 mai.
IS exposition présentée hier par Mgr l'évêque de Poitiers, au nom de la commission De Fide reçoit une approbation unanime. On loue la solide doctrine, le langage sain et clair, la force unie à la modération.
Je pense à Fra Paoli Sarpi, révélateur de Ce qui se passe au Concile. Fra Paolo se donne à peu près pour secrétaire du groupe de Pères qu'il appelle « les évêques modérés. » De fait, sans montrer ses papiers, il semble bien avoir vu les leurs, et si, comme il le prétend^ on ne lui a pas fait de conjBdences, il a au moins reçu de quoi se permettre beaucoup d'indiscrétions. Or, ces évêques, à qui seuls Fra Paolo accorde la modération en même temps que l'importance et toutes les autres qualités et vertus, ne sont pas ceux dont l'évêque de Poitiers a été l'organe applaudi.
Donc, la majorité, puisque c'est son nom — la grande, l'immense majorité — loue la modération de Mgr l'évêque de Poitiers. Parmi les Français la joie est partiiîulière, parce que les Français se sentaient molestés du genre de modération d'un certain nombre de Français, ainsi que de leur genre de latin. C'est d'un français de l'Opposition qu'il a été dit que cet adversaire faisait des harangues pas^latines,
La majorité a eu la joie d'entendre plus d'un écho de son approbation du côté même de la minorité, <l'où ne venait aucune critique. Il semblait qu'on vît poindre l'accord. Hier soir, dans les centres, on augurait une facile et prompte issue de cette discussion désirée,, retardée et redoutée. Après le triomphe de la doctrine, la majorité ne désire rien tant que la paix. Elle veut affermir, nullement briser. La paix
de la vérité, c'est le vœu de ces violents. Ils espèrent maintenant l'obtenir. Ils l'espèrent de Dieu, qui tient les cœurs, et de la correspondance des cœurs aux grâces de Dieu; ils l'espèrent des lumières que Dieu se plaît à faire descendre sur la droiture. J'ai toujours eu cette vue, non par mes faibles yeux, qui ne peuvent percer si loin à travers le brouillard, mais par d'autres yeux, beaucoup plus exercés aux choses de l'ordre surnaturel. «Bien, bien! me disait un évêque à qui je parlais de l'influence des engagements et de la force de la passion ; bien! mais il y a Dieu, et la prière. En des matières de cette importance, croyezvous que Ton se décide sans avoir prié ? Croyez-vous qu'une âme sincère puisse prier sans que Dieu entende? Tel aujourdlmi cherche le plus prudent, qui demain embrassera le plus juste, sachant qu'il n'y a de tout à fait prudent que la juste imprudence d'obéir à Dieu, Quand la conscience s'est dit : Dieu le veut ! plus d'hésitations. Tous les sophismes ont perdu leur empire, tous les engagements sont rompus. Nous savons que le grand engagement est envers Dieu et que Dieu est plus sage que nous. La vérité apparaît. Nous la reconnaissons à des traits certains. Il ne s'agit plus de ce que les hommes en penseront; il s'agit d'obéir. En dépit des hommes je te suivrai, car yd sais oii tu me mènes; prends le chemin que tu voudras !» Voilà les pensées d'un évêque ; c'est ainsi que l'unanimité morale se fait dans
l'Eglise. Ainsi elle s'est toujours faite, ainsi elle se fera. Vous verrez !
Un autre évêque me disait la même chose lorsque l'Opposition s'annonçait formidable et intraitable. Il est vieux, sa faible santé le retient au logis, à peine peut-il se rendre aux séances et recevoir quelques visites. Son chapelet à la main^ les yeux sur le crucifix^ il attend patiemment une manifestation terrestre de la vérité, qu'il compte voir bientôt, face à face pour toujours. Je l'entretenais de nos craintes, il me répondit : « Oh ! moi, là-dessus, je suis quiétistel Dieu fera la chose^ il a bien le droit de prendre son temps et de choisir son heure. » Il ajouta » : « Le plus sûr est de se tenir inébranlablement dans le vrai, et c'est aussi le plus court. Intriguer contre l'intrigue ne sert de rien. L'on fait son jeu : elle assure aussitôt qu'on intrigue, et pour peu qu'on la frôle, elle crie qu'elle est une personne de condition à qui l'on manque de respect. (1) »
Enfin, il y a huit jours, une parole encore m'était dite, si douce, si sereine et si assurée^ que je n'y croirais pas plus fermement, quand je l'aurais entendue de la bouche d'un ange : ce Beaucoup viendront ! »
Combien de fois ne l'ai-je pas répété dans la joie démon cœur : Le Concile est pieux ! Ceux qui, selon
(1) Je peux, hélas ! aujourd'hui nommer ce sage et doux évèque, il est mort: c'était Mgr. Doney, de Montauban.
loO HOME PENDANT LE CONCILE.
notre Fra Paolo, dont je ne garantis nullement la véracité, auraient formé le plan d'amener le Concile à devenir une sorte de Chambre révolutionnaire contre le principe monarchique de l'Eglise, n'ont pas prévu cette piété dominante qui devait renverser leur dessein. Avec la sagesse humaine ils ont calculé sur la raison, sur la faiblesse, sur la passion humaine. Ils n'ont pas tenu compte, de la prière, de Texemple, de l'intervention du Saint-Esprit . Un physicien traitant de la mécanique céleste crut n'avoir pas besoin de V hypothèse Dieu. A la bonne heure ! Mais dans la mécanique conciliaire, Y hypothèse Saint-Esprit était indispensable.
Isaïe prophétise les biens réservés à l'Israël futur. Comme dernier trait du bonheur et de la gloire de ce peuple parfait, il annonce que tous y seront instruits de Dieu ; et Notre-Seigneur reprend et commente cette grande prophétie : Est scriptum in Prophetis : Et erunt omnes docibiles Dei. L'Eglise est déjà ce peuple. C'est l'un des secrets de sa vie immortelle. Elle l'est excellemment dans le corps des premiers pasteurs, agneaux à l'égard de Pierre. Le troupeau le verra et sera dans la joie, le monde le verra et sera dans l'admiration. Et erunt omnes docibiles Dei.
Là-bas, à Paris^ vous lisez les correspondances et les brochures. Yous avez la Gazette^ le Français, le Moniteur^ les etc. C'est le P. Gratry qui vient vous étonner, le prévôt Dœllinger qui vient vous scanda-
User, Fra Paolo qui vient vous révolter. Vous vous demandez d'où cela sort, ce que cela veut dire ? Cela veut dire qu'il y a des calculs faits en dehors de l'hypothèse Saint-Esprit. Mais ici l'on entend les hommes de Dieu, qui sont les vases où le Saint- Esprit doit descendre, qui lui demandent de venir, qui s'inclinent pour le recevoir. Dans toutes les églises, on rencontre des évêques en prière. Qui les aborde reçoit de leurs lèvres ces choses fortes et saintes que je viens de répéter, et l'on demeure plein de confiance, malgré les assertions malséantes de Fra Paolo.
Celui-ci, par exemple, s'il veut bien savoir ce qui peut tomber des lèvres des hommes de bien pour écraser une vilenie, il n'a qu'à faire le petit tour que j'ai tait hier; il pèsera ce que l'on peut appeler le mépris public, et il connaîtra que c'est lourd. La lourdeur même de son style ne pourrait servir de comparaison. Quelles paroles ! quelles pointes de la crosse pour clouer à terre la tête plate du serpent ! S'il veut que je le conduise à ses juges, il me trouvera clément envers lui, moi qui ai bien voulu m'indigner.
J52 ROME l'LM'.ANT LE CONCILE.
17 mai.
Dans sa Réponse à Mgr l'archevêque de Malines, Mgr l'évêque d'Orléans a écrit cette phrase :
Faisons un grand Concile; développons les vives et fécondes puissances de l'Église...; dissipons enfin par des déclarations nettes, précises, formelles, tous ces affreux malentendus qui nous dévorent. Voilà comment nous ramènerons à nous ce siècle qui nous fuit, et comment nous pourrons sauver la société, qui crie au secours par toutes les voix de ses souffrances et de ses périls.
Dom Guéranger a signalé ici du louche et du creux. Il y paraît comme en maint autre endroit, que, selon Mgr Févêque d'Orléans, le chef de l'Église n'a eu ni l'idée du « grand Concile, » ni le sens des « affreux malentendus qui nous dévorent^ » ni la parfaite intelligence des moyens de « ramener le siècle qui nous fuit, » et (( de sauver la société qui crie au secours. » Toute l'opposition conciliaire roule sur cette défaillance du Pape. C'est le thème sarpique. Dans la brochure et dans les journaux qu'elle résume, on retrouve fréquemment « les malentendus qui nous dévorent. »
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Ces malentendus qui nous dévoilent me semblent bien vouloir faire entendre que le Pape ne s'y entend pas. Mais le P. Ramière veut tourner cela d'une autre façon.
— Oui, dit-il, faisons un grand Concile ! Et il déroule un demi-volume intitulé : Le programme du Concile tracé par Monseigneur Vévèque d Orléans. On pourrait trouver une pointe d'ironie. Néanmoins, le P. Ramière est quasi pris par le texte dont il scrute ]es profondeurs. Il en aime Télan et la pompe, et il part d'un même élan et d'une même pompe pour le temple de la Concorde universelle, paraissant croire que son adversaire va se laisser entraîner. Je doute que nous touchions à cet aimable dénouement. Cependant il n'est pas douteux que le P. Ramière indique le moyen de faire un grand Concile en dissipant les malentendus qui nous dévorent.
Le vrai moyen de faire un grand Concile, c'est de décréter la foi. La foi étant un feu très-ardent ettrès« lumineux, par ce feu seront aussitôt détruits les « affreux malentendus. » Plus de nuit, plus de monstres, plus de malentendus, mais au contraire un bien entendu général. Donc, que la foi parle haut, qu on s'entende bien, et nous ne serons plus dévorés ; tout au contraire, la clarté de la foi dévorera le malentendu. C'est si simple, et nous cherchons tant !
Le P. Ramière déduit ses raisons comme il a coutume de faire, en bon ordre et en bon style. « — Dé-
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veloppons les vives et fécondes puissances de l'Église... » Il prouve très-bien que la plus vive et féconde puissance de l'Église est sa Tête et non pas ses têtes, et que l'Église n'a des têtes que parce qu'elle a une tête. — (( Dissipons enfin par des déclarations nettes, précises, formelles , tous les affreux malentendus
qui nous dévorent » Il prouve très-bien que
les déclarations dont on a besoin partout ne peuvent être nettes, précises,, formelles^ opportunes, telles enfin qu'il les faut, qu'autant qu'il y a une tête pour les affirmer. Il le prouve avec la même dextérité et la même solidité à l'égard des malentendus théologiques et à l'égard des malentendus politiques. Tout réclame la Tête, car la saine politique découle de la saine théologie. Pour savoir ce que l'on doit faire, il faut premièrement savoir ce que l'on doit croire. Qui le dira, s'il n'y a pas de tête? Et si plusieurs têtes le disent sans accord possible, qui le saura?
C'est de l'A B C. Mais, comme il est manifeste que le monde ne sait plus lire, et que beaucoup de gens considérables s'appliquent à bouleverser l'alphabet, il faut remercier ceux qui consentent à nous apprendre les lettres. Le P. Ramière mérite une grande reconnaissance pour le soin qu'il met à cet office — plein d'ennuis et même de péril.
Mgr Francesco Nardi, membre du haut tribunaj romain de la Rote, est un autre gardien très-vigilant
du bon sens public en matière de foi ; et lui aussi sait ce qu'il en coûte ! 11 a de vastes connaissances, une dialectique vigoureuse, un talent d'écrire tout à fait rare ; il s'est placé au premier rang parmi les défenseurs de la justice. Tout cela lui vaut des injures de choix. Plusieurs messieurs qui ont tourné mal, et d'autres qui ne promettent pas de bien finir, ne font aucune difficulté d'adresser à Mgr Nardi les outrages personnels les pjus grossiers, sans autre motif que l'incapacité où ils sont de lui répondre autre chose. Ces hommes austères l'accusent d'intrigue, ces hommes désintéressés l'accusent d'ambition. On les voit ramper, grimper, se faufiler, on les voit paraître à toutes les fenêtres sans qu'on leur connaisse aucun moyen d'ouvrir correctement aucune porte. Ils sont irréprochables néanmoins. Dieu les avait faits pour les grandeurs et les fortunes. Quant à Mgr Nardi, qui ne monte que sur la brèche, il est très-répréhensible d'y paraître si souvent. Méprisant ces clameurs, il retourne au rempart, imperturbable dans sa politesse comme dans son courage.
Nous avons de lui une réfutation des fameuses Oôservations de Mgr l'évêque d'Orléans. Jeté par morceaux dans les colonnes d'un journal italien, cet ouvrage n'a pas été assez connu. Je le regarde comme un modèle de polémique. Rien n'est omis, tout est bref, tout va au but. C'est savant sans fatras, net
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sans sécheresse, courtois sans impertinence, sans platitude et sans labeur.
Les premiers chapitres offrent un intérêt particulier. L'auteur recherche l'origine et l'original de ces fameuses Observations, qui ont paru en allemand, en anglais, en français, peut-être en arabe, et enfin en italien. Mgr Nardi croit avoir de bonnes raisons pour dire que l'original est allemand, de Munich. Et alors nous, fière France, nous n'aurions lu et admiré qu'une traduction !
Quoi qu'il en soit, l'éminent publiciste prend la pièce et la démonte avec une rare prestesse. Examen fait de ses diverses parties, ilconste que, depuis six ou neuf mois, la polémique faillibiliste n'a rien inventé. La criminelle ingérence de la presse catholique, la chute du pape Honorius et celle des autres papes prétendus hérétiques et errants, l'intérêt des protestants, des schismatiques et des idolâtres, les « affreux malentendus, » l'unanimité morale, le péril d'exciter la colère et les représailles de l'Europe incrédule, tout se trouve condensé dans ce premier /«ctum français ou allemand, et tout est ruiné par cette première réfutation italienne. Les principaux faux textes et les principaux faux faits viennent de là, sont redressés ici. Depuis six mois on s'est acharné à amplifier les Observations omnilingues de Munich ou d'Orléans. On a écrit des volumes, mais c'est toujours la même chose. Seul, le P. Gratry a eu le mérite de
changer un peu la couleur du plan piimitif, en allumant des feux de Bengale.
Quel homme que le P. Gratry ! Parmi tant d'indigents, il a su innover; parmi tant d'obstinés, il a le génie de se taire! Mettons toujours le P. Gratry à part. Si j'étais chargé de le peindre, je l'entourerais de lis à cause de sa candeur, et de coquelicots pour figurer la grâce éclatante de son style. A ses pieds on verrait un bréviaire bien relié en chagrin bleu, et bien agrafé de fermoirs coquets. D'une main il déplierait le paravent de la prudence, de l'autre, il remettrait son épée au fourreau. Et il aurait un air songeur et fin, en regardant deux personnages allégoriques : un petit ange, le rasoir à la main, pour lui rafraîchir la tonsure; l'autre, un petit diable qui veut lui coller sur la tête le chapeau d'académicien.
Chassez ce mauvais petit diable, P. Gratry, et s'il s'obstine, prenez en guise d'exorcisme l'opuscule de Mgr Nardi, dont un ecclésiastique français vient de nous donner une version vive et fidèle. Yous verrez là plusieurs malentendus scientifiques analogues à ceux qui ont dévoré votre temps et votre réputation d'homme sérieux. La correction qu'on leur fait subir vous instruira, sans vous infliger le déplaisir de tomber directement sur vous.
M. Palmé, qui a pris un rang distingué parmi les éditeurs infaillibilistes, a donné une physionomie
charmante à l'excellent opuscule de Mgr Nardi. C'est une innovation agréable de voir une brochure catholique imprimée avec élégance, et non pas uniquement c( comme pour l'amour de Dieu. »
Mêmes remerciements à M. l'abbé Cheruel, curé de Saint-Honoré, de Paris, pour la réimpression du livre de messire Louis Abelly, évêque de Rodez, sur Y obéissance et soumission qui est due à N. S. -P. le Pape^ en ce qui regarde les choses de la foi. Je lis avec délices ce traité que le jansénisme avait habilement recouvert d'oubli. Quel bon savoir, quelle belle langue, et que nous sommes loin de ces correctes verdeurs de l'esprit, quoique généralement académiciens! Il faut l'avouer, la polémique de presse sur Tinfaillibilité nous entraine à sa suite dans d'étranges misères. Elle nous fait discuter des textes et des affaires de rien; des phrases et des emphases, des caquets, moins encore, la sonorité de la salle des séances! Nous voyons plus de tactiques essayées que de principes produits et appuyés, et enfin les grandes raisons sont tirées du monde extérieur, de la disposition des princes, des pentes de Topinion publique. Tout cela o. fait de la peine. » On s'en console en lisant ces bons vieux livres, où la véritable doctrine, la véritable histoire et la véritable piété, se fortifiant Tune l'autre, tiennent de si beaux conseils et s'arrêtent à de si fermes décisions.
C'est le mérite du livre d.' Abelly. L'on veut bien
que je me plaise à dire que le prêtre distingué qui nous l'a rendu, fut, dans sa jeunesse, le correspondant à Rome de V Univers, Le premier, il entreprit de tenir les catholiques de France au courant des choses de Rome, et de faire un journal romain dans un journal de Paris. Il y a vingt-cinq ans. Cette famille de V Univers a été entêtée et persévérante! Mais elle n'a pas perdu son labeur. Chose étrange ! en me reportant à ce temps-là, je me rappelle des épisodes delà correspondance de M. Cheruel, qui se renouvellent aujourd'hui du côté des mêmes personnages, ramenés sur le même terrain. Les hommes ne vieillissent pas tant que l'on croit : la suppression de l' Univers était demandée à Grégoire XVI comme elle a été demandée récemment à Pie IX, par la même importance, pour les mêmes raisons..., qui n'étaient, peut-être, pas données.
Mais je reviens au livre d'Abelly. Il n'est pas seulement instructif par l'abondance de la doctrine sur le point qui occupe aujourd'hui l'attention des esprits sérieux ; il est encore agréable par le style, plein de noblesse et de droiture ; il est même amusant par l'actualité.
Je viens de dire que les hommes ne vieillissent pas; je devrais dire qu'ils ne meurent pas : la polémique d'Abelly ne se borne pas à dévoiler la pénurie doctrinale que nos adversaires opposent à la constante foi de l'Eglise; elle nous montre souvent les person-
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nages eux-mêmes. Ils étaient jansénistes dans ce temps-là, et refusaient les constitutions du Pape. C'était le fond de leurs sophismes contre l'infaillibilité.
Ils avaient les mêmes procédés, le même entêtement d'ignorance ; dans le chœur ^ on entendait les mêmes voix. Les dames dont on a tant parlé ces joursci, tenaient le même rôle avec la même ardeur. Le bon Abelly leur donne un salut en passant. Il rappelle ce que saint Jérôme écrivait à la vierge Démétriade pour l'empêcher de se laisser prendre aux brochures de Rufin et de tomber aux filets des Origénistes : c( Le vrai bien de votre âme m'oblige de vous exhor- « ter à demeurer toujours dans la foi de Notre Saint- <( Père le Pape Innocent, qui est le successeur d'Ace nastase au Saint-Siège apostolique, et que vous « preniez bien garde (quoique vous vous croyiez (k bien prudente et sage) de recevoir, sous quelque « prétexte que ce soit, une doctrine étrangère. » Sur quoi Baronius observe que saint Jérôme ne parle pas de saint Augustin, quoique Démétriade, retirée en Afrique, put aisément consulter le grand et saint docteur. Il lui parle d'Innocent pour cette raison : « qu'il savait très-bien que la foi catholique est touot jours conservée pure et entière avec plus de certia tude en la Chaire de Pierre, p
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