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LE CHAMP DE MARS

Le ranlhéon. — Sa transformation. — Tombeau de Raphaël.

Vous chercheriez en vain, mon cher ami, dans la Rome moderne, l'ancien Champ de Mars, consacré au dieu de la guerre après l'expulsion des rois, et dont le nom revient si souvent dans l'histoire du peuple romain : il a complètement disparu. Il s'étendait du pied du Quirinal et du Capitole, entre le mont Pincio et le Tibre, jusqu'à la porte du Peuple; aujourd'hui ce quartier de Rome est un des plus habites.

De tous les monuments remarquables dont l'empire l'avait orné , il ne reste plus que quelques débris. On y voyait autrefois des temples, des théâtres, le cirque agonal d'Alexandre Sévère, le Panthéon d'Agrippa, le mausolée d'Auguste, environné de bosquets que l'empereur avait destinés à l'agrément du peuple ; l'obélisque solaire, encore debout sur la place Montc-Citorio; le temple de Marc-Aurèle, remplacé par le palais Chigi; le portique des Argonautes, avec ses mille colonnes et ses mille statues, divisé au milieu par le temple de Neptune, dont les belles colonnes décorent la façade de la douane actuelle; le Nymphée de Jupiter, ou grand établissement de bains publics, sur les ruines duquel s'élève aujourd'hui le palais Piombino; entre tous ces monuments, de grands espaces libres couverts de gazon et de sable, où la jeunesse prenait ses ébats : voilà ce que c'était que le Champ de Mars.

Ce champ jouait un rôle important dans la vie du r.omain. A Rome, il y avait trois lieux on la foule se réunissait de préférence et en plus grand nombre. Le matin, on se rendait au Forum pour traiter les aiïaires. A midi, chacun se rendait dans sa demeure pour prendre quelques instants do repos, et, après la sieste, la foule afiluait au Champ de Mars. La jeunesse s'y livrait

à ses jeux : elle luttait, lançait le javelot, jouait à la palestre. Les vieillards se promenaient en regardant, peut-être avec un œil d'envie, ces jeux que les années leur rendaient impossibles, et sous de riches portiques les matrones causaient.

Dans la soirée, toute cette foule se rendait aux bains; car à Rome le bain est tout à la fois affaire, remède et plaisir. Les jeunes gens, tout poudreux de la palestre, se jettent dans le Tibre, et le passent à la nage. Le pauvre va aux nymphées publics, où il se baigne pour la modique somme d'un quadrant (deux ou trois centimes), et souvent pour rien. Le patricien et le sénateur ont dans leurs palais des thermes où rien ne manque pour satisfaire leur luxe et flatter leur volupté. La journée se terminait par le souper, qui était presque l'unique repas du Romain.

La place Colonna, située vers le milieu du Corso, possède un ancien monument du Champ de Mars : la colonne élevée à Marc- Aurèle est consacrée aujourd'hui au souvenir de l'apôtre saint Paul. Cette place est loin de rappeler le bruit et les cris du Champ de Mars, et, sans la colonne Antonine, elle mériterait à peine de fixer l'attention. Au fond de la place est un beau palais avec un riche portique soutenu par douze colonnes de marbre blanc. En suivant la rue, à droite de ce palais, on arrive sur la place Monte-Citorio, où se dressent l'ancien obélisque solaire du Champ de Mars et le palais que le Rernin construisit pour servir de résidence au ministre de la justice. Il est également occupé par les tribunaux et les bureaux de la police : c'est là que les étrangers vont faire viser leurs passeports.

Dirigeons-nous vers le célèbre Panthéon d'Agrippa, encore debout : temple magnifique dont Auguste ne voulut point accepter la dédicace, et que son gendre consacra à tous les dieux.

Le portique présente l'aspect le plus majestueux : il est formé de seize grandes colonnes corinthiennes de granit, soutenant un fronton dont les proportions sont admirables de perfection.

L'intérieur du temple n'a pas moins d'élégance que de noblesse et de majesté. Il est circulaire : son élévation est égale à son diamètre, qui] est de 132 pieds. Le plus bel éloge qu'on puisse décerner à ce temple, selon M^"" Gerbet, c'est la conception de Michel- Ange, qui porta le Panthéon en l'air pour en faire la coupole de la basilique de Saint- Pierre.

C'est le seul monument de l'antiquité païenne que le temps et

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la main des barbares aient respecté. Ce (ni'(''t;iil le I*anlhéon il y a dix-neuf siècles, il Test encore aujourdMnii : rornenientalion et la destination seules ont changé. Même péristyle, même forme, mêmes murailles, mêmes colonnes de marbre; la lumière pénètre dans l'intérieur par le même œil de la coupole, toujours ouvert; et, pour contempler le ciel, le regard chrétien suit encore la même route que le regard païen. Et cependant tout est changé : le temple matériel est le même, il est vrai, mais ce n'est plus le même Dieu qu'on y adore. Les statues des saints ont remplacé celles des dieux, et la vérité et la vertu sont aimées là oii le mensonge et le vice étaient honorés. Ce n'est pas toutefois sans une raison providentielle que ce temple païen a subsisté dans son intégrité.

« La capitale du paganisme était destinée à devenir celle du christianisme; et le temple qui, dans cette capitale, concentrait toutes les forces de l'idolâtrie, devait réunir toutes les lumières de la foi. Tous les saints à la place de tous les dieux! Quel sujet intarissable de profondes méditations philosophiques et religieuses ! C'est dans le Panthéon que le paganisme est rectifié et ramené au système primitif, dont il n'était qu'une corruption visible. Le nom de DIEU, sans doute, est exclusif et incommunicable; cependant il y a plusieurs dieux dans le ciel et sur la terre '. Il y a des intelligences, des natures meilleures, des hommes divinisés. Les dieux du christianisme sont les saints. Autour de Dieu se rassemblent tous les dieux, pour le servir à la place et dans l'ordre qui leur sont assignés-. »

Mais le Panthéon ne devait pas, sans transition, sans une espèce d'expiation, servir à glorifier le vrai Dieu. Au v® siècle il fut fermé, comme tant d'autres temples de la Rome païenne : n'étant plus païen, il n'était pas encore chrétien.

« Semblable à un grand pécheur qui passe quelque temps dans la retraite et la pénitence avant d'aspirer au sacerdoce auquel Dieu l'a destiné, le Panthéon demeura pendant deux siècles dépouillé, solitaire, plein de deuil et de silence ^ »

Lorsque Bonifaco IV résolut de consacrer à tous les saints Rome qui avait été dédiée à tous les démons , il demanda et obtint ce temple de l'empereur Phocas. Il descendit alois dans les cata-

* I Cor. VIII , .■■>.

* Joseph de Maislrc, du Paye.

3 Esquisse de Rome chrétienne, II, p. il^.

combes, ravit à ces cimetières sacrés une grande partie de leurs trésors, les ossements des martyrs, et les fit porter au Panthéon, qu'il consacra à Marie et à tous les martyrs. Ceci se passait en 607, et, deux siècles plus tard (803), le pape Grégoire IV consacrait le Panthéon à tous les saints, et instituait en leur honneur la fête que l'Église universelle célèbre chaque année au 1"'" novembre.

« 0 spectacle merveilleux, digne de celui qui nous l'a préparé, et fait seulement pour ceux qui savent le contempler !

« Je vois le Christ entrer dans le Panlhéon, suivi de ses évangélistes, de ses apôtres, de ses docteurs, de ses martyrs, de ses confesseurs, comme un roi triomphateur entre, suivi des grands de son empire, dans la capitale de son ennemi vaincu et détruit. A son aspect, tous ces dieux -hommes disparaissent devant l'Homme-Dieu. Il sanctifie le Panthéon par sa présence, et l'inonde de sa majesté. C'en est fait; toutes les vertus ont pris la place de tous les vices. L'erreur aux cent têtes a fui devant Tinvisible vérité : Dieu règne dans le Panthéon, comme il règne dans le ciel, au milieu de tous les saints*. »

Le corps de Raphaël repose au Panthéon , selon son désir, aux pieds de la sainte Vierge. Lui-même fit construire cette chapelle et fit les dessins de la statue. Ce divin jeune homme avait appris sur les genoux de sa pieuse mère à aimer Marie, et il est le peintre qui a cherché à reproduire le plus souvent son image. « Les madones, dit Mary Lafon, naissaient naturellement sous son pinceau comme les fleurs sur l'oranger. »

Sous le règne de Grégoire XVI le tombeau de l'artiste fut ouvert, et l'on trouva son squelette entièrement conservé quoiqu'un peu altéré par l'humidité. Le pontife remplaça le modeste loculus de pierre dans lequel il était renfermé par une belle urne de porphyre. On y laissa l'inscription un peu prétentieuse du cardinal Bembo :

Ille hic est Raphaël, timuit quo sospite vinci Rerum magna parens, et moriente mori.

* De Maistre , du Pape.

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