‹ Rome, ses églises, ses monuments, ses institutionsChapitre 22 sur 53 · LE PEUPLE ROMAIN · texte numérisé non relu

LE PEUPLE ROMAIN

Son caractère religieux. — Ses dévotions. — Le Caravita. — Industries romaines. — Sobriété du Romain. — La loterie. — Il Pasquino. — La vendetta.

On a parlé du peuple romain avec une telle exagération que je m'empresse, mon cher ami, de vous dire la vérité sur les habitudes et le caractère de ce peuple, si calomnié et si méprisé par la plupart des voyageurs.

Le peuple à Rome est superstitieux : c'est ordinairement de cette façon qu'on méconnaît le caractère essentiellement religieux et chrétien du Romain. La superstition suppose l'ignorance. Je vous ai déjà dit tout ce que le gouvernement pontifical faisait pour rinstruction et l'éducation du i>euple , et je puis vous assurer que ses efforts ne sont pas sans résultat. Vous trouverez des villageois qui vous citeront de longues tirades de leurs meilleurs poètes. Us savent lire, et sont plus instruits qu'on ne l'est généralement en France dans la classe inférieure. L'ouvrier de Rome sait le catéchisme mieux que beaucoup de nos philosophes. Il sait également les prières liturgiques de l'Église, et il n'a pas honte de manifester hautement qu'il possède cette science. Un jour j'assistais à la neuvaine préparatoire à la fête de saint Pierre, dans la basilique Vaticane. L'assistance était composée en grande partie d'hommes et de femmes du peuple ; je fus surpris autant qu'édifié de les entendre tous chanter les psaumes et les cantiques liturgiques, et répondre aux prières dites par le prêtre. Tous chantaient et priaient à haute voix : on sentait que les cœurs n'étaient pas plus étrangers que les voix à cette cérémonie religieuse.

Le peuple romain a une foi vive et ardente. Les manifestations, il est vrai, en sont souvent extérieures et exagérées : cela tient à son caractère. Chez nous, peu de chrétiens, même des plus fervents, prennent part à la prière publique. Ils s'unissenl

assurément aux prières et au saint sacrifice; mais chacun s'isole et se concentre en soi-même. A Rome, c'est le contraire : la dévotion est expansive. Sans vouloir condamner ni blâmer l'attitude plus froide et presque cérémonieuse de noire piété, je me sens porté à donner la préférence à la pieuse et familière expansion du Romain avec le bon Dieu et les saints. Dieu est avant tout un père pour ce peuple : à l'église, il a la franche et cordiale familiarité du fils qui se sent à l'aise dans la maison paternelle. La hardiesse confiante et simple de ses demandes étonnerait, si elle ne prouvait l'existence d'une foi qui ne sait pas douter.

Disons quelques mots des dévotions les plus chères au peuple romain. La première de toutes est sa dévotion envers la très sainte Eucharistie. Dans chaque église il y a la chapelle du Saint- Sacrement. C'est toujours la plus riche, la mieux ornée et la plus fréquentée. Chaque jour de l'année, il y a dans une église de la ville les prières des Quarante Heures. Elles commencent le premier dimanche de l'Avent dans la chapelle Sixtine, et elles se continuent successivement dans tous les sanctuaires de la ville. A cette occasion les églises sont richement décorées de velours, de soie, de tentures magnifiques. Le> Romains y viennent en foule adorer Jésus -Christ, et nuit et jour il y a de nombreux adorateurs.

Je vous ai parlé ailleurs de la dévotion du Romain envers la sainte Vierge; il en est une autre dont je ne vous ai rien dit encore, et qui prouve beaucoup en faveur de son caractère : c'est sa dévotion pour les morts.

Depuis une vingtaine d'années on enterre tous les moi'ts hors la porte Tiburtine, dans le cimetière Saint-Laurent. La nuil du mardi au mercredi de chaque semaine de Tannée une dévote phalange, récitant le rosaire, se rend à celte basilique si éloignée et si solitaire, pour assister aux trois messes qu'on y chante, depuis minuit jusqu'à l'aube, pour le repos des âmes de tous les morts inhumés dans le Campo santo. Ils y sont toujours en grand nombre, en hiver aussi bien qu'en été, par un lem[)s de brouillard et de pluie. J'ai rencontré (pielquefois des convois funèbres précédés d'une longue file de moines tenant un cierge à la main, et psalmodiant l'office des morts : le plus profond respect se montrait sur leur passage.

Le mcnd'nnt demande toujours rauiuôno au nom des àmos du

purgatoire : Pcr l'amor di Dio, di Maria saniissima, di Gesù sacra mentato, délie anime del purgatorio. « Pour l'amour de Dieu, de la très sainte Marie, de Jésus dans l'Eucharistie et des âmes du purgatoire. »

Je veux maintenant vous mener à l'oratoire du Caravita, situé au Corso, vis-à-vis le palais Sciarra. Nous irons le soir, à l'heure de VAve Maria, et vous serez témoin des exercices de piété et de

Marchande de fruits.

pénitence auxquels se livrent les Romains. Avant la bénédiction du saint Sacrement, un père jésuite fait l'instruction sur un sujet de dogme et de morale, voire même d'histoire ecclésiastique. Mais l'Évangile n'est point une lettre morte pour ces bons Romains. Ils n'ont point honte des préceptes de Jésus-Christ, et ils se font gloire de suivre publiquement ses conseils : ils aiment et pratiquent la mortification chrétienne. Le mardi et le vendredi on distribue des disciplines, et, quand les lampes sont éteintes, chacun s'en administre selon sa dévotion. La veille des fêtes et dans le carême, les confrères de Caravita accompagnent en sac les pères jésuites, qui vont sur les places publiques et dans les carrefours exhorter les fidèles à bien célébrer la fête.

Les étraiif,^ers rient el jilais.iultMjl, ijiu'ltjik r.>i.- .!>.. .t-«.-,e/. d'esprit, de ces sacs grossici's sous lcs(jiiels se carluMit les membres des confrt'rios pour cxiMcrr leurs couvres de chaiili'-. .raimc ù croire (pie beaucoup iiriiorent que ces sacs sont un d«''i^^uisernent inventé par riiuiuililt' chrétienne pour se dérober aux élof^es el à la reconnaissanc»'. Ils cachent souvent des hommes illustres par la naissance, la fortune et la science.

Cette confrérie fut fondi'C <mi 1711. ]y.w h- père (l.ir.ivila , de la compagnie de Jésus.

Tous ces heureux n'sultals sont dus à Téducation franclionn-nl chrétienne donnée à rcnlance, et à rinnu('nc(; du cleriré, rpii se fait sentir partout, comme elle est aussi recherchée et bénie de tous. La calomnie, la haine, ne sont point encore venues mettre une barrière de défiance entre le peuple <'t les prêtres. Soi.xantedix paroisses partagent la ville de linm.'. et chacjue curé est véi'ilablement le père et le tuteur de son trou[teau. (Jn le choisit souvent pour juge dans les discussions, et sa sentence est fidèlement suivie. 11 connaît presque toutes les âmes confiées à sa garde, et rien n'égale le respect et Taffection du troupeau pour son pasteur. Quand ces bons prêtres entrent dans une maison, les enfants, garçons et filles, et môme les grandes personnes, viennent leur baiser la main avec une respectueuse simplicité.

Je parlais un jour avec admiration des difi^érentes pratiques de dévotion du peuple romain à un officier de Tarmée d'occupation ; il se contenta de faire un signe de mépris, et ajouta après un moment de réfiexion : « Vos Homains!... c'est un affreux peuple! Il se pi-osleine devant la madone, et se relève pour vous poignarder. — Que cela se soit vu (piehpiefois, je ne voudrais pas le nier, lui dis-je; mais d'un fait isole qu'on voit se renouveler à des intervalles très éloignés, conelurez-vous à une habitude générale et universelle? — Je les connais : ce sont des gens superstitieux et méprisables. — Sans doute, mon cher Monsieur, il y a dans le peuple romain, comme partout, des exceptions déplorables : il y a des hommes ignorants, criminels et vindicatifs: mais, de gràre, pounpioi faire peser sur tout un peuple la responsabilil<'' du crime de quelqui's-uns? Dites-moi un peu (pielle est la société cpii ne renferme pas dans son sein des honunes (pii en rionl la honte, el qui deviennent pour elle un vt'iitaltle epiiuvaiilair.' Je vous di< ipi»^ le |ietq)le ronjain e.-l

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bon. Vous rencontrez des exemples d'immoralité, des dérèglements isolés et individuels : et où n'en voyez-vous pas? Mais je vous affirme qu'en somme ce peuple est franchement et sincèrement religieux. Au milieu de ses plus grands désordres, les principes de la foi surnagent toujours ; à un moment donné ils se réveillent, et font naître de grands repentirs. L'autre jour un vénérable ecclésiastique, qui habite Rome depuis fort longtemps, m'assurait qu'il n'était pas rare de trouver un assez grand nombre de jeunes gens qui conservent jusqu'à leur mariage la fleur du baptême. N'est-ce pas une preuve que ce peuple est foncièrement chrétien? Je vous dis que le peuple romain est meilleur que vous ne le faites. Et M. About, que vous ne soupçonnez pas de partialité, a dit cette parole dans le Moniteur du 19 juin 1838 : « Cette classe d'hommes dégradés qu'on appelle la canaille est absolument inconnue ici : l'ignoble n'est pas une denrée romaine. » — Soit! je le veux bien, monsieur l'abbé ; mais ce peuple , plutôt que de rester dans les églises et devant ces madones, ferait mieux de travailler et de développer son industrie. »

C'est encore un reproche, mon cher ami, qu'on adresse au peuple romain : il est paresseux. Ce peuple est avant tout religieux et artiste, et je reconnais volontiers avec vous que l'aptitude pour le commerce et l'industrie n'est pas chez lui dominante. Cependant il y a à Rome des industries , il y a du commerce. Il y a dans cette ville trente-neuf fabriques de tissus de laine qui occupent au delà de trois mille ouvriers: quarante-sept fabriques de tissus de soie versent chaque année dans le commerce une valeur moyenne de 1,234,523 francs. La fabrication du tabac occupe beaucoup de bras, et on fait environ chaque année pour 60,000 francs de cigares. Les tanneries, au nombre de trente et une, produisent annuellement une valeur brute de 2,090,084 francs.

.Je ne puis vous parler de toutes ces industries vulgaires en vigueur à Rome, telles que l'art des bâtisses, la confection des étoffes et vêtements, la carrosserie, etc., et la confection de toutes ces cordes d'instruments recherchées par toute l'Europe , et connues sous le nom de cordes de Naples. Il y a donc à Rome des industries et du commerce. Je veux bien cependant vous accorder que le Romain ne travaille pas avec une grande activité; mais, mon cher ami , il faut faire la part de tout en ce monde. Le climat

»^pt le plus grand coupable, et c'est lui que nous devrions accuseï-. Il amollit et éneivc : aussi la sieste, c'est-à-din; le repos absolu au milieu du jour, est-il une nécessité dont on ne s'alTranchit pas sans de graves inconvénients. Le peuple n'est pas paresseux; il est lent, mou, parce que le climat Ta rendu tel. D'ailleurs pourquoi s'astreindrait-il à un travail pénible et assidu, si ses besoins sont modestes, et si la vie est à bon marché? Le Romain est 1res sobre ; il se contente (pielquefois d'une salade , de quelques légumes. Tous les objets de première consommation, le pain, la viande, s'y trouvent en abondance, et à des prix très modérés. Le café, doni l'usage est général, se donne pour lien. Voulez-vous savoir, mon cher ami , ce que nous coûte le progrès? A Marseille , j'ai payé un café au lait 1 franc 50 ; à Rome, je le payais 20 centimes. Le reste est à peu près dans les mômes proportions. Quant à la sobriété du Romain, j'aime à citer ce témoignage que lui rend M. Ampère : « Les I^omains boivent, mais on ne les voit jamais ivredans les rues. »

J'aimais beaucoup, le soir, dans les rues adjacentes à la place Navone, m'arrèter devant les boutiques des marchands de comestibles. Il s'y fait des fritures en plein vent, et moyennant quelques baïoques l'ouvrier vient y prendre son repas.

Sur les places, dans les rues même, on voit d'élégantes buvettes décorées avec des guirlandes d'oranges, de citrons et de feuillage toujours vert, et pour une baïoque, deux baïoques. on vous donnera une bibite e limotie, excellente el fraîche boisson (jui se fabrique devant vos yeux, et (jui ne laisse pas que d'être très agréable et très saine sous ce climat bridant. Aussi sont elles très fréijuentées indistinctement par tous, pauvres et liches. grands et petits.

Le Romain est passionné pour la httcric. et très souvent on rencontre ce que j'appellerais volontiers les magasins de la loterie : un étalage de chiffres, de billets, sollicite le passant à tenter si la fortune lui sera favorable, el il est rarement assez fort pour résister h la tentation.

D'abord approuvée par Innocent Mil, la loterie lut pr<«-.iitc par Benoît Xlll; mais son successeur, Benoît XIV, s'apercevant que son peuple était incorrigible, et qu'il satisfaisait cette passion clandestinement ou dans les pays limitrophes, autorisa de nouveau cette institution, à la condition toutefois que tous le-;

bénéfices, déduction faite de tous les frais, seraient versés dans la caisse des pauvres.

Chaque année, en effet, la commission de la loterie fournit à celle des subsides environ trente mille écus (162,000 francs) avec lesquels on dote plusieurs jeunes filles.

Le Romain a la démarche lente, grave, molle même : vous diriez qu'il n'a nulle énergie dans la volonté, nulle vivacité dans

Petit berger ruiiiain.

l'esprit. Attendez : qu'un sentiment traverse son âme , ce sont des étincelles qui sortent de ses yeux vifs et noirs. Cette figure s'anime, elle passera de l'expression de la colère à l'expression de la sympathie , pour ainsi dire, sans transition, tant est mobile le jeu de sa physionomie. Ne l'insultez pas : sa tête se lève alors avec une fierté qui rappelle les anciens maîtres du monde. On le dit vindicatif: je le croirais volontiers; mais le plus souvent les vengeances se manifestent par une satire. A Rome, la liberté de langage et de critique est grande, et elle s'exerce très librement à l'endroit du gouvernement.

A l'angle que forment deux rues de Rom^e, au-dessus du palais

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IJrusclii, on v'tiiL encore i7 l\isiiniiin, ikhh «I piir le jM-iiple à

un des plus beaux restes de la sculpture anti(jur. La statue de Ménélas a reçu ce i^n'otesque baptême, parce qu'on y afficliait l«*s épigraniniesatti'ibuées à un tailleur du voisinaj''e nommé Pcm^uinn. Les particuliers et le i^^ouverncment étaient indistinctement robj«.'l de ces épigrannnes. La statue de Marfnrio se chartreail de lé'pondre ù l*as(piin(i.

Aujourd'hui que la statue de Marforio est placée dans la cour d'entrée du musée Capitolin, Pasquin se charge seul de défrayer la gaieté romaine, et de satisfaire les vengeances au moyen de quelques épigrammes spirituelles et malignes. Telles sont les vengeances les plus habituelles du Pujmain.

Il faut rabattre de l'exagération qui nous représente le Romain toujours prêt à jouer du poignard pour les choses les plus insignifiantes. Avouons toutefois que les vengeances personnelles le conduisent quelquefois à des extrémités malheureuses et coupables; mais les assassinats sont rares à Rome, et le plus souvent ils sont commis par les affidés de la révolution. Ces gens ne pardonnent pas. Liés par un serment inflexible, ces malheureux sectaires ne peuvent reculer qu'au prix de leur vie. Le sort les eût-il désignés pour frapper leur père, l'hésitation ne leur serait pas permise! Mais il est bon de dire aussi que ces assassins n'appartiennent pas généralement à la population romaine. Ce sont des aventuriers qui viennent un peu de toutes les contrées de l'Europe, et qui se réunissent plutôt à Rome qu'ailleurs, parce que la révolution a plus d'intérêt à attaquer le gouvernement romain que tout autre. Là est le centre du christianisme, et Rome est la clef de voûte de l'édifice social.

Le trùne 'pontifical renversé, qui pourrait dire tous ceux (juil entraînerait dans sa chute? L'esprit révolutionnaire le eonqirend, et c'est ce qui expli([ue pourquoi P»ome est le Ihéàlre privilégié de ses exécutions et de ses crimes.

Mais le peuple romain aime le gouvernement dt'S i)apes, «l il aime en i)articulier celui de l'auguste Pie L\. Les événeuient> n'ont fait qu'accroître ce respect et cet amour, et un vénérabK' prélat me disait que, depuis quehjues années surtout, cet amour avait pris un tel développement qu'il serait difficile de trouver dans l'histoire des peuples un souverain qui fût plus entouré d'admiralinii et de ralfection de <es sujets.

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