‹ Rome souterraine (volume 2)Chapitre 13 sur 43 · LE CI LENTO · texte numérisé non relu

LE CI LENTO

ils prirent au retour le chemin d'Albane et non d'Ardée. Ils quittèrent la tour, qu'elle était replongée dans les ténèbres depuis une heure , recelant dans ses flancs noirs et muets les mystères confiés à sa fidélité.

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Marius n'était rentré dans Rome par la porte de Saint- Jean-de-Latran que pour en ressortir presque aussitôt par la porte du Peuple. Missionnaire politique , il allait porter la parole de liberté en Toscane d'abord et à Bologne, puis en Lombardie et en Piémont; et, passant sous tous les échafauds de l'Italie, il était censé faire un voyage de plaisir; ainsi disait son passe-port. Chargé d'une mission semblable pour les Ventes de l'Orient napolitain, un autre carbonaro s'était, la veille, acheminé de Rome vers les Deux-Siciles; car Rome était le foyer d'où partaient pour y revenir couver-

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ger tous les rayons. Archéologue profond, ce second missionnaire voyageait aux frais et sous l'égide de la cour de Home , avec le titre d'antiquaire de Sa Sainteté. Tel est le carbonarisme italien qu'il est partout et sous tous les masques. Investi de tous les titres , revêtu de tous les costumes , c'est une espèce de génie invisible et partout présent, un insaisissable Protée.

De retour à Pvome et Marins parti, Anselme prit le chemin de Sainte-Marie-Majeure. Le jour baissait ; tandis qu'il montait la longue rue déserte des Quatre-Fontaines, un troupeau de chèvres sauvages la descendait au bruit des clochettes. 11 n'y avait à cette heure dans ces quartiers solitaires que les chèvres , le pâtre et lui. Il s'arrêta devant une maison modeste attenante à la petite église de Saint-Norbert, presque au sommet du Viminal. La porte s'ouvrit d'elle-même et se referma sur lui.

— « C'est heureux vraiment , monsieur, que Ton vous voie enfin! lui dit une voix de femme, fraîche, argentine , mais un peu boudeuse. Pourrait - on savoir où vous avez passé ces trois jours?

— » Avec un ami qui partait, ma chère Loysa; maintenant je suis tout à vous.

— «Vous aviez donc des choses bien importantes à lui dire, à cet ami qui partait, et en bien

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grand nombre . qnc trois longs jours y aient à peine suffi?

— » Très importantes, en effet, ma chère boudeuse, et en fort grand nombre.

— » Et quel est-il, cet ami?

— » C'est Marins

— )) Le vilain homme avec ses yeux durs , sa voix dure! c'est un marbre 1 Que je plains la pauvre femme qui sera la sienne ! Tenez , savez-vous de qui il me donne l'idée , votre ami Marins ? — de Francesco Cenci. Je gagerais sur sa mine qu'il est carbonaro. Au reste, il est trastévérin, c'est tout dire. Quand nous serons mariés, j'espère bien que vous ne l'amènerez pas souvent chez nous.

— » Allons , ma chère , vous êtes une enfant. Grondez-moi si vous voulez, j'y consens de bien grand cœur , vous êtes une charmante grondeuse, mais il n'est pas juste que mon pauvre ami Marins paie pour moi. Quand nous serons mariés, et que vous le connaîtrez, je vous assure que nous le verrons tous les jours, et que vous l'estimerez infiniment. Si ce n'est pas un cœur tendre , c'est un noble cœur; et, ma foi, l'un vaut bien l'autre dans un ami de la maison. Eh bien ! madame ne gronde plus?

— «Vous serez donc jaloux! Tant mieux, car vous serez tout à moi. J'en suis si aise que je vous pardonne rien que pour cela. D'ailleurs, j'ai assez

grondé, cela m'eiiiiuie et vous le savez bien. Je vous détestais il y a une heure, parceque vous n'y étiez pas; à présent que vous êtes là, je n'ai plus de colère. Vous voyez comme on vous aime; c'est plus que vous ne méritez. On est, en vérité, trop bonne; on vous gâte. » —

Les yeux noirs de la jeune Romaine s'étaient peu à peu désarmés , son front déridé ; elle sourit au coupable, lui tendit la main, Anselme la baisa, et la paix fut conclue.

— « Maintenant, reprit-elle, parlons de vous, parlons de notre amour.

— «Racontez -moi votre cœur, ma chère enfant, qu'a-t-il fait ptmdant ces trois jours?

— » Ne m'aimez- vous plus que vous ne le deviniez pas? Le premier jour j'ai pleuré, le second j'ai prié, aujourd'hui tout le jour je vous ai haï. . .

— » Et ce soir ?

— » Ce soir c'est mon secret, et vous ne le saurez point. Le premier jour donc, j'ai voulu lire; mais votre nom était écrit à chaque page, dans chaque vers, et je ne voyais que lui. Jetant vers et prose, j'ai voulu chanter et je n'ai su que fondre en larmes. Alors je me suis réfugiée dans ma chère église de Sainte-Marie-Majeure , mais là encore je n'ai trouvé que vous ; l'orgue modulait votre nom ; les tableaux , les statues m'ofïVaicnit votre imag^';

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marbres, saints, tombeaux, ces colonnes antiques que vous aimez tant, ces fresques du Guide que j'adore , tout est plein de vous, tout me parlait de vous, et je croyais vous voir — le Sauveur me le pardonne l — jusque sur sa croix de rédemption. Allez, vous mériteriez son supplice pour m'avoir tant fait souffrir. » —

Un coup de marteau interrompit le tendre dialogue.

— « C'est ma tante , dit Loysa , qui revient de je ne sais quelle fonction de Saint Louis des Français. Je me suis faite malade pour ne l'y pas accompagner, car je vous attendais. Un pressentifnent me disait : 11 viendra.

— » Ah 1 ah 1 dit dame Véronique en entrant, le médecin est venu à point. Cela n'est pas bien , seigneur Anselme, d'entrer au bercail quand le berger est absent. Vous avez anticipé d'une heure, ajouta-t-elle en regardant sa vieille pendule de bois peint, relique séculaire, couronnée de Chérubins bouffis à tête ailée, et flanquée des deux bienhevireux Saint Louis de Gonzague et Saint Philippe de Néri, tous deux brillant d'une auréole de papier doré.

— » C'est vous, ma chère tante, dit Loysa, qui êtes en retard d'autant ; il est presque une heure de nuit, et, trop fidèle aux traités, Anselme ji'est arrivé qu'à l'Avé-Maria. D'ailleurs fût-il ve-

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ini à midi, ce n'eiit encore été là qu'un à-compte sur l'arriéré.

— » Allons, dit la bonne tante en l'embrassant, tu es une petite sophiste. Il est vrai que j'ai été un peu en retard ; l'exposition du Saint-Sacrement était si belle que je ne pouvais m'arracher

de l'église ; et p uis le père le père — ces

maudits noms étrangers, je ne peux jamais les retenir— un jésuite français enfin, un fameux prédicateur, nous a fait un sermon, mais un sermon comme on n'en entend point, pas même à la Mi^ nerve. J'en ai bien malheureusement perdu quelque chose , car il prêche en français ; mais c'est fort édifiant, et je t'assure, ma nièce, que tu as perdu beaucoup. C'était du reste contre les carbonari, sur ce texte de Saint Matthieu : Race de vipères et caetera , vous savez le reste. » —

Or, notez que la bonne dame ne savait pas un mot de français, et qu'elle n'y avait rien compris du tout ; moins, mille fois moins que les bons Allemands au prêche miraculeux de Saint Bernard. Comme eux, elle croyait d'instinct; et parceque Fultramontain avait gémi , tonné , mugi , elle s'était mise à l'unisson, et avait pleuré sur parole et tremblé d'habitude.

Dame Véronique était d'un certain âge; impertinence courtoise que les Italiens n'ont point et qui veut dire ici que dame Véronique avait qua~

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raiite ans soinics. l'allé était vierge pourtant , soit qii elle n'eût point trouvé de mari , soit qu'elle n'en eût point cherché. Cet état, faux partout , n'est pas tenable au-delà des Alpes. La vieille fille est tenue là pour une création avorté(3, un monstre haïssable , espèce d'arbre ingrat sans fleurs et sans fruits qui n'est plus bon, comme dit la Bible, qu'à être coupé et jeté dehors. Là dessus l'Italie est impitoyable. Au lieu de plaindre ces tristes victimes d'une civilisation vénale et corrompue, elle punit leur abandon par le sarcasme et l'exil. A l'âge donc — s'il en est un — où les femmes n'espèrent plus, une seule porte de consolation s'ouvre à l'Italienne délaissée, le cloître.

Dame Véronique avait transigé. Sans rompre en visière au monde, elle avait dit adieu au mariage , au théâtre , et prononcé les vœux domestiques. C'est ce qu'on appelle à Rome la monaca di casa. Soumise à de certaines pratiques monacales et à un costume éternellement noir, la professe de maison, sorte de religieuse séculière, n'est point cloîtrée ; elle ne quitte pas la famille et usurpe même d'ordinaire le gouvernement du ménage. Investie de cette suprême autorité , elle règne en reine jalouse, despotique, sur les pénates. Computiste minutieuse et parfois incommode, c'est elle qui engage et chasse les valets, règle et paie la dépense , marie les filles , régente

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les garçons , et souvent, aigre et rcvéche , elle se venge du inonde sur les siens.

Telle n'était point Véronique. Dévote et faible à lexcès, elle n'en était pas moins bonne et charitable femme, et tel était son amour du bien qu'elle était supérieure d'une confrérie de matrones romaines qui allaient d'hospice en hospice, de prison en prison , visitant les captifs et soignant les malades.

Aussi bien le père de Loysa, le capitaine Orlandini , n'était pas homme à subir la tyrannie de sa sœur. Veuf et appelé par état à de fréquens déplacemens, il laissait bien à Rome sa fille et sa maison sous sa garde, mais il s'en réservait pour lui la pleine et entière dictature, et il l'exerçait de loin avec un despotisme tout militaire, 11 se trouvait alors en garnison à Ravenne.

— «A propos, ma nièce, dit la tante en fouillant dans sa poche, j'oubliais que j'ai là une lettre de ton père.

— » Que dit-elle?

— » Le facteur me l'a remise comme j'allais aux vêpres ; je n'ai pas encore eu le temps de la lire ; elle n'est pas même décachetée. » —

Ouvrant à ces mots l'épitre d'une main troublée , tant le nom seul de son frère la faisait trembler, Véronique la lut haut, d'une voix fidèlement calquée sur les voix de moi-

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ne et chanoines dont son oreille; était nourrie :

— « Ma chère sœur, lui écrivait son frère (et laf- » fectueuse épithète n'était sous sa plume qu'une » formule vaine) , je vous écris pour vous dire que » Loysa a dix-huit ans, et que le moment est venu de » la marier. Je vous enjoins donc de redoubler de » surveillance. Je ne veux pas qu'elle sorte sans » vous , et je vous défends d'introduire chez moi » qui que ce soit sous aucun prétexte. Je connais » les jeunes filles, un rien leur monte la tête, et je » ne veux pas cela parceque cela me déplaît. Je » vous interdis la promenade du Pincio et l'am- «phithéâtre d'Auguste. Quant aux théâtres, je «n'en parle pas; vous êtes une personne trop » pieuse pour ne les avoir pas comme moi dans une » horreur profonde. Ce n'est pas dans ces lieux im- » purs que doit se montrer une jeune fille bien » élevée ; sa place est à l'église et au logis. Yeillez, » ma sœur, à ce qu'elle fasse ses dévotions régu- » lièrement soir et matin, mais jamais seule à l'é- » glisCo Eloignez surtout cette nuée de zerbins ) étrangers qui pullulent dans notre sainte ville, «et qui rôdent autour de nos filles pour leur » tendre des pièges. J'aimerais mieux donner la » mienne à un scélérat de carbonaro qu'à l'un de «ces hérétiques. Adieu, ma sœur, dites un avé à >> la Sainte-Yierge pour votre frère.

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P. S. — » Je vous préviens au surplus, afin de » faire prendre patience à la petite, que j'ai en vue » pour elle un fort bon parti. (]'est vm inspecteur » des Ponts-et-C haussées , jeune encore et bien » conservé. Il a des protections et fera son chemin. «L'affaire est bien emmanchée, et sera, j'espère, «bientôt conclue. J'attends sous peu de jours le » dernier mot. Nous ne nous tenons plus qu'à » quelques milliers d'écus. » —

— « Jésus-Marie 1 s'écria la pauvre tante toute éplorée, qu'ai-je fait? qu'ai-fait, seigneur Anselme, de vous laisser entrer ici ? Je suis une femme perdue. Doux Jésus, ayez pitié de moi. Mon frère est un homme terrible. Il faisait déjà trembler feu notre pauvre mère ; il me tuera comme.. .» — comme sa femme , allait-elle dire, mais elle s'arrêta tout court : la présence de Loysa et la terreur de son frère absent lui fermèrent la bouche.

La lettre du capitaine le peignait bien. Bête , impérieux, bigot, il était de plus brutal, et la brutalité dans ces âmes vulgaires n'a de frein que le code. Victime frêle et charmante , indissolublement liée à cet homme de bronze , la mère de Loysa, jeune Anconitaine dont la beauté revivait dans sa fille, avait succombé après quelques années de mariage; elle était morte de douleur et de mauvais traitemens. Mais le code n'atteint pas

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ces crimes-là ; el aussi raiiatiqueiiieiil dévoué an pouvoir temporel qu'à la Madojic^, le meurtrier u'eu avait pas moins été nommé capitaine des carabiniers du Pape. Noble armée de galériens et d'assassins domestiques, les plus infâmes de tous !

— « Qu'ai-je fait? qu'ai-je fait? ne cessait de crier la pauvre Véronique dans un tremblement d'épouvante tel qu'on eût cru son frère à la porte. Je vous le disais bien que tôt ou tard il arriverait malheur. Fuyez, seigneur Anselme , fuyez ; il est homme à nous tuer tous les trois sur la place.

— )) Eh ! ma tante , dit Loysa avec fermeté , pourquoi vous tant effrayer? ceci me regarde, et je n'ai pas peur du tout, je vous assure. Je ne veux et n'aurai d'autre époux qu'Anselme , et je ferai voir à mon père si je suis une lettre de change qu'on se passe de main en main. » — En prononçant ces paroles résolues, la noble fille relevait fièrement la tête ; la pourpre de l'indignation animait son teint ; son cœur était gros de colère ; îa brutale épître l'avait bien plus blessée par sa grossièreté qu'alarmée par ses menaces. — « S'il croit me vendre comme on vend nos princesses, continua-t-elle d'une voix décidée, il s'abuse. Je ne veux pas l'être, et je le lui ferai bien voir. S'il se fâche, je lui rappellerai le parloir de Sainte-Catherine.

— «Jésus! interrompit la bonne tante, ne rap-

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pelle pas, au itoiiî du ciel, celte horrible hisloire; cela me cloiiiie le frisson rien que d'y penser.

— > Quelle est donc celte histoire? demanda Anselme; vous ne m'en avez jamais parlé. Auriezvous des secrets pour moi, Loysa?

— » Yous savez bien que non; mais il est des choses qu'on n'aime pas à dire el qu'il vaut mieux taire.

— » J'espère bien au moins que vous ne me tairez pas celle-là. Il serait cruel de m'avoir amené jusqu'ici pour me faire rebrousser chemin.

— >) Je me dévoue, dit dame Véronique, qui^ malgré son frisson , mourait d'envie de parler. Si on se taisait, votre imagination prendrait le galop et irait Dieu sait où ? Ecoutez-moi donc , je vais vous conter cela. Après la mort de sa femme, continua-t-elle avec une certaine solennité et après ce temps de repos sacramentel, halte préparatoire, indispensable à toute narration, mon frère se mit dans l'esprit qu'un militaire veuf ne pouvait élever une fille ; oubliant que j'étais là pour lui servir de mère , il résolut de se décharger d'un si doux fardeau, et il fît vœu de mettre au couvent ma petite Loysa et d'en faire une religieuse. Elle eut beau pleurer; j'eus beau supplier, rien ne fit, il fut inflexible. Comme la résistance le raidissait au lieu de; le fléchir : — « Loysa, ma fille, dis-je à ma uièce, il vaut mieux, vois-tu , ne pas

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» s'obsliiKT, puisque cela ne fail qu'irriter Ion «père, ('ède , ou du moins feins de céder; entre >> au noviciat , et pendant l'année d épreuve on ver- »ra. Le temps porte conseil. » — Ainsi fit-elle

— » Mais je tiens à ce que l'on sache bien, interrompit vivement Loysa, que j'entrai au noviciat par complaisance pure et non par faiblesse ; j'étais dès lors aussi inébranlablement résolue à repousser le voile que mon père l'était à me le faire prendre. J'avais mis là que je ne serais jamais religieuse. On eût dit, continua-t-elle bas et pour son amant tout seul, que déjà alors j'avais le pressentiment d'être aimée de vous et d'être votre femme ; car je la serai, Anselme; je le jure, ajouta-t-elle en pressant du doigt un petit crucifix d'ambré qu'elle portait au cou. Nous sommes prédestinés l'un à l'autre.

— » Je disais donc, reprit Véronique, que mon frère était inflexible. L'année tout entière se passa en larmes stériles et en vaines supplictitions. C'est moi qui fus chargée d'annoncer à notre chère enfant qu'il n'y avait plus d'espoir et qu'il fallait courber la tête et se résigner.

— » On ne se résigne jamais à l'injustice , ma tante ; et c'était une indigne tyrannie que de vouloir m'exiler du monde quand j'y voulais rester, moi.

— » Le terrible jour des vœux arriva. L'église de Sa in^i^i Catherine de Sienne — vous savez,

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seigneur Anselme, là bas au Qnirinal, au pied de la tour d'où Néron regardait brûler Rome — l'église donc était comble pour la cérémonie , car jamais Rome ne vit tomber sous les ciseaux sacrés d'aussi beaux cheveux noirs que ceux qui leur allaient être livrés. Tout était prêt; on n'attendait plus que la reine de la fête.

— » Dites la victime du sacrifice; c'en était un digne de ce Néron dont vous venez de parler. Il brûlait Rome, lui, mais du moins il ne forçait pas ses filles à être vestales.

— )) Déjà parée et plus belle qu'un ange quoiqu'un peu pâle — elle avait seize ans — Loysa demanda pour dernière grâce à entretenir son pèn* au parloir. Il vint. Mais que lui dis-tu donc en tête à tête ?

— » Qu'il était un impie ; qu'il commettait un sacrilège , une profanation , et qu'il n'avait pas le droit de convertir une loi d'amour en sacrifices humains. — « Ne vous at- » tendez pas , continué-je , à me voir prendre «une attitude humble; je n'ai que trop sup- » plié , je ne veux plus descendre aux prières. » Les liens de fille à père sont rompus ; vous les » avez vous-même brisés. Yous n'êtes plus que mon » bourreau, et je suis une victime livrée sans dé- » fense au caprice et à la violence. » — Il vouhit me fermer la bouche , et me serrant les bras avec

une; colère concentrée, il menaça de me fouler aux pieds si je n'obéissais en silence ; mais je me dégageai de ses mains de fer, et exaltée jusqu'au délire par le désespoir, je l'accablai d'analhêmes et de malédictions. — « Plutôt la mort que le voile 1 » m'écriai-je. Que mon sang retombe sur votre »tête! » — A ces mots, j'arrachai ma jarretière avec fureur, et je la passai dans les barreaux de la grille pour m'étrangler. C'est alors que je perdis

connaissance

— » Et que j'entrai, poussée au parloir par la main de la Providence. Je trouvai ton père dans un accès de rage, ne voyant rien, n'écoutant rien, hors de lui. Mais quand je te vis, que devins-je? Doux Jésus! j'en frémis encore. Figurez-vous, seigneur Anselme, que ce joli coup de cygne était déjà tout bleu; bleu comme je vous le dis, répéta-t-elle en le baisant. Je la crus morte; grâce à Dieu, elle n'était qu'évanouie. J'appelai à grands cris ; les sœurs accoururent ; on l'entoura , on la porta dans sa cellule, où elle revint par degrés à la vie; je n'y revins, moi, que lorsqvie je lui vis rouvrir ses beaux yeux noirs. Madame l'Abbesse prévint le public désappointé, qu'un accident imprévu forçait d'ajourner la cérémonie. Mais la vérité transpira. Monseigneur le Cardinal-Vicaire intervint. Son Eminence fit entendre à mon frère que puisque la vocation de sa fille ne l'appelaii

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pas au cloîlr(î, la contraindre serait un crime. Jl fallut bien fléchir devant cette autorité suprême.

— )) Et c'est ainsi , dit Lo\ sa en fixant un œil passionné sur le fiancé de son choix, c'est ainsi que j'ai été miraculeusement conservée à l'amour et à vous. Jugez par là si vous devez m'étre tous les deux chers, et si je puis consentir à vous perdre.

— » Et moi , répondit Anselme avec tendresse , m'y croyez-vous donc disposé? Je ne connais point votre père, Loysa; mais comme je suis à vous, vous êtes à moi ; rien ne peut changer cela. Co que Dieu a joint, les hommes ne le diviseront pas.

— »Qu'ai-je fait? qu'ai-je fait? recommença de crier la pauvre Véronique , retombée dans les alarmes. Mon doux Jésus! si je dois revoir les horribles scènes de Sainte-Catherine, j'aime mieux mourir. Non, je n'aurais jamais dû vous laisser entrer ici, seigneur Anselme; Dieu m'a aveuglée; c'est moi qui ai fait tout le mal.

— «Dites tout le bien, ma chère tante, et je vous en remercie. Du reste, il adviendra ce que voudra le ciel; quant à moi, je vous le déclare, je suis résolue à tout souffrir plutôt qu'à céder, et j'ai le droit, je pense, d'être crue sur parole. J'en jure par ma jarretière, ajouta-t-elle avec un sourire qui flotlait entre la tristesse et la gaîté. «

C'était trop de combats pour cette àme décidée, mais mobile et délicate; elle succombai!.

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