‹ Rome, ses églises, ses monuments, ses institutionsChapitre 6 sur 53 · LE MONT PALATIN · texte numérisé non relu

LE MONT PALATIN

Demeure impériale. — Maison-d'Or. — Contrastes. — Sainte-Anastasie. — Image Jésus crucifié. — Saint-Léonard de Port-Maurice. — Sainte-Marie-Libératrice.

Mon cher ami,

Faire riiistoire du Palatin , c'est tracer l'histoire même de Rome païenne. Des sept collines de Rome, ce fut, en effet, la première habitée. Romulus s'y creusa d'abord une caverne, et en fit le centre de son empire. On dit qu'une flèche, qu'il lança du mont Aventin pour essayer ses forces, se fixa dans le sol du Palatin, y prit racine et devint un arbre, qui pendant huit siècles fut l'objet de tous les soins du peuple romain. Un oracle avait prédit que la destinée de Rome était liée à son existence, et sa mort, qui arriva sous le règne de Galigula , fut regardée comme une calamité publique.

Mon intention , mon cher ami , n'est point de vous redire toute l'histoire de cette célèbre colline; toutefois, comme les souvenirs des splendeurs et des hontes du paganisme sont plus qu'ailleurs identifiés avec le Palatin, il est impossible de ne pas jeter un regard en arrière, et de ne pas se rappeler l'antique demeure des Césars.

Les premiers rois de Rome habitèrent sur le Palatin, et, sous la république, les plus illustres consuls y eurent leur demeure. Lorsque Auguste voulut entourer la majesté impériale de quelque splendeur, il choisit le mont Palatin pour y étabhr sa demeure, à laquelle on donna le nom de Palatium, emprunté à celui de la colline.

« Ce mot voyagea avec les Césars; il fut le nom propre de leur résidence, en quelque lieu qu'elle fût située. De là il est advenu que, dans presque tous les idiomes dérivés de la langue latine ou

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modifiés par elle, les résidences des souvcrnins rf les édifices splendides ont ('té des palais'. »

Auguste acheta les maisons des particuliers construites sur le mont Palatin, et il les lemplai^a par sa demeure, qui tenait le milieu cnti'e la modestie et la magnificence.

Tibère trouva ce palais trop modeste, et retendit du côté du Vélabre. Calitrula prolonij-ea les constructions jusqu'au l'>»rum, avec d'immenses portiques. Il y fit môme élever un temple en son honneur, dans lequel il plaça sa statue d'or.

Quand Néron monta sur le trône, il ne put se contenter de la demeure de ses ancêtres : son orgueil et son amour du luxe exigeaient davantage. 11 fit donc de nouvelles constructions, qu'il étendit jusqu'au grand Cirque, et qui remplirent, de l'autre côté, les vallons qui séparaient le Palatin de l'Esquilin et du Cœlius. Mais un jour ce fou, trouvant que ce palais était trop étroit et indigne de lui, veut faire une nouvelle ville et un nouveau palais. Il mot le feu à la ville de Rome, et il regarde les flammes du haut de la tour de Mécène, déguisé en tragédien, et chantant les vers qu'il a composés sur l'incendie de Troie,

Une pensée se présentait à lui : la place devenue libre, il pourrail alors construire une demeure à son goût, et faire une nouvelle Rome, qu'il rêva un instant d'appeler de son nom.

La ville se relève, en effet, de ses ruines, plus riche et plus magnififjue qu'autrefois. Mais si le peuple est si bien logé, quelle ne doit pas être la magnificence de la demeure de César! Aussitôt des ouvriers couvrent le Palatin, l'Jlî^squilin, le Cœlius et les vallées qui les séparent, et un magnifique palais s'élève comme par enchantement sur ces trois collines.

Le palais de Néron, connu sous le nom de Maison-d'Or, s'étendait depuis le graml Cirque jusque vers le lieu où est située aujourd'hui Sainle-Marie-Majeure,et, selon l'épigramme de Martial, il mena(2ait de faire de Rome une seule maison :

Unaque jam tola stabal in urbe domus.

Ce sont des jardins immenses, des lacs, de prairies, des vignes, des forêts. Les appartements sont d'une richesse inouïe: il a fait appel à toutes les parties du mondi^ pour les orner. Les

' rsqtiisse de Rome chrétifnyie.

marbres les plus précieux, les pierres les plus riches, les perles les plus rares, For le plus fin, décorent les murs de cette somptueuse demeure.

La Grèce a fourni des œuvres d'art, et des milliers de statues peuplent les appartements, et les portiques et les jardins.

Les souterrains eux-mêmes sont ornés de peintures. Des odorifères exhalent les parfums les plus suaves, comme les bouches de nos calorifères nous envoient la chaleur.

Les salles de festin ont des voûtes lambrissées qui changent à chaque service, des plafonds d'ivoire d'oi^i tombent des fleurs; d'autres, plus belles encore, tournent sur elles-mêmes jour et nuit comme le monde.

La statue de Néron, d'argent et d'or, haute de cent vingt pieds, s'élève au milieu des jardins.

L'œuvre de Néron est achevée; il est presque content cette fois :

« Je vais enfin, dit-il, être logé comme un homme ^ »

De cette superbe demeure, détruite par Vespasien et Titus, il ne reste plus que quelques chambres souterraines sur le mont Esquilin, à l'endroit où Titus fit bâtir ses thermes : elles sont décorées encore de belles arabesques, aux couleurs vives et brillantes, qui, dit-on, ont inspiré Raphaël pour ses loges du Vatican. Ces empereurs voulurent anéantir jusqu'au souvenir même de Néron : dans les jardins de son palais ils firent élever l'amphithéâtre, et consacrèrent au soleil la statue qu'il avait érigée en son honneur.

Peu à peu la demeure impériale est de nouveau circonscrite sur le Palatin, et les successeurs de Titus y firent peu de changement.

Lorsque Constantin eut embrassé le christianisme, il dépouilla le palais impérial de ses statues, de ses objets d'art, et les emporta à Byzance, qu'il avait choisi pour être le centre de son empire.

Les barbares achevèrent de le dépouiller de ses richesses et de sa splendeur : Genséric enleva tous les vases et les meubles sacrés du temple de Jérusalem que Vespasien et Titus y avaient déposés.

Byzance étant devenu la capitale de l'empire, il n'y avait plus de raison pour que le palais des Césars se relevât de ses ruines.

1 Les Césars, I, p. 446 et suivantes.

D'ailleurs le Christ, dans la personne Je son virnirc, fl*^vcnait désormais le maître de nome et du monde. La gloire du Crucifié allait rem|)lacer la gloire des Augustes, et les déhris, désormais iiuililt's, de leur palais vide et désert allaient servir 5 la consli'uclion des temples élevés en Thonneur des martyrs (juo la puissance impériale avait immolés.

En parcourant le Palatin, une foule de souvenirs se pressent dans votre âme et se heurtent dans votre pensée; mais, grâce à Dieu, la Croix de Jésus-Christ règne ici, et ces lieux, qui étaient un grand temple élevé à la débauche et à Torgueil, sont devenus saints par la présence de plusieurs églises.

Sur les ruines de ce palais, où vécurent une Messaline, une Agrippine et tant d'autres femmes, la honte de leur sexe et de l'humanité tout entière, je vois maintenant l'église de sainte Anastasie, illustre veuve cpii aima mieux mourir au milieu des flammes que de renoncer à Jésus-Christ. Son corps reçoit des honmiages à l'endroit peut-être où Agrippine fut honorée de ses courtisans et de ses lâches flatteurs.

Ces lieux furent sanctifié- du vivant même des Césars. Le souvenir de ces chrétiens que Pierre et Paul avaient gagnés à Jésus-Christ, qui jeûnaient au sein de cette cour voluptueuse, qui gardaient la chasteté au milieu de ces débauchés et qui donnaient l'exemple de la soumission à ces hommes toujours disposés à s'attacher à la fortune du plus fort et du plus riche, nous accompagne et nous remplit l'àme de douces et fortes émotions. Il fallait un rare courage à ces chrétiens pour résister à toutes les séductions du vice qui les environnaient et pour surmonter la crainte de la mort, que la persécution faisait toujours planer sur leurs lètes; ils étaient tournés en dérision; on insultait à leur foi et à leur Dieu, comme le prouve une figure tracée sur les parois d'une salle que des fouilles récentes viennent de mettre à jour.

Cette ignoble caricature de la mort de Jésus-Christ, tracée sans

doute par quelque garde du corps de ce temps, représente un

homme, avec une tète d'une, attaché à la croix'. A côté on voit

un personnage, et au bas du tableau on lit l'inscription suivante :

AAEZAMENOi: SEBETAI 0EOX

Alexamenos adore son Dieu.

' On peut voir celle flgure au musée Kiirher, où le sluc sur lequel elle esl gravée a été déposé par les soins du père Garucci.

Mais ni les railleries des valets, ni les persécutions des maîtres, n'ont pu arrêter le règne de Jésus-Christ. Aujourd'hui le souvenir de ces premiers chrétiens qui aimaient l'obéissance, la pauvreté et la pureté, se perpétue dans la personne des bons religieux de Saint- François, de la réforme de saint Pierre d'Alcantara. dont le couvent s'élève sur les ruines du Septizonium de Septime Sévère ^

Leur église, consacrée à saint Bonaventure, possède un trésor bien précieux : c'est le corps de saint Léonard de Port-Maurice, mort en 1751 , à l'âge de 95 ans, et qui a échappé à la corruption du tombeau. Comme le bienheureux- Crispino de Viterbe, dans l'église des Capucins de la place Barberini, il est parfaitement conservé : on dirait qu'il vient de mourir. Admirable glorification d'une chair virginale et pure! Glorification mille fois plus admirable dans ce lieu où la chair fut divinisée par l'orgueil et la débauche!

Aujourd'hui le Palatin est devenu en grande partie la propriété de l'empereur Napoléon III.

Des fouilles récentes ont déjà mis à nu une partie des constructions souterraines du palais impérial. Dans les jardins on admire les restes considérables de la célèbre bibliothèque Palatine, construite par Auguste, du magnifique temple d'Apollon, du Triclinium. A côté , on descend dans deux petites chambres plus basses que le reste du sol, et que Ton croit être deux salles de bain. Ces différentes ruines possèdent encore une partie de leur pavé de marbre et de mosaïque.

.J'ai parcouru avec un véritable intérêt la partie du Palatin acquise par Pie IX. Le Pontife a ordonné des fouilles considérables qui ont amené des découvertes importantes. Ces travaux, combinés avec ceux entrepris dans les jardins Farnèse, pourraient amener d'importants résultats, et permettraient peut-être de rétablir l'ensemble des monuments de la demeure impériale. Chaque jour, en effet, les fouilles font sortir de terre de nouvelles salles dont la destination, aujourd'hui inconnue, sera sans doute indiquée demain par d'autres découvertes.

Quoi qu'il en soit, les ruines qu'on a mises au jour, les œuvres

1 Le Septizonium était un bel édifice à sept portiques élevés les uns sur les autres , et soutenus par sept rangs de colonnes de formes différentes.

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(Tail ([iii, dans la siiil(3 des siècles, ont tH»; h-niiv-'-cs ciiiouies sous l«;s décombres, les peintures dont la vivacité des couleurs a été lespeclée par le temps, les marbres précieux, les mosaïques, tout cela donne une idée de l'immensité et de la splendeur de ces édilices. La majcsli' des ruines du pajj^aiiisme étonne Tesprit et di'concerle un peu la vanité de noliv siècle, si fier de ses découvertes et de la perfection de son indusliir. l-^llc allc.-te le degré de puissance et de richesse que le peuple-roi avait atteint. (î(}mnient tout cela a-l-il pu périr? Conmient la puissance romaine est-elle tombée? On trouve Texplication de cette décadence dans le luxe des thermes, des amphithéâtres et de tous les lieux de Home consacrés au plaisir et à la volupté. Le plaisir, voilà le véritable vainqueur de la force romaine. C'est lui (jui i-éduit toujours les nations, comme les individu^, à l'impuissance et à la faiblesse. C'est souvent le seul motif qui appai-aît aux yeux du moraliste; mais le chrétien y découvre une autre cause : Home n'avait point la vérité, et, comme l'erreur dont elle était le cœur et le bras, elle devait connaître l'empire du temps et les tristes effets de la division. L'erreur dure peu, et ses modifications continuelles précipitent sa ruine. La vérité seule est immuable et immortelle!

Qui se souvient, en parcourant les ruine-; du Palatin, de Dioclélien, le représentant peut-être le mieux autorisé de l'erreur? Si son souvenir se présente, n'est-il pas odieux et méprisable? Et voici qu'aujourd'hui môme l'Église', c'est-à-dire le monde entier, célèbre la gloire, bénit le nom d'un simple officier de son armée, qu'il fit percer de flèches dans ce même palais où il se livrait sans frein à tous ses caprices et à toutes ses passions. Saint Sébastien est honoré, il est prié, il a un autel au lieu même où le nom de Dioclétien, qui commandait au monde, est prononcé avec un sentiment d'horreur et de dégoût. C'est là toute l'histoire de Home. Mais c'est surtout en visitant le Palatin qu'on a besoin de se rappeler que des chrétiens ont habile dans ces murs, (|ue <]uelques-uns y ont versé leur sang; autrement un senliment d'horreur s'emparerait de l'àme.

Aussi, mon rher ami, quand vous visiterez le Palatin, rappelez-vous ces chrétiens qui sont de la maison de César : cette visite

aura pour vous plus de charme, et elle vous sera plus utile. Si vous voulez ensuite complètement purifier votre âme et votre mémoire des souvenirs de débauches que, malgré tout, ces lieux semblent exhaler encore, en descendant du Palatin, entrez dans réglise de Sainte-Marie-Libératrice, située au pied de cette colline, à l'entrée du Campo-Vaccino, en face de Saint- Laurent in Miranda.

Cette petite église n'offre rien de remarquable au point de vue de l'art et de l'archéologie; mais la virginité a toujours été honorée en ce lieu. C'est ici, à cet endroit même, qu'était la demeure des vestales, chargées d'entretenir le feu sacré, et vouées à la virginité. Ces vierges, malgré la sévérité de la loi, qui condamnait à être ensevelies vivantes celles qui seraient infidèles à leur vœu, ne furent pas toujours des modèles de vertu et de chasteté. Sous le règne de Tibère, on en compta jusqu'à quatre qui furent infidèles. La sanction de la loi humaine, en effet, est une faible barrière pour la volupté, et elle n'obtiendra jamais ce qu'il est donné à la grâce seule de produire et de faire aimer. Sur les débris du Lucus des Vestales s'éleva bientôt un couvent de religieuses, et c'est depuis quelques années seulement que cette église est desservie par douze prêtres.

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