LES TRIBUNAUX ROMAINS
La Pénitencerie. — La Daferie. — La Rote. — La Chancellerie. — Tribunaux civils. — Droit canonique. — Prisons. — Régime cellulaire.
Le dogme et la discipline sont généralement du ressort des congrégations romaines ; la morale relève plus directement des tribunaux.
La Pénitencerie est le plus ancien tribunal de Rome. 11 lui appartient d'absoudre des cas réservés, des censures et des irrégularités , de commuer les vœux , de dispenser des empêchements occultes de mariage, de les réhabiliter; en un mot, toutes les difficultés morales peuvent lui être soumises : elle a mission et autorité pour les résoudre.
Benoît XIV a réglé ce qui regarde ce tribunal. Tout le monde peut avoir recours à la Pénitencerie, prêtres ou laïques, pour se faire absoudre des cas réservés ou pour faire lever des empêchements canoniques secrets. Il suffît de s'adresser au cardinal grand pénitencier et d'exposer l'affaire avec une grande clarté.
Toutes les décisions de ce tribunal sont gratuites. Le cardinal grand pénitencier se rend le dimanche des Rameaux à l'église Saint -Jean-de-Latran ; le mercredi saint, à Sainte-Marie-Majeure; le jeudi et le vendredi saints, à Sainte-Pierre, pour entendre la confession des fidèles. Il est placé sur un siège élevé et découvert, et, quoique l'accusation des péchés soit secrète, tout se passe en public. U y a toutefois une certaine limite qu'il n'est point permis aux simples spectateurs de franchir.
Une année l'ambassadeur de France se trouvait à Saint-Pierre avec un grand personnage anglais et protestant. Ils s'arrêtèrent par curiosité devant le siège du grand pénitencier, lorsqu'un homme à la physionomie sinistre et farouche, les vêtements en désordre, une longue barbe mal soignée, franchit l'enceinte et
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monte s'as^^oiiouiller aux piods du grand p<''nilencior. L'onlrclien fui long et sérieux. Quand il fut lei-niiné, le brigand descend les (luchjues gradins du conlessionnal ; sa figure, grave el recueillie, annonçait qu'il s'était passé en lui de grandes choses. Quelques instants après, on le vit revenir et monter de nouveau. Second entretien, que le cardinal écoute avec patience et bonté. Le protestant, ému, dit à l'ambassadeur: « Si c'est une comédie, elle est bien touchante. »
Je vous ai déjà parlé des pénitenciers qui entendent les confessions chatiue jour à Saint- Pierre et dans les basiliques patriarcales de Rome. Ils sont sous la juridiction du cardinal pénitencier, et appartiennent à plusieurs ordres religieux : aux Conventuels pour Saint- Jean-de-Latran, aux Mineurs réformés de Saint-François pour Saint-Pierre, et aux Dominicains pour Sainte- Marie- Majeure.
Le grand pénitencier a le droit de dire la messe le mercredi des Cendres dans la chapelle Sixtine, et de donner les cendres au saint- père. C'est lui aussi qui l'assiste dans ses derniers moments, lui donne l'extrème-onction et lui applique l'indulgence in articulo mortis. Pendant la vacance du saint-siège, il conserve ses pouvoirs, et, s'il vient lui-même à mourir, le sacré collège lui élit un successeur qui prend le nom de pro-pénilencier, et dont les pouvoirs expirent à l'élection du nouveau pape.
Le tribunal de la Daterie a pour attribution de conférer les bénéfices réservés au saint- siège, d'assigner des pensions sur les bénéfices ecclésiastiques, etc. etc. Nous ne recourons' guère, en France, à ce tribunal que pour obtenir des dispenses d'empêchements publics de mariage, et (juelquefois pour des dispenses d'irrégularités publiijues.
Ces dispenses sont évidemment des faveurs que l'Église accorde ; mais, si elle consent dans certains cas à suspendre ses lois , elle a bien le droit d'imposer, en retour de cette faveur, une bonne œuvre, qui sera comme une compensation de la dispense. C'est ainsi qu'elle impose ordinairement une aumône. Généralement on interprète mal ces aumônes exigées par l'Église pour les dispenses qu'elle accorde, et on les assimile trop à une espèce de commerce qui serait indigne de l'Église et contraire à la loi évangélique.
La componendc exigée pour les dispenses est véritablement une
aumône, et elle ne tourne jamais au profit et à l'avantage de celui qui dispense. Cet argent, dans les diocèses, est employé aux bonnes œuvres, au soutien des séminaires, etc. etc.
Les componendes versées au tribunal de la Daterie sont employées d'abord à payer les employés , et le surplus est à la disposition du saint- père: il en fait usage pour secourir les corporations religieuses qui sont dans le besoin ; pour donner des honoraires aux pénitenciers de Saint-Pierre, de Saint-Jean-de- Latran, de Sainte-Marie-Majeure ; pour venir en aide aux ecclésiastiques de l'Église orientale ; pour faire des pensions aux familles nécessiteuses des employés et des expéditionnaires de la Daterie ; pour creuser les catacombes afin d'y découvrir des corps saints; pour donner des pensions aux évêques, prélats, ecclésiastiques et laïques qui ont bien mérité de la religion et du saint-siège. Telles sont les différentes œuvres auxquelles sont destinés les revenus de la Daterie. Ces sommes , qui viennent de toutes les parties du monde catholique, ont un [emploi qui ne leur fait rien perdre de leur caractère religieux, et tous les catholiques en bénéficient.
Combien de choses dans l'Eglise que le monde juge à un point de vue mesquin et quelquefois odieux ! Je le sais , cela tient souvent à l'ignorance et à la légèreté. On juge avant de connaître, et le blâme et le rire n'attendent jamais la réflexion avant, de se produire. Je ne crains pas de l'affirmer, si on étudiait les lois et les usages de l'Église avant de les décrier, on se ménagerait de véritables jouissances pour l'esprit et pour le cœur. Un grand esprit de justice et de miséricorde a présidé à l'établissement de toutes ses lois, et leur donne un cachet qu'on ne retrouve dans aucune de nos législations , qui se ressentent en général beaucoup trop du moment et de l'effervescence qui les ont produites. Aussi jamais on n'a vu tant de lois que de nos jours : à chaque instant il en surgit de nouvelles, et les esprits sérieux s'effrayent avec raison pour l'avenir d'un peuple chez lequel les lois, en se multipliant, ne rendent pas les hommes meilleurs et plus respectueux pour l'autorité. L'Église a des lois générales qui sont de tous les temps et de tous les lieux ; car la justice et la vérité sont de tous les âges et de toutes les nations. Si, par miséricorde et condescendance, elle relâche quelquefois le nerf de sa discipline, ce n'est qu'une exception légitimement motivée et qui n'infirme en rien la loi générale et universelle. Elle rem-
place robligation commune par une autre plus facile et moins lourde : ce qu'on ne saurait attribuer à la faiblesse, mais à une sage et tendre sollicitude pour les intérêts de ses enfants.
Le tribunal de liole est très ancien. Il fut établi primitivement pour aider les papes dans le jugement des affaires qui, n'étant point consistoriales, se traitaient dans l'intérieur du sacré palais, en présence du pape.
Aujourd'hui ce tribunal juge toutes les causes bénéficiâtes et profanes ; c'est en même temps la chambre d'appel et la cour de cassation de Rome. Ce tribunal renferme des juges de plusieurs pays : il se compose de douze auditeurs ou juges, dont un Espagnol, un Français, un Autrichien, un Toscan, trois Romains et quatre appartenant aux différentes provinces pontificales. Ils sont inamovibles, présentés par le gouvernement qu'ils représentent, et toujours institués par le pape.
Chaque auditeur de Rote se fait aider par quatre clercs, ou notaires, qu'il a sous lui, et toutes les questions sont d'abord examinées dans l'étude de chaque auditeur. Ils se réunissent dans le palais qu'habite le pape, et décident toutes les causes à la majorité des voix. Ils n'admettent ni avocats ni procureurs dans la salle des délibérations. Ceux-ci ont été admis chez les auditeurs à donner toutes les explications nécessaires, toutes les raisons en faveur de leurs clients, par écrit et même de vive voix. Il n'y a donc point, comme chez nous, de débats publics et solennels, qui n'ont pas seulement l'inconvénient de perdre beaucoup de temps, mais souvent celui de passionner l'affaire. Quand les auditeurs de Rote se réunissent, ils connaissent la cause sous toutes ses faces, et, après une discussion sérieuse, ils rendent leurs arrêts.
Les auteurs ne sont pas d'accord sur l'origine du nom porté par ce tribunal. Les uns disent qu'il vient de ce que le pavé de la chambre où ils se réunissaient était de porphyre et taillé en forme de roue; d'autres, de ce que les affaires s'y traitent successivement, ou de ce que les juges y servent tour à tour. Quoi qu'il en soit, la chose en elle-même est peu importante.
Le tribunal de la Chancellerie est en quelque sorte le ministère des alTaires étrangères de l'Église et le secrétariat général de Sa Sainteté. C'est lui qui expédie les actes de toutes les faveurs accordées par le pape en consistoire, et en particulier les bulles des archevêchés, évèchés, abbayes et autres bénéfices consistoriaux.
Le cardinal qui est à la tète de ce tribunal prend le nom de vice-chancelier, parce que le pape est considéré lui-même comme le chancelier de Dieu.
La législation civile des États pontificaux repose sur le droit romain et le droit canonique. Tout le monde est d'accord pour admirer l'ancien droit romain, et presque toutes nos législations modernes sont appuyées sur cette base. Mais tous n'admettent pas également que l'autorité du droit canon marche sur le même pied que le droit romain. A cet égard, je n'ai rien de mieux à faire que de vous citer les réflexions de César Cantu : « Le droit canon, dit-il, fut un grand progrès dans la législation, un plus grand encore dans la condition des peuples. Il n'y avait aucune raison pour que les prêtres, dans les conciles, fissent des lois iniques en ce qui concerne l'ordre des successions, les mariages et les autres articles de droit. Ces conciles, composés d'évêques de tous les pays, exempts des préjugés et des haines féodales, formaient encore un aréopage dont les membres avaient l'avantage d'être, pour ainsi dire, étrangers aux peuples pour lesquels ils faisaient des lois. C'était la morale plutôt que la politique qui était la base des délibérations, et par conséquent les dispositions adoptées étaient conformes au fond naturel de la justice universelle; très rarement, d'ailleurs, les canons sont promulgués pour un seul pays... Les juridictions seigneuriales, sous le régime féodal, étaient moins vexatoires dans la main des abbés et des évêques que dans celles des comtes et des barons, parce que le prêtre pratiquait des vertus dont les autres se regardaient comme dispensés. La pénalité du droit canon est plus douce; elle abolit le supplice de la croix et la marque sur le visage, afin de ne pas défigurer l'image de Dieu; elle ne prononce jamais la peine de mort, et souvent elle envoie le coupable dans les cloîtres, pour y faire pénitence et revenir à de meilleurs sentiments ^ »
Telle est, mon cher ami, la supériorité du droit canon sur le droit civil. Beaucoup d'écrivains le condamnent, à cause de son immobilité, disent-ils, le confondant ainsi avec le dogme, qui, de sa nature, est, en effet, immuable et indivisible. Le droit canon, au contraire, varie selon les temps, les circonstances et même les nations. Il se modifie avec les mœurs et les exigences des sociétés.
1 Cantu, Histoire universelle, t. XI, p. 589.
Ce serait une i^M-aiule erreur ilu «Tuii-e ((ii'il n'a siilii aucune transformation depuis l'établissement du christianisme, et je mets en fait qu'il n'a pas été identique jtendant deux siècles consécutifs. S'il se modifie dans son appliration , il est vrai de dire (pi'il ne varie jamais dans ses principes, (jui sont, comme je vous l'ai dit, ceux de la justice éternelle.
Mais il ne suffit pas de savtdi-, nmii rhcr ami, (pie les lois de l'Église sont bonnes : vous n'en sauriez douter. Comnjent sont-elles appliquées? c'est ce qu'il me reste à vous dire :
« Les causes qui demandent à être jugées promptement, comme celles qui concernent les salaires, la possession sommaire, etc., et celles qui n'excèdent pas une valeur de 200 écus (l,Or.O fr. ), sont confiées à des juges particuliers laïques, dont le nombre, sans y comprendre ceux de la capitale, est de cent quatre-vingts, répandus dans les principales communes et chefs-lieux de province. On emploie encore des méthodes plus promptes pour les afi'aiies de minim*^ importance, et spécialement pour celles qui ne dépassent pas cinq écus. Dans ce cas, les chefs des magistratures communales, ou les délégués des conseils municipaux, remplacent les juges dans les localités où il n'y en a pas. Les causes dont l'importance dépasse la somme de 200 écus sont jugées par les li'iltunaux civils, qui se compo-ent de magistrats laujucs, et qui f^ont établis dans chaque chef- lieu de province. On en compte dix-huit, non compris ceux de la capitale. Ces tribunaux sont, en outre, les tribunaux d'appel poui' les a ITaires jugées en première instance par les gouverneurs ou juges particuliers. Il y a déplus, dans les l^tats pontificaux, trois tiibunaux d'appel composés aussi dclaïijues, à l'exception du président et du vice-président de celui de l{ome'. »
Il me semble, mon cher ami, (pie ces divers degrés de juridiction ressemblent de fort près à nos justices de paix, tribunaux de première instance et cours impériales.
Sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, on fait le gouvernement des papes beaucoup moins bon qu'il n'est en réalité. La justice romaine, pas plus que celles des autres nations, n'est exempte d'erreurs ici-bas. Les choses, en ce monde, sont néces-
' Margcttli, Us Victoires df V Église fondant 1rs dix première» années du pontificat de Pie IX.
sairement imparfaites et faillibles. On ne peut donc demander aux gouvernements et aux hommes qui les dirigent que la perfection humaine, qui consiste plutôt à prendre tous les moyens pour ne point errer qu'à se préserver absolument de toute faute. Or je puis dire, sans exagérer, que la plupart des gouvernements ont emprunté à Rome ce qu'ils ont de bon et de paternel dans leurs lois; tout cela généralement vient d'elle, ou, du moins, Rome a la première mis en pratique ces institutions et ces pensées. Ainsi nous sommes fiers , en France, d'avoir tout récemment inventé, au profit des pauvres, V assistance judiciaire, et la ville de Rome vit naître, au xvi® siècle, l'archiconfrérie de Saint- Yves, dont le but est de défendre et de prendre, devant les tribunaux, les intérêts des pauvres. Non seulement elle fournit des avocats, mais elle se charge des poursuites et des frais du procès. Ses revenus s'élèvent à 650 écus (3,445 fr. ), et elle s'assemble chaque dimanche dans l'église Saint-Charles, où elle a son oratoire particulier.
Une autre confrérie, de la Charilé des prisonniers, a son siège dans la belle et riche église Saint- Jérôme, bâtie sur l'emplacement même de la maison de sainte Paule, cette illustre veuve formée à l'école du saint docteur. Cette archiconfrérie se charge aussi de la défense gratuite des pauvres, et surtout des veuves. Mais l'œuvre par excellence des confrères , c'est la visite des prisonniers : ils les consolent, les instruisent, goûtent leur nourriture, et ont le droit de réclamer s'ils la trouvent insuffisante ou mauvaise; enfin ils se chargent des intérêts que la réclusion leur ferait négliger.
J'ai encore ici, mon cher ami, en parlant des prisonniers, une erreur à relever et une justice à rendre au gouvernement romain. Vous avez entendu mille fois répéter que le système cellulaire appliqué à nos pénitenciers modernes est d'invention américaine. Vous l'avez cru peut-être sur une simple affirmation, et vous serez surpris sans doute d'apprendre que le système cellulaire a pris naissance dans les anciens monastères chrétiens. Il n'était pas rare, en effet, dans les premiers siècles de l'ère chrétienne, au vi® siècle, par exemple, de le voir appliqué aux religieux infidèles à leurs vœux, qu'on reléguait seuls, dans une petite cellule éloignée du monastère commun. Dix siècles plus tard, en 1703, Clément XI, annexant à l'hospice Saint- Michel une maison de
correction pour les jeunes détenus au-dessous de vint,4 uns, y établissait le système cellulaire.
Un protestant, Georges Smith, Américain, reconnaît, en 1833, que c'est à Home qu'on doit la pranicrc grande réforme de la discipline pénitentiaire. M. Cerfbeer, israélite, chargé, en 183'.), d'inspectei- les prisons de la péninsule |iar M. de Montalivet, ministre de l'intérieur en l''rance, dit dans son rapport ces paroles remarquables : « Je n'hésite pas à croire que la réforme pénitentiaire est partie de l'Italie, du centre même de cette contrée, de Rome, où un pape, Clément XI, lit construire, en 1703, une vaste maison de correction poui" les jeunes détenus... Le système correctionnel est chrétien, il est catholique; il a pris naissance avec les monastères. Un pape l'a baptisé au moment où il le fit entrer dans le monde. L'Amérique ne l'a pas trouvé, l'Amérique ne l'a pas perfectionné... C'est un pape qui, de sa main, a écrit les premiers règlements d'une maison de correctiim '. »
Et si maintenant, mon cher ami, vous voulez visiter quelquesunes des prisons de Rome, la maison de Sainte-Balbine pour les jeunes délinquants, la prison de Tcrmini des,i'méc aux femmes, la prison politique de Saint-Michel et les prisons Innoccntiennes, vous sortirez de là convaincu que, tout en punissant, les papes n'oublient point qu'ils sont pères. Au point de vue hygiénicjue, elles laissent fort peu de chose à désirer. Les prisons cellulaires sont vastes, sèches, bien aérées. Chaque jour les prisonniers sont conduits ou dans un préau ou dans une galerie à l'italienne, largement aérée, et dont plusieurs jouissent d'une vue magnifi(iue.
« A Rome, le système cellulaire appelle la religion à son aide, ou, pour parler plus exactement, c'est la religion qui, pour corriger le coupable, s'aide du système cellulaire. A Rome, le prisonnier n'est isolé que du mal; il est en contact permanent avec le bien, c'est-à-dire avec la religion, avec la science, avec la vertu, avec l'amitié, qui viennent sous tous les costumes frapper à la jiorte de sa cellule : tantôt c'est le médecin qui apporte ires consolations avec ses remèdes; tantôt c'est un membre de la confrérie de Saint- Jérôme qui vient instruire et moraliser; d'autres fois c'est quelque prêtre au cœur miséricordieux, comme
' Happort sur (es prisotvs de la pcninsulr , 1839.
il y a en a tant à Rome, comme il y en a tant partout, qui apporte des paroles de pardon et d'espérance...
« Enfin le souverain pontife stimule le zèle de tous par son exemple. Il n'est pas une seule des prisons de Rome qu'il n'ait visitée dans ses plus grands détails , depuis la cellule des condamnés jusqu'à la cuisine où l'on prépare leurs repas et les magasins où l'on conserve leurs provisions ^ »
J'avoue, mon cher ami, que plus j'étudie Rome, plus je l'aime. Heureuse ville, qui est devenue la reine de l'univers, en recevant le dépôt sacré de la foi dans la personne de Pierre, et qui, par ses œuvres et ses paroles, épanouissement divin d'une charité toujours jeune et féconde, brille comme le soleil pour échauffer les intelligences et les cœurs , comme un phare pour les guider et les précéder dans tout ce qu'il y a de noble, de grand et de généreux ici -bas!
1 M. Lefebvre, des Établissements charitables de Rome, p. 235.
l.V. DIACRE SAINT LAURENT
Saint Sixto et saint Laurent. — Martyre de saint Laurent. — Basilique de Sainl-Laurent-hors-Ics-Murs. — Cumpo santo. — Saint Laurent in I.ucina. — Tète de saint Laurent.
Saint Laurent est une des gloires de Home, et Home a élevé sept églises en l'honneur de son saint diacre. Vous savez', mon cher ami, quel désir il avait du martyre. Lorsque le pape saint Sixte fut conduit à la mort, il se plaignit au pontife de ce qu'il ne l'associait point à son combat.
« Où allez- vous, lui disait-il, mon père, sans votre fils? Vous n'avez point coutume, prêtre du Seigneur, d'offrir un sacrifice sans votre diacre. En quoi vous ai-je déplu? Eprouvez si je suis digne du choix que vous avez fait de moi pour distribuer le sang de Jésus-Christ.
— Mon fils, répondait lo pontife, je ne t'abandonne pas, et de plus grands combats t'attendent. On nous ménage à cause de notre vieillesse; mais tu me suivras dans trois jours. »
Le lendemain, le préfet de Rome fait venir Laurent, et lui demande toutes les riches.^^es de son Église.
« Vous recevez, lui dit- il, dans des coupes d'or et d'argent le sang de vos victimes; pour éclairer vos sacrifices nocturnes vous avez des chandeliers d'or. Je vous demande toutes ces richesses pour le trésor de l'empereur. Je n'exige rien d'injuste. Votre doctrine ne dit-elle pas qu'il faut rendre à César ce qui est à César? Or l'empereur reconnaît pour sienne la monnaie qui porte son image. Rendez-lui donc ce qui lui appartient, et je vous laisserai la vie sauve. D'ailleurs votre maître condamne ce luxe : il n'a point battu moimaie, il est né et a vécu dans la pauvreté. Il n'a donné au monde que des paroles; donne/.-nous l'argent, et soyez riches en paroles. »
Les persécuteurs sont toujours et partout les mêmes : les sophismes ne leur font jamais défaut!
Laurent répondit : « J'avoue que notre Église est riche, et je vous demande trois jours pour rassembler ses trésors. »
Ce délai fut accordé.
Laurent parcourut la ville, et réunit tous les pauvres, tous les malades et tous les infirmes que TÉglise nourrissait. Il distribuait ordinairement ses aumônes dans la maison d'une sainte veuve nommée Cyriaque, située sur le mont Cœlius, à l'endroit oi^i s'élève aujourd'hui l'église Sainte-Marie in Dommica, et c'est là probablement qu'il les conduisit tous.
Le délai expiré, le saint diacre va chercher le préfet, et lui présente cette réunion d'infirmes et de mendiants. « Voilà, lui dit-il, les trésors de l'Église de Jésus-Christ. »
Le préfet entre en fureur; mais Laurent ne se laisse point émouvoir : « De quoi vous plaignez-vous? L'or que vous convoitez n'est qu'un vil métal arraché aux entrailles de la terre, et qui enfante bien des crimes; la vraie richesse, c'est la vérité, dont ces pauvres sont les disciples. Voilà les trésors que je vous ai promis.
— C'est ainsi, s'écrie le préfet, que tu insultes à la majesté des faisceaux romains! Tu désires la mort, tu l'auras; mais je prolongerai tes tortures. »
Aussitôt Laurent est chargé de chaînes, et confié à la garde d'un chevalier romain, Hippolyte, qui le conduit dans sa demeure, située sur le mont Viminal. Le saint lévite convertit son geôlier; il touche de son doigt le sol de sa prison, et il en jaillit une source d'eau limpide avec laquelle il le baptise. On voit encore cette source couler dans le souterrain de l'église Saint-Laurent m Fonte.
A quelques pas de là on a construit l'église Saint-Laurent in Panispeïma, sur le lieu même où le saint diacre subit son martyre. Il fut étendu sur un gril, sous lequel on avait mis des charbons ardents. Au milieu de ce supplice, rayonnant de joie, il chante les louanges du Seigneur, et avertit ses bourreaux de le changer de côté. « Je suis assez cuit, leur dit- il, vous pouvez manger. » Il expire en bénissant Dieu et en priant pour la conversion de Rome.
Son corps fut déposé dans le terrain appartenant à sainte Cyriaque, sur la route de Tibur. Plus tard, Constantin fit élever une basilique sur le corps de ce glorieux martyr.
Pic IX y a fait exécuter d'importantes restaurations. Un monolillic de granit rouge oriental, de dix mètres de hauteur et de plus d'un mètre de diamètre, érigé par son ordre entre la basilique et la voicTihiirline. porte une magnifujuc statue en bronze qui représente saint i>aurenl distribuant aux pauvres les trésors de rÉglise. Sur le piédestal, (pii est en beau marbre de Carrare, on a gravé l'inscription suivante :
KN HONOREM LAVRENTll MARTYiUS PIVS IX PONT. M.VX.
EREXIT PONTIFICATVS A. XIX
Le frontispice de la basilique est orné de fresques sur fond d'or, genre mosaïque, qui représentent divers groupes. Dans les uns on voit saint Laurent, saint Justin et sainte Cyrille; saint Etienne, saint llippolyte et sainte Cyriaque, dont les corps reposent dans la basilique. Les autres groupes retracent Thistoire des transformations que la basilique a subies : l'empereur Constantin, qui la construisit d'abord; le pape Pelage II, (jui l'agrandit et l'exhaussa; les papes Sixte III et Adrien \", à qui l'on attribue la construction de la seconde basili(juc; le pape Ilonorius III, qui réunit les deux édifices, et en exhaussa le niveau des deux tiers pour obvier à l'humidité; enfui l'auguste Pie IX, soutenant des deux mains, selon le style des anciennes mosaïques, le monument (iont mi lui doit l'entière et somptueuse restauration. Des arabesques et de.-5 méandres sur fond d'or, et dans le style des mosaïques de la première mçitit' du xui" siècle, complètent la décoration du frontispice.
Le pav»' et les peintures du portique ont été également restaurés. L'intérieur a subi une réparation complète. J'ai admiré surtout les douze riches colonnes du chœur, en marbre violet cannelées et faisant partie de la basilique primitive, (pii ont été entièrement découvertes jusipi'à leurs bases, longtemps enfouies dans le sol.
Le corps de saint Etienne fut apporté de Constantinople vers le vi' siècle, et le pape Pelage II voulut qu'il reposât près du corps de saint Laurent, afin qu'une même tombe i-éunît ces deux illnslres diacres, la gloire des Kglises de Home et do Jérusalem.
On vénère aussi dans cette église une table de marbre sur laquelle une pieuse tradition veut qu'ait été déposé le corps de saint Laurent après son héroïque martyre.
Après avoir vénéré les corps de saint Laurent et de saint Etienne , j'ai parcouru le grand cimetière qui entoure la basilique. Pie IX y a fait construire une gracieuse et riche chapelle, et de magnifiques cloîtres enrichis de peintures murales. En lisant les belles inscriptions des tombes , j'ai pu me convaincre de la foi des vivants. Elles sont presque toutes latines, et expriment
Saint Laurent.
souvent des choses sublimes en termes très simples : on sent que c'est le langage du cœur et de la foi. D'ailleurs cette terre est bénie entre toutes. Là furent ensevelis les corps des martyrs, des vierges et des pontifes, dans les premiers siècles de l'Église, et nous trouvons souvent le nom du cimetière de Sainte-Gyriaque dans le Martyrologe.
Heureux les morts dont la poussière est mêlée à celle des saints !
L'église Saint- Laurent m Lucina, bâtie par sainte Lucine, et située vers le milieu du Corso, possède le gril sur lequel expira le glorieux martyr. J'ai eu le bonheur de le voir et de le vénérer. Il peut avoir deux mètres de longueur sur un mètre de largeur : il est porté par six pieds d'environ vingt centimètres de hauteur.
1U)MK 25a
No quittez pas cette cL,Mi.sc sans admiior lo tahleau du maîtreautel, représentant .Ii'sus-Christ eu cntix. (^'csl un chef-d'œuvre du (Juide. Un dit (pic c'est le plus beau Clirisl de l'onic, et je le crois volontiers. . l'avoue (pic de toutes les peinlutTs <|uc j'ai admirées dans l'Italie, c'est une de celles dont la vue m'a le plus doucement impressionné, et dont le souvenir m'est encore présent.
Saint-Lauicnt îVi iJama.so, incorporée au palais de la chancellerie, est la sixième église de P»ome dédiée au glorieux diacre. Sa fondation remonte à la plus haute anli(juité : le pape saint Damasc, étant encore prêtre, la fit restaurer en .{70. Klle fut construite avec le marbre et les colonnes provenant des théâtres des |»ortiqucs et des temples qui ornaient le Champ de l'ioi-e, situé' eu cet endroit.
Le corps de saint Damase repose sous le maître-autel, où on l'a transporté en 173G. Il avait d'abord été' enseveli, selon son désir, dans les catacombes des saints Marc et Mairellin, au milieu des apôtres et des martyrs dont il avait restauré et orné les tombes. Sa mère et sa sœur Irène, placées près de lui, y dorment aussi en paix, en attendant l'heure delà résurrection.
Le comte Pellegi'ino Uossi, ministre de Pie IX, assassiné sur les marches du palais de la chancellerie par les révolutionnaires de 1848, a été inhumé dans cette église. Le pape lui a fait élever un tombeau de marbre blanc, surmonté de son buste, o?uvre remanjuable du sculpteur Tenerani. Averti cinq fuis du danger qui le menaçait, le comte ne se rendit pas moins à la chambre des députés, en disant au prèti-e (pii lui donnait un derniei- averlissemeul : « Causant oïdijuam assumpsi, miscrcbitur Drus. J'ai j)ris en main la défense d'une bonne cause, Dieu auia pitié de moi. »
Ces belles paroles sont gravées sur le marbre qui recouvre le corps du glorieux serviteur de Pie IX.
L'église Saint-Laurent iu Damaso ollVe à la véiiéraliou <les fidèles de la chair de saint Laurent et des chaibons cpii furent placés sous son gril. Comme O'uvre d'art, on y admire un tableau de Zuccari i)eint sur ardoise, et placé au maître-autel.
Dans la chapelle particulière de M"' Sacristc^ ', au palais du Quirinal, on conserve le chef de Saint-Laurent. La tète du glorieux martyr est très bien conservée. La peau la recouvre encoi-e
> Ou appelle ainsi l'cvèquo quia la garde de la chajKîlle du sainl-pèrc. 11 eal toujours choiti parmi les reiigioux de Saint -.Vuguslin.
entièrement; la bouche, contractée par l'effet d'une violente douleur, est entr'ouverte, et laisse voir deux rangées de dents d'une blancheur éclatante. La vue de cette précieuse relique m'a vivement impressionné; elle porte avec elle la moitié de son authenticité : en la voyant, on ne peut douter qu'elle n'ait appartenu à un martyr qui a été brûlé.
Il y a quelques mois, M. le comte de Nedonchel-Choiseul a fait don au pape d'un reliquaire pour remplacer celui d'argent qui renfermait autrefois ce riche trésor. C'est l'architecte de Saint- Paul , Poletti , qui en a fait le dessin. Il a la forme d'un petit temple gothique pyramidal et octogone; les ornements qui le décorent appartiennent à tous les styles , et forment un ensemble des plus gracieux. Il est en bronze doré, et sa hauteur est de 1"" 30. A la naissance du pinacle, sur la galerie qui fait le tour du reliquaire, à chaque coin, sont d'élégantes statuettes exécutées avec une rare perfection; sur le sommet saint Laurent se tient debout, appuyé sur son gril; des émeraudes, des améthystes, des topazes, plus décent cinquante pierres précieuses le décorent, et le pinacle luimême est une mosaïque de pierres précieuses. L'intérieur est orné de riches peintures; P\ien n'a été négligé pour rendre ce reliquaire digne de la gloire de saint Laurent. On a mis à contribution l'art du bronzier, du statuaire, du peintre, du mosaïste et du lapidaire. Il a coûté 4,oOO écus romains, c'est-à-dire près de 24,000 francs.
L'apparition de ce reliquaire fut un événement à Rome, et il fut exposé avec la tète de saint Laurent, pendant toute l'octave de la fête du saint, dans l'église Saint-Laurent m Damaso.
La Correspondance de Rome racontait alors que les chanoines de cette basilique étaient allés trouver le saint -père pour lui demander le chef de saint Laurent afin d'en enrichir leur trésor. Le saint-père répondit à la députation : « Soit, je le veux bien, W Sacriste fera porter à Saint- Laurent in Damaso le précieux reliquaire... » Et les bons chanoines tombent à genoux, et remercient Sa Sainteté de sa bienveillance et de sa bonté... « Attendez, attendez, dit le saint-père en les relevant. Il le fera porter, mais pour huit jours seulement. Ce temps expiré, on replacera la châsse au Quirinal, d'où elle ne sortira plus. »
Il fut fait ainsi, et la tête de saint Laurent se conserve au Quirinal, dans la chapelle privée de M^' Sacriste, où l'on peut facilement obtenir la permission de la vénérer.
SAINTE AGNIÎS
Fontaine du Bernin. — Martyre do sainte Agnès. — Son église de la place Navone. — Basilique de Sainte-Agnès-liors-les-Murs. — Pie IX restaure la basilique.
Mon cher ami,
Nous voici sur la place Navone, la plus grande de P»ome après celle de Saint- Pierre ; c'est l'ancien cirque agonal créé par Alexandre Sévère, dont elle a conservé les dimensions et la forme. Sa destination a bien changé : c'est là que se tient aujourd'hui le marché de la ville. Cependant, mon cher ami, de pieux souvenirs et des œuvres d'art nous invitent à nous y arrêter ({uelque temps.
Admirez d'abord ces trois belles fontaines, et surtout celle du milieu. Lorsqu'il s'agit d'orner la place Navone, le Bernin fut exclu du concours par la jalousie de ses rivaux. Un de ses amis et protecteurs, le prince Ludovisi, voyant avec peine sa détermination de s'ensevelir dans une stérile retraite, alla le trouver, et le supplia d'entrer fièrement dans la lice. Longtemps le Bernin résista ; mais le désir de vaincre ses rivaux l'emporta, et il fit le projet demandé par le prince.
Heureux de sa victoire, Ludovisi porte dans le palais du |)ape le plan du Bernin, et l'expose dans une salle où il devait nécessairement attirer les regards du pontife. Quand Innocent X le vit, il ne put retenir un cri d'admiration : la cause du Bernin était gagnée. L'impatience du pontife ne souffi-ant aucun délai, on se mit tout de suite à fo^uvre, et il en sortit la magnifuiue fontaine que voici. Au milieu d'un vaste bassin de marbre s'élève un rocher (jui laisse feau s'échapper [)ar (piatre ouvertiues; il est surmonté d'un obélisque trouvé dans le cirque de Bomulus. Dans les angles du rocher sont assis quati'c géants en marbre blanc
représentant le Gange, le Nil, le Danube et la Plata. Un cheval marin et un superbe lion sortent des antres du rocher pour venir s'abreuver.
Le monument était achevé lorsque Innocent X vint le visiter; mais les eaux ne venaient point encore. Le pontife demanda à l'artiste quand elles animeraient son œuvre.
« Bientôt, répondit le Bernin; il faut du temps pour tracer leur route. »
Le pape lui donne sa bénédiction, et se retire. A peine avait-il fait quelques pas, que le bruit des eaux jaillissantes fit retentir les échos de la place. Innocent ne put retenir l'élan de sa joie :
« Bernin, s'écrie-t-il, vous êtes toujours le même: avec votre joyeuse surprise vous m'avez donné dix ans de vie. »
La fontaine placée à l'extrémité méridionale de la place est aussi l'œuvre du Bernin ; elle est ornée d'un triton qui tient un dauphin par la queue.
Malgré le beau spectacle que présente cette place lorsque, par une belle matinée du mois d'août, elle se transforme en un lac, que les Romains viennent s'y divertir en canot, s'y promener en équipages et jouir des joyeuses symphonies qui se font entendre du haut des galeries improvisées, je sais en ce lieu quelque chose de plus émouvant et de plus beau, que je ne me fatigue point à regarder : c'est l'église Sainte-Agnès.
En l'année 304, il se passa sur la place Navone un fait qui occupe une belle page dans les annales de l'Église. Une jeune fille de treize ans venait d'être jetée au lupanar du cirque agonal. Chrétienne et vierge, Agnès avait refusé la main du fils de Symphronius, préfet de Rome. Les menaces et les promesses n'ayant pu ébranler la constance de cette enfant, pour la vaincre on l'avait jetée dans cette infâme maison. Ils savaient bien, selon la pensée de Tertullien , que la jeter dans ce gouffre plutôt qu'à la gueule des lions, c'était pour elle un plus grand châtiment: la virginité est plus chère aux chrétiens que la vie. Aussi c'était le cri du paganisme : Christ iani ad leones, viryines ad lenones.
Mais Dieu prend soin des siens. Les cheveux de la jeune fille crûrent soudain, de manière à lui servir de vêtement, et une lumière céleste l'environna. Dieu pouvait bien, dit M^"" Darboy, donner à des sens qui lui étaient consacrés par un libre esprit et un cœur généreux, ce vêtement d'une splendeur éblouissante
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qu'il donne lous les jours, pour réjouir le firmament et mûrir nos moissons, à un aveugle el muet soleil ([ui ne sait ni comprendre ni aimer.
A ce specLacle, tous les assistants sont frappés de terreur. Le fils (lu préfet néanmoins veut s'approcher de la sainte, et à rinstant il est frappé de mort. Agnès le ressuscite à la prière du malheureux père, dont les yeux ne sont point encore ouverts par ce miracle éclatant. Le peuple, excité par les aruspices et les prêtres, fait entendre deà cris de rage et de mort contre la magicienne. Symphronius, heureux de voir son fils rendu à la vie,
l'iacc Navouc.
n'ose condamner la sainte. Toutefois la fureur du peuple Teffraye; trop faible pour refuser ce qu'il demande, trop juste cependant pour sacrifier celle qui lui a rendu son fils, il s'éloigne en remettant le soin de l'alVaire à Aspasius, son vicaire, et, comme Pilate, il laisse faire. Aspasius ordonne de la jeter au feu. Les Hammes la respectent, lui caressent les pieds, et voltigent autour d'elle comme une brise légère. Quand elles ont suffisamment témoigné à leur manière de la pureté et de la puissance de la servante de Jésus-Christ, elles s'éteignent. Aspasius fit alors venir le bourreau, et Agnès eut la tète tranchée.
C'est sur la place iNavone que ce drame s'accomplit. Ln face de la belle fontaine du Rernin, à l'ouest, s'élève la gracieuse église
Sainte-Agnès. Entrez-y avec amour. Elle a la forme d'une croix grecque, et est toute revêtue à l'intérieur de marbre blanc. Admirez les belles colonnes de marbre vert antique, les incrustations d'albâtre du maître-autel, les bas-reliefs des autres, et surtout la statue de la sainte au milieu des flammes, œuvre remarquable de Ferrata; mais descendez dans l'église souterraine, et parcourez ces chambres qui appartenaient au lupanar du cirque. Ici, où vous voyez ce bas-relief de l'Algardi , Dieu a protégé son épouse : prosternez-vous , et la prière qui convient dans un tel lieu viendra d'elle-même sur vos lèvres.
Je vous assure, mon cher ami, que ces souvenirs réjouissent et fortifient l'àme contre ses propres combats et contre ceux du monde. Mais n'abandonnons point cette jeune et noble martyre de la virginité.
Les parents d'Agnès possédaient une vigne sur la voie Nomentane , et c'est là qu'ils déposèrent avec joie le corps de la glorieuse enfant. Les fidèles venaient de rendre les honneurs funèbres à Agnès, lorsqu'ils furent assaillis par un groupe de païens. A leur vue tous prirent la fuite; la petite Émérentienne , sœur de lait d'Agnès, resta seule, et leur reprocha leur impiété. Ces furieux se jetèrent sur elle, et la courageuse enfant expira sous la grêle de pierres qu'ils lui lancèrent. Elle n'était encore que catéchumène, et elle fut ainsi baptisée dans son sang. Le lendemain, on recueillit son cadavre, on l'ensevelit près de sa sœur Agnès; et ainsi furent à tout jamais réunies, et dans le ciel et sur la terre, celles qu'un même lait avait nourries.
De la place Navone à la voie Nomentane la distance est grande. Mais, après avoir visité les lieux sanctifiés par le martyre d'Agnès, il m'est impossible de ne pas aller sur sa tombe vénérer son corps virginal. Pour vous, mon cher ami, la fatigue sera légère, un effort de l'imagination vous suffira: ainsi donc, suivez-moi. Nous sortons par la porte Pie, et nous arrivons à la basilique de Sainte -Agnès. La fille de Constantin, Constance, guérie miraculeusement de la lèpre par l'intercession de sainte Agnès, fit élever cette église , et voulut que son corps reposât près de celui de la sainte. Elle-même fit construire son mausolée, sous la forme d'un petit temple rond, qu'on voit encore près de la basilique de Sainte-Agnès.
Quelque temps après sa mort, Constance fut canonisée: son
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corps fut retire de la tombe de pui |)ll^) iv où il icptjsait; au le plaça sous un autel érigé au milieu du mausolée, qui devint ainsi un temple consacré à Dieu en l'honneur de sainte Constance.
Le monument remonte à l'époque même de Constantin. La maçonnerie des murs est en briques, et vingt-quatre colonnes de granit soutiennent la coupole. Les mosaïques de la voûte, qui représentent des raisins, des branches de vigne, firent penser à quelques antiquaires que ce petit édifice était primitivement consacré à Bacchus. Ils oubliaient sans doute que, dans le style chrétien, la vigne est la figure de Jésus -Christ, et le raisin le symbole de son sacrifice.
Le mur voisin, qui enclôt un espace assez étendu, n'est point un débris de l'hippodrome de Constantin, comme on l'a cru longtemps; des fouilles récentes ont démontré qu'il appartenait à un cimetière chrétien.
Mais revenons à la basilique de Sainte- Agnès, que Pie l.\ vient de faire réparer entièrement.
En I800, on découvrit à Cavazzo, à sept milles de la voie Nomentane, la catacombe du pape saint Alexandre. Lorsque les travaux de déblaiement furent achevés, le souverain pontife voulut visiter cette catacombe, remarquable par ses monuments chrétiens de la plus haute antiquité et par ses riches peintures, il se rendit sur les lieux le 12 avril 18b5, accompagné de plusieurs cardinaux, d'évèques, et d'un grand nombre de Romains et d'étrangers de distinction. Après avoir vénéré le souvenir de son saint prédécesseur Alexandre P"" et de ses compagnons , il excita les assistants par d'émouvantes paroles à suivre leurs exemples, et il se rendit à la basilique de Sainte-Agnès. Il visita le sépulcre de l'illustre martyre, prit un repas dans la grande salle du chapitre avec tous les invités, et se rendit dans une chambre voisine pour admettre au baisement des pieds les élèves de la Propagande.
Pie IX était à peine assis que la poutre principale se rompit, le plancher croula, et toute l'assistance fut précipitée dans l'étage inférieur, au milieu d'un nuage de poussière qui les sufi'oquait. Après quelques instants d'un lugubre silence, le souverain pontife, avec les personnes de sa suite, sortit sain et sauf du milieu des décombres. Aucun des assistants ne fut blessé grièvement.
Pie IX se rendit à la basilique, et entonna le cantique de l'action de grâces. En reconnaissance de cette préservation miracu-
leuse, il résolut de restaurer complètement la basilique de Sainte- Agnès, à laquelle il attribua cette faveur.
Le cardinal Antonelli , secrétaire d'État, fit redorer la statue de la sainte, et plaça sur sa tète une couronne d'or enrichie de pierreries. De belles inscriptions sont destinées à rappeler la protection visible de Dieu sur le pontife, et la généreuse et royale reconnaissance de Pie IX.
Mais il est un souvenir, mon cher ami, qui s'attache à ma visite à Sainte-Agnès de la voie Nomentane que je regretterais de passer sous silence. Il me rend ces lieux plus chers.
Je venais à peine de franchir la porte Pie, lorsque je rencontrai le souverain pontife faisant sa promenade accoutumée avec quelques-uns de ses camériers. Descendre de voiture fut l'affaire d'un instant; je hâtai le pas, et je me joignis aux quelques fidèles qui suivaient, heureux aussi, sans doute, de ce bonheur inattendu. Pie IX marchait d'un pas vigoureux et ferme. Nous le suivîmes jusqu'au moment où il s'arrêta pour monter en voiture et retourner au Vatican. Deux fois nous nous sommes prosternés sous sa main bénissante, et j'ai repris ma course avec plus de joie.
F F. TE DK SAINTi:-Ar,N{:S
mainte -Agnès de la voie N'onicntane. — Calacoinbca de sainte -Agnès. - Bénédiction des agneiux.
Aujourd'hui, 21 janvier, Home a célébré la fête de sa douce martyre et de sa courageuse vierge sainte Agnès. Je vais vous mener de nouveau à la voi»^ Nomentane, mon cher ami, et vous me pardonnerez ce second voyage ; car je ne fais qu'imiter l'Église, qui deux fois, dans sa liturgie, à quelques jours de distance, nous fait célébrer la mémoire de l^'illustre vierge.
Je vous ai dit que le corps de la jeune enfant ne resta pas longtemps sans honneur; que l'empereur Constantin, en 324, fit élever une basilique sur sa tombe, et que sa fille Constance voulut reposer après sa mort près de la sainte. C'est à cette basilique de Constantin que je veux vous mener: elle a conservé sa forme primitive; mais elle a été tour à tour restaurée, réédifiée et ornée par différents papes. Pie IX , je vous l'ai dit, occupe une place à part parmi les souverains pontifes qui se sont le plus distingués par leur dévotion pour la sainte, et il a fait restaurer entièrement Téglise, aujourd'hui resplendissante d'or, de marbres et de peintures. F.lle a trois nefs, séparées par seize colonnes antiques d'ordre corinthien; quehpies- unes sont d'un marbre très rare. Un second rang de colonnes supporte la voûte et forme une galerie supérieure. Entre les fenêtres qui dominent cette galerie, Pie IX a fait peindre les vierges chrétiennes (pii ont versé leur sang pour Jésus-Christ: elles sont là au nombn^ de quatorze dans \o tt^mple d'Agnès, autour de sa tombe gloriliée, comme pour lui composer une cour d'honneur. Elles sont représentées avec les instruments de leur supplice. Le plafond , orné des statues en relief de saintf^ Cérile. <h^ .-ainte Agnès et de sainte Su-
sanne, est d'une richesse extrême. La voûte de Tabside est décorée d'une mosaïque fort ancienne qui représente sainte Agnès vêtue d'un riche costume grec, debout, la tête couronnée d'émeraudes; elle presse le livre des Évangiles contre son cœur, et sous ses pieds elle foule un, glaive; de chaque côté, des flammes s'échappent pour rappeler les circonstances de son martyre. A droite est le pape Honorius , et à gauche , le pape Symmaque , qui tous les deux travaillèrent à reconstruire et à orner la basilique. La décoration de l'arc triomphal représente le martyre de la sainte , et au-dessous de cette peinture on lit l'inscription suivante : 0 Virgo felixf 0 nova gloria ! Cœlestis arcis nobilis incola.
Toute la matinée la basilique fut remplie de pieux pèlerins , et on célébra des messes à tous les autels jusqu'à une heure fort avancée. A dix heures, le cardinal Barili chanta solennellement la messe.
La pompe des cérémonies romaines , la richesse des ornements , l'éclat des décorations et la beauté des chants sont autant de choses qu'il faut renoncer à décrire. A Sainte- Agnès, l'office s'est célébré avec la pompe la plus majestueuse et au milieu d'une foule très considérable. Après la messe, le clergé de Sainte-Agnès est sorti de la sacristie pour se rendre au sanctuaire, et, dans ses rangs , deux prêtres tenaient chacun sur les bras un beau coussin de damas rouge sur lequel reposait doucement un jeune agneau, blanc comme la neige , la tête couronnée de roses et tout le corps parsemé de rosettes de ruban rouge. Ces deux agneaux, avec les coussins, furent placés de chaque côté de l'autel, et le cardinal officiant, ayant à ses côtés l'abbé du monastère, mitre et en chape, les bénit solennellement. Les belles prières de cette bénédiction sont presque toutes à la louange de sainte Agnès.. Après avoir sanctifié les agneaux par l'aspersion de l'eau sainte et les avoir embaumés des parfums de l'encens, le cardinal les a remis au clergé de la basilique. Ces agneaux sont ensuite offerts au chapitre de Saint- Jean-de-Latran, qui les porte au saint-père. Le pape les bénit de nouveau lui-même et les confie à un couvent de religieuses, avec la mission de les nourrir et de les élever. Plus tard ils seront tondus, et leur laine servira à faire des palliums. Le patlium est une espèce de petite écharpe de laine blanche ornée de six croix noires, que le pape, les patriarches et les archevêques passent à leur cou et sur leurs épaules quand ils
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remplissent certaines fonctions adhérentes à leur (:h:\v<j*' , .m qu'ils officient pontificalement.
Il est temps maintenant que je vous parle de ma visite aux catacombes de Saintc-Ai^nès, situées à (juelques minutes de la basilique. Elles sont ouvertes aujourd'hui, et tout le monde peut y descendre, pourvu que Ton soit accompagné d'un guide, sans lequel on se perdrait aisément à travers les mille circuits de cet immense dédale. Nous étions vingt environ : quelques prêtres
>ainl(.' Agnos.
français, des moines et quelques laïques. Nous voici au milieu des tombeaux où reposèrent nos frères aînés dans la foi, et qui les premiers nous ont précédés dans la voie du renoncement et du sacrifice. Leurs tombes sont vides ou ne renferment plus que quelques débris sans aucune forme distincte. Voici les petites cryptes ou chapelles où l'on célébrait les saints mystères: elles sont ornées de peintures. On voit dans les arcosoUa limage de la sainte Vierge, les trois enfants dans la fournaise, Jonas, Jésus au milieu de ses disciples, des Crantes, etc. etc. Je ne sais quel saisissement et quelle émotion s'emparent de Tdme quand on parcourt cfs longues galeries qui formèrent les premiers cime-
tières et les premières églises de nos pères ; mais rémotion ne fit que croître lorsqu'une voix entonna le Magnificat, qui fut aussitôt poursuivi avec âme par les pèlerins tenant un cierge à la main et défilant, un à un , à travers ces longs corridors. 11 était facile alors à Timagination de se transporter au temps des premiers chrétiens, et l'on put croire un instant à une apparition de la primitive Église. Mais ces tombes dépouillées rappelaient à la réalité, réalité glorieuse et triomphante. En chantant ce verset du Magnificat : Deposuit patentes de sede , et exaltavit humiles, je montrais ces tombes vides à mon voisin. Les humbles étaient là, ils n'y sont plus, Dieu les a exaltés; et les grands et les puissants, où sont-ils? Ils ont peuplé de martyrs ces souterrains; mais Dieu les a vraiment déposés. Leur puissance est anéantie : le souvenir de Néron fuyant et se retirant dans une caverne voisine de ces catacombes, sur cette même voie Nomentane, a péri plus vite que la mémoire des esclaves et des pauvres ensevelis ici. Les empereurs païens ont tous, les uns après les autres, humilié,, brûlé, crucifié, décapité les enfants du Christ, et les enfants du Christ ont des autels plus solides que leurs trônes et des temples plus illustres que leurs palais. Deposuit patentes de sede, et exaltavit humiles. Les maîtres du monde voulaient en être les dieux; mais le seul vrai Dieu s'est souvenu de sa miséricorde : il a, par son Christ, affranchi le monde de Torgueilleuse tyrannie de ces puissants , il a regardé la faiblesse de ses serviteurs , et avec eux, par eux et en eux, il a fait de grandes choses.
Après le Magnificat, c'est le chant du Credo qui s'est échappé spontanément de toutes les poitrines. Oh! oui, il fait bon de faire sa profession de foi dans ce lieu où les premiers chrétiens étaient initiés, en cachette, par saint Pierre lui-même^ aux mystères de cette même foi qui rayonne aujourd'hui dans sa plénitude et dans tout son éclat d'un bout du monde à l'autre.
Cette journée si bien commencée s'est terminée par une seconde visite à la gracieuse et riche église Sainte-Agnès sur la place Navone. J'assistais aux vêpres chantées en musique ; un grand nombre d'êvèques étaient présents, et le peuple, si avide à Rome
1 Ce cimetière de Sainte-Agnès est désigné dans plusieurs Actes sous ce titre : Cœmelerium S. Agnetis idem est cœmelerium fontis S. Pelri. Et ailleurs : Via Nomenlana, ad -aymphas, ubi Petrus baptizabat. On comprend qu'une émotion profonde remplisse l'âme en visitant ces galeries funéraires du berceau du christianisme.
des chants sacrés, s'y était rendu en foule. Ce (jui me louchait davantage, c'était de pouvoir visitei' de nouveau les lieux où le préfet de Home, Symphronius, fit exposer la jeune vierge, dans l'espérance de vaincre sa résistance et de lui faire perdre sa virginité. Il fait bon dans cette crypte, l<»iii liii bniit des curieux et à distance de ces chants très beaux, il est vrai, mais pas assez religieux : au silence et au recueillement s'ajoute je ne sais quel charme qui retient comme malgré soi, qui émeut et (jui captive. La prière monte naturellement du cœur aux lèvres, et l'àme se sent dans une atmosphère si pure et si suave qu'elle oublie un instant toutes les préoccupations de la terre.