‹ Rome pendant le concileChapitre 7 sur 32 · L EXPOSITION ROMAINE · texte numérisé non relu

L EXPOSITION ROMAINE

21 mai.

Je reviens à l'Exposition, dont je n'ai pas su vous parler en une seule lettre, pour m'être laissé détourner à charger sur les jactances de l'industrie. J'espère qu'on me pardonnera quelques digressions. Je ne suis pas placé ici pour creuser assidûment et correctement un même sujet. Rome est le lieu d'une pensée unique, mais aussi le plus grand passage d'idées qui soit au monde, mon travail est perpétuellement traversé de tout ce qui peut l'empêcher de conquérir cette belle qualité que l'on appelle a la suite dans le discours. » Songez que l'on ne peut faire un pas sans rencontrer des gens et sans réveiller des ombres qu i viennent de partout et qui vous entraînent partout. A tous les coins de rue, les siècles se tiennent en embuscade pour vous détrousser de l'idée qui vous occupe et la remplacer par une autre ; à chaque pas

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que vous faites, quelque porte entrebâillée vous laisse apercevoir un commencement d'infini.

Je ne crois pas que le cerveau du bon La Bédolîière (existe -t-il encore ?) soit très-sensible aux attouchements de l'idée. J'ai vu des marteaux de forge frapper sur cette matière dure et n'en tirer aucun son, que le petit larifla ordinaire, qui va tout seul. Eh bien, pourtant, oui ! je crois que le bon La Bédollière ne réussirait pas à faire le trajet assez court du Capitole au Latran, sans qu'il lui vînt plusieurs idées qui ne chanteraient point sou petit larifla^ fia^ fia !

Sur la voie Sacrée, il y a des fragances de ce grand baptême qui fut ici donné au genre humain. Le Colysée apparaît comme la cuve baptismale remplie jusqu'aux bords par ces hommes qui baptisaient de leur sang. Du pavé à la voûte d'azur, tout parle de ce baptême, et tout en parle dans toutes les langues que peuvent entendre le cœur et l'esprit de l'homme. C'est le vieux pavé que foulèrent ces pieds sanglants et vainqueurs ; c'est le ciel serein qui semblait insensible à leur sacrifice et qui pourtant l'agréait. Il y a la beauté ruinée des arcs de triomphe qui restent là pour attester que ce fut bien là. Ils disent leur nom, ils constatent leur identité, comme des témoins appelés en cour de justice. L'arc de Titus produit son certificat de victoire devenu un certificat de défaite. L'arc de Constantin parle encore des dieux de

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l'empire : c'étaient les immortels principes de 89 du sénat qui demeurait païen, et qui avait soin d'entretenir les bêtes pour le service, du cir([ue. Partout s'étale la majesté verdoyante du brin d'herbe, sur les débris de (^ésar; image de cet humble et invincible peuple du Christ, que l'empereur tuait et qui ne tuait pas l'empereur^ mais qui seul pouvait tuer et qui seul tua l'empire ! On passe sous une allée d'acacias en fleurs : Rome n'avait point cet arbre ; il est venu d'un autre monde^ alors inconnu ; il a piis droit de cité sur le Forum même, dans le lieu sacré de la puissance romaine; il y jette ses fleurs pures et le remplit de ses parfums doux et pénétrants. Ainsi Rome, parla croix, a fait la conquête du monde, et le monde par la croix a fait la conquête de Rome, et il n'y a point d'habitant des terres lointaines et encore inconnues dont Rome ne soit aussi la patrie. Ils viendront tous à la vraie terre natale, ils lui apporteront leurs fleurs et leurs parfums, et ils y demeureront, car ils seront chez eux. Ce sol a été labouré et arrosé pour que toute beauté, toute douceur et toute vertu y puisse enfoncer sa racine et trouver la sève qu'il lui faut.

Du Capitole au Colysée, c'est le martyre ; du Colysée au Latran, c'est le triomphe. L'Aventin et le Celius sont couronnés de maisons vivantes où vécurent les saints et les martyrs. Que d'histoire dans ces rues silencieuses et presque désertes! Si vous Ji. 12

allez tout droit au Latran, vous rencontrez une humble porte peinte en gros bleu, fermée d^un loquet. C'est la porte latérale de l'église de Saint- Clément, l'une des plus anciennes de Rome. Sous cette église, on en a retrouvé une autre plus grande : celle-ci est d'origine constantinienne. On l'a retrouvée tout entière, pleine de peintures.de l'intérêt historique et scientifique le plus élevé; elle fut bâtie en l'honneur du Pape martyr par ses successeurs délivrés. Mais sous cette église encore, à un second étage sous terre, la maison même de Clément est apparue. On a retrouvé l'oratoire où Pierre, Lin et Clet ont prié et conféré avec lui. Ici donc furent réunis les quatre premiers papes, et toute l'Église du premier siècle fut en quelque sorte rassemblée dans ces murs, entre le Colysée qui n'était pas encore bâti, et le Latran qui n'était pas encore chrétien.

Connaissons-nous enfin toute l'antiquité de ce lieu très-saint? Non. La maison consulaire de Clément était elle-même assise sur un mur fait de pierres énormes,, qu'on a li^^u de croire le mur d'Ancus Marcus, la première enceinte de Rome, et qui est certainement du temps des rois. La république l'a ensuite chargé de ces blocs de travertin^ et tout auprès, séparées par un étroit corridor, sont des constructions de l'empire.

Dans ses Observations à propos de Tinfaillibilité, Mgr l'évêque d'Orléans dit qu'il ne faut pas trop

creuser dans les origines de l'Église, crainte d'ébranler tout l'édifice, de même qu'il faut se garder de creuser au pied du chêne pour retrouver le gland d'où l'arbre est sorti. Sans trop comprendre le sens de cette image sceptique et mal digérée (ppus tumultuariiim)^ on en saisit à peu près la pensée, et elle est fausse. Mais le R. P. Mullooly^ dominicain, qui dirige ou plutôt exécute lui-même avec tant de zèle les fouilles de Saint-Clément, a fait matériellement ce que Mgr l'évêque d'Orléans dit qu'il ne faut pas faire. Il a creusé jusqu'au dernier fondement de l'édifice ; et loin de l'ébranler, il n'a trouvé rien que la preuve de sa solidité, on pourrait dire de son éternité. Le fondement matériel sur lequel l'Église est assise, c'est le fondement même de Rome ; c'est cette muraille de Rome que l'ennemi ne devaitpas franchir, %\ au dedans de laquelle, du moins, il ne pourrait jamais rester; muraille qui même violée garde encore, par une vertu qui lui est propre, le privilège de rejeter l'étranger. Et toutefois en s'établissant sur cette muraille, l'Église y faisait comme une brèche triomphale, non pour livrer la ville à l'ennemi, mais pour l'ouvrir au Maître légitime.

N'est-ce pas^ La Bédollière, que ces choses sont grandes, et que, si vous les pouviez voir, elles ne vou^ laisseraient pas sans émotion, et que vous auriez besoin d'en dire un mot? Parmi nos étonnements en ce siècle, je compte ces messieurs clercs, correspondants

des feuilles anticléricales pour la partie religieuse, qui, se trouvant à Rome, ne visitent jamais ces parages, ou les traversent aussi dénués de flamme qu'un membre de l'Institut passant sur le pont des Arts. Comment font-ils pour se réduire à cet état d'académiciens, ne l'étant pas et ne devant pas vraisemblablement l'être un jour, quoique tout puisse arriver? Je vous les donne pour des hommes forts en leur genre! Rome est si belle de tant de beautés, si belle d'ombre et de soleil, de vie et de tombeaux! 11 y a tant de grandeurs partout, tant de martyrs, tant d'inspirés, tant de fondateurs sur tant de poussières, et toute cette ville, depuis l'heure où Pierre y entra jusqu'à l'heure présente, est un si grand triomphe de Dieu ! Et ces messieurs clercs circulent et vivent làdedans uniquement occupés de leur petite affaire, c'est-à-dire d'écrire aux Débats, au Moniteur^ au Français^ et à qui encore? Dieu le sait! que Pierre n'est pas ce quun vain peuple pense^ surtout ce vain peuple d'évêques qui penche à reconnaître que Pierre est infaillible et que d'autres, par conséquent, ne le sont pas. Oui, oui, je vous les donne pour/br^^, ces messieurs clercs, capables de passer six mois à Rome sans écrire de là un seul mot d'où Ton puisse conclure qu'ils y ont vu une seule fois ni la croix de Pierre, ni la croix de Jésus-Christ? Et je crois que mon La Bédollière ne serait pas de cette force. Ils sont amateurs de plus grandes raretés. Le Coly-

sée, le Forum, Saint-Clément, tout cela est bon pour le vulgaire. Ce sont portes ouvertes ; ces messieurs n'entrent point là. Mais les portes fermées les attirent. Leur messe dite, ils vont appliquer l'oreille au trou de la serrure, et ils racontent Ce qui se passe au Concile. C'est ainsi qu'on sert Dieu et TÉgiise, et qu'un clerc en correspondance sait bien employer son temps. S'il leur reste du loisir, alors, en bon latin de Sorbonne, ils dressent des directoires pour la conscience des évèques exposés à déclarer l'infaillibilité du Saint-Père sans savoir quel crime on leur demande : « Disquisitio moralis de officio episcopott rum in emittendis suffragiis circa personalis et tt independentis infallibilitatis Romani Pontificis « delînitionem. » Oh! les bons clercs! oh! les grands clercs !

Je ne peux me donner cette tenue. J'erre dans Rome, toujours ravi, éperdu souvent, et quelque part que je veuille aller, il est rare que je parvienne à ne pas m'arrêter en chemin. Je suis entré à Saint- Clément à peu près par hasard, le R. P. Mullooly s'est rencontré là, il a bien voulu me montrer ses fouilles ; j'ai vu de mes yeux le vieux mur de Rome, si longtemps enfoui ; j'ai touché de mes mains et de mon cœur les parois de l'oratoire où saint Pierre a prié ; j'ai vu ensuite les peintures de l'ancienne basilique constantinienne, rendue au saint sacrifice. Il y a une de ces peintures, représentant l'Assomption,

qui fut commandée par saint Léon I" et exécutée lui vivant. J'allais à l'exposition, mais je suis resté là.

Entre autres choses que le R. P. Mullooly a trouvées dans ses fouilles « à la racine de l'arbre, » il y en a deux qui méritent mention : la première, une tête mutilée de Néron ; la seconde, une statue, mutilée aussi, mais reconnaissable, de saint Pierre en bon pasteur, la brebis sur les épaules. Ego sumpastor bonus. Il est très-rare que saint Pierre soit représenté avec cet attribut du Sauveur. On n'en connaît que trois exemples. Ne vous semble- t-il pas que cette statue enfouie parmi les racines approche fort du gland dont a parlé Mgr Dapanloup? C'est là ce que l'on rencontre lorsque l'on creuse sous l'Eglise, et rien n'est ébranlé. Je reviendrai à l'exposition.

21 mai.

Je reçois un billet cabré qui me fait pourtant plaisir et qui intéressera nos lecteurs. 11 m'est adressé par M. l'abbé Fabre, à Paris, en Sorbonne, profes-

seur d'Écriture sainte ; à Rome, en Concile, théologien ou secrétaire de Mgr Maret. Le voici :

Rome, ce 20 mai.

Monsieur le rédacteur en chef,

Vos insinuations, commentées par les paroles de vos amis, me désignent comme l'auteur du livre : Ce qui se passe au Con die.

Vous ne m'obligerez pas. Monsieur, à recourir aux tribunaux pour l'insertion immédiate de mon démenti formel et absolu : ni je ne suis ni je ne connais l'auteur de ce livre.

Je suis, Monsieur, votre serviteur.

J. Fabre, Professeur d'Écriture-Sainte à la Sorboane .

J'avais inutilement jusqu'ici désiré l'occasion d'offrir quelque compliment à M. l'abbé FaJ)re, auteur d'assez d'écritures en faveur (il le croit) de l'ontologisme. L'occasion est venue. Je||loue hautement M. Fabre de n'avoir pas fait Ce qui se passe au Concile^ de publier avec feu qu'il ne l'a pas fait, et de donner à entendre qu'il ne fréquenterait pas des gens coupables de l'avoir fait. « Ni je ne &ais, ni je ne connais Tauteur de ce livre. » Voilà un propos d'honnête homme, et même une phrase d'écrivain. A. vous, Fra Paoli Sarpi ! Joignez cette apostille aux autres papiers qui vous recommandent.

i84 ROME PENJ)AM' LE C0^C1LE.

0 grâce de Rome ! M. Fabre a écrit dans Paris de nombreux volumes où je n'ai jamais rien rencontré qui me plût, et où il n'a jamais su rien mettre que le monde voulût remarquer ; mais il vient à Rome, il y passe six mois, il écrit six lignes, et ces six lignes valent mieux que tous ses volumes et lui font plus d'honneur. En six lignes il réprouve les procédés -condamnables de ses amis, il flétrit comme il faut tous ces anonymes que l'on pourrait nommer, mais que l'on ne connaît pas. Nescio vos!

Certes, M. Fabre a raison de penser que je ne To- Migerai pas à recourir aux tribunaux « pour l'insertion immédiate de sa lettre. » Les tribunaux nous imposeraient des lenteurs détestables, et je suis à fout le moins aussi pressé que lui. Je lui ferai amicalement observer, pour une autre fois, qu'en me parlant des tribunaux, il pèche contre la politesse, et surtout contre l'exactitude du langage et des situations. C'est domniage, dans un morceau de six ligues qui méritait d'être parfait.

Les tribunaux sont bien puissants, mais ils ne peuvent pas procurer une insertion immédiate dans un journal. On réclame leur intervention parce que l'insertion immédiate a été refusée, et ils ont beau faire, c'est fait. Ils pourront ordonner que l'insertion ait lieu immédiatement^ elle n'aura pas été immédiate et ne le sera jamais.

Que je voulusse plaider^ voilà mon fier ad ver-

ROME PEJ^DArsT LE CONCILE. 185

saire obligé de lancer un huisser, d'aignisier et de graisser un avocat, de subir les remises de la cause, et rien n'est fait. J'ai mon avocat aussi qui emmêle îe sien. Il faut prouver que M. Fabre est bien le Monsieur désigné, que son nez est bien ce nez en pioche, que son œil est bien cet œil dans le mur, que ses livrer» sont bien ces livres qu'on ne lit jamais! Traits vagues, difficiles à fixer, et un bon avocat peut toujours soutenir qu'ils s'appliquent à d'autres. On invoque les paroles de mes amis; mais dois-je répondre des paroles de mes amis? Et il faut encore prouver que ces amis sont mes amis. Témoins à interroger, enquêtes à poursuivre ! Le Concile a le temps de finir, et notre procès n'est pas vidé. Après six mois et après un an, on prononce contre moi. J'ai l'appel. Je perds en appel, où j'ai encore traîné. Il est constaté que mon adversaire ressemble au vague monsieur que j'ai désigné comme auteur de ce mauvais livre, et il faut insérer immédiatement la réclamation; j'obéis immédiatement. — Est-ce là l'insertion immédiate?

M. Fabre, habitué aux précisions nécessaires du langage philosophique, pénètre certainement le mystère du mot immédiat et reconnaît sa faute. Je ne la lui ferai pas expier autrement. Il obtient sa chère insertion immédiate, mais par l'unique effet de ma bonne volonté, d'ailleurs charmée de lui offrir cette consolation. Je n'ai garde de faire attendre une ré-

clamation qui, fondée ou non en justice, m'est véritablement précieuse. C'est un soufflet appliqué sur une figure inconnue, mais dans un groupe visible. Il y a là quelqu'un qui reçoit cela. Sans distinguer la joue, nous entendons le bruit. Venant de Sorbonne, il a sa grâce. Ab! ab! vous êtes tels dans cette ombre où l'on dresse des actes d'accusation contre la sincérité du Pape et des. directoires pour la conscience trop peu délicate de la majorité du Concile! Vous êtes tels, et vous faites de telles cboses que ceux, qui s'en croient accusés se bâtent de dire : Ce n'est point moi, et je ne bante point ces gens-là! Et ils sont si pressés de se laver du soupçon, qu'ils balbutient et parlent de travers, semblables à ces hommes efl'arés qui^ dans la précipitation de fuir, se trompent de cbemin.

Imaginons là-dessus l'état des visages quand les voiles tomberont !

ex

23 mai.

Je vous ai annoncé une certaine disquisitio moralis toucbant le cas de l'évêque appelé à voter dans la

question de l'infaillibilité. Entre tous les papiers anonymes distribués aux Pères du Concile, c'est le plus joli. 11 se distingue par une incomparable naïveté de conception, d'exécution et de distribution. L'irrévérence et la candeur s'y mêlent dans des proportions si égales, qu'il semble impossible de dire si Tauteur est plus digne de blâme ou de pitié. Devant les juges si volontiers miséricordieux que Ton rencontre ici, ce doute lui est favorable et la pitié l'emporte.

Imaginez un rustre avec un air finaud et qui se trompe lui-même à son air, en sorte qu'il pourrait être bien embarrassé de dire s'il est sincère ou s'il ne Test pas. Le cbapeau rabattu sur les yeux, la bouche dans son manteau plein de trous qu'il n'aperçoit point, il se présente aux Pères du Concile, évêques, archevêques, primats, patriarches, cardinaux, et Leur remet son papier blasonné d'un latin équivalent à peu près à ce français :

a Monseigneur, vous videz un presbyte Immile, tt mais saint et scient. Yous, ne seriez-vous point un « épiscope indocte, cécant, peccant? J'ai lieu de le ce témérer et même je n'en dubite pas, car j'ai audité « « que vous penchez vers la chose horrende que l'on « nomineinf allibilitas.C est pourqu.oi,commt unautre (i. bon samarien, je vous viens adjuver et externer du « morbe infaillibilitaire. Auscultez-moi donc attente tionalitairement. Ne spernez pas le presbyte sa-

« pient qui discerne le temps de se taire et le temps « de vocérer. J''ai toujours su m'abscondre devant (( mon préfet et devant le conseil de préfecture; je « saurai m'otfrir en monstre au Pape et au Concile, a Cogitez, évêque, qu'il s'agit de la salvation de c( l'âme vôtre insipiente. llici sont trois capitules « translatinés que j'ai scripturés primairement en ma (( langue naturelle gallicane où je fus nourri. Dieu « soit béni, de qui vient tout bénéfice. Quand on re- (( garde la colonne Trajane, ah! qu'on est fier d'être «Français! Clair autant que clerc, clarus tanquam a clerus, moyennant ces trois capitules doctement « surbarticulés, je probe clairement et cléricalement <c que ladite infallibilitas infaustissime [seu vera debi- (( litas!) vous met dans l'occasion de peccarer gravis» a simement en quatre façons pessissimes : i° Contra c( veracitatem^ 2° contra fidem^ 3° contra jiistitiam., c( 4*^ contra of/icium consulendi paci et unitati Eccle- (( siœ. Est-ce assez terribile et horrificant ? Hélas 1 c( Monseigneur, si Dieu veut me couler un jour dans a votre chape,non recuso laborem , mais je ne vou- « drais être dans votre pellage !

« Horréfié pour vous de ce que j'ai à vous insigner, « je ne veux point que les peuples le puissent audire, «et je me contente de le faire typer. Dans mon « ingénuité, il ne m'est pas difficile de cogiter que « les laïques aux palmes desquels caduterait cet écrit, « évelleront leur œil de peur «[u'il ne les scandalise.

c( J'y perds la gloire qui m'en reviendrait dans le «monde. Absit gloria! volabit ubi volebit! Moi, je (( veux server le respect consuétudinaire des autistes^ « par où se distingue la sodalité toute sainte, omnino (( sancta^ qui m'élige pour vous éructer le verbe.

(( Si vous quéritez qui je suis, méminissez-vous de c( Fange qui loquita jadis à l'exime Polychronius, et « de nos jours à l'optime Gratry. Ils inclinèrent leur c( cap; séquitez cet exemple, similez Polychrone et «Gratry pâtre, ohédiez à moi. Je me sens né pour « coUoquer les autistes dans la recte voie. J'ai des u dotes qui déficient aux autres hommes, et je peux « leur suader des vertus que je me cognosque. J'i- « gnore Tambition, je ne désire nulle place^, nullum « placendi desiderium; nulle timeur encore ne me con- « cite, et je ne faux de dire mon nom que par humi- « lité. Enfin, Dieu m'a élu directeur œcuménique, et « je vous le vas clarifier. 0 évêques. ce n'est pas que « je m'admire : mais, puisque je ne suis ce que vous « êtes, malheureusement pour la synode, tâchez au « moins d'être ce que je suis. »

L'on peut ainsi rendre compte, pour la forme et pour le fond, de la Disquisitio moralis de officio Episcoporum in emittendis suffragiis, circa personalis et independeiitis infallibilitatis Romani Pontificis défini' tionem. — Solis RR Episcopis typis mandata nec publiée edenda.

Les évêques s'amusent de ce plat théologico-maca-

roniqiie, non cependant sans se trouver un peu insultés. Leurs reproches ne vont point à Fauteur. Tout le monde le nomme, et tout le monde sourit. Il a déjà bondi sur les raquettes de la polémique ; son encrier, renversé dans ces évolutions célèbres, a perdu tout ce qu'il pouvait contenir d'irritant. Mais on blâme ceux qui ont autorisé son extravagance. Après le détestable pamphlet dont M. Fabre « ni n'est ni ne connaît l'auteur, » celui-ci, dans sa pédanterie impertinente, parait encore exorbitant. Sous l'épaisse enveloppe qui fait présumer l'innocence relative de l'écrivain, le calcul injurieux du parti se découvre. Cela va de pair avec les autres pièces auxquelles est venue se joindre la prétendue Lettre d'un Evêque^ publiée récemment par le Journal des Débats^ pièce fausse, sans doute, mais d'un faussaire adroit. 11 est clair que le parti se fabrique des documents pour plaider plus tard, s'il y a lieu, l'irrégularité du Concile et soutenir la désobéissance à ses décrets. Ce sont des moyens de cassation. Tel est le secret de ces pauvretés méchantes, ridicules aujourd'hui. La raison commune s'étonne de l'excès de déraison qui peut compter sur de tels engins, dont l'effet immédiat va manifestement contre le but qu'on se propose. Une politique plus méprisante pour l'espèce humaine en attend d'autres fruits. Elle sait que la passion accepte tous les services. Vienne le moment annoncé par le sarpique où « de graves devoirs pourront s'imposer à

« la conscience des évêques modérés, » alors on utilisera ces sottes écritures. L'auteur honteusement voilé de Ce qui se passe au Concile sera invoqué comme historien très-honorable ; le fabricateur de la Lettre dun Evêque deviendra un Père de l'Eglise, le ridicule disquisiteur ^ c|ui semble à peine digne du sifflet, paraîtra dans une auréole.

\ aines provisions; personne n'en doute, pas même ceux qui ne semblent pas encore importunés d'y retrouver plusieurs de leurs arguments. Mais il faut n'avoir jamais ouvert l'humiliante histoire de l'erreur pour ignorer que ce sont là ses plu^s puissantes ressources.

A ne pas lui reconnaître d'autre avantage, le camp infaillibiliste a du moins le mérite de guerroyer plus dignement. De ce côté point de masques. Dom Guéranger, Mgr Nardi, M. de Margerie,, M. l'abbé de Girardin et combien d'autres disent leur nom, sans parler des Pères du Concile qui ont dû quitter la salle pour prendre part au débat extérieur où ils étaient provoqués. On se montre dans la souscription et dans les adresses recueillies ^^dxX Univers. Point de déguisement, point de fuites. La discussion est ample, elle va aux sources et aborde le fond de tout. Le parti contraire doit bien voir qu'il ne procède pas avec cette loyauté, qu'il biaise, équivoque, se détourne ou se répète misérablement. Depuis le premier schéma Ak M. Dœllinger et les Observations omnilingues qui

l'ont bouffi de quelque rhétorique, rien de nouveau n'a paru chez eux. Dans les correspondances sans nom et sans nombre des journaux, dans cette œuvre malhonnête intitulée : Ce qui se passe au Concile^ dans cette louche bouffonnerie de Disquisitio moralis^ c'est toujours la même chose. Toujours le même Ilonorius, toujours la même salle et le m.ême règlement également rebelles aux vocalises oratoires, toujours les mêmes pauvres âmes anglaises, allemandes, parisiennes et thibétaines devant lesquelles on va creuser un abîme où elles périront, toujours les mêmes grands évêques « modérés » qui ne peuvent pas parler, toujours les mêmes petits évêques immodérés et servîtes qui ne se soucient ni de Fâmede M. Pusey,ni de l'âme du grand Lama, ni de la leur !

D'un côté, tant de bonne volonté à discuter et tant de tranquillité à se montrer, de l'autre côté tant d'obstination sur le même thème mis en pièces, et une si évidente nécessité de se masquer; d'un côté la majesté du Pape, la majorité du Concile, l'unanimité du clergé français; de l'autre côté^ des journaux et des anonymes, et quels anonymes et quels journaux ! Est-ce que ce perpétuel contraste ne dit rien aux adversaires de l'infaillibilité?

Quoi ! il faut accepter du dehors toutes sortes d'auxiliaires masqués et démasqués, accepter M. Janus et M. Janicot et le monsieur que M. Fabre ne connaît pas et cent autres, et la Gazette d Augshourg y

R03IE PENDANT LE CONCILK. l93

et le Journal des Débats, et le Times, et la Concorde^ bande où rien n'est innocent, sauf ce poupon de petit Français; c'est avec ce concours que l'on conteste l'enseignement de l'Église, et l'on permet qu'un homme de la maison, parodiant les formes graves (ju'il croit peut-être imiter, diffame insolemment la conscience de six cents évêques !

J'ai mille raisons pour ne pas m'offrir en modèle, in emittendis suffragiis meis ch'ca omnia. Je ne suis nullement dans ma profession ce qu'on appelle un scrupuleux ; je crois qu'il faut marcher hardiment lorsqu'on voit clair, et j'ai discuté trente ans sans rancune, sans migraine et sans scrupule. Mais s'il me fallait faire le métier de ces théologiens et moralistes faillibilistes, chercher tant d'arguments contre la divine bâtisse de l'Eglise, en répéter tant qui sont de si suspecte origine et qui prouvent si peu, égratigner la pierre^ raturer la parole de Notre-Seigneur, inculper la conscience du Pape, insulter la foi de l'épiscopat catholique, écrire enfin des choses que je craindrais ou que l'on me défendrait de signer, j'en suis certain, omnino certus, comme dit le disquisiteur : la migraine triturerait mon dur cerveau, le scrupule envahirait mon atroce cœur, j'aurais de la rancune (^ontre ceux qui se serviraient de moi. Et plutôt que rester en celte galère, s'il me fallait encore écrire et que je ne préférasse point Ifi mort, je m'arrangerais avec les boulevardiers.

194 KOME PENUANT LE CONCILE.

24 mai.

Je reviens au contraste dont je vous parlais hier. J*en ai sous les yeux un trait no table. Tandis que le Disquisiteur s'appliquait à sa pièce morale et moulait sa feuille de latin de Gaule sur son français d'Ostrogothie, un membre éminent du Concile publiait dans la vraie langue de Rome un noble volume dont la conclusion va au même sujet : Elucubratio de Dogmatica suinmi pontificis infallibilitate ejusque définibilitate^perR. P. S. Josephum Cardoni^ Archiepisco^ pum Eddessenum. Le contraste, comme vous voyez, apparaît dès le titre. Le vénérable archevêque d'Edesse, honoré de toute l'Italie comme savant et comme moraliste du premier ordre, ne se pose pas en directeur des consciences épiscopales. Il vient parler d'une question qu'il a étudiée pour lui-même autant que pour les autres, et rendre compte des motifs de sa conviction.

Il est poli, modeste et il raisonne. La question, loyalement posée, est' loyalement étudiée en toutes ses ramifications, dans Ja Sainte-Écriture, dans la

ROME PExNDANT LE CONCILE. 195

tradition, dans Thistoire ecclésiastique, dans les circonstances présentes. Toutes les objections sont examinées et résolues avec une grande probité de savoir,, une grande netteté de jugement et de langage. Ce beau précis de la controverse, où rien n'est doané à la passion ni à la phrase, ne contient pas moins de 174 grandes pages in-S** dans lesquelles on ne peut si« gnaler ni omission, ni superfluité. C'est une manière de travailler dont la polémique faillibiliste n'a pas du tout fourni le modèle. En dépit de notre Disquisiteur, l'archevêque d'Edesse, dans un résumé ferme, comme tout son travail^ conclut à la défînibilité dogmatique, et non-seulement à l'opportunité, mais à la nécessité de la définition. Je doute q^ne le Disquisiteur entreprenne de réfuter une œuvre qui éloigne tant de sa petite manière de voir, mais je doute encore plus que cette œuvre le fasse baisser d'un millimètre dans l'estime qu'il a pour sa casuistique. Si j'apprenais qu'il est toujours convaincu qu'on ne peut voter l'infaillibilité sans pécher gravissime contre la vérité, la foi, la justice et l'unité de l'Eglise, rien ne m'étonnerait moins ; et je ne serais pas étonué non plus que le ^eiii Français lui donnât raison.

Les consulteurs de la Commission de dogmatique pour les travaux du Concile, dans une lettre adressée au Saint-Père^ ont voulu rendre témoignage au Livre de Mgr Cardoni, qui exprime leurs propres convictions. Je vous envoie cette lettre. Reproduisez le texte

t96 ROME PEiNDAM LE CUiNCILe'.

latin : il reposera ceux qui ont lu le latinage du Disquisiteur.

J'y joins un témoignage anonyme d'un autre genre, que je reçois de La Chapelle Saint-Denis, près Paris, comme pour me servir de conclusion. Nos contradicteurs verront que je ne veux pas dissimuler la force de leurs adhérents, et je conviens que celui-ci peut s'appeler Légion. C'est un bel exemple de la lumière que la presse peut répandre dans les masses :

CHANSON DE L^JNFAILLIBILITÉ.

Le Saint- Père a fait de la fausse monnaie En se persuadant de son infaillibilité, Si un de nous en avait fait autant.

On l'aurait puni au carcan Et condamné par la loi à perpétuité.

Il a compté sans la société moderne probablement. Qui a marchée en avant sans son consentement, Les saintes décrétales du moyen-âge.

Ne sont plus à la mode ni en usage, Pas même chez les peuples sauvages.

Les saints Pères du Concile, par obéissance ou hétise^ Au Saint Père se soumettront pour faire à sa guise, D'un simple mortel, un saint homme infaillible. Avec l'aide du Saint-Esprit notre petite planète. Verra de tous les livres penseurs faire place naite.

Les bons pères jésuites, par sainte politique,

Ont résolus de dominer tous les catholiques,

En leurs faisant croire que des vessies sont des lanternes;

Mais parmi eux il y en a qui n'en veuillent pas.

Et qui en rient en en prenant leurs ébas.

ROME PENDANT LE CONCILE. l97

Un saint Évêque de France a protesté avec humilité.

Contre le saint orgueil de l'infaillibilité,

Mais le saint Veuillot l'a escommunié.

En attendant qu'il vienne dans le saint Concile s'expliquer

Ce qu'il fera sans aucune difficulté.

De tous ces pieux et saints personnages.

Nous en ferons im ragoût où un potage.

Et pour la risé et le bonheur du monde.

Nous leurs souhaitons du bonheur dans Vautre monde.

En attendant que nous fassions le grand voyage.

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