LA PARAIS CELLE
(l'abord ; mais le signe mystérieux fut répété d'une manière si claire qu'il ne put se dispenser d'y répondre.
— « Vous l'êtes donc? lui dit alors à l'oreille le capucin. » —
Le sergent répondit par un signe encore plus expressif, et la reconnaissance fut complète. Elle se fit de part et d'autre avec des cmbrassemens et des larmes de joie. — «Eh! mes bons cousins, leur disait Oddo avec effusion, que ne parliez-vous plus tôt?
— » Le pouvions-nous prudemment sans vous connaître? répondait le capucin.
■■ — » Quant à moi, ajoutait le Sicilien, je l'ai soupçonné à son refus. Il n'est pas un papalin , s'il n'est carbonaro, qui ne vendît son âme pour un écu.
— » Moi , dit en se relevant l'homme au damas , espèce de géant né dans l'antique Samnium, je l'ai soupçonné à la vigueur de son bras. Par Bacdius! nos cousins de Rome n'y vont pas de main morte, et ils frapperont fort quand le jour enfin viendra de purger l'Apennin des loups avides qui l'infestent. Quand sera-ce?
— «Bientôt, bientôt, répondit le sergent. Mais montons; l'aube commence à poindre, et nous aurons le loisir de causer de tout cela là-haut., La grotte est pleine de travailleurs. » —
74 LA PARAJNCELLIi:.
Us amarrèrent la parancelle sous le pont de manière à la rendre invisible, et, ayant clos, suivant l'usage, et verrouillé la porte de la tour, le sergent conduisit dans la salle commune les trois débarqués. Réveillés par le bruit, tous les conjurés élaient déjà sur pied, attendant avec anxiété le dénouement de la scène nccturne.
— «Je vous présente, dit Oddo, en introduisant les inconnus, trois bons cousins que le Grand Maître de l'univers et Saint Tibaîdo, notre patron , nous envoient pour travailler avec nous à chasser les loups de l'Apennin. » —
L'accueil fut cordial. Les bannis se pressèrent à Fenvi autour des nouveaux venus, fort curieux tous et empressés de connaître leurs aventures. Mais les malheureux étaient si exténués de fatigue et de faim , si desséchés par la soif, que force fut bien de les laisser reprendre haleine.
Cependant le soleil s'était levé radieux comme la veille sur les vieux rochers berniques, et rougissait déjà les cîmes blanchâtres du pays des Yolsques. Obliquement frappée par la lumière céleste, l'homérique montagne où repose Elpénor prolongeait son ombre pyramidale sur les flots, et semblait atteindre l'archipel napolitain de Ponza. A peine distinctes , les îles sortaient une à une des vapeurs matinales et pointaient à l'horison comme autant de voiles dorées.
LA PARAIS CELLE. 'j5
De même qu'Asture, ces îles ont un nom funeste. Lieu jadis de pénitence et de proscription, c'est là, sur ces écueils solitaires , enfans perdus de Focéan, que périrent de faim le jeune fils et la magnanime épouse de Germanicus. Tibère y relégua sa mère, Caligula sa sœur; Néron y fit ouvrir les veines à sa femme Octavie. Exilée du monde par Auguste, la brillante Julie y avait naguère expié dans les longues tortures d'une diète austère sa beauté coupable et l'amour du poète; jetée de là au fond de la Calabre , elle y alla mourir enfin d'inanition dans les bras de sa mère, bien loin des bords où pleurait Ovide. Comme l'amour, la foi eut là ses martyrs, et d'illustres. Une Flavie du sang des Domitiens y expira dans les tourmens, en confessant de sa bouche impériale le plébéien de Jérusalem. Sous le sceptre des Bourbons de Naples l'archipel maudit n'a point déchu. Son astre est sinistre encore. A l'ergastulum païen de Pandatarie a succédé l'ergastulum chrétien de Saint Etienne, cachot funèbre creusé sous l'océan par la tyrannie, comme la Tour d'Oubli du Bosphore. Aujourd'hui comme alors, les gémissemens des victimes se confondent avec le murmure des vagues et se perdent dans les tempêtes.
Couvert d'un nuage de sang par l'histoire, le lamentable écueil l'était alors par le soleil levant
'j6 LA PAKANCLLLE.
(l'une draperie d'or; mais hientôl mer, plaine, et montagnes, tout fut inondé, et le donjon d'Asture s'alluma comme un phare entre le désert des bois et le désert des flots.
Ce jour-là Neptune était en fête , célébrant la céleste Marie sous je ne sais lequel de ses mille noms terrestres; elle en a tant, que les deux ou trois cents du Jupiter grec si laborieusement colligés par le savant Lilio Giraldi n'en peuvent donner l'idée. En détrônant l'idolâtrie païenne, l'idolâtrie catholique l'a dépassée.
Nul point du Latium ne porte, plus que Neptune , dans son site et sa forme , l'empreinte de la terreur des corsaires. Une forteresse du moyen âge , bâtie sur ime saillie de la côte , domine au loin la mer; ses créneaux, aujourd'hui démantelés, ses hautes murailles invisibles sous le lierre et les longues herbes , proclament assez dans leur
'-cS NEPTUNE.
éloquence monumentale les antiques dangers de ces rivages. Eternellement menacés par la double peste d'Afrique et des Maremmes, ces bords sont assiégés par un troisième fléau plus formidable encore, les Barbaresques. Aujourd'hui même leurs flotilles croisent insolemment en vue des châteaux et des tours de garde, enlevant jusque sous la bouche des canons les petits enfans qui jouent au soleil sur le sable des grèves.
Jadis les maisons étaient hors de la citadelle destinée à les protéger. Rapprochées, pressées autour d'elle par l'épouvante, elles ont fini par l'envahir; elles s'y sont réfugiées comme en un lieu d'asile, et, sautant une à une et sans ordre dans l'étroite enceinte, elles en comblent aujourd'hui tout l'espace. On a percé quelques ruelles tortueuses et humides dans ce dédale infect, sans air et presque sans lumière. Une église qui n'est plus le temple magnifique du dieu qui a baptisé Neptune s'élève blanche et nue au centre de ce chaos informe, et, foyer d'un nouveau fléau, elle couve en ses caveaux tumulaires la corruption des cadavres.
Tout cela peuplé de quelques centaines de vivans entassés pêle-méleavec les morts s'appelle une ville; et là, dans cette ville oubliée, perdue au bout du désert , on naît , on vit , on aime ; et l'on a là des enfans et des amis , des larmes et des joies , des
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passions , des croyances ; on rêve là de gloire et de fortune, et l'on meurt là comme à Rome sur la foi du Crucifié, et les fils s'endorment à côté des pères, sous le même autel où ils reçurent d'eux les eaux du baptême, et les générations s'écoulent silencieuses, et l'océan les voit passer.
Toutefois un nom brille sur le ténébreux tombeau de tant de générations inconnues , et la vague des siècles l'a porté loin. Telle qu'elle est, la bourgade obscure des Maremmes a donné le jour à un grand artiste, André Sacclii , génie simple, grandiose, austère, qui fut le dernier champion et comme le Caton de l'Ecole romaine.
Neptune donc était en fête , et les cloches sonnaient leurs fanfares. Endimanchée et le boniiet blanc sur l'oreille, sa population de pêcheurs était, comme toutes les populations d'Italie , les jours de fête, répandue par groupes oisifs sur la place. On donne ce nom pompeux à quelques centaines de pieds carrés qui servent de parvis à l'église. Les enfans se roulaient tout nus comme à Ardée, dans les jambes des hommes, et les femmes sillonnaient les groupes, qui s'ouvraient avec admiration devant leurs brillans habits grecs.
Neptune est à la Campagne de Rome ce que Procida est au golfe de Naples ; elle a conservé dans le costume des femmes un monument sans réplique de son hellénique origine. Jeunes et
8o M'Ptit.m:.
vieilles, les Neptuniennes étalaient au soleil leurs corsets verts brochés d'or et leurs longues robes écarlate coupées à la grecque. (Chaussées de fins souliers de satin cramoisi, elles portaient toutes, cellesci sur leurs cheveux blancs, celles-là sur leurs cheveux noirs, un voile de lin brodé et plié en torch(î carrée sur le haut du front ; retombant à angles droits sur les épaules, il est surmonté, comme la cA^s^ des Italo-Albanaises, à laquelle d'ailleurs il ressemble , de grosses épingles d'argent se ulptées à j o ur .
Fraîches et coquettes , les jeunes marchaient d'un pas svelte ; maigres , sèches , ridées , les vieilles, toutes courbées qu'elles étaient par l'âge, ne le cédaient à leurs cadettes ni en atours ni en prétentions; mais les bijoux massifs des mères brillaient moins au soleil que les grands yeux noirs des filles; et le feu des bijoux , l'éclat des couleurs, faisaient singulièrement contraste avec la sombre humidité des rues et des portes d'où sortaient ces madones vivantes.
Elles fredonnaient, tout en cheminant, la ballade populaire du bienheureux Louis de Gonzague, le saint chéri des Romaines :
Luigi Angclico Dal vostro viso Di paradiso Spiia belth
à quoi les hommes répondaient par les louanges
NEPTUNli. è> I
tout aussi peu incorporelles de la reine des
cieux :
01) Maria délia bionda lesta Icapelli son fila d'oro Rimirando quel bel fosoro Tutti gli ang^eli fanno Testa.
Soudain une trompette sonna. Tous les yeux se levèrent , et Ton vit entrer du côté de Porto d'Anzo un homme en habit rouge et en panache blanc, monté sur une caritelle de toutes couleurs. Il arrivait au galop, et redoublant ses fanfares, il s*arrêta au milieu de la place.
— « M essieurs , mesdames , s'écria-t-il sans reprendre haleine et en se dressant de toute sa hauteur, je suis le Catalan. Mon nom est connu de Salamanque à Rome. Je quitte à l'instant Porto d'Anzo, nid de forçats et de charbonniers, pour Neptune qui est la fleur de la Maremme comme Rome est la fleur du moni^e; j'arrive pour la fête et me voici. Que voulez-vous, messieurs, mesdames, mes remèdes ou mes chansons? J'en ai pour tous les maux, j'en ai pour tous les goûts. Je sais l'histoire de la femme d'Alicante qui tua son fils pour le faire manger à son chien, et qui fut emportée vivante aux enfers; mais comme vous êtes de bons chrétiens , et qu'il convient ne pas profaner la sainteté d'un jour de fête, je vais vous '• 6
conter les aveiiliires de Saint Jean Chrysostôme , et vous verrez, messieurs, mesdames, comment ce grand saint tomba en péché mortel , et comment il obtint le pardon de Dieu par la pénitence.
— » Holà 1 sieur Catalan, lui cria un jeune pêcheur dont la jaquette de velours noir et la culotte courte et incelaient de boutons d'argent, puisque vous êtes d'Espagne, vous, chantez-nous un peu la Déroute de Roncevaux?» — C/est une des ballades héroïques les plus goûtées du peuple romain.
— « Ah! ahl vous voulez donc la Déroute de Roncevaux où périrent Roland et tous les Paladins. Autrement, messieurs, mesdames, j'aurais pu vous chanter une chanson des plus belles que j'apporte de France, et qui est de la première nouveauté : ce sont les Lamentations de Napoléon sur sa chute et le Retour du Conscrit...
— «Non, non, interrompit le jeune pécheur. Roncevaux ! Roncevaux !
— » Napoléon 1 Napoléon ! crièrent d'autres voix. » — Car le grand nom du moderne Charlemagne est aussi populaire au bout des Maremmes que le nom fabuleux et tout national du neveu de l'ancien.
— «Roncevaux! — Napoléon! criait la foule divisée. » — Et le débat aurait pu se prolonger indé-
INEPTUNE. 85
finiment si une voix de conciliation n*eùt crié : — « Tous les deux 1 » — Ce terme moyen fut adopté, et Ton convint de garder pour la bonne bouche les Lamentations de Napoléon et le Retour du Conscrit. Le silence établi, le Catalan entonna d'une voix juste et claire la Déroute de Roncevaux.
Cette épopée populaire, si chère aux Romains, n'est qu'une longue description de la dolorosa rotta des Pyrénées. Les faits d'armes de Roland , qui en est le héros, et les bons mots du classique Turpin en font tous les frais. Elle est écrite en octaves héroïques, et ce rhythme pompeux se prétait merveilleusement à la mélopée du Catalan, sorte de récitatif fortement accentué, à la manière de ces lecteurs du môle de Naples, qui racontent aux mariniers les aventures de Rinaldo. Le Catalan avait de plus qu'eux un tambour de basque, et terminait chaque octave par une ritournelle gaie ou triste, grave ou éclatante, suivant l'inspiration du morceau.
Le poème s'ouvre par le dénombrement de l'armée païenne. Elle s'avance au son des timbales et des cors moresques dont la voix retentissait dans les vallées comme si elle fût sortie de dessous terre. Tant de panaches, tant d'étendards étranges efï'rayaient tout le monde moins Roland. Le hennissement des chevaux, le murmure des
Infidèles qui venaient, menaçant les Chrétiens comme s'ils eussent voulu les avaler, dit le poète; Falsiron bravant Roland , tout cela ressemblait au bruit de la mer, et il s élevait dans l'air de tels tourbillons de poussière, qu'on les eût dit soulevés des abîmes de l'océan. Il y avait des Bohémiens , des Arabes , des Syriens ; il y avait des fds de l'Egjqite, des fils de l'Inde, des fils d'Ethiopie et des Maures par nuées. Il y avait aussi des Barbaresques et jusqu'à des Gascons. Suit la description de leurs armures, de leurs manteaux bizarres, formés de peaux de serpens et de léopards , de poissons et de crocodiles. La bataille s'engage , et cette grande multitude ébranle l'air à coups de dards, de flèches et d'espontons. Les myriades d'épées luisaient comme des miroirs.
Ainsi préparée par le grandiose des images, l'imagination des auditeurs s'enflamma comme celle des combattans , et les paisibles pêcheurs de Neptune ne respiraient que guerre et carnage. Habile à émouvoir, la voix flexible et mimique du chanteur passait par tous les tons et frappait coups sur coups son mobile auditoire.
La mêlée continue : les soldats tombent , les chefs tombent ; les Sarrasins tombaient comme des poires trop mûres. La vallée est pleine de sang et de morts , et le poète, finissant par une image di-
gne des sorcières de Shakspeare, compare Roncevaux à une chaudière infernale :
E Roncisvalle pareva un tegame
Dove fosse di sangue un gian bollito Di capi, di pieducci e d'altr' ossamc.
Cependant le Paladin donne , mais trop tard , de son cor magique. A cet endroit, qui est un des plus beaux de la ballade, le Catalan sonna tout-àcoup de sa trompette, et cette poésie en action fît tant d'effet que la foule tressaillit et s'émut comme pour voler au secours du Paladin. Vain espoir! Epuisé de fatigue, il conduit son cheval Yégliantin à une fontaine pour l'y faire rafraîchir ; mais à peine a-t-il mis pied à terre que le fidèle animal expire, et Roland, les larmes aux yeux, lui parle ainsi :
O Vegliantin , lu m' liai servito lanto , G Veglianlin, dov' è la tuaprodezza?
O Vegliantin , nessun si dia più vanlo, O Vegliantin , venuta è Tora sezza , O Veglianlin , lu in'hai cresciuto il pianlo. » O Vegliantin , lu non vuoi più capezza, O Vegliantin se ti feci mai torto , Perdonami, ti prcgo, cosi nioi'to,
A cette toucfiante apostrophe, les larmesvinrent aux yeux de tous , tant le chanteur y avait mis d'âme, et tant, durant le pathétique tête à tête, il avait habilement modulé sa voix et varié ses in-
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tonnations. Cependant Végliantin ayant rouvert les yeux fît signe de la tête à son maître qu'il lui pardonnait et les referma pour ne les pins rouvrir. Resté seul à la fontaine, Roland se confesse à un ange descendu des cieux pour lui donner Fabsolution , et il expire à côté de son fidèle Végliantin.
— «Pauvre Yégliantinl s'écrièrent les pécheurs tout attendris.
— » Pauvre chrétien ! s'écrièrent les femmes en sanglottant.
— » Un si bon cheval 1 disaient les hommes.
— » Un si beau chevalier 1 disaient les femmes. » —
Et partageant sa pitié passionnée entre lépreux et son destrier , la foule de répéter en chœur : — « Pauvre Yégliantin 1 — Pauvre chrétien 1 » —
Le chapeau sur l'oreille et le poing sur la hanche, le Catalan jouissait de son triomphe. Pour le rendre plus complet , il se mit à sonner sur sa trompette un air lugubre : c'était l'oraison funèbre du Paladin; elle eut plein succès.
— « Bravo le musicien 1 bravo le Catalan ! criait la multitude avec des gestes d'admiration. » — Mais la cloche coupa court à l'enthousiasme et sonna la messe.
— » Ah 1 ah 1 dit un pêcheur , voilà le père Mattéo; le sacristain ne carillonne jamais que lors-
NEPTUINE. 87
qu'il le voit venir ; il a plus de foi en lui que dans rhorloge. » —
Il n'avait pas fini que le Député d'Asture, monté sur un âne, était déjà sur la place.
— « Bonjour, père Mattéo, lui crièrent les pêcheurs.
— «Bonjour, mes enfans, bonjour , répondit le vieux Député, qui depuis long-temps ne s'arrêtait plus , tant il avait peur des questions ; et sans plus de parole il poussa droit à l'église. 11 mit pied à terre devant la porte, et, amarrant là sa placide monture , il se disposait à franchir le seuil lorsqu'une voix l'arrêta.
— ))Eh! père Mattéo, comme vous voilà pressé. 11 y a du temps ; et l'archiprêtre , vous le savez bien , ne commencera pas sans vous. Quelles nouvelles d'Asture?
— «Bonnes, très bonnes, excellentes, répondit Mattéo , que le seul nom d'Asture faisait trembler comme celui de l'enfer.
— » Et le sergent Oddo , va-t-il bien?
— «Bien, très-bien, parfaitement bien, dit le pauvre Député toujours timoré, toujours dans les alarmes , et qui espérait s'en tirer plus vite en entassant superlatifs par-dessus superlatifs.
— » Père Mattéo, dit une vieille femme , pourquoi donc a-t-il fermé hier soir la porte de sa tour aux deux voyageurs qui lui demandaient
88 m;ptlm:.
l'hospitalité? Les pauvres jeunes g(iiis ne sont arrivés ici qu'à trois hciu'cs de nuit. Ce n'est pas bien, cela , et vous qui êtes charitable , père Mattéo, vous n'auriez pas dû le permettre. (Comment Saint Pierre nous ouvrira-t-il la porte du paradis si nous fermons ici-bas la nôtre au prochain ?
— » Hélas 1 ma bonne mère, répondit le Député de plus en plus effrayé , que voulez-vous que je vous dise. Je n'ai pas le commandement de la tour , moi , et le sergent a établi pour règle que nul étranger n'y serait plus admis après le coucher du soleil.
— » Allons donc , père Mattéo, vous nous en contez, interrompit un jeune pêcheur au sourire fin, à l'oeil malicieux, le même qui avait fait chanter Roncevaux au Catalan, comme si hier au soir en allant jeter mes fdets près de votre tour, je n'y avais pas vu entrer deux cavaliers. » —
A ce mot , le Catalan s'approcha du groupe et prêta l'oreille.
— «Et le soleil était couché, j'espère, continua le pêcheur, puisqu'à l'Avé-Maria j'étais encore ici. » —
Le pauvre Député était plus mort que vif. Il pâlissait, rougissait et se troublait d'autant plus qu'il le sentait et voulait le cacher. — « Pour moi, dit-il enfin en reprenant un peu de maintien , je proteste par mon saint patron que je ne les ai pav*
^EPTLNE. 89
VUS, car j'é lais couché depuis long-temps; mais c'était sans cloute quelque commissaire de la Sagra Consulta ; il en vient souvent à la tour, et pour eux il n'y a pas de consigne. Mais voilà la cloche qui se tait. A la messe , mes enfans. » — Disant cela , il prit le chemin de l'église.
— « Encore un mot, père Mattéo, reprit le jeune pécheur en se penchant à son oreille, vous ne dites rien de la belle Isolina? Avez-vous peur des Barbares ques que vous ne l'ameniez plus à Neptune ?» —
A cette nouvelle botte qu'il n'avait pu parer, le père d'Isolina aurait bien voulu rompre; mais elle était si pressante qu'il ne le put ; il fallut bien riposter. — « Ce n'est pas cela, dit-il; quoique la côte ne soit pas au fond trop sûre, et que nous ayons hier même avisé en mer des forbans , je n'aurais pas manqué pour cela d'amener ma fille à la messe, surtout un jour de fête comme celuici, mais la pauvre enfant est malade
— » Malade ! s'écria le Catalan. Fiez -vous à moi, seigneur Député, du soin de la guérir, et bénissez Dieu qui m'envoie. Fût-elle désespérée ,
fût-elle à l'article de la mort, fût-elle morte
j'en réponds; car, croyez-moi, j'en ai guéri bien d'autres. J'ai guéri des vieux, j'ai guéri des jeunes , des rois et des cardinaux ; des grands d'Espagne et des princesses , et tout cela , mes-
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sieurs, mesdames, par la vertu de ma poudre de Badajoz et de Saint Jacques de Gompostelle, mon bienheureux patron. » —
Nulle proposition ne pouvait plus terrifier le bon Député; aussi s'en défendit-il de toutes ses forces. — « Merci, merci, dit-il au docteur forain, nous n'en sommes pas encore là, grâce à Dieu. Quand j'ai dit malade, j'aurais dû dire indisposée, très légèrement indisposée; presque rien, voyez-vous, absolument rien. .. .
— » C'est égal, interrompit l'impitoyable charlatan. Il faut prendre le mal à sa racine. Les petits maux font les grands maux.
— » Non réellement , cela ne vaut pas la peine de vous déranger.
— » Me déranger! seigneur Député, c'est presque une injure. Un docteur est-il donc un sybarite ?
— » Mais Asture est à six à huit milles, des
milles qui ne finissent pas; il faut trois que
dis-je 1 il faut six heures pour les faire.
— » En fallût-il douze, qu'importe? Le docteur qui compte ses pas est un cuistre, et je ne compte pas les miens, moi.
— » Mais il n'y a d'autre route que la grève toute hérissée de rochers et pleine de décombres. Votre caritelle n'y passera pas.
— » Quant à cela , rassurez-vous ; mon petit
cheval andalou est à deux mains; il me traîne ou me porte au besoin, et dussé-je d'ailleurs aller à pied, j'y irais encore. Je n'écoute plus rien, je pars.
— » Eh 1 sieur Catalan, lui dit à voix basse un jeune homme, à quand les Lamentations de Napoléon ?» — « Et le Retour du Conscrit? ajouta une grande belle fdle à l'œil ardent.
— » A ce soir, mes enfans. Le devoir avant le plaisir; l'agréable après l'utile. Quand notre art nous, réclame nous autres docteurs, nous oublions tout, lâchons tout, quittons tout, pour voler où l'humanité nous appelle. » —
Le pauvre Député était plus mort que vif. Plus il se défendait, plus insistait l'autre, et le pas était d'autant plus difficile qu'il craignait d'éveiller par l'opiniâtreté de sa résistance des soupçons dont l'idée seule le faisait frémir. Il n'osa plus rien dire, et fit ce que font en pareil cas les hommes faibles, il se résigna; c'est-à-dire qu'au lieu de sortir du défilé il y resta. La messe d'ailleurs était commencée , et il alla dévotement porter ses angoisses au pied de l'autel. Le Catalan ne l'y suivit pas.
De comble la place était vide. Le charlatan y demeura seul avec quelques enfans; tout le reste était à l'église; il détela sa caritelle, la laissa sous
la garde de l'iiospitalité neptunieiine, el armé de sa trompette et d'une boîte de drogues, il enfourcha son b acéphale et partit intrépidement pour Asture.
XiE CXLENTO.
A peine les bannis d'Asture avaient-ils laissé aux trois débarqués le temps de reprendre haleine, tant ils avaient hâte de savoir qui ils étaient et à quelles vicissitudes ils devaient leur présence au milieu d'eux. Pressé de questions , le capucin , dont la vue étonnait le plus, se chargea du rôle de narrateur, et parla ainsi :
fr^ « Nous sommes tous les trois des Deux-Siciles : moi, calabrais; Ponzio, poursuivit-il en désignant le gigantesque Samnite, est né. à Boiano au pied du Matèse ; il est digne de son nom , et le sang de son ancêtre Pontius coule dans ses veines;
94 y Ai CILI'M'O.
il n'aspire comme lui qu'à faire passer la tyrannie sous les Fourches Caudines. Pour don Camillo , c'est Procida. Ce que nous avons dit au sergent est vrai^ sinon pourtant que si depuis deux jours nous n'avions ni mangé ni bu , nous en avons bien passé dix en mer dans cette vieille parancelle baroise sans gouvernail et sans mât. La catastrophe qui nous exile ne vous est que trop connue; nul de vous n'ignore la néfaste insurrection du Cilento qui vient de moissonner pour rien les plus saintes vies. Mais passons. Permettez que je ne m'arrête point sur cette tragique faute ; ceux qui l'ont faite l'ont payée cher. Les uns sont aux bagnes ; les autres à cette heure même où nous
parlons , aux feux de ce soleil matinal et printannier qui sourit à l'Italie, toutes les villes, tous les villages, jusqu'aux derniers hameaux du Cilento voient se dresser sur leurs places publiques de longs piliers noirs, sur ces piliers il y a des cages de fer, et dans ces cages des têtes d'hommes toutes sanglantes ce sont les leurs. Paix à leurs
mânes 1
— » Ce que vous dites-là est-il vrai? s'écria Côme avec indignation. *f-
— »Et cela vous étonne! mon jeune ami, dit Azzo avec un sourire amer. Connaissez mieux nos tyrans; moi qui les connais, rien ne m'étonne.
LE CILENTO. q5
— » Plût à Dieu, reprit le capucin, que j'eusse exagéré; mais, hélas! accusez ces tristes yeux d'avoir trop bien vu. En ce genre, la cour de Naples est sans émule; elle mérite, entre toutes les cours d'Italie, une prime sanglante.
— » Eh ! qui le sait mieux que moi? s'écria Ponzio ; moi , dernier rejeton d'une famille immolée par elle. Ecoutez mon histoire , elle est courte et vaut celle des Atrides , sinon par les crimes , du moins par les malheurs. Quand le cardinal, d'atroce mémoire, célébra à Naples les saturnales de la royauté, mon père fut de la fête. Assiégé, mourant de faim dans le dernier fort républicain qui tînt pour la liberté, il se rendit sur la foi d'une capitulation glorieuse. Yous savez l'histoire de ce mémorable parjure. Trafalgar n'a point lavé la tache. Mon père fut avec tous les siens jeté dans les cachots. Ma mère, qui vivait dans sa province, accourut à Naples au bruit de sa captivité. Jeune et belle, tenant aux bras son nouveau-né — c'était moi — elle usa le seuil de tous les tribunaux , elle se traîna aux pieds de tous les juges.... des assassins, veux-je dire; les uns la chassèrent, d'autres la raillèrent; un troisième, et RufFo lui-même, osa mettre à sa protection des conditions infâmes. Désespérée, et me portant toujours dans ses bras, elle vint tomber au pied de la prison où gémissait mon père, l'époux qu'elle ne pouvait ni sauver, ni
C)6 I.K CILKNK).
voir. Elle baignait de larmes la porte de fer, en criant : Grâce et merci! lorsqu'une troupe de sicaires royaux passa. — « Voilà une jacobine, s'écrièrent-ils , en la montrant au doigt ; parions qu'elle porte sur le corps l'arbre de la liberté. » — On avait répandu ce bruit absurde afin d'avoir un prétexte de dépouiller les républicains, et de les donner en spectacle sur les places publiques. Les bandits saisissent ma mère, ils m'arrachent de son sein, me jettent mourant au coin d'une borne ; et déchirant d'une main brutale ses chastes vêtemens , ils la mettent nue au milieu d'eux, et la promènent en triomphe de rue en rue , en vociférant : Vive le roi 1 Le carrosse du cardinal passa; il la vit et ritl... Enfin le ciel eut pitié d'elle; elle tomba sous leurs pieds, brisée, et mourut de honte et de désespoir.
— « Horreur 1 horreur! s'écria Rémo en cachant son visage dans ses deux mains. Et le Vésuve qui a vu cela n'a pas incendié la Sodome impie !
— » Le Vésuve en a vu bien d'autres sans s'émouvoir. Il a vu monter mon père au gibet avec tout ce que Naples avait de génie , de vertu , de beauté. Le mois d'avant une sœur de ma mère , jeune vierge de seize ans , avait été violée , puis égorgée par l'armée royaliste à l'épouvantable sac d'Altamura. Mon oncle n'échappa cette fois que
LE CILENTO. 97
pour une mort plus affreuse. Combattant plus tard en Calabre contre les Anglais, il s'enfuit dans les montagnes après la déroute de Sainte-Euphémie. Surpris par les royalistes au village d'Acri, il fut brûlé sur la place publique, et les cannibales se partagèrent ses chairs palpitantes aux cris toujours de : Yive le roi! digne accompagnement d'un tel banquet.
— » Et moi qui ai fait mes premières armes dans leurs rangs 1 dit don Camillo d'une voix contristée.
— » Vous l
— » Je le confesse avec douleur, j'en rougis de honte et de repentir.
— » Vous savez bien, dit le capucin, que vous êtes pardonné ; dix ans de bonne guerre vous ont absous, et il y a plus de joie au ciel pour un seul pécheur qui se repent que pour vingt justes qui n'en ont pas besoin.
— » Quand j'ai péché , j'étais bien jeune. Les Anglais d'ailleurs nous avaient trompés, nous autres Siciliens. Ils avaient évoqué dans notre île je ne sais quel fantôme de liberté. Nous pensions combattre pour l'indépendance de l'Italie , nous combattions pour ses bourreaux. Quel horrible mécompte! Vaincu, l'Anglais nous flattait; vainqueur, il nous a vendus.
98 LE CILENTO.
— >) Comme il a vendu mon père et la République Napolitaine, s'écria Ponzio.
— }) Comme il a vendu Gènes , dit Grimaldi.
— » Et la Toscane , dit Corne.
— » Et l'Italie tout entière , s'écrièrent Septime et Cavalcabo.
— » Ce n'est pas la seule Sicile , interrompit Marius avec emportement, ce n'est pas Gênes, ce n'est pas la Toscane , ce n'est pas l'Italie qu'a vendue l'égoïste Angleterre, c'est le monde ; et comme la Rome de Jugurtha, elle se vendrait elle-même si elle trouvait un acheteur. Je la hais.
— » Et pourtant, dit Anselme, c'est un grand peuple. Sa tribune est le forum européen. Au pied de cette tribune libre et retentissante. Italien esclave et muet, j'ai pleuré.
— » Et moi j'aurais crié : Malheur! répliqua Marius, malheur sur Albion! Mon cri de malédiction eût troublé ses Communes ; mon ana-, thème de Romain les eût fait pâlir. C'est mon delenda Cartliago.
— » Et si Carthage tombait, répliqua Anselme, où le vaisseau de la liberté trouverait-il un port dans l'orage déchaîné contre elle? Nous ne pouvons oublier sans ingratitude que l'Angleterre est l'asile le plus sur , le seul inviolable de nos concitoyens proscrits. Mais laissons achever nos amis.
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— «Quant à moi, dit le Samnite, je n'ai rien à ajouter, sinon que relevé au coin de ma borne par je ne sais qui , nourri d'aumônes dans mes montagnes , car tous mes biens avaient été confisqués, j'ai grandi, pauvre orphelin, dans l'horreur de la royauté. J'ai à venger sur elle ma famille, ma patrie. C'est entre elle et moi un duel à mort, et j'espère bien ne pas rester sur la place.
— » Yos fastes domestiques, dit Cavalcabo, sont si tragiques qu'ils surpassent toutes les fureurs guelfes et gibelines du moyen âge. On les dirait ensanglantés à plaisir.
— » Tels sont nos rois , reprit enfin le capucin , qu'ils semblent avoir jeté le gant à la civilisation, et tiré de son fourreau le glaive rouillé de la barbarie. Yous n'êtes pas au bout; écoutez. Quelque téméraire que semble dans son isolement l'insurrection du Cilento, un fait la justifie. On avait des promesses positives de la Russie.
— » Le froid colosse étend loin les bras , interrompit Marins ; qu'il prenne garde de se les brûler à nos volcans.
— »La lutte engagée, on comptait sur l'assistance du Czar. Jaloux de la puissance autrichienne en Italie, il avait promis des troubles pour la délivrance de la Péninsule, et reconnu d'avance la République Ausonienne. Le Président de la
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Grèce était chargé des négociations, et il avait ouvert à ce sujet avec le Comité central de Naples une correspondance clandestine qui m'a passé par les mains; ainsi j'en sais quelque chose. Mais tout s'est borné à un vain échange de paroles, et nous avons été victimes de notre crédulité.
» Quand tout fut perdu , il fallut fuir, et moi tout le premier, car j'étais un des plus compromis. Supérieur du couvent deCammarota, j'avais prêché la révolte en pleine église, et marché, moi et quelques uns de mes moines , à la tête des insurgéso Mon monastère fut dès lors regardé comme le foyer de la sédition, et il eut même un siège à soutenir contre la gendarmerie royale. Toutefois je parvins à m'échapper. Le hasard me rapprocha dans les montagnes de ces deux fugitifs proscrits comme moi , et nous ne nous séparâmes plus.
» Tout escarpés qu'ils sont , nos monts étaient mal sûrs. Traqués comme des loups , nous manquions de vivres , et si nous approchions des villages , nous les trouvions hérissés de baïonnettes et de tètes humaines. Instruit de notre détresse par un pâtre, un carbonaro de Centola nous envoya du pain; il fut découvert et fusillé. Il avait quatre enfans. Un autre qui en avait six le fut également à Montano , parcequ'on avait trouvé chez lui un fusil de chasse. Sa tête est plantée devant sa maison. Cachés un soir dans les rochers de la
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Stella, nous vîmes sous nos pieds dans la vallée un tourbillon de flammes qui nous parut un incendie. Nous devinions juste : c'était le village de Bosco qui brûlait. Les royalistes y avaient mis le feu, parcequ'il était soupçonné de nous avoir donné l'hospitalité pendant une nuit. C'était faux. 11 n'en fut pas moins rasé; la charrue y passa; vingt citoyens y furent exécutés , cinquante-deux envoyés aux galères, le reste erre sans asile et sans pain dans les montagnes.
» Au bruit d'une si épouvantable persécution , nous comprîmes qu'il n'y avait plus d'espoir pour nous que dans un embarquement clandestin. Nous nous rapprochâmes donc des côtes et arrivâmes un matin au promontoire de Palinure. 11 portait, lui aussi, son trophée , car il n'est pas un point du Cilento qui n'ait le sien. Le soleil levant nous montra là une tête blanche au bout d'une pique. Je crus la reconnaître, je m'approchai : c'était celle d'un vénérable chanoine du Yallo, égorgé comme tant d'autres. Nous tentâmes de nous emparer de cette dépouille douloureuse pour lui rendre au moins les derniers devoirs ; une décharge partie de la tour voisine nous chassa de nouveau dans les bois. La prudence nous y retint trois jours; le quatrième au soir nous nous bazardâmes sur une plage déserte où le ciel nous fit trouver cette vieille parancelle baroise à laquelle nous
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devons notre salut. Epave abandonnée de quelque naufrage, elle était sur le flanc et si avariée q a elle semblait hors de tout usage. Nous ne nous décourageâmes point. Nous nous mîmes à boucher avec notre propre linge les voies d'eau dont elle était criblée, et nous y réussîmes assez bien pour lui faire tenir la mer en temps calme ; mais la moindre raffale nous eût submergés. Nous fîmes ensuite des rames avec des branches de frêne , et mettant à flot notre parancelle ainsi radoubée , nous gagnâmes le large sans boussole et manquant de tout.
» Je passerai sous silence les détails de cette navigation périlleuse. Le jour, nous évitions le voisinage des côtes pour échapper à l'œil perçant des tours de garde ; la nuit, nous débarquions furtivement pour chercher des vivres que nous ne trouvions pas toujours. Un grossier apj^areil de pêche que nous nous étions fabriqué y suppléait de temps en temps par du poisson frais, mais il était rare, et nous étions de maladroits pêcheurs.
» Nous découvrîmes le troisième jour seulement la plage d' Agropoli, et nous vîmes au loin se dessiner dans la plaine les temples grecs de Pestum. Le pain nous manquait, et nous savions d'en trouver à l'osterie voisine. Le concours des voyageurs sur cette plage classique nous faisant espérer d'être pris pour des curieux nous-mêmes , nous débarquâmes dans un lieu solitaire et mar-
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châmes hardiment vers les temples. Il était midi. Nous avions à peine atteint ces chefs-d'œuvre de grâce et d'élégance, que nous aperçûmes une grande troupe d'hommes qui descendaient les collines d'Ogliastro , à travers les figuiers et les chênes. Des fusils et des sabres brillaient au soleil. Notre première idée fut de fuir; la réflexion nous retint. Notre fuite eût éveillé des soupçons; on nous eût poursuivis et atteints bientôt. Le plus sûr était de rester, nous restâmes donc, jouant de notre mieux le rôle d'antiquaires.
» Cependant la troupe s'approchait , et un nouveau spectacle d'horreiur nous était réservé. Assis sous les colonnes des temples, et à demi-cachés par elles , nous vîmes défiler sur la route , à cinquante pas de nous, une longue chaîne de prisonniers. Nous en comptâmes trois cents. Ils étaient garrottés deux à deux comme des forçats, et marchaient entre une double haie de fantassins et de cavaliers. Arrêtés dans le Cilento, on les menait à Salerne comme des moutons à l'iabattoir. Il y avait là, confondus, tous les états, tous les âges, et nous reconnûmes , hélas ! bien des visages amis dans cette lame n table armée ; mais nos yeux durent rester secs , nos sympathies silencieuses.
9 Quelques uns, plus âgés ou plus faibles, paient plus traînés qu'ils ne marchaient. Ecrasés par leurs fers et par un soleil ardent, brisés par
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la fatigue d'une longue route de montagnes, ils perdaient par degrés leurs forées, et les soldats les soutenaient à coups de crosse. Cinq tombèrent tout-à-fait, et tous les cinq expirèrent l'un après l'autre sous nos yeux. L'un était un capucin de mon couvent. On les détachait à mesure de la chaîne de misère , et on jetait leurs cadavres au bord du chemin comme une dépouille immonde. Le reste poursuivit sa route vers Salerne; nous suivîmes long-temps des yeux le douloureux cortège , et nous le vîmes passer la barque du Sélé comme les ombres passaient le fleuve infernal. Bientôt après nous ne vîmes plus rien. Restés seuls au milieu des temples , nous reprîmes en silence, tant nous étions saisis, la route de la mer, et nous regagnâmes le large.
» Nous ramâmes tout le jour et toute la nuit suivante, secondés par un siroc favorable, et le lendemain au matin le golfe de Salerne était franchi. Le soleil se leva pour nous sur Caprée, île sanglante où plane l'ombre monstrueuse de Tibère; nous nous reposâmes tout le jour dans la mystérieuse grotte d'azur ; le Yésuve et Naples nageaient dans l'or du couchant quand nous la quittâmes.
» Notre géographie s'arrêtait à Ischia , et nous n'avions point de carte. Ces parages nous étaient tellement inconnus à tous les trois qu'ayant un
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matin aperçu une terre lointaine en pleine mer, nous la prîmes pour la Corse, et nous poussâmes des cris de joie, nous croyant déjà sauvés. C'était l'archipel de Ponza.
» Nous vîmes flotter dans cette direction un pavillon napolitain ; des pêcheurs de Gaëte que nous rencontrâmes nous apprirent que c'était un brick royal qui allait ensevelir , convoi funèbre , dans l'Ergastulum de Saint-Etienne, une nouvelle chaîne de victimes. Nous errâmes tout un jour encore en pleine mer; la faim nous a poussés hier vers ces côtes désertes, et vous savez le reste.
— « Maudits soient les infâmes ! s'écria Marins, en serrant les poings.
— » Et bénie soit l'étoile qui vous a guidés , ajouta Anselme en tendant la main aux trois débarqués. Les Deux-Siciles manquaient seules encore à notre Grûtli italien ; maintenant il est complet , soyez les bien-venus » —
Une fanfare de trompette l'interrompit. L'alarme fut au camp. — Une surprise! une surprise 1 — crièrent les bannis.
— «Rassurez-vous, reprit Anselme, je connais cette trompette et celui qui la sonne.
— » Moi aussi , ajouta Marins , en saisissant un fusil, et je m en vais leur imposer un long silence.
— » Laissons faire au sergent , dit Anselme , en désarmant Marins ; sa prudence nous tirera mieux
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d'affidre que ton fusil. Serg^eiit, cet homme ne doit point entrer ici; il faut à tout prix l'éloigner. C'est lui qui déjà hier au soir nous a tant retardés.
— « Que voulez-vous et qui êtes-vous? cria Oddo par la fenêtre.
— » Je suis le Catalan. J'arrive de Neptune; je viens guérir la fille du Député, par la vertu de ma poudre de Badajoz et de mon bienheureux patron Saint Jacques de Compostelle. C'est son père qui m'envoie.
— » Ahl père Mattéol murmura Tipaldo, vous paierez celle-là cher.
— » Ouvrez, ouvrez, continua le charlatan ; ouvrez à la médecine, seigneur sergent. Esculape est cousin de Mars.
— «Cela se peut, répondit Oddo; mais pour aujourd'hui Mars n'a. Dieu merci, pas besoin de son cousin. Passez votre chemin, sieur Catalan, la fille du Député se porte aussi bien que vous et moi ; il n'y a pas un baïoque à gagner ici. » —
Un débat assez vif s'engagea. Tous deux persistaient , l'un à solliciter , l'autre à refuser l'entrée du donjon. — Chasser un docteur, disait le Catalan , un docteur de Salamanque l — Vous n'êtes qu'un forban de la faculté , répondait le sergent, et fussiez-vous ce que vous n'êtes point, sachez qu'on ne vient pas faire impunément la médecine dans nos Maremmes sans une patente de
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la Sapience en bonne et due forme. — Et comme le charlatan s'obstinait, Oddo se fâcha : — « Corps de Dieu 5 cria-t-il à l'opiniâtre, ceci devient trop long. Détalez vous dis-je, et regagnez le gîte; les oiseaux de votre plumage ne nichent dans ma tour que les fers aux pieds et aux mains, et nous avons ici du plomb à la taille de tous les gibiers. » —
Le sergent fortifia sa harangue de l'argument plus concluant des coups de fusil, et une décharge à poudre lui servit de péroraison. L'argument opéra : le Catalan tourna bride et s'enfuit au galop.
— « Je disais donc , reprit Anselme , alors que ce drôle nous a interrompus, que notre Italie était ici au complet. Je voulais ajouter, et ceci sans l'arrière-pensée d'un reproche ou d'une récrimination, que la dernière catastrophe du Cilento est pour nous une leçon, une leçon terrible. Profîtons-en. Russe ou Anglais, ne croyons plus à l'étranger, croyons en nous. Plus d'isolement surtout, l'isolement nous a toujours perdus. Toutes nos conspirations municipales n'ont fait que répandre en vain le plus pur sang de l'Italie. Enrôlez-vous donc, mes bons cousins, continua-t-il, en s'adressant aux Siciliens et en déroulant à leurs yeux le pavillon triangulaire de la République Ausonienne , enrôlez-vous avec nous sous l'étendard imique de la grande famille. Le voici qui vous couvre de son ombre et nous instruit tous par le
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sens caché do ses trois couleurs : le vert est cette terre d'Italie à qui nous allons rendre la fraîcheur et la jeunesse; le bleu , c'est le ciel qui nous entend et nous assiste; l'or, le soleil qui nous luit et qui se lèvera glorieux sur nos montagnes au jour prochain de la liberté. Jurez donc par ces saints emblèmes et en présence du Grand-Maître de l'univers, jurez de dépouiller à l'avenir et à jamais le funeste esprit de municipe , et de travailler en commun et au prix de tout votre sang au grand œuvre de la Confédération d'Ausonie. ,
— « Nous le jurons 1 » — s'écrièrent les Siciliens à genoux et la main tendue; après quoi ils prononcèrent contre eux-mêmes la formidable imprécation carbonique qui dévoue aux tournions les parjures. Les conjurés s'associèrent tous à cette solennité simple, antique; ils resserrèrent plus étroitement entre eux les doux liens de fraternité et do patrie qui les unissaient, et ils s'embrassèrent au cri de : Yive la République Ausoniennel
La cérémonie terminée , il fut question du voyage de Marins. Chacun dans sa sphère, Tipaldo et Grimaldi pour Venise et Gênes; Corne pour la Toscane; Septime et Cavalcabo pour le Piémont et la Lombardie, tous enfin suivant leur patrie et leurs rôles divers lui donnèrent des directions et des noms amis. Azzo surtout, ce type du conspirateur italien, lui ouvrit tous les trésors
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de sa longue expérience; fidèle Ariane du nouveau Thésée , il lui mit en main le fil du labyrinthe. L'Italie était alors — elle l'est encore — un pays de mystères et d'initiations ; volcan sans cratère qui bouillonne dans l'ombre , qui brûle, qui creuse sourdement et mine le sol tremblant et sonore; élysée en fleurs où le soleil donne rendezvous au monde et le convie à ses fêtes, où l'on danse, où l'on rit, où l'on aime, où l'on s'endort au chant des guitares pour s'éveiller au bruit des épées, des chaînes, des échafauds,
— « Et toi, mon enfant, dit Septime à Conradin en passant la main dans ses cheveux blonds , n'as-tu rien à faire dire à notre cher Arona?
— » Une prière, dit le jeune homme à Marins, en lui remettant son portrait esquissé la veille au soir par Rémo , une seule : je vous supplie de porter ceci à ma mère; dites-lui que vous m'avez vu, mais cachez-lui où; laissez-la croire que je suis toujours en Corse, n'alarmez pas sa tendresse par les dangers qu'elle s'exagérerait trop pour son repos. » — Quelque peu tendre que fût le Trastévérin, il ne put s'empêcher d'être touché de tant de piété filiale ; il accepta la complicité d'un mensonge si peu criminel , et se promit bien de réjouir par des paroles d'espérance et de consolation le cœur de cette mère en deuil.
Sm^ ces entrefaites , le père Mattéo revint de
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Neptune. Tipaldo, qui lui ménageait un rude aceueil , et se préparait à venger sur lui l'alerte du Catalan, fut désarmé , lui et tous les autres , par les angoisses et les terreurs du pauvre homme. Il était tout pâle et hors de lui. Tremblant pour sa fille, il avait (chose inouie ! ) manqué les vêpres, afin de se justifier plus tôt de la visite obstinée de Fimportun docteur. Il fut si naïf à raconter la scène de Neptune que le gai Vénitien ne trouva plus qu'à rire où il voulait tonner ; il se borna pour toute vengeance à prolonger l'anxiété du dévot, afin de se donner plus long-temps le plaisir d'une comédie digne en tous points , disait-il , de son compatriote Goldoni. Le père d'Isolina, lui, ne fut pas si clément ; il ne pardonna point au charlatan de lui avoir gâté sa fête. Cela fut cause qu'il jeûna trois jours.
Ces soins divers avaient amené le soir. Nicolo entra dans le donjon; c'était un garde-forêts carbonaro commis à la surveillance des bois et à l'approvisionnement de la tour. Il revenait de Porto d'Anzo , et dit avoir rencontré en route une caritelle montée par un homme tout chamarré, qu'au signalement on reconnut pour le Catalan. C'était lui en effet. A peine de retour d'Asture à Neptune, il était reparti pour Rome,
Anselme et Marins en firent autant ; mais , évitant de suivre deux fois de suite la même route ,