LES DOMINICAINS A ROME
Saint Dominique. — Saint- Sixte. — Le P. Besson. — Sainte- Sabine. — Oranger de saint Dominique. — Sainte-Marie-sur-Minerve. — Le Beato AngcUco da Fiesole.
Mon cher ami,
L'ordre des Frères prêcheurs compte plusieurs maisons à Rome, toutes intéressantes par les souvenirs qui s'y rattachent et par les richesses qu'elles renferment. Nous commencerons notre visite chez les bons pères en suivant les traces de leur saint fondateur.
Saint Dominique vint à Rome plusieurs fois avant d'y établir son ordre religieux. Ce fut en France, à Notre-Dame de Prouille, près de Toulouse, qu'il en jeta les premiers fondements.
C'est une remarque faite plusieurs fois, que la plupart des grands ordres religieux ont eu pour berceau la France, quoique leurs fondateurs appartinssent quelquefois à une nation étrangère. Saint Dominique n'avait encore que seize compagnons, qu'il comptait déjà parmi eux huit Français : la FYance catholique et guerrière est toujours au premier rang dans les grandes et nobles entreprises.
Mais notre but n'est point de redire les commencements de l'ordre de Saint-Dominique, ni d'énumérer ses nombreuses gloires : rendons-nous à Rome, à l'église Saint-Sixte II, au pied méridional du mont Cœlius, le long de la voie Appienne; c'est là que nous trouvons saint Dominique en Tannée 1217.
Le pape Honorius III lui avait donné ce couvent, et en peu de temps Dominique vit ses enfants se multiplier d'une manière étonnante. Mais il ne le garda pas longtemps, et il y établit des religieuses par ordre du pape Honorius III, qui lui donna l'église
IU)'MK 205
cl le couvenl du SaiiiLe-Subine. IMus lui'd, la lièvre ayant eoiitraiiit les religieuses à abandonner ce monastère, des religieux dominicains irlandais vinrent s'y établir et y chercher un refuge contre les persécutions de la reine Elisabeth.
Aujourd'hui Saint- Sixte est désert; ses cloîtres, rebâtis au xvii'' siècle, sont silencieux. Toutefois, mon cher ami, ces lieux parlent bien doucement à Tâme chrétienne. La grande salle du chapitre, contemporaine de saint Dominique, existe encore, et c'est dans cette salle qu'il ressuscita trois morts. Ces souvenirs suffisent pour y amener le pèlerin. L'artiste y trouvera aussi de douces jouissances.
Le 1». P. Besson, « la miniature d'Angelico da Fiesole , une âme incroyablement pure, bonne, simple, et une foi de grand saint ', » a décoré cette salle de belles et gracieuses peintures.
Nous signalerons à l'attention, parmi toutes ces peintures, rEmbrassement de saint Dominique et de saint François. C'est une belle traduction des charmantes pages du P. Lacordaire. Les deux saints fondateurs se rencontrent dans une église; ils se reconnaissent mutuellement, sans s'être jamais vus autrement que dans une vision que Dieu leur avait envoyée; ils s'agenouillent l'un devant l'autre, et se donnent un baiser « qui s'est transmis de génération en génération sur les lèvres de leur postérité - ».
Le principal et le plus important tableau traité par le P. Besson est la résurrection du jeune Napoléon , neveu du cardinal Etienne de Fosseneuve, qui s'était tué en tombant de cheval.
En lisant la relation touchante que nous a laissée la sœur Cécile, on croit assister au miracle qu'elle raconte avec une foi si naïve et si vraie. Le P. Besson fait revivre le miracle et le récit dans sa savante et pieuse peinture. A droite sont les religieuses dominicaines; à gauche, les cardinaux, parmi lesquels l'oncle du jeune Napoléon, qui sont témoins du miracle; au centre, saint Dominique, entouré de ses religieux, est élevé de terre, les bras étendus, les yeux au ciel, et il commande au jeune homme de se lever. Cette scène est si saisissante qu'un croit voir la vie revenir dans le corps de ce jeune homme qui se soulève.
Lp R. p. Lacordaire, ly(lrr<t <\ }!•"( Sivrlchine. \'ie de saint Domitiii/ne , ch. vu.
•206 ROiME
Voici le jugement qu'en porte M. Cartier, le digne ami du religieux et de l'artiste :
(( Cette composition est bien certainement son œuvre capitale. Elle suffirait à sa réputation; car il égale les grands maîtres par l'unité du sujet, les dispositions des groupes, l'intensité des expressions, la justesse des mouvements, le choix des draperies, lu solidité de la peinture, la richesse et l'harmonie des couleurs. Jamais il n'a plus heureusement uni au style noble de fra Bartolommeo les saintes inspirations du peintre de Fiesole*. »
Le P. Besson fut un des premiers disciples du P. Lacordaire, et il mourut quelques mois avant lui, en Orient, où il laissa des souvenirs ineffaçables de vertu et de sainteté.
Pie IX aimait particulièrement le P. Besson, dont la douceur et l'aménité lui plaisaient. Il l'appelait en riant la monachella, la petite religieuse. Il se rendit un jour à Saint- Sixte pendant que le P. Besson le décorait. Le pontife ne s'était point fait annoncer, et ce fut du haut de son échafaudage , le tablier devant lui , la palette et les pinceaux à la main, que l'artiste reçut Pie IX.
Commençons par le couvent de Sainte- Sabine.
Ce couvent, placé sur le mont Aventin, au- dessus de l'étroit rivage où le Tibre murmure en fuyant de Rome, s'élève sur l'emplacement du palais d'une illustre veuve qui eut la gloire de répandre son sang pour Jésus-Christ sous le règne de l'empereur Adrien.
On peut dire que Sainte- Sabine est le berceau de la nombreuse famille dominicaine. C'est, en effet, la première maison où l'ordre des Frères prêcheurs s'est définitivement constitué, et ces lieux sont encore tout embaumés des vertus et des miracles de leur bienheureux père.
Des fenêtres du couvent « l'œil plongeait sur l'intérieur de Rome, et s'arrêtait aux collines du Vatican. Deux rampes sinueuses conduisaient à la ville : l'une tombant sur le Tibre, fautre à un des angles du mont Palatin, près de l'église Sainte- Anastasie. C'était cette voie que suivait Dominique pour aller de Sainte- Sabine à Saint- Sixte. Nul sentier, sur la terre, ne conserve davantage la trace de ses pas. Presque chaque jour, pendant plus de six mois, il en descendit ou en remonta la pente, portant d'un couvent à l'autre l'ardeur de sa charité - ».
1 Un Religieux dominicain, ch. xii.
* Vie de saint Dominique , ch. xii.
L'église Sainte- Sabine est partagée en trois nol's par de belles colonnes de marbre, et son toit est sans déguisement, c'est-à-dire qu'aucune voûte et aucun i)lafond n'en cachent les charpentes.
Embrassement do ^;i
■ lui' .1 lie -aiiii 1
Elle fut élevée, au v" siècle, par un prêtre dont une inscription a conservé l'éloge :
PAVPEHIBVS LOCVPLLS
SIBI PAVPKR
QVl BONA VIT^ PR.'ESENTIS
FVGIKNS MKUVIT SP1:RARK rVTVRAM
Saint Hyacinthe reçut le saint habit dans cette église avec son compagnon Ceslas Odrowas. Une belle fresque antique, dans une chapelle latérale, représente les deux jeunes Polonais aux pieds de saint Dominique, qui les revêt de la blanche tunique des Frères prêcheurs.
Que de saints ont foulé ce sol depuis six siècles! Vous pourrez pénétrer dans les cellules de saint Dominique, de saint Raymond de Pennafort, de saint Thomas d'Aquin, de saint Pie V.
Dans le jardin , vous pourrez cueillir quelques pommes d'or ou quelques feuillages sur cet oranger que saint Dominique planta de ses mains, et qui a poussé un nouveau rejeton le jour où le P. Lacordaire vint à Sainte-Sabine commencer son noviciat. Touchante et prophétique image de cette renaissance de Tordre de Saint-Dominique, dont nos jeunes Français ont été les principaux instigateurs!
Les lieux mêmes où se développa ce grand ordre devaient aussi le voir renaître et voir refleurir les vertus de son enfance. Sur une table de marbre , je lis le nom d'un de ces jeunes gens qui s'attachèrent au P. Lacordaire :
HIC DOMINVM EXPECTANS
FR. PETRVS REQVEDAT
ORDINIS PREDICAT.
PIISSIM^. MEMORISE JVVENIS
QVEM MORS
ANNO SALVTIS MDCCCXL
INSTAVRATIONI SANCTI
DOMINGI IN GALLIA
IMMATVRATE RAPVIT
VT NVJMTIVS OPERIS
ASCENDERET ET PRIMITLE
ET NVMEN
La ferveur de tous ces jeunes novices était admirable, et le frère Requedat, le premier disciple du P. Lacordaire, mourait comme un ange en couvrant le crucifix de ses baisers. La vie de ces premiers dominicains français est touchante. Les vivants racontent la mort de leurs frères avec une tendresse et une foi qui ressemblent à celles des saints. M. Cartier, dans le livre dont
n«)Mi: 209
nous avons déjà parié, nuuscilc queUiuos-uiie.-^ de ct-h. IclU'cs adiDiiables qui font aimer les hommes et l'œuvre (ju'ils ont entre- [ii-js de i-econslruii'c.
Visitons maintenant l'église de la Minerve et son vaste couvent, où réside le général de Tordre, Ir V. Jandcl, lui aussi disciple du P. Lacordaire.
p]glise de la Minerve.
Ce fut en 1273, sous le pontificat de Grégoire X, que le général des dominicains vint y fixer sa résidence. Saintc-Marie-sur- Minerve a été construite sur remplacement d'un temple consacré à Minerve. Aujourd'hui c'est une des plus belles et des plus riches églises de Rome. C'est la seule dont l'architecture soit gothique à l'intérieur et d(>nt les fenêtres soient enrichies de vilianx en cou-
leurs. Les chapelles sont ornées de belles fresques, et l'église est entièrement peinte*.
Sous le maître- autel repose le corps de sainte Catherine de Sienne, une des gloires si nombreuses de l'ordre de Saint-Dominique. Devant le pilastre , à gauche du maître-autel , arrêtez-vous devant le Christ Iriomphant de Michel-Ange.
A gauche du chœur, dans un large couloir qui mène à la porte de sortie, une simple pierre enchâssée verticalement dans le mur recouvre les cendres du bienheureux fra Angelico de Fiesole. Le peintre y est représenté avec son habit de dominicain dans une sculpture assez grossière. Il mourut à l'âge de soixante-huit ans. Le pape Nicolas V voulut lui-même faire son épitaphe :
Non mihi sit laudi, quod eram velut alter Apelles, Sed quod lucra luis omnia, Christe, dabani :
Altéra nam terris opéra exstant, altéra cœlo. Urbs me Joannem flos tulit ^trurise.
Qu'on ne me loue pas de ce que j'ai peint comme un autre Apelles, mais de ce que j'ai donné tout ce que je gagnais à tes pauvres, ô Christ! J'ai travaillé pour le ciel en même temps que pour la terre. Je m'appelais Jean ; la ville qui est la fleur de l'Étrurie fut ma patrie.
Qui a vu les peintures de fra Angelico et est demeuré insensible en présence de ces saints, de ces anges dont l'expression céleste et divine faisait dire à Michel -Ange : « Un homme n'a pu faire ces figures-là qu'après les avoir vues dans le ciel! »
« Depuis que ces tableaux existent, combien d'âmes y ont trouvé des joies pures et des désirs du ciel! La vérité y apparaît avec une beauté victorieuse de toute hésitation, de toute faiblesse; et des protestants ont déclaré que Dieu s'était servi de ce moyen pour déterminer leur conversion. Plusieurs ont fait exécuter à Florence des copies de ces chefs-d'œuvre, afin de les emporter dans leur patrie comme des arguments en faveur de l'Eglise, seule capable d'inspirer et de réaliser de semblables créations ^ »
J'ai eu le bonheur de voir un grand nombre de peintures, de fresques du Beato à Rome et à Florence, et je ne suis nullement surpris du jugement qu'en porte M. Cartier. Si le bienheureux
1 Cette église a été entièrement et admirablement restaurée en 1867 et 1868.
2 E. Cartier, Vie de fra Angelico, ch. xiv.
iniMK '211
|)cii:iiail toujours à genoux les imaiies de .Jous-Cliiisl uL de .>«a sainte Mère, j'avoue qu'on se inellrail volontiers à trenoux devant elles, tant elles ins[)irentla piière.
Après avoir payé notre tribut d'iionimai^^es et de vénération aux saints de l'ordre de Sainl-l)oniiiii(|ue, pénétrons dans le cloître des reliiçieux, et jetons un coup d'œil sur ses belles peinture?. (lUf nos soldats ont encore moins ménagées (jue le temps.
Les dominicains possèdent une des [)lus belles bibliothèques de Kome. Elle leur fut donnée par le cardinal Casanate, en 17o0, à la condition qu'elle serait ouverte au pul>lic presque toute la journée. i']lle contient à peu près 120,000 volumes.
Les dominicains furent en tout temps Thonneur de la tliéoloirie. N'auraient- ils que leur illustre docteur, l'angélicpie Thomas d'Aquin, qu'il suffirait à la gloire de tout l'ordre; mais de grands théologiens ont surgi à son école. Le P. Lacordaire dit que l'ordre de Saint -Dominique compte de (piatre à cimi mille docteurs et écrivains de mérite.
De tous les ordres religieux , c'est celui qui réunit dans son sein les gloires les plus nombreuses et les plus variées. Que d'artistes n'a-t-il pas produits, depuis fra Angelico jusqu'au P. Besson, en passant par fia liarlolommeo et fra Benedetlo! Il a fourni à l'Eglise, dans l'espace de six cents ans, soixante-(.lix cardinaux, quatre cent soixante archevêques, deux mille cent livnl.-cincj évoques et quatre papes : Innocent V, Benoit XI , saint Pie V et Benoît Xll.
« De siècle en siècle il a grossi d'une foule de noms la liste vénérable des hommes que la voix du peuple et celle de l'Eglise ont proclamés, dès cette terre, les citoyens du ciel. »
Pden ne ressemble plus au génie français cjue le génie dominirain, a dit le [*. Lacordaire. C'est de la France (ju'esl partie la réforme de Saint-Dominicpie : espérons (jue cet ordre aura encore de beaux jours dignes de l'aurore (pii l'a vu rcnaîtie.