‹ Rome, ses églises, ses monuments, ses institutionsChapitre 23 sur 53 · LES HOPITAUX DE ROME · texte numérisé non relu

LES HOPITAUX DE ROME

Ce que le paganisme faisait pour les pauvres. — Ce que fait Rome chrétienne pour ses malades. — Hôpital du Saint-Esprit. — Hôpital Saint -Roch. — Les sourdsmuets. — Les aliénés.

Mon cher ami ,

Le pauvre et le malade ont toujours été l'objet de la plus constante et de la plus tendre sollicitude de l'Église. Elle était à peine fondée que déjà les apôtres , absorbés par le ministère important de la parole , choisissaient des diacres pour les remplacer auprès des pauvres et pourvoir à leurs besoins. Ce n'était pas sans nécessité d'ailleurs : le paganisme ne s'occupait guère de cette portion si considérable de la société. Vous savez, en effet, qu'il regardait la pauvreté comme un châtiment des dieux, qu'il méprisait le pauvre , et ne le secourait que pour se débarrasser de son importunité, et peut-être aussi de ses menaces.

César pratiquait l'aumône sur une grande échelle : il nourrissait le peuple, parce que le peuple se révoltait si César ne faisait pas les distributions de blé accoutumées. Mais quand l'homme du peuple, le pauvre, tombait malade, quand la fièvre, si fréquente à Rome dans les. chaleurs de l'été et à la suite des débordements du Tibre, lui faisait sentir ses atteintes, le mendiant n'avait plus de secours, et il était condamné à mourir misérablement dans l'île du Tibre, consacrée au dieu Esculape. César, qui nourrit le famélique, ne soigne pas le fiévreux. Il a du blé, des thermes, des théâtres et des cirques pour Thomme valide et robuste qui se révolte, et qu'il redoute; mais César n'a point d'hôpital pour recevoir le malade. Peut-il regretter que la maladie diminue le nombre de ces trois cent mille rentiers qui sont à sa charge , et

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• |ui lui coulent chaiiuo anncc l,U'Jo livies (IG'i i'v. MJ) de blé par lète! aussi le malade est sacrifié, moins heureux en cela que ^e^clave, à la Lrucrison ducjuel le maître est intéressé.

Tel était Pétat du pauvre dans la sociélV; païenne, (juand l».'s apôtres vinrent à liome : leur apparition changea la face de l'empire. Le christianisme diminua le nombre de ces mendiants un faisant de la loi du travail un devoir et un mérite; il améliora la condition du pauvre eu l'aimant et en le secoui'ant, malirré m-s défauts et ses infirmités. Le pauvre est Timage de Jésus-Christ: il n'est donc plus un être méprisable et maudit, depuis que Jésus-Christ lui-même a voulu naître pauvre.

L'Eglise reçoit, nourrit et soigne ces déshérités de la forlunc: elle leur rend le sentiment de leur propre dignité, en faisant asseoir à la même table, dans de fraternelles agapes, le riche et le pauvre, le patricien et l'artisan, le pontife et l'esclave,

A Rome, comme à Jérusalem, les diacres sont chargés de voir les pauvres, de les réunir, de leur annoncer Jésus-Christ, et de leur distribuer les aumônes. Ils envoient de pieuses femmes visiter et soulager les malades, et d'illustres veuves consacrent leurs loisirs à façonner et à tisser les vêtements des pauvres.

Ces soins et ces largesses ne coûtent aucune humiliation à cçux qui en sont l'objet : ceux qui les prodiguent sont plus heureux que ceux qui les reçoivent. Dans cette nouvelle société, d'ailleurs, tout est commun : les bourses, les cœurs et les âmes sont à tous et à chacun. Cette affection et ce dévouement mutuel des chrétiens les uns pour les autres offrent au paganisme un spectacle inouï qui l'étonné, le touche et le change : ses mœurs s'adoucissent, à son insu, sa morale sociale subit l'inlluence du christianisme, et les Césars eux-mêmes portent des lois dans lesquelles on sent circuler l'esprit chrétien ',

Ces considérations, mon cher ami, ne vous apprennent rien sur la féconde initiative de l'Eglise. Vous savez qu'on trouve toujours sa main dans ce qu'il y a de grand et de généreux au monde. La charité- a été de tout temps un monopole qu'elle n'a point consenti à abdiquer. De nos jours on voudrait la dépouiller de celte auréole glorieuse, et presque partout l'État tend à se substituer à l'Eglise, et à remplacer son action malciiulle vl |)uissante auprè.-

' Trajan lit pluâieurs fondations i^our assurer l'avenir des entants j^auvres.

du pauvre. Mais nos économistes auront beau faire, la cliarité est d'origine divine , et elle ne peut encore croître et se développer que sous Tinfluence de l'amour divin. C'est à l'Église que Dieu a donné la mission de la conserver et de la perpétuer dans le monde. Soyez sûr, mon cher ami , que du jour où l'Eglise sera bannie des fondations charitables, et son influence méconnue, la bienfaisance ne sera plus qu'une pitoyable contrefaçon de la charité. Le paganisme, certes, ne manquait ni de grandeur ni de beaux caractères, et cependant il n'a pas songé à fonder un hôpital pour y recevoir les malades. Parmi tous les monuments qu'il nous a légués , il n'en est pas un seul qui atteste sa sollicitude pour le pauvre. C'est qu'en effet, soulager le pauvre et l'aimer n'est point le fait d'une pensée humaine et d'un désir de l'homme. Le premier qui a dit : Bienheureux les pauvres, pouvait seul commander de les secourir et de les aimer, et il n'y a qu'un Dieu qui pouvait faire ces choses.

Vous ne serez donc point étonné, mon cher ami, si je vous dis que Rome est la ville du monde où le pauvre est le mieux secouru : elle possède un grand nombre d'hôpitaux , d'hospices, d'établissements de tous genres destinés au soulagement de toutes les misères, quels qu'en soient le caractère et le nombre.

Il existe à Rome vingt et une institutions charitables en faveur des malades , savoir : huit hôpitaux publics , onze hôpitaux particuliers , et deux œuvres consistant à porter aux infirmes des secours à domicile.

Nous parlerons seulement des plus importants de ces établissements.

Le plus ancien de tous est l'hôpital du Saint-Esprit-en-Saxe, bâti, en 728, sur les rives du Tibre, assez près du Vatican. Le pape Innocent III le fit reconstruire en 1198. Il renferme douze salles, dont quatre sont immenses; l'une d'elles a cent vingt-cinq mètres de longueur, sur quinze de largeur et autant de hauteur. De belles fresques, destinées à rappeler le souvenir de Sixte IV, son fondateur, décorent ses murs. Cet hôpital peut recevoir mille six cent seize malades , et il est spécialement destiné aux hommes K

L'hôpital Saint-Sauveur, fondé, en 1236, par le cardinal Jean

1 Pie IX Ta considérablement agrandi.

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Coloniia, est en face de Saint -Jean -de-Latran, et se compose de vastes bâtiments séparés par la rue qui conduit au Colisée. Les salles, vastes, élevées d'étage, ornées de beaux marbres, contiennent quatre cent soixanlc-dix-huit lits spécialement réservés aux femmes.

L'h6i)ilal Saint- Jacques, au Corso, où l'on traite les maladies chirurgicales, possède trois cent quatre lits.

L'hôpital Sainte-Marie-de-la-Consolation reçoit les blessés; il compte cent cinquante-sept lits, et est élevé au pied de la roche Tarpéienne.

Singulier rapprochement! le paganisme était sans entrailles pour la douleur d'autrui, et cet hôpital de la Consolation est admirablement placé dans ce lieu où l'on n'entendait que des cris sans espoir, où l'on ne voyait que des souffrances sans soulagement !

L'hôpital Saint-Gallican reçoit les malades atteints d'alfections cutanées. Les enfants y sont admis, et séparés des adultes. Les frères de Saint- Jean-de-Dieu s'occupent des garçons; les jeunes filles sont confiées aux soins et à la vigilance des sœurs de la Charité. Une belle église quadrangulaire sépare les deux salles des malades, et une belle cour, divisée en deux, sert do lieu de promenade.

L'hôpital Saint-Pvoch est destiné aux malheureuses qui ont perdu leur honneur et leur vertu. Quand elles viennent frapper à la porte, elles sont reçues avec bonté, personne ne les interroge : on ne leur demande ni leur nom, ni leur domicile, ni leur condition. Elles peuvent rester voilées tout le temps de leur séjour, et elles sont assurées d'une discrétion inviolable : nul ne pénètre dans cet asile, et la police elle-même ne saurait en franchir le seuil.

Disons toutefois, pour l'honneur des mœurs romaines, que cet hô[)ital, qui possède vingt lits, ne reçoit guère que cent soixantecinq femmes par an '.

11 vous semble peut-être, mon cher ami, que, le cercle des infirmités humaines étant parcouru, la charité n'a plus qu'à se re-

' Ce chillre est bien minime, si on le compare seulement au nombre des naissances illégitimes d'une de nos villes de cinquante à soixante mille'âmes, et surtout si l'on songe que les malheureuses remues dans cet iiùpital n'appartiennent pas toutes à la poiHilalion romaine.

poser, et à jouir en paix des bienfaits qu'elle prodigue aux malades? Non, la charité romaine étend plus loin encore sa sollicitude. Le malade quitte l'hôpital; mais il ne jouit pas pour cela d'.une santé vigoureuse; il a souvent besoin de mille petites douceurs, de mille soins que sa bourse et sa famille sont impuissants à lui fournir : le temps de la convalescence réclame quelquefois plus de précautions et de vigilance que la maladie elle-même; mais comment fera le pauvre ouvrier? La famille tout entière a supporté le contre-coup de sa maladie; il sort de l'hôpital faible, chancelant, et ses bras ne sont plus assez robustes pour gagner le pain de chaque jour. Saint Philippe de Néri, dont le cœur était assez large pour compatir à toutes les misères , et l'âme assez généreuse pour entreprendre de les soulager toutes, fonda un établissement pour recevoir les convalescents : c'est l'hôpital de la Trinité. Placé sur le bord du Tibre, il a de vastes jardins, de frais ombrages, et oftre au malade tout le confortable et l'agrément que réclame son état. La nourriture est saine et fortifiante, et la discipline très douce et toute paternelle.

Cet hôpital reçoit aussi les pèlerins; il les loge et les nourrit pendant trois et même quatre jours, au temps de Pâques et à l'époque des jubilés.

Mais il est deux infirmités d'autant plus tristes que l'art est impuissant à en guérir les malheureuses victimes. Ce sont les sourds- muets et les aliénés. Rome ne les a point oubliés. Près de la fontaine deW aqua felice s'élève l'hospice des sourds -muets, qui reçoit environ cinquante garçons instruits par trois prêtres. Les filles sont reçues à l'orphelinat de Sainte-Marie-des-Anges, qui est tout auprès.

Nous sommes heureux de constater que l'initiative pour l'éducation des sourds-muets appartient à la France. Mais Pvome fut la plus empressée à suivre les inspirations toujours ardentes et généreuses de sa fille aînée. La réputation de l'abbé de l'Épée était à peine connue dans cette ville, qu'un jeune prêtre était envoyé à Paris pour étudier sa méthode , et il revenait bientôt avec un diplôme de capacité délivré par son illustre maître.

L'hôpital de Sainte-Marie-de-la-Pitié-des-Pauvres-Fous s'élève près de l'hôpital du Saint-Esprit. Il peut loger quatre cent vingt pensionnaires. Les bouleversements politiques, si fréquents de nos jours, la démoralisation toujours croissante, tendent à mul-

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tiplier le nombre de ces mallieureiix *. Vie IX, douloureusement frappé des proi^q^ès de la folie, songe, dit-on, à fonder un magnifique et vaste asile pour les aliénés, dans les environs de Tivoli, sur une riante colline, au milieu d'un riche paysage.

« Par une singulière moquerie du sort, le palais de la folie s'élèverait à côté de ces ruines où l'on croit entendre encore les derniers échos de la sagesse antique, et de pauvres fous débiteraient à des auditeurs insensés leurs inoffensives rêveries, sous les mêmes ombrages où Cicéron lisait ses immortelles Tusculanes à Atticus et à Ilortensius'-. »

Telles sont, mon cher ami, les nombreuses fondations de Home, dont la plupart des voyageurs ne soupçonnent pas l'existence. Il en est peu, en effet, qui songent à visiter ces asiles de la pauvreté et de la souffrance; et, parce qu'ils ont rencontré quelques mendiants dans les rues de Rome, ils accusent les papes de négliger le pauvre. Us ne sont jamais entrés dans un hôpital, et ils osent dire que ces établissements sont mal administrés et mal organisés. Cependant, « à Home, la maison des pauvres est beaucoup mieux tenue que les palais. » Ce témoignage assurément ne paraîtra pas suspect quand nous dirons qu'il sort de la bouche d"un officier français qui a pris part à lexpédition de 1849 ^

Les maisons des pauvres ont toujours été l'objet de la sollicitude des papes : ils les ont dotées de revenus abondants, et ils ont toujours accueilli avec empressement et avec joie les améliorations qui leur étaient proposées, et que les recherches de la science médicale tendent chaque jour à multiplier.

Pie IX aime particulièrement les hôpitaux; il en a agrandi et enrichi plusieurs ; il se plaît à les visiter, et plus d'une fois vous avez sans doute été ému du compte rendu de ces visites, (jue nous donnaient les feuilles publiques. Un jour, il entre à riiopilal du Saint-Esprit sans être annoncé : il s'approche du lit d'un moribond, s'agenouille près de sa couche et récite les prières des agonisants. Et quand cette àme a quitté la terre, le pontife se rend

' " Depuis quelques années (en France) le nombre des aliénés augmente d'une manière extraordinaire. Ainsi, en 18'iO, il était do dix mille cinq cent vinpl-cinq dans les établissements départementaux; de vingt-six mille deux cent quatre-vingt-six en 1856; on on compte aujuurdiiui plus do quarante mille. > {Gazelle de France, 30 octobre 186i.)

* Lol'ebvre.

3 Journal d'un olVicier rrani;ais faisant partie de l'armée expédKionnaire, 1849.

dans la salle des convalescents, les interroge, les console, s'informe si rien ne leur manque ; puis il s'en va , laissant au cœur de ces pauvres déshérités la joie et l'espérance.

Une autre fois, il entre dans l'hôpital de Saint- Jean, pénètre dans la salle des cholériques et prépare à la mort une pauvre femme dont l'état était désespéré. Elle expire devant lui , au milieu d'horribles convulsions. Pie IX se prosterne et récite le De profundis.

Il ne faudrait pas croire, mon cher ami , que ces faits sont isolés : ils se répètent souvent dans la vie de Pie IX, et ce n'est pas sans raison que le peuple l'appelle quelquefois l'homme de la charité : Vuomo délia carità.

LKS (;t»N8i:KVAT01IU:S ET LF.S lNSilTUTI(iN> DoTAI.ES

Mon cher ami,

Le soulagement et la moralisation de la classe pauvre a toujours été une des plus grandes et des plus constantes préoccupations du gouvernement romain. Qui pourrait dire tout ce que les papes ont lait pendant le cours des siècles pour atteindre ce but? Institutions charitables, écoles gratuites, créations ingénieuses et délicates pour rétablissement desquelles on les trouva toujours prêts, soit à donner leur sanction et l'autorité de leurs encouragements, soit à fournir le secours de leurs subventions paternelles et princières.

On a dit souvent, et avec raison, que les femmes font les mœurs dans une société. Si elles sont pures et chrétiennes, l'atmosphère (jui les environne s'imprègne de leurs vertus, et autour d'elles tout se ressent do leur influence vivifiante et salutaire. De là il l'ésulte le devoir et la nécessité de donnera la femme une éducation chrétienne et sérieuse. La fille du peuple surtout en a besoin plus (|ue les autres: son indigence et le rang inférieur tju'elle occupe dans la société rexposcnt plus facilement aux dangers des séductions. Home devait comprendre cela, et, plus que toute autre ville, elle a dû chercher les moyens de moraliser les jeunes filles de la classe pauvre et ouvrière. Vous savez ce qu'elle a fait pour les orphelines; mais combien d'autres jeunes filles ont besoin de protection, d'aide et d'affection ! Rome a des abris pour toutes les misères et des soutiens pour toutes les faiblesses. Elle ne compte pas moins de dix-huit conservatoires ou asiles, destinés, comme l'indique leur nom, à conserver pures et pieuses les jeunes filles que la jiauvreté, l'abandon des parents et mille autres causes exposent à la corruption. On les recueille dans tous ces conservatoires pour les élever chrétiennement, les instruire, les occuper à un travail proportionné à leur âge et en rapport avec la position qu'elles

occuperont plus tard dans la société. Les unes se livrent aux travaux de lingerie et de couture; les autres travaillent la laine, le coton et la soie : toutes sont initiées aux travaux moins brillants, mais plus utiles , du ménage. Quand elles sortent de l'établissement, c'est ordinairement pour se marier ou entrer au couvent. Elles sont parfaitement libres d'embrasser la carrière qui leur sourit davantage; elles peuvent même quelquefois rester toute leur vie dans l'asile qui a nourri leur jeunesse.

Il me paraît inutile de vous faire la longue énumération de tous ces conservatoires : il suffira , me semble-t-il , de vous montrer qu'il y en a pour tous les besoins.

Si nous suivons dans les différentes phases de la vie les misérables victimes de la pauvreté et de la corruption , nous voyons toujours l'Église à leur côté, comme une mère vigilante et affectueuse, pour les préserver, les consoler et les relever.

Ce senties filles abandonnées, les orphelines, les petites mendiantes, les vagabondes, auxquelles elle a ouvert les conservatoires délie Projette, des Petites - Mendiantes , des SS. Clément et Crescentius, de Sainte- Euphémie, de Vitalien-Borromée, de Palotta.

Un jour un saint prêtre, Joseph Barlari, et un pieux laïque, François Garvetti , se rencontraient dans une même pensée , et fondaient le conservatoire délie Pericolenti. Depuis longtemps déjà, leurs cœurs s'étaient unis dans une même prière, qui chaque jour s'élevait vers le ciel et demandait à Dieu de leur fournir l'occasion de travailler pour sa gloire. Le sort des jeunes filles que leur pauvreté et l'abandon exposent à la séduction les toucha, et ils songèrent, sous l'inspiration de Dieu, à leur créer un asile. Le pape Pie VI acheta le palais Vitelleschi , et le donna à ces pieux serviteurs de Dieu pour y abriter leurs protégées.

Il est un autre genre de danger presque inévitable qui attend les filles des femmes de mauvaise vie. L'exemple qu'elles ont sous les yeux est déjà un puissant entraînement, quand ces mères dénaturées ne lancent pas elles-mêmes leurs enfants dans cette voie de la honte et du déshonneur. A Rome , il est vrai , ce danger est moins grand qu'ailleurs : ces sortes de femmes n'étant ni autorisées ni même tolérées, ne peuvent se réunir sous le même toit pour leur honteuse industrie. Saint Ignace de Loyola et saint Philippe de Néri formèrent dans la ville une association d'hommes

cliaritables pour arracher à l.i corruption ces jeunes enfants. Un pieux cardinal, Cesi, leur donna l'église Sainte-Catherine, et aujourd'hui ce conservatoire est sous la direction de religieuses qui suivent la règle de Saint-Augustin. Il compte environ vingt pensionnaires , qui toutes ne sont pas tirées de la triste position qu'avaient en vue leurs saints fondateurs : on leur a réuni quelques orphelines et quelques pensionnaires payantes.

Malgré sa vigilance et sa tendresse, l'Eglise ne peut préserver tous ses enfants du vice et de la honte ; mais alors elle offre un asile à celles qui se repentent : elle va même au-dévant d'elles, et leur rend faciles les moyens de se réhabiliter. Le conservatoire de Sainte-Croix ou du Bon-Pasteur, à la Lungara, reçoit ces enfants prodigues. Elles sont sous la direction des religieuses de Notre-Dame de la Charité du Bon-Pasteur d'Angers.

S'agit-il d'une jeune fille protestante, juive, infidèle, qui désire entrer dans l'Église catholique, le conservatoire des Néophytes s'ouvre devant elle : on lui donne l'instruction religieuse, et le l:)aptème si ses dispositions l'en rendent digne. Puis elle y est entretenue aux frais de la charité jusqu'à son mariage ou à son entrée dans un couvent.

Le conservatoire délie Camerali, près de Sainte-Marie-Majeure, reçoit de préférence les filles des employés du gouvernement.

Somme toute, ces maisons peuvent abriter environ deux mille jeunes filles. « Elles sont, au témoignage de M. de Tournon', administrées avec une rare économie par les mains d'une supérieure ou maîtresse, qui est presque l'unique personne soldée dans chacune d'elles. »

Tous ces conservatoires ont le même but, et ils l'atteignent presque par les mêmes moyens, en conservant toutefois leur originalité et leur but spécial. Cette variété n'en fait que mieux ressortir la sollicitude intelligente et active de l'Église. En effet, il n'y a pas une misère qui échappe à son œil maternel, pas une faiblesse qu'elle ne protège, pas un danger i|u'elle n'écarte, pas une honte qu'elle ne cherche à eflacer, pas une faute qu'elle ne tente de réparer. Et il est à remarquer que si les papes et les cardinaux n'ont pas toujours été les instigateurs et les premiers fondateurs de ces œuvres, du moins ils les ont toujours proté-

' De Tournon. Eiwi'S sl>iti.<ti']ues sur Hoinr . 1810. l. II. p. \3^i.

gées , et ce sont leurs dons qui les ont aidées à s'établir, à croître et à se développer.

Les institutions dotales viennent compléter l'œuvre des conservatoires. Vers la fin du dernier siècle, ces institutions disposaient d'une somme de 600,000 francs et dotaient environ 1,500 jeunes filles chaque année. Aujourd'hui , à cause de circonstances que le malheur des temps suffit pour expliquer, elles ne disposent plus que de 3^,000 écus (189,000 fr.) par an. La dot qu'on promet aux jeunes Romaines n'est, pour ainsi dire, que le prétexte d'une espèce de patronage que des hommes graves et religieux exercent sur leurs années périlleuses. On veut qu'en fondant une nouvelle famille elles fournissent à la communauté la somme nécessaire aux premiers frais de leur établissement, « mais on veut surtout qu'elles apportent cette sainte pudeur et cet honneur immaculé qui sont à la fois la plus belle couronne et la plus sûre dot de la fiancée. »

Toutes ces institutions se ressemblent; et en faisant connaître la plus ancienne, Tarchiconfrérie de FAnnonciation , nous aurons suffisamment fait comprendre l'importance et la beauté morales de pareilles œuvres K

L'archiconfrérie de l'Annonciation fut fondée en 1460 par le cardinal Torrecremata. Urbain VIII lui légua son patrimoine : elle compte aujourd'hui quarante membres, et est administrée par une commission nommée au scrutin parmi les associés. Elle dispose annuellement d'environ 26,000 écus, et donne des dots de 36 à 30 écus (de 162 à 172 fr.).

Tous les ans, le 23 mars, fête de l'Annonciation, on distribue les dots dans l'église de la Minerve, siège de l'archiconfrérie. Le souverain pontife s'y rend ordinairement , et assiste en habits pontificaux à la messe, qui est toujours célébrée par un cardinal.

1 Voici le nom des confréries qui distribuent des dots : Archiconfréries de l'Annonciation, de l'Immaculée - Conception , de Sainte -Apolline, du Saint -Sauveur, de la Trinité des Pèlerins , des Stigmates, des SS. Barthélémy et Alexandre, de la Madone de Lorette , de Sainte-Marie-de-la-Consolation , de la Dccollation-de-Sainl-Jean, de Sainl-Jérôme-de-la-Charilé , de Saint-Roch, du Suffrage, du Très-Saint-Sacrement , du Saint -Nom -de -Marie, des Saints- Anges -Gardiens , du Saint- Rosaire. Plusieurs églises et chapitres dotent également les jeunes filles: le Chapitre de Saisît- Pierre , l'église nationale Saint-Louis des Français , Sainte-Marie du Monlserrat des Espagnols, Saint-Antoine des Portugais , Saint-Jean des Florentins, Saiyif- Jean-de-Latran , Sainte-Marie-Majeure, SoÀnte-Marie-du-Peuple, Saint-Laurent in Damaso , etc. etc.

l:nMl. IfiO

La messe achevée, le saiiit-i)ère el le» cardinaux j.i.».iil> «iuiinoiil leur offrande jx)ur contribuer à la dotation d»'s jeunes (illes.

Douze jeunes filles, choisies parmi les élues, modestement vêtues de blanc, la tète couverte d'un long voile el orné-e d'une couronne de fleurs, viennent se prosterner devant le saint- pcre et baiser ses pieds. La cérémonie se termine par la disliil.ulion des dots.

O'tte année (18G5), rarchiconfrérie de r.Xmioucialion a disliibué sept cents dots. Cette dot, prise isolément, peut paraître bien minime; mais les mêmes jeunes filles peuvent obtenir d'autres dots dé différentes archiconlréries de la ville. Si ellt's ont été élevées dans lés conservatoires, elles emportent toujours de ces asiles quelques économies provenant des travau.x au.xquels on les emploie, et dont le bénéfice leur est presque entièrement abandonné. Tout cela ne laisse pas d'augmenter leur dot et de lui donner une importance réelle. Toutefois ce côté matériel et financier n'est pas celui que TLirlise a surtout envisagé en créant de semblables o?uvres : c'est le côté moral qui Ta frappée, et sous ce rapport de semblables fondations ne sauraient mériter trop d'éloges.

Pour espérer une dot, les jeunes filles doivent être Romaines, nées d'un mariage légitime, et dune concftiite irréprochable. Dès l'âge de quinze ans elles doivent se faire inscrire sur les registres de rarchiconfrérie; et dès ce moment aussi commence pour elles le temps de l'épreuve. Jusqu'à l'âge de dix-huit ans elles sont l'objet d'un patronage continuel et éclairé. Des visiteurs choisis parmi les membres de la société vont les voir à domicile, se font rendre compte de leur conduite, et, si elles sont sorties Wclorieuses et honorées de ces trois années d'épreuves, elles reçoiveni leur dot.

Cette tutelle, exercée par des personnages graves et appartenant à l'élite de la sociélé. doit nécessairement avoir une influence salutaiiv <^l durable sur les mœurs publi<pies.

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