LES MENDIANTS DE ROME
Mon cher ami ,
Combien de fois n'avez-vous pas entendu dire que Rome était envahie par les mendiants , et que le voyageur était littéralement assiégé par leurs importunes requêtes! Que d'histoires fabriquées à plaisir ! Que de romans ont illustré, nous pourrions dire immortalisé, le mendiant romain! Vous désirez savoir la vérité sur ce point : je viens aujourd'hui vous la dire tout entière.
La mendicité, il est vrai, n'est point interdite dans les États pontificaux : les papes n'ont pas cru devoir proscrire les mendiants , et sans doute ils ont raison. Ils se souviennent que Jésus- Christ a béni et exalté la pauvreté, et ils ne veulent pas la bannir : d'ailleurs ils pensent qu'il vaut mieux laisser mendier dans les rues et sur les places de leurs villes que de condamner les pauvres à mourir de faim, dans une infâme masure, comme cela ne se voit que trop souvent à Londres.
Il ne faut pas croire cependant que les papes encouragent la mendicité : ils savent trop bien quels en sont les abus , et plus d'une fois ils ont fait de sages règlements pour les réprimer. Léon XII permit de mendier dans Rome, à la condition que ceux qui voudraient user de cette permission se feraient inscrire sur les registres de la police, et porteraient au bras une plaque de cuivre avec cette inscription : Questante in Roma.
D'ailleurs les mendiants sont moins nombreux qu'on ne le dit ; ils ne se tiennent guère qu'à certains endroits de la ville, au Forum , sur la place d'Espagne , oi^i on les voit surtout en hiver, au moment oii les étrangers viennent en plus grand nombre.
« En considérant les choses de près, on est amené à reconnaître que le nombre des mendiants, si exhorbitant à première vue, ne l'est peut-être pas autant qu'il le paraît. Ce qui multiplie
les mendiants à l'œil , c'est qu'ils sont concentres dans un seul quartier, dans celui qu'habitent ou traversent constamment les étrangers, au Corso, de la place d'Espagne à la place de Venise ou à la porte du Peuple. Partout ailleurs on n'en rencontre point, et puis, le plus souvent, ces pauvres viennent des pays voisins, des duchés de l'Italie septentrionale, de la Lombardie et surtout du royaume de Naples, voire même de Paris. Tous sont attirés à Home par la multitude des voyageurs qui se rendent dans la ville pontificale, ce qui fait que la mendicité, seule occupation de ces fainéants, est devenue chez eux plutôt un art qu'un besoin.
« Cet art a pour effet de les faire se multiplier en apparence. Rien de plus avisé, de plus inventif que le mendiant italien. Tout à la fois prêtée et caméléon, il change en un clin d'oeil de vêtements et de visage, selon les besoins de la situation et la qualité des personnes auxquelles il s'adresse. Il est doué pareillement d'une faculté de locomotion, d'une sorte d'ubiquité qui le rend présent ici, là, ailleurs, partout, dans le même moment. Tantôt boiteux, tantôt hydropique, tour à tour manchot, couvert de plaies, quelquefois voûté et courbé par l'âge, c'est un miroir à facettes qui éblouit les bonnes âmes et fait la terreur des gens craintifs. Un mendiant à P»ome tient autant de place que dix individus. On les compte par milliers , et ils ne sont que quelques centaines '. »
Ce témoignage, sorti de la bouche d'un homme qui est loin d'être toujours indulgent pour le gouvernement pontifical, ne saurait paraître suspect. Pour moi , j'avouerai franchement que j'ai vu si peu de mendiants dans les rues de Rome, que je m'étonne grandement qu'on ait pu faire un crime à la papauté de les tolérer. Il est vrai qu'à cette époque de l'année, au mois de juillet, les étrangers ont pour la plupart quitté la Ville éternelle, et les mendiants ont regagné leur patrie. D'ailleurs, pourquoi s'étonner ({u'il y ait des pauvres à Rome? « Le flot de la misère, dit M. Lefebvre*, visite tous les rivages, même les plus fortunés, et jus- (lu'ici il ne s'est pas trouvé d'économiste dont le doigt ait été assez puissant pour lui tracer sa limite, dont la voix ait été assez autorisée pour hii dire: Tu n'iras pas plus loin. » Ne faut-il pas
' Moreau-Clirislophc, Annales delà charité, 1861, p. 2"Jl. * Établissements charitables de Rome.
aussi que la parole de Jésus-Christ soit vraie jusqu'à la fin des temps : « Vous aurez toujours des pauvres parmi vous * ? »
Le mendiant, d'ailleurs, ne saurait accuser le gouvernement de Rome de le laisser dans la misère et l'abandon, puisqu'il y a des hôpitaux pour les malades et des hospices pour les infirmes et les vieillards. Mais ne voyons -nous pas souvent des pauvres préférer à l'asile que leur offre la charité un petit chez soi précaire et entouré de privations, où du moins ils jouissent de la liberté entière de leurs actions et de leurs instants. La même chose se voit à Rome : beaucoup jugent plus commode de conserver leur indépendance, parce qu'ils savent que la charité est inépuisable, et qu'ils sont toujours assurés de trouver le nécessaire en implorant la piété pubhque ou en frappant à la porte des couvents.
Et ne vous imaginez pas, mon cher ami, que les mendiants sont plus nombreux à Rome qu'ils ne le seraient ailleurs, si on les tolérait. Supprimez pour un instant la loi qui interdit la mendicité en France, et vous verrez les mendiants sortir de leur retraite en si grand nombre que vous en serez justement effrayé.
Dans un rapport que M. Husson, directeur de l'assistance publique , adressait, il y a quelque temps , à l'Académie des sciences morales et politiques , le nombre des indigents secourus à Paris s'élève à cent un mille sept cent cinquante. Donnez à tous ces pauvres l'autorisation de mendier : malgré les secours qui leur .sont distribués avec une générosité inépuisable, vous les verrez encore tendre la main.
Croyez-vous donc qu'àr Rome les pauvres, en dehors des hôpitaux et des hospices , ne reçoivent aucun secours. La commission des subsides, présidée par un cardinal, distribue annuellement aux pauvres plus de 300,000 écus, environ 1,605,000 francs. En cas de disette, le trésor public achète du blé sur les marchés étrangers, le fait moudre à son compte, et vend le pain à la classe pauvre à un prix réduit. Le mendiant de Rome reçoit au moins deux ou trois soupes chaque jour à la porte des couvents, et le soir on lui accorde gratuitement, à l'hospice Sainte -Galle pour les hommes, et à l'hospice Saint- Louis- de-Gonzague pour les femmes, un lit pour passer la nuit.
Et quand ils ne sont pas trop invalides ou trop âgés , Rome leur
' Matth. XXVI, 11.
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dislribiie des ti'avaiix <[u'(!llt' sail |iin[>nrLi()iiiiiT à Iciifs l'ui'Ci.'s et à leurs besoins.
En elVet, on aurait lorl de croire que le pauvre à Ironie n"a qu'ù se croiseï' les bras et à tendre la main. Les papes leur recommandent le travail; ils font plus, ils leur en donnent. Léon XII a organisé sur de nouvelles bases l'ancienne l'ondation de Sixte V. et chaque année des subsides sont votés dans le budget ponlilical pour les travaux publics exécutés par les pauvres, les infirmes, et tous ceux qui pourraient difficilement trouver de Touvrage ailleurs. Une commission présidée par un cardinal, et composée de quatre oïl cinq ingénieurs, est chargée de la direction de ces travaux. Heureuse pensée, qui chaque année fait sortiides ruines quelques vieux monuments, et crée des ressources à un nombre assez considérable d'indigents!
Ainsi , mon cher ami, vous le voyez, Home tolère les mendiants, et, selon toute probabilité, elle les tolérera toujours; mais aussi elle prend tous les moyens pour détruire les abus de la mendicité , et elle travaille chaque jour, par ses aumônes et ses fondations charitables , à en diminuer le nombre. Nulle ville au monde n'aime plus les pauvres que Rome, comme vous avez pu vous en convaincre par ce que je vous ai dit de sa charité : elle aime le pauvre pendant sa vie, elle le secourt, elle le console, le soigne avec une tendresse maternelle, elle n'attend pas qu'il vienne se plaindre, et deux confréries, celle des Saints-Apotres et celle de la Divine-Miséricorde, recherchent les pauvres honteux, pour les aider et subvenir à leurs besoins. La charité n'abandonne pas le pauvre à la mort ; de même qu'elle a veillé près de sa couche , elle prend soin de sa dépouille mortelle et l'accompagne jusqu'à sa dernière demeure.
Il n'est pas rare de voir, au moment où sonne l'Avé Maria, défiler un long cortège de confrères, recouverts d'un sac, tenant un cierge à la main, et psalmodiant quelques chants sur un ton plaintif et lugubre. Et si vous demandez d'où vient ce cortège et où il va, on vous dira que c'est le convoi des pauvres qui sort de l'hôpital du Saint-Esprit, et que ces sacs, dont on rit si \n\ontiers, cachent souvent un prince, un cardinal peut-être «|ui font partie de la confrérie de l'Oraison et do la Mort, dont h' but est de pourvoir à la sépulturedes pauvres.