‹ Rome souterraine (volume 2)Chapitre 11 sur 43 · X.A PARANCELX.E · texte numérisé non relu

X.A PARANCELX.E

Là tour d'Asture était plongée dans l'ombre et le sommeil. A voir cette masse obscure et silencieuse surgir des mers sereines et se dessiner sur l'azur des nuits, le nocher n'eut pas soupçonné quelles passions bouillonnaient là, quel orage s'y amassait. La vague où son pied baigne murmurait à peine, et le ciel étoile, mais sans lune, y réfléchissait ses myriades étincelantes. L'espace des bois était sans voix , sans échos. A peine quelque lointain mugissement de buffle ou de sanglier troublait-il à longs intervalles le triple repos des cieux, des mers et des bois; tout rentrait bientôt dans le silence, et l'on n'entendait que le pas monotone de la sentinelle, qui veillait sur la

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plale-lorme et se promenait dans les ténèbres comme un fantôme.

Anselme veillait comme elle, tandis qu'à ses côtés tout dormait. L'œil fixé sur l'étroite fenêtre de la plaine, il pensait à Rome, et, distrait par la nuit et sa mollesse des mâles préoccupations du jour, il abandonnait son âme à des rêveries plus douces et moins austères. Elle rêvait de tendresse et d'amour, cette âme romaine qui dans son sein portait l'Italie et la liberté ; elle rêvait d'amour et livrait au souvenir d'une femme quelques instans surpris au grand œuvre qu'elle méditait. Mais loin de se détremper à ces sources intimes , elle s'y fortifiait , elle en sortait plus dévouée , plus ardente.

Tel est l'amour, l'amour vrai, qu'il met l'homme en rapport avec tout ce qui est noble et beau , l'attache à l'humanité par la tendresse, l'élève à Dieu par la reconnaissance et la passion. Ce lien merveilleux et doux de la terre au ciel, instinct intelligent qui conserve, qui purifie; force créatrice qui meut tout, pénètre tout, et donne à tout âme et puissance , l'amour est le grand maître des affaires humaines ; qui l'ignore ou le blasphème se condamne à ne savoir jamais rien du monde ni de ses loi«s; il est la condition première de toute la science des êtres, le fondateur de toute morale, et sans lui l'homme reste éternellement pour l'homme une page close de la création.

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Or Anselme en avait de bonne heure senti les saints aiguillons , et adoré les autels ; de bonne heure l'amour avait fécondé son esprit, épanoui son âme, et, le plaçant pour ainsi dire au centre des choses , mis pour lui chacune à son point. Ouvrant son grand cœur à toutes les émotions tendres , à toutes les sympathies nobles , il l'avait préservé de cette sécheresse, de cette aridité que l'intelligence, quand elle s'isole, introduit dans les rapports humains. La science enfle, dit l'apôtre, comme la charité , l'amour édifie. Tempérée par cette rosée céleste , sa raison était flexible , liante , persuasive , et c'est par là surtout qu'il dominait ses pairs ; empire doux et volontaire subi par tous sans contrainte et sans murmure.

11 n'avait ni plus de justice qu'Azzo , ni plus de bravoure que Septime. La vaste érudition du Lombard dépassait la sienne , Rémo même était plus artiste , le Génois non moins fier ; mais ce qui relevait au-dessus d'eux tous , c'est qu'ils étaient tous en lui, et il les contenait tous, parceque tous il les comprenait.

Doué de cet équilibre peu commun qui fait les hommes complets, il n'y avait entre ses facultés ni lutte ni anarchie ; chacune agissait dans ses limites, aucune ne tyrannissait sa voisine; et il devait à ce précieux ensemble la mesure, la justesse, dons rares, dons mécoimus sans lesquels il n'est ni

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vraie force ni vraie grandeur. Plein d'une vénération que la culture avait appliquée aux grandes choses, il croyait au devoir, et rendait un culte à la vertu. Prudent et sagace , il avait le sang-froid du courage ; tête positive , cœur chaud, il n'avait qu'un but, l'unité italienne, et s'il n'était pas artiste à la manière de Raphaël et du Tasse, il l'était comme les Gracques , pour subjuguer, pour entraîner les âmes par l'ascendant de la parole et des images.

Ses points vulnérables, ceux par lesquels il payait son tribut d'homme à la misère humaine, c'était , comme chez le Satan de Milton et le Capanée du Dante , l'orgueil , et , par une contradiction assez peu logique , l'irrésolution. Dans cette contradiction même était son supplice : l'orgueil relevait , l'irrésolution le rabaissait. De là mille combats, mille angoisses.

Mais cela se passait en lui, et nul n'avait son secret; jamais son orgueil ne dégénérait en superb(; ou en vanité, et il connaissait trop bien les hommes pour laisser })araître ses incertitudes. 11 en est des chefs de parti ou de conspiration comme des hommes d'état, le doute les perd. Les tergiversations déconsidèrent ; il faut au peuple , être mobile et changeant, l'irrévocable; il n'a. foi en ses chefs qu'à ce prix ; et le Pape doit au dogme politique de son infaillibilité sa longue autorité popu-

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laire. Anselme, qui le savait, j o liai l l'homme résolu, comme la timidité joue souvent l'audace; mais cette comédie même blessait sa fierté et l'humiliait. Il lui en coûtait de ne pas se montrer aux hommes dans l'intégrité, dans l'ingénuité de son être ; c'était une servitude , et il aspirait, comme à l'indépendance, aux voies ouvertes de la sincérité.

Toute sa circonspection lui suffisait à peine pour résister aux inspirations de sa nature droite et sincère, tant lui pesait ce rôle de dissimulation et de contrainte. Et quoique son orgueil fût noble en sa source, puisqu'il était fils d'une pauvreté fière; quoique son incertitude résultât d'un de ces coups-d'œil vastes, perçans, à qui nul rapport n'échappe, et qu'elle portât bien plus sur les moyens secondaires que sur le but , car sur ce point il était inébranlable, l'un et l'autre soulevaient néanmoins dans son âme bien des tempêtes intimes et douloureuses.

De Rome où reposait en paix à cette heure une femme aimée , et où ses rêves tendres l'avaient emporté, Anselme ramena sa pensée à Asture et ses regards sur ses compagnons. Dispersés dans la salle j onchée d'armes et enveloppés dans leurs manteaux de conspirateurs, ils dormaient. Tout près de lui reposait d'un sommeil doux et paisible ce Conradin, dont la jeunesse était si touchante. A peine l'énergiq ue enfan t s'étai t-il asso upi q ue le vieu x Sep-

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Urne qui l'épiait s'était glissé vers lui sans bruit, et avait ajouté son propre manteau à celui qui le couvrait déjà. Il avait contemplé long-temps sans parler cette jeune tête blonde, plus charmante encore dans le sommeil , et comme si la grâce de ces traits féminins eût éveillé dans son cœur d'anciens souvenirs , une larme avait roulé au bord de sa paupière et mouillé sa moustache blanche. Son visage, qu'éclairait à demi la lampe, avait pris en cet instant une expression triste et presque solennelle.

Anselme, qui avait observé en silence cette tendre scène, n'avait pu s'empêcher d'admirer là le pouvoir d'une affection forte sur les êtres même les moins supérieurs. C'était le cas de Septime. Médiocrement doué quant à l'intelligence, la partie morale était chez lui si belle , qu'elle le haussait au niveau de tout. Justice, bonté, conscience, il possédait à un haut degré tous les élémens de la moralité hiunaine. Jeté avec son siècle dans les camps , il avait fait la croisade européenne de la Révolution, et suivi du Caire à Moscou l'aigle providentielle du grand démolisseur de trônes. Son courage l'avait fait distinguer, dans un temps si fertile en héros, parmi des hommes où la bravoure était un jeu ; et si son esprit brut ne s'était pas cultivé sous la tente, il y avait contracté ce je ne sais quoi de grandiose et d'épi-

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que qui élève les hommes à la hauteur des grandes choses, et qui retrempe, qui régénère les nations vieillies aux sources mâles de la guerre, comme Achille aux ondes du fleuve mystérieux.

Non loin de Septime, entre Côme et Tipaldo, dormait Grimaldi. Son sommeil était pénible et saccadé , son front et ses joues tour à tour pâles ou enflammés, ses gestes souvent convulsifs. Débile et peu fait pour une si rude vie , le Génois portait en son sein les germes d'une fièvre estivale qu'il avait prise sur cette plage de mararia et qui minait sovirdement les ressorts de sa vie.

Fixant un oeil triste sur tous ces nobles fronts dévoués à l'échafaud, Anselme se mit à déplorer amèrement les destinées de cette Italie, dont les plus beaux génies s'éteignent dans le silence des cachots ou s'usent en des conspirations sourdes et sanglantes. L'âme ouverte à la pitié par l'amour, il trouva des larmes dignes de si grandes infortunes.

Tous ces bannis rassemblés là sur la foi de sa parole et au sein de tant de périls , c'est sur lui seul que reposait désormais leur espoir ; il tenait en ses mains leur vie ; une faute de lui pouvait la leur coûter à tous. Mais soutenu par le devoir, enhardi, fortifié par ses dangers même et par les leurs , il était moins encore effrayé des ténèbres de l'avenir qu'honoré d'une confiance

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si touchante, qu'ému d'un si généreux dévouement.

Yaincu peu à peu lui-même par la fatigue du voyage, il commençait à s'assoupir lorsqu'il crut ouïr au milieu du silence de la mer un léger bruit de rames. Le Qui vive! de la sentinelle le réveilla tout-à-fait. Il prêta l'oreille, et une voix du dehors répondit par un cri mal articulé. De plus en plus intrigué, il commença à craindre; l'idée d'une surprise le saisit , et, s'approchant de la fenêtre , il vit avec inquiétude une barque montée par trois hommes raser mystérieusement la tour et s'arrêter au pied. Il se tut et attendit.

Cependant le sergent avait hélé la barque inconnue du haut de la plate-forme, et il menaçait déjà de la canonner si elle ne s'éloignait.

— « Gagnez le large , leur «criait-il , ou je vous coule bas. Vous êtes des forbans ou des contrebandiers.

— » Nous ne sommes ni l'un ni l'autre, répondit une voix fortement imprégnée d'accent calabrais. Nous sommes des marchands de légumes de Gaëte ; nous allions à Ponza , et le vent contraire nous a fait dériver jusqu'ici. Nous sommes bien las , et nous ne savons pas même où nous sommes.

— » Vous êtes à Asture , répliqua Oddo, et j'en suis le sergent. Si vous étiez, vous, ce que vous

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dites , vous sauriez qu'on n'approche pas ainsi d'une tour de garde sans s'annoncer. Eloignezvous, vous dis-je. La nuit est bonne et vous n'avez rien à craindre du vent.

— » Mais nous mourons de faim , reprit la voix calabraise; il y a quarante-huit heures que nous sommes en mer et que nous n'avons mangé ni bu.

— » Je ne crois pas un mot de toute votre histoire ; mais comme il se peut faire que vous n'ayez réellement ni eau ni pain , et que ma tour n'a jamais refusé ni l'un ni l'autre à personne , je vais vous en porter. » —

Armé de pied en cap , Oddo descendit sur le pont qui lie la tour à la terre ferme; il tenait les inconnus pour espions et les voulait observer de près. Les deux gardes-côtes carbonari le suivaient, armés aussi , et portant l'un une cruche d'eau, l'autre un gros pain bis.

— « Yoilà pour vous , dit le sergent aux hommes de la barque. Mais qu'est-ceci? mon père, continua-t-il , en découvrant que l'un d'eux , celui-là même qui avait pris la parole, était vêtu en capucin. Depuis quand, je vous prie. Saint François s'est-il fait marchand de légumes? Allons, mon révérend, par Saint Erasme de Gaëte, vous m'en avez conté là une dure. Voyons vos passe-ports , s'il vous plaît ! » —

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Au mot de passe-port, l'un des rameurs tenta de fuir; mais Oddo, plus alerte, retint la barque et ordonna aux gardes-côtes de coucher en joue les fuyards. — « Au premier coup de rame , leur dit-il , vous êtes morts.

— » Papiste de malédiction ! s'écria un des trois suspects, tirant un sabre de son manteau, je te fends le crâne si tu ne nous lâches. » — En disant cela , l'inconnu , homme gigantesque , brandissait déjà son damas sur la tête du sergent.

— « Je ne vous lâcherai point, et tu ne me fendras pas le crâne , répondit celui-ci avec son sangfroid italien ; et il repoussa le colosse au fond de la barque. — La lutte allait s'engager sanglante, le capucin s'interposa.

— » Allons , mon cher frère , dit-il au sergent , d'une voix insinuante, soyez compatissant et secourez trois pauvres chrétiens naufragés que la providence envoie à votre charité pour les assister. Yous voyez bien que nous n'avons point de papiers et que nous sommes à la merci de votre humanité. Prenez pitié de nous dans ce monde. Dieu vous le rendra dans l'autre.

— ) Cela peut être, mon révérend, mais Dieu m'ordonne de faire mon devoir en celui-ci et de vous arrêter ; vous passerez aussi bien la nuit dans ma tour que dans votre parancelle démâtée. » —

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Le troisième inconnu , qui n'avait encore rien dit, intervint alors; il lira quelques écus de sa j)Oche, et, les offrant à Oddo : — « Nous sommes, dit-il, vos prisonniers, cela est vrai; mais voici notre rançon; c'est tout ce que le naufrage nous a laissé pour nous racheter; vous ne voudrez pas être plus cruel que lui.

— » Je demande bien pardon à votre excellence sicilienne, votre île, car votre accent me dit assez que vous êtes insulaire , n'a pas encore assez d'or pour acheter un Romain. Pied à terre, sang de Christ ! et vous tout le premier, monsieur le suborneur. > —

Certes jamais homme ne fit son devoir de plus mauvaise grâce ; l'embarras du sergent était extrême, il maudissait sa capture, et ne savait que faire de ses trois prisonniers. Il leur eût de grand cœur fait un pont d'or; mais , préoccupé toujours de l'idée que ce pourrait bien être des espions, il craignait de se compromettre, lui et ses hôtes, par une imprudente générosité. Du côté des inconnus, toute résistance était inutile; les deux gardes-côtes restés sur le pont les tenaient en joue, et le canon de la plate- forme était braqué contre eux. Le capucin fut le premier à se résigner ; mais, comme il prenait la main du sergent pour sauter sur la grève . celui-ci crut sentir un attouchement carbonique, il fit la sourde oreille

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