LA TOUR D ASTURE. Ô
monls Albains, l'antique Lanuvius, aujourd'hui Conca, roule son onde sablonneuse non loin des murs de la citadelle, et, voyageur inconnu du désert, vient se reposer là et se perdre en silence dans la mer tyrrhénienne.
La solitude d'Asture et le carbonarisme éprouvé du sergent Oddo, qui alors y commandait, en avaient fait un rendez-vous de conspirateurs. Les huit Italiens avec lesquels on vient de faire connaissance, tous exilés et carbonari, s'y étaient rendus secrètement de Corse avec de la poudre et des armes. Ils étaient là depuis deux semaines, attendant pour agir les ordres d'Anselme ; car Anselme tenait les fds d'une vaste conjuration, conjuration sainte et nationale dont Rome était le centre.
Ce soir donc il devait arriver , et l'impatience des bannis était au comble. La nuit venue, ils s'étaient réunis , attendant toujours , autour d'une grande table brute, le seul meuble qui, avec quelques grossiers bancs de chêne, ornât la salle. Une lampe étrusque à trois becs brûlait au milieu , et répandait plus d'ombre que de lumière sur les murs sombres et nus ; les faisceaux d'armes dont ils étaient tapissés jetaient des reflets sinistres. Pressé par le sergent, le vieux Mattéo, député de la Sanità , était descendu avec sa fille Isolina de la cellule qu'il habitait au haut de la tour, et il avait pris place avec elle à la table commune.
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Mattéo était à son poste depuis trente ans. Il avait vieilli clans sa tour, s'y était marié, y avait eu sa fille unique, et, devenu veuf, il n'avait plus quitté ni l'une ni l'autre : c'était un dévot. Enflammée , assombrie par la solitude et la double mélancolie du désert et de cet océan dont depuis trente ans il entendait mugir les vagues et contemplait les tempêtes , son imagination avait par degrés et avec l'âge atteint les dernières limites de la mysticité catholique. Cette loi de réprobation et de tourmens éternels convenait merveilleusement à une imagination ainsi préparée. Exalté encore par des lectures monacales , les seules qu'il se permît, il ne rêvait qu'enfer, démons et damnation ; il observait les disciplines du culte, le jeûne, le carême , les macérations, avec une rigueur qui décelait son épouvante , et il pratiquait la prière par terreur plus que par gratitude. C'est de ces êtres timorés et malheureux que le Christ avait dit : Je veux l'amour et non le sacrifice.
Tout , en effets chez le vieux Mattéo était sacrifice ; l'amour n'était pas en lui , c'est-à-dire qu'il ne vivifiait pas sa foi et ne s'élevait point à Dieu , car pour la fibre humaine , elle vibrait bien en lui. Mais concentré tout entier sur un objet mortel, sur sa fille unique , son amour s'était fait d'elle une espèce de culte sur la terre. Pauvre vieillard, isolé dans sa tour, il n'avait qu'elle au
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monde; la sainte mère de Dieu n'avait pas d'autre rivale en son cœur.
Aussi était-ce par ce lien puissant que les conjurés tenaient sa langue enchaînée, et Isolina était pour eux un gage de son silence et de sa fidélité. Dévot comme il l'était , on sent bien qu'il n'était pas de leur camp. Aveuglément dévoué au représentant visible de son Dieu sombre et vindicatif, le nom seul de carbonaro le faisait pâlir comme un mot néfaste et de malédiction. Toutefois il était libre de ses démarches ; il pouvait à son gré sortir de la tour et aller même à la inesse à Neptune, où son absence un seul jour de fête eût éveillé plus de soupçons que sa présence n'y offrait de dangers, tant sa régularité y était devenue proverbiale. Mais s'il sortait , sa fille ne sortait point, et, surveillée étroitement, la jeune captive répondait de lui.
Or le père l'emportait en lui sur le sujet, sur le chrétien , et avec un tel otage on était bien sûr de sa discrétion. Il s'était même , chose inouïe ! abstenu quinze jours de la confession, ne voulant ni exposer sa fille en dévoilant au sacré tribunal les mystères d'Asture, ni offenser Dieu en les taisant à son ministre. Cette privation lui pesait plus que tout le reste.
Et puis au fond ce n'était pas un méchant honmie ni un dévot de mauvais vouloir. 11 regar-
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clait les conjures comme des brebis égarées; el, ne rêvant pour eux dans l'éternilé que flammes et grincemens de dents, il les eût plus volontiers ramenés au bercail que livrés au couteau. 11 faut d'ailleurs dans un délateur politique une sorte d'énergie que l'âge avait éteinte en lui, et une résolution qu'il n'avaic jamais eue. Ainsi donc, et indépendamment de son amour et de ses terreurs de père , moitié faiblesse , moitié bonté , il se fût tu et il eût reculé devant le rôle d'accusateur. Mais la faiblesse est périlleuse ; malheur à qui s'y fie! N'agissant que par accès, comme la fièvre, elle a comme elle ses délires, ses abattemens, et les conjurés avaient bien fait de n'y pas compter et de prendre îeui^s garanlies.
— (' Père Mattéo,lui dit Côme, vous nous avez tenu rigueur aiijourd'liui; ce n'est pas l'acte d'un bon chrétien. Privés sur cet écueil des nouvelles de la terre , nous n'avons que vous pour nous en donner au moins du ciel. Avez-vous eu quelque vision ce soir ?
— » Jeunes gens, jeunes gens, répondit le vieillard, vous jouez bien gaiement votre âme et vous perdez le paradis pour un bon mot. Dieu vous fasse la grâce de vous illuminer ! Allez , ingrats , malgré vos sarcasmes impies, je n'en prie pas moins pour vous la Madone soir et matin. Je ne vous demande en revanche qu'une chose, c'est de
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ne pas me scandaliser par vos blasphèmes. Malheur à l'homme par qui le scandale arrive!
— » Grand merci, père Mattéo, dit le Vénitien ; on vous accorde votre requête en faveur d'une madone dont les yeux noirs valent ma foi bien les yeux bleus de l'autre. » —
Cette saillie fixa tous les regards sur Isolina qui lisait ou feignait de lire dans un livre d'Heures qu'elle tenait ce soir en main plus par contenance que par dévotion. Splendidement relié à l'antique, le volume séculaire portait écrit en lettres d'or sur la couverture : saint Charles borromée d'arona. Il avait en effet appartenu au bienheureux archevêque de Milan. Passé et resté de père en fils dans la famille de Conradin, il était le seul héritage du jeune proscrit, héritage deux fois sacré. Son père l'avait porté avec lui sur l'échafaud , et son sang avait rejailli sur ses saintes pages; sa mère l'avait reçu encore humide , et quand son dernier né était parti pour l'exil, elle le lui avait remis tout baigné de ses larmes, comme un gage de douleur et de tendresse. Conradin avait juré dessus de venger son père, et de ce jour il ne l'avait plus quitté.
Ce témoin muet de tant de générations , de tant d'infortunes avait touché au cœur le vieux Mattéo et fait sa conquête. Le nom du saint dWl^ ^ rona était pour le dévot un talisman infaillible, et les lettres d'or irritaient si foj*t sa pieuse con-
l\1 LA TOUR d'asTURE.
voitise qu'il eût donné pour le posséder \inglquatre heures de la vie éternelle. Le fait seul du précieux dépôt était si puissant qu'il avait concilié au jeune homme l'amitié du vieillard , plus que toute sa grâce et sa beauté. En considération d'une si sainte relique, Mattéo pardonnait presque à Conradin son carbonarisme comme une étourderie de jeunesse, ne doutant pas que Dieu ne finît par lui ouvrir les yeux.
Or si Dieu devait ouvrir les yeux du jeune conspirateur, il n'avait pas ouvert ceux du vieux député, car le brave homme n'apercevait pas ce qui était visible à tous , l'amour de Conradin pour Isolina. Il surveillait si adroitement sa fille, le bon père, qu'il se défiait de tous ceux qui n'étaient pas à craindre, et il avait reçu dans son intérieur le seul qu'il en eût dû prudemment bannir. Il ne voyait en Conradin qu'un enfant, et dans Isolina que l'instrument dont Dieu pourrait bien se servir pour ramener ce joli pécheur dans la voie du salut.
Préoccupé de cette charitable idée , l'honnête homme favorisait une intuiiité qui n'était déjà que trop intime. Il aimait à contempler les beaux adolescens penchés ensemble sur les Heures du bienheureux archevêque; son âme se délectait à ctJfloux spectacle, et convaincu que Dieu accomplissait par sa fille une œuvre de miséricorde, il en rendait grâces au ciel. — Oui, père Mattéo,
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disait l'espiègle, c'est une bénédiction sur votre famille, et certes, si tels étaient toujours les moyens de Dieu, il fixudrait bien vite élargir l'étroite entrée du paradis, tant le concours serait grand à la porte. — Quel dommage , murmurait le dévot en secouant tristement la tête, que cela soit carbonaro! —
Les jeunes gens n'en étaient pas où croyait le vieillard, et ils lisaient bien plus souvent dans les yeux l'un de l'autre que dans le livre du béat. Tout le jour ensemble, le saint volume faisait entre eux l'office qu'en son tems fît le roman de la Table ronde entre Françoise de Rimini et son doux Paul. Si le vieux Mattéo eût lu Dante autant que le père Sanchez ou Dom Calmet, il eut vu au chant cinquième de l'épopée infernale le danger des lectures communes; mais il s'en donnait bien garde, le dévot, et il tenait sérieusement le proscrit Florentin pour hérétique, voire même carbonaro ; carbonaro , en effet , car ta grande âme , ô Dante 1 brûlait pour la liberté de l'Italie.
Grâce donc à sa pieuse ignorance , les amans en étaient à si bons termes que, fou d'amour pour Isolina, Conradin avait, non pas donné, c'eût été un sacrilège , mais prêté , et c'était beaucoup , le livre héréditaire dont le Député était si friand. Sensible à un si grand sacrifice , la jeune fille ne quittait plus ce doux otage d'amour, appelé
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à des destinées si diverses. Le jour elle le tenait dans son sein, la nuit sous son chevet, et, doux objet d'un culte terrestre, la nuit comme le jour elle le baisait plus souvent quand elle était seule qu elle ne le lisait.
Ce soir là, suivant l'usage, elle l'avait en main; mais son attention n'était pas tellement subjuguée que ses grandes prunelles ne lançassent à la dérobée bien des éclairs furtifs du côté de Conradin. Peu à peu rapproché d'elle, il se trouva enfin à ses côtés ; car, il faut le dire, telle était la nature du sentiment presque paternel qu'il inspirait, que parmi tous ces jeunes hommes il n'avait point de rival. Pas un ne songeait à traverser ses amours, et si Tipaldo, le plus gai des conspirateurs, se permetait parfois un sourire, tous, et lui le premier, se seraient fait scrupule de troubler une si candide union. Disposés au contraire à la servir , ils n'étaient occupés tous qu'à prolonger l'illusion du père Mattéo.
Assis tout près de la lampe étrusque , les amans en recevaient sur le visage toute la lumière. Jamais le contraste de deux têtes ne fut plus frappant. Autant Conradin , né au pied des Alpes , était blanc et rose , autant la fille du désert romain était brune et pâle, mais de cette pâleur du Midi qui va à l'âme et qui éveille la volupté. Il y avait entre eux confusion de sexe. Iso-
LA TOUR d'asTURE. 4-^
lina avait les cheveux noirs, et l'ardeur de ses yeux plus noirs encore ftiisait ressortir la douceur des yeux bleus de Conradin. il y avait quelque chose d'africain dans cette tête romaine. Des dents très blanches et deux perles mattes en forme de poire suspendues à ses oreilles ajoutaient à la ressemblance. Svelte et formée, elle avait quinze ans.
Placé en face du charmant tableau , et frappé , inspiré par un contraste rendu plus saillant encore par toutes ces mâles physionomies que la lampe laissait en partie dans l'ombre, Rémo en faisait un dessin gracieux comme ses modèles.
— « Monsieur le Vénitien, dit gravement le Député à Tipaldo après un moment de silence , vous avez tranché tout à l'heure bien lestement une question profonde. —
— » Laquelle?
— » Vous avez dit que la Sain te- Vierge avait les yeux bleus; or c'est là un point de doctrine fort controversé. Les docteurs et les pères de l'Église ne sont nullement d'accord ; les uns les li\i donnent bleus , les autres noirs. Saint Jean Damascène et Saint Ephrem même dans son Evangile de la Vierge n'ont pas résolu le problême. Quelles sont , je vous prie , vos autorités ?
— » Ma foi, répondit Tipaldo d'un ton cavalier, Raphaël les lui a faits bleus , et son autorité en vaut bien une autre.
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— » Jésus-Marie 1 s'écria Mattéo en se signant, Raphaël mis au rang des docteurs de l'Eglise l Un libertin qui a vécu en concubinage avec une boulangère ! Mon dieu ! mon dieu ! en quel siècle vivons-nous , et où va le monde ?
— » A la liberté, père Mattéo, répondit Seplime. Mais vous ne servez pas ce dieu-là , vous autres dévots.
— » Quant à Raphaël , dit le Parmesan sans lever les yeux, je crois, comme Tipaldo, qu'il vaut tous les pères de l'Eglise et les docteurs. Les artistes de son génie sont les plus grands théologiens , puisqu'ils donnent de la divinité les idées les plus sublimes. Ce sont là nos saints, à nous.
— » Quoi qu'il en soit de la couleur des yeux de Marie , ajouta le Vénitien , ils devaient être bien doux, puisque Dieu le père s'en est épris.» — Le père Mattéo se signa.
— » Eh ! de grâce , interrompit Gôme , pas de théologie.
— » D'ailleurs, messieurs, ajouta Grimaldi, nous avons promis au père Mattéo de ne le point scandaliser ; et pour couper court à la théologie , voici notre savant historiographe qui va nous raconter quelque histoire de nos ancêtres. Cette théologie-là me va mieux.»
L'historiographe de la tour était Cavalcabo. Lr Lombard devait ce titre à sa profonde connais-
LA. TOUR d'astiiue. 4;
sance des fastes italiques , et si son temps ne l'eût fait conspirateur, il aurait donné à l'Italie un nouveau Muratori.
— « Que voulez-vous que je vous raconte? demanda-t-il.
— » Ne sais-tu rien sur la bonne vieille tour de notre ami Oddo?
— » Rien que vous ne sachiez. L'aventure de Cicéron est connue, on l'apprend au collège. Quant à Conradin, les Allemands ne m'ont rien laissé à dire. Resterait à vous raconter comment, un demi siècle plus tard, le petit-fils de l'empereur Frédéric trouva un vengeur dans un autre Frédéric, un roi de Sicile, mais un roi populaire, un roi valeureux et juste , grand dans la prospérité , plus grand dans le revers , un roi enfin comme on n'en voit plus; car, voyez-vous, la royauté est un vieux navire démâté et battu d'orages ; comme l'esclave de Térence , elle fait eau de partout.
— » Si elle ne sombre pas sous peu, dit Septime, ce ne sera pas au moins notre faute. Mais ce Frédéric de Sicile , qu'a-t-il fait?
— » Il ruina le château des Frangipani , et n'y laissa que cette tour pour nous abriter. Mais tout cela date d'hier; remontons plus haut. Je vais vous raconter l'origine d'Asture ; j'ai là -dessus des idées. La science historique , comme du reste toute science humaine, n'est qu'analogie et
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induction; c'est ainsi que je vais procéder. D'abord, croyez- vous en Virgile?
— » Mais, oui, en Virgile poète, du moins.
— » Et en Virgile historien?
— » Où en veux-tu venir?
— » A ceci : Virgile nous dit que parmi les Italiens qui vinrent au secours d'Énée , il y avait un Etrusque nommé Astur
— » Mais c'est là de la mythologie , ce n'est pas de l'histoire.
— » Indiquez - moi , de grâce, le point fixe où finit la mythologie et où commence l'histoire. La mythologie n'est que l'histoire primitive de l'humanité, et avec le temps, mes bons amis, nous ne serons nous-mêmes que de la mythologie.
— » Eh bien! cet Astur?
— » Cet Astur était d'une grande beauté , habile écuyer, couvert d'armes resplendissantes. C'est Virgile qui nous raconte cela au dixième livre de
son histoire de son poème , si vous le voulez.
Astur donc amena trois cents hommes de Céré au siège de Lavinie ; or Lavinie n'est qu'à deux pas d'ici , et entre Astur homme et Asture tour » — Un signal du dehors coupa la parole à Cavalcabo , et la légende virgilienne en resta là.
— «Oh! pour cette fois, s'écrièrent les conjurés en courant vers la fenêtre , c'est Anselme.
LA TOUR d'aSTURE. 49
— «Anselme! Anselme! » — cria aussi le pauvre député, plus effrayé que si l'on eût annoncé Lucifer; car, à vrai dire, le prince des démons et le chef des carbonari ne faisaient qu'un pour lui. — « Anselme! » — répéta-t-il tout tremblant, et il s'enfuit, éperdu, en entraînant Isolina.
Conradin la suivit de l'œil en soupirant. Retranchée toute la soirée dans un silence timide, elle ne lui avait pourtant rien dit; mais leurs cœurs étaient d'intelligence, et les yeux d'une femme aimée sont si éloquens ! son sourire a tant d'esprit!
Toutefois l'arrivée d'Anselme , car cette fois c'était bien lui , changea brusquement le cours de ses pensées. Si pour l'amour il était de son âge et de son pays, il savait s'élever d'un coup à la hauteur des intérêts puissans qui le liaient, quoique si jeune, aux conjurés d'Asture; et en cela du moins il était merveilleusement servi par la mobilité de son organisation nerveuse et féconde en contrastes.
— « Je vous présente , dit Anselme en entrant, un Trastévérin. Le sang des vieux Romains coule pur en ses veines, et son nom est Marins. Je vous prie de le retenir comme celui de mon meilleur ami et du meilleur Républicain de R.ome.
— » Qu'il soit le bienvenu, répondirent les conjurés en lui tendant la main, son nom est déjà gravé là.
— » D'ailleurs, dit Cavalcabo, son patron Marins, le fils du publicain d'Arpinum, ne porta-t-il pas sept fois au consulat la démocratie italienne? Un si beau nom ne s'oublie point.
— » Surtout, poursuivit Rémo, dont l'œil d'artiste avait saisi d'un regard les lignes sévères de
LA PRÉSENTATION. 5l
ce profil antique, quand il baptise une si belle tête romaine.
— » Et l'ami d'Anseliile, ajouta Oddo.
— » Eh bien ! sergent , quoi de nouveau dans votre tour? Le député va-t-il à confesse?
— » Plût à Dieu qu'il y allât, répondit Septime, il ne nous cornerait pas nuit et jour aux oreilles qu'il perd pour nous son âme, et que nous le livrons à Satan.
— » Laissez-le dire ; ses plaintes sont sans danger, au lieu que le confessionnal serait capable de faire un délateur d'un carbonaro , à plus forte raison d'un dévot. Yous tenez toujours sa fille en otage?
— » Elle est rigoureusement surveillée , et ne sort jamais de la tour.
— » Et vos hommes , en êtes-vous sûrs?
— » Angélo seul est à craindre , et partant , consigné. Il prétend que sa conscience a des velléités de remords. C'est, comme vous savez, un forçat libéré de Cività-Yecchia.
— » Et vivent les armées de notre saint père le Pape! s'écria Tipaldo. Il recrute donc dans les bagnes.
— » Dans les bagnes, dites-vous? Comme Belzébuth , il recruterait dans l'enfer.
— » Dignes héritiers des légions romaines ! dit Anselme avec mépris. Et voilà les milices du Vatican.
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— )) Quant aux trois autres , reprit Oddo, deux sont carbonari, et tiendront fidèlement jusqu'au bout. Salvator, le troisième, n'est j3as des nôtres; mais il tiendra par peur; c'est le plus poltron des hommes.
— » Faites-le venir, je vous prie, demanda Marins; je m'en vais lui donner une leçon de silence. » —
Salvator descendit sur l'ordre du sergent.
— « Eh bien ! mon brave, lui dit le Trasté vérin, nous t'apportons une bien triste nouvelle. Tu es de la compagnie Orsini, n'est-ce pas?
— » Giior si
— » Tu connaissais donc Chéco? » — Abréviation populaire de Francesco , comme gnor si l'est de si si gnor.
— «Si je le connaissais 1 N'avons-nous pas été de garde ensemble à Ostie? Nous y avons attrapé tous deux la fièvre. La compagnie n'a pas de meilleur canonnier ; c'est un fin pointeur. .
— » Dis c'était , car il est mort.
— «Mort!
— » Oui , brûlé.
— » Brùlél Madone! et par qvii? Serait-ce le Saint- Office? En effet il jurait toujours et blasphémait souvent. Chéco, que je lui disais, tu finiras mal.
— » Eh bien! tu étais prophète. Il a mal fini; il a été enlevé et brûlé par ceux de la montagne.
— » Pauvre Chéco! que leur avait-il donc fait?
— » Il avait découvert et dénoncé à la police une de leurs cavernes.
— » Eh 1 de quoi aussi se mêlait-il de faire l'espion. Avant d'être canonnier, j'ai été, moi, quarante jours de garde aux marais pomptins, et j'ai échangé plus de verres de vin que de coups de fusil avec ceux de la montagne. Ils faisaient leur métier, je faisais le mien
— » Et la route n'en était pas mieux gardée.
— » Ah ! ma foi , tant pis ; un soldat n'est pas un sbire.
— » Yoilà justement, reprit Marins, ce que disaient à Chéco ses camarades. Ils ne voulaient plus ni boire ni jouer avec lui ; il était tombé dans le mépris de tous. Un beau matin il disparut. On crut que de désespoir il s'était noyé dans l'Anio, car il était alors en garnison à Tivoli. Mais, en battant un jour la montage de Capranica, les carabiniers trouvèrent dans un bois, au-dessus de San-Yito, un tas de cendres, et dans les cendres des boutons d'artilleurs et des clous de bottes calcinés. On lisait au-dessus ces mots écrits avec du sang sur un tronc d'érable : — « Ici Chéco, le ca- » nonnier, paya la peine de son crime. Ainsi pé- » rissent tous les délateurs , brûlés dans ce monde » et dans l'autre ! »
— » Madone ! s'écria le soldat terrifié ; quoi !
54 JLA PRÉSENTATIOiN.
dans l'autre aussi! Ainsi donc ils ne l'ont même pas laissé réciter un avé ! Pauvre Chéco 1
— » Pas même un avé , répéta Marius d'une voix de tonnerre; et pareille chose est arrivée à Pontini de Rome. Léonidas Montanari — ame héroïque 1 — lui a fait voir qu'on n'espionne et qu'on ne dénonce pas plus impunément les carbonari que ceux de la montagne; aujourd'hui délateur, demain, mort.
— » Va donc, mon brave, dit Anselme, va prier pour ton pauvre camarade ; il a bon besoin de tes prières dans l'éternité. Avec cela, ajouta-t- 11 en lui glissant un écu dans la main , tu feras dire une miesse pour son âme par l'archiprêtre de Neptune. » —
Salvator sortit moins joyeux du cadeau d'Anselme qu*épouvanté de l'auto-da-fé du canonnier. Les deux histoires firent d'autant plus d'effet sur son esprit timide que l'une et l'autre étaient vraies, et d'ailleurs tout-à-fait dans le caractère de ce Latium ferox aussi rude aujourd'hui qu'aux premiers siècles. Il fut pour long-temps par elles guéri de l'envie , s'il l'avait eue , d'imiter Chéco. L'ombre de son camarade brûlé sur la montagne et l'ombre de Pontini poignardé sur la place publique s'attachèrent à lui comme deux fantômes, répétant incessamment à son oreille : — Ainsi périssent les délateurs; brûlés dans ce monde et dans l'autre ! —
— « Maintenant, reprit Anselme, aux affaires sérieuses. Marins ne vient point ici, comme vous le pensez bien , pour une simple présentation. Quelque bien que fasse à l'âme la vue de tant de nobles cœurs réunis pour une noble cause , au point où nous en sommes, il faut aux démarches d'un homme comme lui de plus puissans motifs, d'autant plus que le voyage de Rome ici n'est pas sans périls , pour la cause s'entend , pour les siens il n'en tient compte.
— «Tenez-vous compte des vôtres, vous tous ici présens, pour que je tienne compte des miens, moi? interrompit Marins avec la rudesse trastévérine. Je suis un carbonaro et rien de plus.
— ))Le moment approche, continua Anselme, de frapper le coup décisif et d'arborer à Rome l'étendart de la grande République Ausonienne. Le Pape est malade ; sa maladie est mortelle, et son médecin lui donne à peine encore un mois de vie. Ce fait est pour nous d'une importance capitale. Un interrègne est à Rome une occasion unique ; il faut la saisir. Jusque là , repos et silence ; mais le jour où la cloche du Capitole criera à la chrétienté : — Le Pape est mort! — ce jour-là sera le nôtre, et le glas des funérailles du Pontife Souverain sera le tocsin de la résurrection d'Italie.
— » Encore un mois l dit tristement Tipaldo ; c'est bien long.
;")() LA PRÉSE.MATIOxN.
— )) J oujours inipaticiil, murmura doucement Azzo, toujours fougueux. Eh! fils de Saint-Marc, la République de Venise se fonda-t-elle donc en un jour, que vous ne puissiez attendre un mois pour fonder la nôtre ?
— » Ces jeunes âmes, dit Anselme, sont pleines de feu et n'ont pas votre expérience, Azzo. Pardonnez-leur.
— » Dieu veuille , répondit tristement le Modenais, qu'elles ne l'achètent pas au même prix que moi ! Je l'ai payée trop cher. 11 n'est pas du Fare aux Alpes un cachot où mon chiffre ne soit gravé sur la pierre , entrelacé avec celui de l'Italie , cai' l'Italie est ma maîtresse à moi; je n'en eus jamais d'autre.
— » S'il n'est pas un sbh^e qui ne sache par cœur votre nom , dit Marins en lui serrant la main , il n'est pas un carbonaro qui ne le sache aussi et qui ne le bénisse. Toujours et partout le premier sur la brèche depuis dix ans , vous êtes le vétéran de la liberté , et il y a bien long-temps, vertueux Azzo, que j'aspire à vous connaître. Je vous ai vu 5 je suis content.
— » En effet, répliqua le martyr italien avec un sourire amer, face à face avec l'échafaud depuis dix ans et jouant ma tête avec lui, il y a dix ans que je suis semblable au cercueil du prophète, suspendu entre le ciel et la terre.
LA PRÉSEMATION. 67
— » Dites l'enfer, s'écria Grimaldi ; la terre estelle pour nous autre chose? Nous tous, Italiens proscrits et déshérités, ne sommes - nous pas tous, comme Oreste, dévoués aux dieux infernaux ?
— » Mais pourquoi, dit Côme, nous condamner à souffrir un mois encore ? pourquoi attendre la mort du Pape?
— » Parceque l'interrègne , répondit Anselme , entraîne avec lui toutes les oscillations, toutes les incertitudes du provisoire. Les ambitions du conclave et les intrigues de la diplomatie absorbent alors toutes les pensées. Dans l'attente commune du nouveau maître, dans cette instabilité, ce vague mystérieux de toutes les existences, de toutes les carrières , Rome entière flotte entre la crainte et l'espérance. N'ayant ainsi à rompre ni habitudes prises, ni affections anciennes, ni intérêts assis, la révolte trouvera les voies déjà presque aplanies , et marchera à la victoire d'un pas plus sûr.
— » Et puis, ajouta Marins, croyez-en notre vieille pratique du peuple romain. Quelque humiliant que soit l'aveu, il faut le faire; à Rome , jamais sédition ne résistera à la présence du Pape. La multitude s'émeut, s'emporte, menace; paraît-il , elle est à ses pieds , et la vue d'un vieillard désarmé, débile, est plus puissante sur ce peuple
f)^ LA. PRÉSENTATION.
rude et mobile en ses passions , que les armées de la chrétienté.
— » Allez, mes amis, ajouta Anselme, puisque c'est de Rome que doit jaillir l'étincelle de l'indépendance italienne, comme d'elle est partie jadis l'égalité du monde, bénissons, au lieu de nous en plaindre, un retard qui nous sert. Rien n'est prêt encore pour la lutte, que votre courage et votre dévouement; mais dans un mois le seront -ils moins?
— » Ya pour un mois, dit Côme entraîné , je
me resigne.
— «Pourvu cependant, ajouta Anselme, qu'il plaise à notre fidèle sergent de nous continuer son hospitalité.
— » Un mois de moins, un mois de plus, répondit Oddo, qu'importe? Je n'en serai fusillé ni plus ni moins.
— » Le sergent a raison , dit Rémo , et comme nous-mêmes ne sortirons peut-être de notre prison d'Asture que pour les cachots de Cività-Castellana et de Saint-Léo —
— » Fi de vos lugubres imaginations ! interrompit brusquement le Lombarde Pourquoi ne sortirions-nous pas d'ici plutôt en Procidas qu'en Conradins? Ou la source du bonheur est ici-bas à jamais tarie et la justice remontée là-haut, ou le succès nous attend ; car enfin la justice est pour
nous ; et quant au bonheur, il y a certes assez long- temps que l'Italie souffre pour y avoir droit ; comme je crois en elle, j'espère en lui. » —
— Non pas moi 1 — semblait dire l'œil triste et dubitatif d'Azzo. Toutefois il se taisait, ne voulant pas glacer par son scepticisme l'enthousiasme de toute cette héroïque jeunesse. Homme souverainement juste, mais incomplet, plein de contrastes et d'inconséquences, démentant ses pensées par ses actes, il voulait bien, comme Curtius, et son sacrifice n'en était que plus sublime, mourir pour une idée, mais il mourait par devoir, par vertu. S'il doutait du succès , ce n'est pas qu'il doutât de la justice, c'est qu'il n'était pas organisé pour l'espérance ; et loin de la faire éclore en son âme, une persécution si longue, si acharnée en eût bien plutôt étouffé le germe, si la n£iture l'eût mis en lui.
Il la prêchait pourtant cette espérance qu'il n'avait pas; et il la prêchait d'autant plus qu'il y croyait moins, car il avait à convaincre lui d'abord, puis les autres, et, apôtre malgré lui incrédule, il savait trop hélas ! ce qu'il y a de vide et d'angoisse dans un cœur inhabile à croire, rebelle à la foi, pour jeter au milieu de ces convictions jeunes et bouillantes des semences de doute et de désespoir.
Il en est encore — j'en ai vu — sur les terres d'Italie de ces natures fortes dont la douleur est
6o LA PRÉSENTATION.
silencieuse ; flammes ardentes qu'a éteintes la tyrannie , champs féconds qu elle a stérilisés , sommées fraîches qu'elle a desséchées. Chassées d'un présent inique, elles se réfugient dans l'avenir; mais quel avenir! Condamnées comme Sisyphe à un supplice sans trêve , froissées, brisées, comme lui, sous les mille chûtes du rocher fatal, elles aspirent, comme au terme de tant de lassitudes, de tant de pleurs, à la froide insensibilité du sépulcre, et rêvent avec une volupté sinistre une éternité de silence et d'oubli , comme la foi s'en crée une de souvenirs et d'amour.
Tel était Azzo. Anselme était descendu dans cette âme grande et douloureuse , et sympathisait sans le lui dire à une souffrance dont la cause était si pure. — « Azzo, lui dit -il, vous êtes pour beaucoup dans la présence de Marins ici. Il part demain pour la haute Italie, et il attend de votre longue expérience des conseils et des directions. Il s'agit de mettre à profit le mois qui nous reste, et son voyage n'a pas d'autre but. Il visitera les Yentes des Orients sarde et lombard, les associera toutes à l'œuvre qui se prépare à Rome , et reviendra à temps se mettre à la tète des Trastévérins. C'est la partie énergique de la population romaine ; il y a du vieux sang dans ces veines-là , et il nous faut leurs bras pour l'action. Avec eux la victoire est sûre, sans eux douteuse,
LA PRÉSENTATION. (h
presque impossible. Or nul n'est plus propre que Marius à nous assurer leur appui, et leur conquête lui sera facile : trastévérin lui-même, il a vécu toujours au milieu d'eux, et il est aimé de tous; il est leur conseil, leur arbitre depuis longues années, et il exerce sur leur esprit un empire sans bornes. Pour cela donc il n'a besoin de personne, et nous avons tous besoin de lui ; pour son pèlerinage clandestin, au contraire, il a besoin de vous tous ici rassemblés, nobles et courageux champions de l'Italie, et il attend de vous tous des lumières qu'aucun ne lui déniera. Mais la nuit est déjà fort avancée, et, quelque danger qu'il y ait à remettre au lendemain les affaires sérieuses, je crois que nous pouvons sans crainte remettre celle-ci au matin. Sous la garde du sergent Oddo on est bien gardé. » —