‹ Rome, ses églises, ses monuments, ses institutionsChapitre 20 sur 53 · L EDUCATION POPULAIRE A ROME · texte numérisé non relu

L EDUCATION POPULAIRE A ROME

Salles d'asile. — Kculos légionnaires. — Saint Josepii Calasanz. — Sainte Angèle do Morici. — Kcoles d'adultes. — Conférences. — Encouragements.

Je suis convaincu, mon cher ami, que beaucoup de gens attaquent Rome parce qu'ils ne la connaissent pas, ou (ju'ils la connaissent mal. R-ome est le centre du catholicisme ut de la foi, et à ce titre elle est le foyer de toute lumière et le principal moteur de tout progrès moral et de toute vraie. civilisation.

Je ne viens pas réfuter toutes les accusations portées contre la papauté ; avec vous je sais que c'est inutile; vous aimez Rome, et vous pensez avec moi que La papauté a fait Rome et l'a empêchée de tomber dans l'oubli , comme tant de capitales illustres des royaumes antiques dont il ne reste pas pierre sur pierre. Toutefois, mon cher ami, il s'est établi dans l'opinion un tel courant sur la Rome des papes, que j'ai senti le besoin de voir, d'étudier et de pénétrer dans les mystères de la vio intime de cette ville, qui ne connaît point d'indifféients, et je vous assure que cette opinion est fondée sur l'ignorance et le mensonge.

Je me contenterai donc d'exposer ce qui existe, ce qui se pratique dans les États du saint-père, et cela peut suffire, je crois, pour dissiper de nombreux préjugés et pour éclairer des esprits qui s'en rapportent trop facilement aux appréciations de nos adversaires quand il s'agit de décrier la cour pontificale. Le soleil n'a qu'à paraître pourchasser les ténèbres de la nuit, et nous pensons que Rome n'a qu'à montrer ses richesses morales, ses œuvres de charité, sa vie intime et surnaturelle, pour gagner toutes les sympathies et réfuter tous les mensonges ipie l'iinpiété débite chaque jour.

Il en est un que nous avons souvent entendu éntettre: le clergé, dit-on, est ennemi des lumières, et Rome ne fait rien pour pro-

pager l'inslruclion dans les classes populaires. Nous croyons tout le contraire, et nous ne craignons pas d'affirmer que, sous ce rapport comme sous bien d'autres, Rome pourrait servir d'exemple à plus d'un gouvernement.

Quand il s'agit d'éducation populaire, nos économistes et nos philanthropes se félicitent de leurs salles d'asile , de leurs écoles gratuites, de leurs cours d'adultes, et ils s'attribuent toute la gloire de ces institutions. Plus d'un sans doute serait bien étonné si nous leur disions que ces différentes œuvres existaient et fonctionnaient à Rome avant même qu'ils soupçonnassent la possibilité de semblables créations.

Ils nomment plusieurs personnages, tels que Robert Owen, le pasteur Oberlin, la marquise de Pastoret, auxquels ils attribuent l'honneur de la création des salles d'asile , et ils ignorent qu'elles existent à Rome depuis des siècles sous le nom d'écoles gardiennes.

Il y a dans cette ville, sous la surveillance du cardinal-vicaire, cent quatre-vingts écoles de ce genre, où. l'on reçoit environ quatre mille enfants, depuis l'âge de deux ans jusqu'à cinq. Les maîtresses doivent être âgées de -vingt et un ans au moins, et offrir toutes les garanties de moralité, de probité et d'instruction convenables. Elles gardent ces enfants toute la journée, excepté le temps du dîner, et elles leur apprennent leurs prières, les premiers éléments de la religion, l'alphabet et quelques petits ouvrages manuels.

Est-ce autre chose que nos salles d'asile ? Eh bien ! ces écoles existent à Rome depuis si longtemps qu'on ne saurait au juste préciser l'époque de leur fondation.

Pie IX vient de créer trois nouvelles écoles de ce genre. Les enfants y sont gardés tout le jour, et dînent aux frais de leurs bienfaiteurs.

A l'âge de cinq ans , ces enfants sont envoyés dans les écoles pour compléter leur instruction. Il y a à peu près cinquante écoles régionnaires pour les garçons. Leur origine remonte probablement à l'ancienne Rome, et leur nom vient de ce qu'il y avait une de ces écoles pour chacune des régions de la ville. Elles sont également sous la surveillance du cardinal-vicaire, qui nomme une commission chargée de les inspecter, et d'examiner les maîtres, auxquels elle délivre les diplômes de capacité. Les

uoMi:

maîtres sont cncoiii'Ugés dans celle tàelie (lillicilt' d l.ilMuinise par l'espérance d'une pension de tcliailc dniit ils joui.-si'nl «{iimikI l'âge ou les infirmités ont rendu t<»uL travail impoïssiblc Les élèves ne donnent (ju'une légère rétribution. Toutes les familles, sans doute, ne sont pas assez riches pour payer celte rétribution, si minime qu'elle soit; aussi il y a à Home des écoles gratuites, et c'est même la première ville de l'IÀirope (jui en ait possédé : elle les doit à saint Joseph Calasanz.

tfainl Joseph Calasauz.

Ce saint prêtre, né dans le royaume d'Aragon, poussé par l'esprit de Dieu, vint à Rome vers l'an 1592. Dès sa jeunesse il aimait à instruire les enfants des vérités de la foi, et leur apprenait leurs prières. A Rome, rien ne put arrêter son zèle; il se livra à toutes sortes d'œuvres de charité: il visitait les malades, consolait les prisonniers, et, pendant une horrible peste qui ravagea la ville, on le vit avec saint Camille de Lellis distribuer des secours aux malades, et porter sur ses épaules les cadavres des morts pour les ensevelir. 11 s'associa plusieurs disciples, et fonda Tordre des Pauvres de la Mère de Dieu des écoles pieuses, pour se livrer à l'éducation gratuite de la jeunesse. Ce fut en lo97

i;^2 ROME

qu'il fonda sa première école. Les papes Clément VIII, Paul V et plusieurs autres approuvèrent et bénirent son œuvre. Dieu luimême sembla l'approuver ostensiblement : peu de temps avant la mort de notre bienheureux , la sainte Vierge lui apparut avec l'enfant Jésus, qui le bénit, lui et tous ses disciples, pendant qu'ils étaient en prière.

Le corps de saint Joseph Calasanz repose dans l'église Saint- Pantaléon, et est exposé dans une belle urne de porphyre, audessus du maître-autel. Ses religieux continuent sa mission; ils ont à Rome deux écoles gratuites : ils conduisent leurs enfants à la messe tous les jours, et, quand j'ai visité l'église Saint- Pantaléon. ils venaient d'assister au saint sacrifice, et rentraient dans leur classe avec un recueillement et un ordre parfaits.

Deux siècles plus tard, la France donna le jour à un digne émule de saint Joseph Calasanz, dans la personne du vénérable de la Salle, prêtre de Reims, dont les disciples sont connus et aimés dans toutes les parties du monde. Rome possède depuis un siècle et demi les bons Frères des Écoles chrétiennes , et ils donnent l'instruction à plus de deux mille enfants.

L'éducation des filles n'est pas plus négligée que celle des garçons; elles ont aussi leurs écoles régionnaires payantes, au nombre de soixante-cinq , suivies par douze cents élèves. Sainte Angèle de Mérici , dès 1395, avait déjà recueilli les jeunes filles pauvres pour les instruire; mais la première école gratuite pour les filles ne fut fondée qu'en 1655 , par le pape Alexandre VIL Aujourd'hui Rome en compte dix-sept avec cinq cents élèves. Je ne parle pas des communautés religieuses qui ont des pensionnats; j'aurai probablement occasion de parler plus tard de quelques-unes d'entre elles.

Quand l'enfant sort de l'école, son bagage d'instruction est souvent bien mince, sa science très superficielle, et il n'est pas rare, après quelques années, de trouver des jeunes gens ignorants comme s'ils n'avaient jamais reçu aucune instruction.

Afin d'obvier à ce résultat, on a établi en France des écoles ou cours d'adultes, oiî les jeunes ouvriers viennent, dans les longues soirées d'hiver, apprendre de nouveau ce qu'ils ont oublié, et compléter quelquefois une instruction insuffisante et imparfaite. Sous ce rapport, Rome encore nous a devancés. Les écoles du soir, ou d'adultes , furent fondées à Rome, en 1817,

lîOME 13:<

par un simple artisan, Jacques C»'i'.>>' '1^111.. li.imui sur bois, il lut aidi' dans celte œuvre par Michel (^'igli, jeum; avocat, né «Ml 17U0, «jui se fit l'ami et le défenseur des pauvres, et mourut en 1837, victime de son dévouement, à r»'|)0(juc de l'invasion du choléra. Il réunissait chaipie soir les jeunes ouvriers pendant deux heures, leur lournissait le papier et les livres nécessaires, et leur enseitrnait la doctrine chrétienne, la lecture, récriture, rarithmétiiiue, et aux plus avanct'S. la géométrie et le dessin linéaire. Les exercices se terminaient par la prière du soir, et. afin d'enlever à ces jeunes gens la tentation des promenades nocturnes, Gigli les ramenait chez eux; la caravane se développait dans les rues de Home, en répétant dans le silence de la nuit quelques-uns de ces graves et mélancoliques refrains que les Italiens aiment tant: de porte en porte, un anneau se détachait de la chaîne; et, quand elle était épuisée, Gigli allait le dernier se reposer de ses pieuses fatigues, et faire les rêves d'or que Dieu envoie à ses amis'.

La mort du fondateur n'a point nui à l'ouvre, et aujourd'hui ces écoles sont très llorissantes.

Il y a quelques mois, le ministre de l'instruction publique, en France, recommandait d'ouvrir dans les villes des cours de lecture pour propager l'instruction parmi le peuple. Assurément la pensée était bonne, et pourrait être féconde en heureux résultats , si ces cours étaient faits par des hommes animés de l'esprit catholique et franchement chrétien. Mais ici je ne veux voir que l'inslilulion en elle-même, et je suppose que M. le ministre serait fort étonné si nous lui disions qu'il y a trois siècles saint Philippe de Néri mettait en pratique, dans la ville de Home, ce qu'il se propose de faire dans nos villes de province. Tous les dimanches il réunissait les jeunes gens, et tout en ornant leur intelligence il sauvait leur Ame; il savait entremêler ses instructions de délassements honnêtes, et encore aujourd'hui ces eour> libres d'instruction et de nioralisation sont très suivis.

Faut-il s'étonner que Home soit ainsi en avance quand il s -ign de la moralisation et de l'instruction du peuple? Cette ville est le centre de la vérité, et par consé(iuenl elle est comme le phare que toutes les nations devraient toujours fixer, pour ne jamais

1 /*.•< htahl,sfr,nr„t< rh.irit.ihlrs ,/,• l<..,,n-, jM!- M. Lofol>vr.\

s'ôffarer et marcher constamment dans la voie du progrès. Les papes sont convaincus que Tinstruction est nécessaire pour moraliser la classe ouvrière, cette partie si importante dans nos sociétés modernes. Benoît XIII, dans sa bulle d'approbation des Frères des Écoles chrétiennes, en 1724, disait ces paroles remarquables : « L'ignorance est l'origine de tous les maux , surtout parmi ceux qui sont livrés au travail manuel'. »

On voit que l'idée d'instruire la classe ouvrière ne date pas d'aujourd'hui seulement : nous venons de montrer que Rome a su répondre à cette nécessité, et qu'elle a depuis longtemps contribué à répandre et à perpétuer l'éducation populaire.

Il faut l'avouer cependant, l'instruction, quand elle est incomplète, c'est-à-dire quand elle est séparée de l'éducation proprement dite, devient un fléau et un malheur pour les sociétés. Le grand mal de notre époque, c'est que la science a tourné toute son énergie , dirigé toutes ses investigations vers le progrès matériel. Aussi s'occupe-t-on surtout de faire des industriels, des commerçants, des économistes, mais des hommes, presque jamais. L'instruction, la science, n'est pas tout pour l'homme. S'il est bon d'orner l'intelligence de l'enfant, il faut surtout corriger ses défauts et façonner son cœur à l'habitude du bien. Or les études littéraires et scientifiques seules, quoi qu'on en dise, ne pourront jamais donner au jugement la rectitude, au cœur l'énergie et la vigueur dont l'homme a besoin dans la pratique ordinaire de la vie.

Loin de moraliser, une telle science trop souvent enfle d'orgueil, fausse l'esprit et enfante le matérialisme le plus grossier. Il faut donc à l'instruction joindre l'éducation, et nous affirmons que , si la science de la religion n'est pas la première science enseignée à l'enfant, l'éducation n'existe pas, ou elle est mauvaise.

La base de l'instruction doit être un enseignement dogmatique précis, et il faut imprégner les jeunes générations d'une morale positive et sincèrement religieuse. Rien n'empêche en même temps de développer les facultés de l'enfant, et d'orner son intelligence des connaissances littéraires et scientifiques en rapport avec sa position et ses besoins.

1 Ignorantia, omnium origo malorum, praesertim in eis qui fabrili operco dediti sunt.

C'est ce (Jiii se |>r;ili(iiic ;'i llmur. (.11 r.ti^ri..r,,,.,|„.,,t ivli^rjeux est obligatoire.

On parle l)«.'aiic(iii|> lU) nos jours de rcii.soij^MuMriciit oMi^'a- Iniir; .1 dos gons (|ui nuMiaceiit de la prison' ou de lamcndc ceux (pii rrliisent d'apprendie à lire ou à l'ciirc, ne |KU-donuont pas au ]»ape (Toldigcr ses sujets à conuailrc hicu, ;'i a|)pVendre d'où ils viennent et où ils vont, et ù s'instmir.- <\r. leurs devoiis religieux et sociaux. Mais ces déclamations liy|»o(rites et déiuiées de sens n'empêcheront pas le vicaire de celui (pii a dit: Je nuis la venté, de répandre partout renseignement religieux, (!<■ lui donner le premier rang à l'école, de le faire retentir dans les (mis cent Ircnte églises de Home, et jusque sur les places publicpn-s.

Tiràce à cette sollicitude pour renseignement religieux, malgré le mélange continuel de tant de voyageurs incroyants, malgré le travail des révolutions, et les triomphes momentanés de l'anarchie , le peuple de I»omc s'est conservé au fond admirahlomenl catholicpie. Il est bien vrai que les démonstrations de sa foi, lu'cessairement en rapport avec la vivacité de son tempérament, sont quelquefois assez difficilement comprises par le sérieux, d'ailleurs fort respectable, do nos habitudes religieuses; mais il n'en est pas moins certain que les pensées de Tordre surnaturel, si rares aujourd'hui parmi nous dans le commerce de la vie, régnent à Rome indistinctement et comme naturellement partout. Elles ne se montrent pas seulement dans les oblations spontanées pour les magnificences du culte divin, elles font partie des mœurs jtubliques comme de la vie privée; elles entrent dans toutes les conversations mémo familières <^t profanes, et toujours elles y sont comme dans leur domaine, i^llos surnagent avec toute hnir énergie dans le débordement des i)assions, et comme jamais elles ne sont contestées , elles entretiennent alors le remords et ramènent au repentir; enfin elles vivent surtout au sein des familles; elles y sont honorées comme dans un sanctuaire, et alors même (jue la

' Jules Simon t'crivail il y ;i (jiiclciiics mois: <i 'loiil père dont l'cnfanl s.^ra si^rnaltcomme no froquontanl |>as une iVolo dovra, sur l'avorlisscmonl du maire, so [iroscnter devant la commission d'examen. 6i ripnorancc est conslaléo , le pèr.» :\ In n^<iuole de la commission pourra .'lie cil.' devant le juge de paix et condamné à la réprimande, le jugement jwurra être oITicIk! pendant un mois aux portos de la mairie. Si récidive Il y a, le bonhommo s<îra traduit en police correctionnelle pour s'entendre infliger une amende de 10 à 10<) francs et priver temporairement do ses droit* électoraux. « En 1871, M. Juleâ Simon, ministre do l'instruction pul)li<]uo, a préflcnlc à PA&semblcfe nationale un projet de loi ronformo A ces idées.

misère y a introduit quelques dégradations, alors encore elles rendent fréquents et habituels des sentiments héroïques et des paroles sublimes '.

Maintenant disons quelques mots du programme littéraire, et retenons surtout qu'il s'agit des écoles gratuites et destinées exclusivement aux enfants de la classe populaire : on leur enseigne la lecture, l'écriture, les éléments du calcul et de la langue italienne. On ajoute au programme des filles l'apprentissage des travaux manuels.

Quand les enfants sont intelligents, on les initie aux premiers éléments de la langue latine, de l'histoire et de la géographie, de la géométrie et du dessin linéaire.

Ainsi, mon cher ami, vous voyez qu'à Rome l'instruction se donne au peuple avec autant et peut-être plus de générosité qu'ailleurs.

Il y a à Rome environ quatre cents écoles fréquentées par dixsept mille élèves, et si nous comptons les enfants, au nombre d'environ six mille, élevés et instruits dans différents établissements charitables, on peut porter à vingt-trois mille le nombre des enfants qui reçoivent l'instruction primaire. C'est un assez beau résultat, si l'on songe surtout que la population de Rome ne s'élève guère qu'à deux cent mille habitants.

De nombreux et puissants encouragements sont donnés aux enfants. Sans parler des distributions de prix et autres récompenses, j'emprunterai au journal V Univers le récit d'une fête appelée fête de l'Empereur, qui se renouvelle chaque année. Celle qu'on nous raconte se passait en 1856.

Le nombre des concurrents était de quatre-vingt-dix-neuf, dont vingt- huit ont été jugés dignes de récompenses. Douze des triomphateurs appartenaient à l'école de Ripetta, fondée par la famille Rorghèse, et parmi eux, le premier des premiers, celui qui a mérité le titre d'empereur.

Le prince Rorghèse, absent de Rome, a été informé par le télégraphe de la victoire incomparable remportée par ses jeunes protégés : il a voulu que le nouveau monarque tînt sa réception de joyeux avènement dans l'école même. Un trône de velours cramoisi a été dressé, et toute la salle a reçu une riche décora-

* Mandement de Mer Parisis, évêque d'Arras.

noNir- 137

tion. Les réjouissances ont dur»' ilcux j"ni>; .l.^> jinHats, des membres du (•lerij;é, des amis de rcmpereur et des princes sont venus olTric leurs IV'lieilations, nous ne voulons |>as dire pi<'sentor leurs hou)inai:es, au inonar(iue enlour»' des autres dignitaires de sa cour épliéuière. I>es lafraîchissements étaient offerts, .au nom de cet empereur et de ces princes d'un jour, par le maître diiùlel du vénérable prince cpii avait ordonné la fêle.

L'empereui' reç()it de la fondation établie dans Tc-glise del l'ianto une somme de deux cent soixante francs et une cioix d'argent : les autres dignitaires rec^oivent à proportion de leur mérite. Mais le plus beau privilège de toute cette jeune cour, c'est d'être présentée au saint-père et d'être conduite à l'audience dans une voiture de gala. Pie IX les accueille avec l'alTectueuse bienveillance qu'on lui connaît, et il fait à l'empereur un cadeau de dix écus et d'une nuklaillc d'argent renfermée dans un écrin, et ornée de son [)orlrait d'un coté, et de l'autre d'une gravure représentant Tlmmaculée Conception. Les autres dignitaires re- (^oivent également des présents déterminés par l'usage. C'est ainsi que les papes savent encourager l'enfance.

[AISONS D KDUCATION POUR LES ENFANTS PAUVRES

Orphelinat. — Tata Giovanni. — Saint-Michel a Ripa-Grande.

La charité romaine est multiple dans ses œuvres , ingénieuse dans cette multiplicité même et surtout maternelle dans l'application qu'elle en fait aux indigents. Prendre le pauvre à sa naissance, le suivre dans sa vie tout entière, et le conduire jusqu'à la tombe, telle est, mon cher ami, la gloire de Rome.

Aujourd'hui je veux parcourir avec vous les différents établissements qu'elle a fondés en faveur de l'enfance : ils sont nombreux et variés, car à cet âge les besoins sont grands. Hâtonsnous de dire toutefois que ce ne sont pas seulement des asiles pour les recevoir, mais de véritables maisons d'éducation, où on leur donne un enseignement littéraire et professionnel, qui les met en état de gagner leur vie quand ils sont rendus à la liberté.

Nul n'est plus à plaindre que le pauvre orphelin à qui tous les soins et toutes les tendresses font défaut à un âge où ils lui sont le plus nécessaires. Leur sort dut naturellement éveiller la sollicitude de l'Église, et personne ne s'étonnera si nous disons que la première elle les recueillit et remplaça auprès d'eux le cœur d'une mère. Dès le iv" siècle, il est question de ces asiles nommés Orphanotrophium , où ces pauvres enfants étaient reçus, élevés et protégés dans leurs personnes et leurs biens.

Cependant le premier orphelinat qui fut régulièrement constitué, tel que nous en possédons maintenant, ne fut fondé qu'au xvi^ siècle par saint Ignace de Loyola, à Sainte- Marie in Aquiro, près du Panthéon.

Aujourd'hui cet orphelinat, transformé en collège, ne reçoit que les jeunes orphelins de sept à douze ans, dont la famille était dans l'aisance. La pauvreté est plus dure à celui qui ne l'a point connue en naissant, et Rome tâche de lui en adoucir l'amer-

l!N\ii; 139

lumc en reiiluiirauL dû plus de soins »;L de plus d'éf^'aids. L'Éj^lisc romaine a dt^s dclicaless»'S et des attentions pour les pauvres, qu'on ne saurait trouver ailleurs. Son cœur M»al<Miii'l CMnipri-nd tout, et son instinct ne la ti'onipe jamais.

Ces jeunes enfants sont plus s|iérialement destinés aux études littéraires et^font leurs liumanitc's complètes sous la direction des l'ères Somasipies. Ils sont environ cinquante; qui ne les a quelquefois rencontrés, aux jours de fête, avec leur s<»utanell<' blanche et leur large chapeau blanc?

L'orphelinat j>our les jeunes filles est au monastère des Quatre- Saints-Couronnés, sur le mont Cœlius.

Un autre grand orphelinat, élevé sur les ruines des Thermes de Dioclétien, à Sainte- Marie- des- Anges, reçoit les orphelins des deux sexes. On leur donne une éducation complète. Les garçons ne (piittent l'établissement qu'à vingt et un ans, lorscju'ils sont en état de gagner leur vie; les filles ne sortent (pie pour se marier ou entrer au couvent.

A son retour de Oactc, Pie IX fonda un orphelinat pour recevoir tous les enfants dont les pères étaient morls pendant le siège de Rome. Il l'établit dans une vigne qui était sa propriété, destina ces enfants à l'agriculture. Il fit venir de France et d'Angleterre des charrues et des instruments aratoires j^erfectionnés, et l'orphelinat agricole de la Vigna-Pia est très Hérissant. Il compte en ce moment cent vingt-cincf jeunes gens. Dans les jours d'été, Pie IX aime souvent à les visiter et à les encourager par sa présence.

Les orphelins ne sont pas les seuls enfants qui aient besoin d'intérêt et de protection. Qui n'a souvent remarqué dans nos villes ces enfants vagabonds et ignorants dont la famille ne s'occupe pas et qui grandissent ainsi dans l'oisiveté et le libertinage? \ Home, comme ailleurs, les regards étaient souvent attristés par ce spectacle. Dans le siècle dernier, un maçon nommé Jean iJorgi, touché de l'état de ces enfants, espé'rant ti"om|MM" la donleur tpi'il ressentait de la mort tie sa fille unique , et voulant utiliser une vie qui sT-coulerait désormais bien triste, sans l'affection et les tendresses qui en étaient toute la joie. reru»Hllit quelques-uns de ces petits vagabonds pour les instruire et les élever. Les adoptions de Horgi s« multiplièrent proniptement ; sa demeure devint trop petite, il fallut songer h obtenir des secours

et à choisir un autre logement. A Home, les bonnes œuvres trouvent toujours des cœurs généreux disposés à les soutenir de leur argent et de leur dévouement. Borgi eut bientôt le nécessaire, et aujourd'hui son œuvre, établie à Sainte-Marie-des- Menuisiers, est florissante.

Cet humble maçon, qui ne savait pas lire, conduisait admirablement ce petit troupeau, que les habitudes d'une vie errante et libre rendaient quelque peu ingouvernable. Il ne les perdait pas de vue un instant : le matin il les conduisait dans les ateliers où ils apprenaient un état; le soir il faisait la prière avec eux, et partageait le temps de la nuit entre la prière et la surveillance de cette chère famille. Sous l'écorce un peu rude du bonhomme, les enfants surent bientôt découvrir la tendresse et la bonté de son cœur; et ils l'appelaient Tata Giovanni, papa Jean; le nom est resté à l'œuvre.

Dans plus d'une circonstance. Pie VI montra à Jean Borgi qu'il savait apprécier son dévouement; il aimait à le recevoir avec ses chers pensionnaires , et toujours il leur distribuait quelques secours.

Un jour, après une de ces distributions, un des plus petits sortit des rangs, s'avança vers l'auguste pontife, et, levant vers lui ses petits yeux noirs :

« Padre santo, dit- il, vous m'aviez donné un paul, et voilà que tata Giovanni me l'a repris. )>

Et Pie VI, se retournant vers le vieux maçon et prenant un visage sévère :

« Eh bien! maître Jean, qu'avez-vous à dire? Pourquoi avezvous fait cela?

— Eh ! dit le vieillard , c'est pour leur payer une collation à Baldinotti.

— Eh bien! reprit le pape, je payerai la collation, et rendez le paul au pauvre petit. »

Pie IX consacra les sept premières années de sa prêtrise à l'éducation des enfants de l'hospice de Tata Giovanni. Il habitait au milieu d'eux, et son séjour dans son établissement fut marqué par de nombreuses et importantes réformes. J'ai visité avec respect l'humble chambre qu'il habita , et celui qui m'accompagnait me racontait avec émotion les scènes attendrissantes auxquelles donna lieu le départ de l'abbé Mastaï, alors nommé auditeur de

i!(.Mi; 141

la iKincialiirc du '.liili. Les adieux fiirunl, toinliants, Ions [)lculaieiil, et le fuUir poiitifo disait : « .le n'aiirais [)a:4 ciii (\\U' notre séparation dût èlie si eriiclleî »

L'liosj)i('e de Saint-Mielu'l a liipd -dranili' seiidjic l'ésuiner à lui seul toute la eharitt'' rcmiaine.

On y voit réunies li;s deux extrémités (\r la vie, ri^iifaïK-e «L la vieillesse, ég^alemenl impuissantes et laibles.

Les commencements de cet établissement furent Itien humbles et bien touchants. Kn lo8(>, un jtauvre paysan de Salerne, Léonard Ceruso, avait fait vœu de se rendre ù Loretle; il n'-alisa ses petites ressources et partit confiant dans la Providence. Arrivé à Rome, ses économies étaient épuisées, et il se trouva dans Timpossibilité de poursuivre son voyage. Il entra alors au service du cardinal de Médicis, et ne crut pas payer trop cher, en sacrifiant sa liberté, le bonheur d'accomplir son vceu. Pendant deux ans il travailla, et, ce temps expiré, il fut assez riche pour se remettre en route. A son retour, il revint à Rome. C'était au milieu d'un hiver rigouieux, la misère était grande, et de petits enfants à moitié nus, transis de froid, mourant de faim et mendiant dans les rues, émurent le cœur de Léonard. Il lui restait quelques épargnes, et, sans plus délibérer, il accueille quehiues-uns de ces enfants. Peu à peu le nombre de ses pensionnaires augmente, et ses ressources diminuent. Alors Ceruso parcourt les rues de Rome, et tend la main pour ses jeunes protégés. Le peuple admire ce dévouement; il ril l)ii'ii un peu de ce vieux professeur qui a toujours à la bouche (luelques citations latines, il rapi)ellc en plaisantant Leltemto; mais il n'en remplit pas moins son escarcelle. Léonai'd accoutume au travail ces enfants dès leur bas âge; il les emploie d'abord à balayer les rues de I\ome, et à mesure qu'ils grandissent, il Kur fait apprendre des métiers qui les mettront en état de gagner leur vie. Le Lettre, on ne le connaissait plus que sous ce nom, se plut au milieu de cette nouvelle famille. Il oublia sa patrie, et mourut le lo février HiOo, laissant après lui un nom aimé et entouré de l'auréole de la sainlel»'.

Un siècle plus tard, un prince, TlMMuas Odescalchi, chanoine de Saint-Pierre, fonda é-galement sur la rive droite du Tibre un asile pour les enfants, (pii fut donné à sa mort, avec tous ses revenus, au pape Innocent XII. •'•' pontife réunit à celle fondation celle du Lettré.

Sixte V avait créé un asile près de Saint- Jean-de-Latran pour recevoir les vieillards des deux sexes; Clément XI amena à Saint- Michel ces deux familles de vieillards, et ainsi fut définitivement constitué l'hospice de Saint-Michel , avec ses quatre familles , tel que nous Tadmirons maintenant.

Sur la rive droite du Tibre, près de la porte Portèse, s'élève cet immense établissement dont les constructions et les dépendances n'occupent pas moins de 26,720 mètres. C'est une suite et une accumulation de vastes corps de logis , de cours , d'ateliers , de chapelles, d'églises. L'hospice se divise en quatre grandes communautés séparées qui gardent, nourrissent et entretiennent plus de huit cents individus de tout âge et de tout sexe. Ces communautés sont celles des jeunes garçons, des jeunes filles, des vieillards et des vieilles femmes.

Dans la communauté des vieillards, hommes ou femmes, on ne reçoit guère que des pauvres nés à Rome , ou au moins domiciliés dans la ville depuis cinq ans. Ils se divisent en deux classes : ceux qui sont encore capables de se livrer à quelques travaux sont employés à l'intérieur comme portier, surveillants et gardiens. La seconde catégorie comprend les vieillards complètement invalides : ils sont exemptés de tout travail et traités avec une sollicitude toute maternelle. Ils habitent un rez-de-chaussée, de façon qu'ils puissent se rendre à l'église et au réfectoire de plain-pied et sous une rangée de portiques qui les dispense même de sortir à l'extérieur.

Des règlements particuliers fixent les heures de sortie qu'on permet aux valides, celles des repas, du lever et du coucher, ainsi que des exercices de piété.

La troisième communauté est destinée à recueillir les jeunes filles orphelines et abandonnées, que leur âge, leur sexe et leur misère exposent à tant de périls. Leur assurer les enseignements de la religion, leur apprendre un état qui leur permette de devenir d'industrieuses mères de familles ou des religieuses utiles : telle est la fin qu'accomplit l'hospice de Saint-Michel.

Elles ne quittent l'hospice que pour se marier ou entrer au couvent : en ces deux cas, elles reçoivent une dot de cent à deux cents scudi \ Celles qui veulent rester dans la maison y sont employées à divers offices.

* Le scudo romain vaut 5 francs 3û centimes de notre monnaie.

H(tMi: h:i

La cuiiiiuiuiaulc la plus iiii[K>ilanlc t'L <:ollc i|iii j)ciit ikjus (jlTrir le plus d'intérêt, surtout m l-iaïKM;, où nous avons «juelcjues maisons de ce genre, est colle des garerons. Ils sont au nombre de deux cent cintiuanle, divisés en ciiuj chambrées, suivant leur âge. Ils sont admis avant onze ans, et restent dans rétablissement jusqu'à vingt ans et même vingt-deux ans, s'ils le méritent par Irui- habileté dans les arts libéraux, lis ont un costume unilormc, de laine en hiver, et de coton en été.

L'enseijfncment qu'ils rec^oivent se divise en enseignement littéraire et en enseignement professionnel. Je ne parle pas de l'enseignement religieux : vous comprendrez qu'il y doit occuper la première et la plus importante place.

L'enseignement littéraire est celui d'une bonne école primaire. Il y a un cours spécial de comptabilité : ce sont les élèves qui tiennent presque tous les livres de la maison.

L'enseignement professionnel comprend tous les métiers, depuis celui d'imprimeur et de relieur jusqu'à ceux de tailleur, de cordonnier, de chapelier, de teinturier, d'<'béniste, de serruiiei", de quincaillier, de fabricant et de blanchisseur de laine.

Les caractères de l'imprimerie se fondent et se gravent dans l'établissement même, et il est sorti des presses de Saint-Michel des œuvres qui feraient honneur à nos plus habiles typographes.

La fabrique de draps est peut-être la plus impoilante de l'établissement, et la qualité de ses produits, loin d'être inférieure, a mérité une médaille du jury à l'exposition universelle de Paris. Le gouvernement français a adopté ses draps garance pour l'habillement de nos soldats qui font partie de l'armée d'occupation.

On admira également à l'exposition universelle de Paris de belles tapis>erics de haute lice, dessinées d'après l'antique, et exécutées à la faron des Gobelins.

L'enseignement arlistitiue n'est point néglige : il y a des classes de sculpture, d'ornementation, de ciselure, de peinture. La gravure des médailles et la gravure sur cuivre, la taille des camées et les mosaïques ont été remises en honneur par Léon XII.

Un système, à la fois ferme et paternel, de récompenses et de châtiments maintient la discii)line dans toute cette bruyante et vive population. Si le travail est obligatoire et assidu, on ne leur ménage pas les distractions et les jeux. Des promenades fréquentes,

des fêtes nombreuses, entrctieiiiieni une franche gaieté, et de temps à autre des représentations dramatiques , entièrement composées et exécutées dans la maison, et auxquelles est convié un public d'élite, témoignent du goût, de rintcUigence, des saines traditions qui président à l'enseignement tout entier.

A leur sortie de l'hospice, les jeunes gens reçoivent une subvention de trente scudi.

« En quittant Saint-Michel, ils en emportent ce que nous, fils plus heureux, nous criiportons de là maison de notre père : un souvenir qui charme et qui attire. Et c'est là la gloire de cette institution. Si l'enfant tombé de son giron ne devient qu'un modeste artisan du Transtévère, il reviendra le dimanche saluer ses maîtres; s'il devient un Mercuri ou un Calamatta , il enverra ses œuvres , comme un pieux hommage , à sa mère nourricière, et les étrangers s'arrêteront surpris et émus, dans les parloirs de Saint -Michel, devant les gravures signées de ces illustres et intéressants orphelins ^ »

« Telle est, dit M. de Riancey^, cette grande création du génie et de la charité de l'Église romaine, et où se trouvent rassemblés et fonctionnant avec un ordre admirable une école d'arts et métiers, une école de beaux-arts et de musique, une école polytechnique, un ouvroir de jeunes filles, deux asiles pour la vieillesse des deux sexes, et une maison de correction: prodigieux ensemble qui ne se rencontre nufie part ailleurs, qui a précédé d'un siècle les institutions des nations les plus fières de leurs progrès, et qui est vraiment une des merveilles de Rome et du monde. »

' M. Lefebvre. — Ouvrage déjà cité et qui m'a fourni de précieux renseignements.

i Ami de la Religion, 7 octobre 1855.

M. de Rianccy a publié dans ce journal plusieurs articles fort intéressants sur l'hospice de Saint-Michel, dans lesquels j'ai puisé une partie des détails que je viens de donner.

Page 1