‹ Rome souterraine (volume 2)Chapitre 17 sur 43 · LA PLACE DE SAINT-FRANÇOÎS · texte numérisé non relu

LA PLACE DE SAINT-FRANÇOÎS

de petites rues étroites, fétides, tortueuses, plus éclairées par les lampes tremblottanles des madones que par quelques réverbères expirans et mornes , clairsemés dans l'ombre comme des feux-follets dans les marécages. Il passa devant Saint-Jean des Génois, et laissant à gauche l'église et le tombeau de Sainte-Cécile , il admira plus loin, moins il est vrai du regard, tant la nuit était noire, que de mémoire et par instinct, le joli temple raphaélesque de Sainte-Marie dell'Orto, dont l'architecte fut Jules Romain,

Ces derniers confins de Eome , si recueillis d'ordinaire à cette heure et si paisibles, ils étaient ce soir pleins de mouvement , de bruit , et Anselme crut distinguer en approchant de la place de Saint-François des clartés inaccoutumées , un tumulte étrange de rires et de voix confuses. Il trouva là en effet un groupe de ïrastévérins. Une trompette, qu'il recoimut à la première note et qui le fit rougir et trembler de colère, lui dévoila le mystère de cet attroupement inusité. — Cet homme est mon mauvaie génie , pensa-t-il , il est attaché à mes pas comme une ombre ; à Rome comme au désert je ne vois que lui, partout lui. — Et pour échappera ses yeux, l'ami de Marins se plongea dans la foule et s'en fit un rempart.

— « Achetez, criait le Catalan (car c'était bien lui), achetez ma poudre de Badajoz; elle a fait

l36 LA PLACE l)i: SAIiM-FKA.NCOlS.

des miracles, de Salaiiiaiique à Rome : elle guérit les yeux , elle guérit les dents , les boiteux et les manchots. Qui en veut? Yoici le marchand. Approchez, messieurs, mesdames, on ne la vend pas , on la donne. » — Et armé du tambour de basque, l'ubiquiste docteur se mit à chanter, pour mieux séduire la multitude, l'histoire des Horaces et des Curiaces, ballade héroïque du peuple romain.

Tenant du mémorable tournoi, Horace, la fleur des champions , dit la ballade , est banni pour avoir tué sa sœur ; il va en Grèce et en Asie , délivre les jeunes filles opprimées et châtie les chevaliers félons. Rappelé par TuUus, roi de Rome, il s'embarque à Corinthe et débarque à Ostie. Le monarque est si charmé de le revoir qu'il envoie des messagers annoncer son heureux retour en France, à Naples, à Venise, au Congo; en Alsace et en Assyrie, en Pologne , en Gallice , jusqu'en Chine , et

Da l'uochi , ed ai chi e di cucagna un monte . Con suoni, e canti, e di buon vino un fonte.

Mais peu satisfait de Rome malgré un tel accueil j le vainqueur d<^s Curiaces repart et va reconquérir le royaume de Macédoine, dont la belle Clarisse, son épouse, avait été dépouillée par les Sarrasin.s. Tels sont les faits et gestes de la roman-

LA PLACK DE SAIiST-lKAiNÇOJS. 1 37

ce populaire, et le classique Horace eut au Trastévéré le même succès que le romantique Roland à Neptune.

Le Catalan , dans son costume étrange , était debout sur sa caritelle; le dos tourné à la rue des Morticelli, il avait en face ce couvent de Saint- François habité par le cardinal de Pétralie , de manière que son œil en gardait la porte, et qu'entrant ni sortant ne lui pouvait échapper. Deux torches de résine dont la caritelle était flanquée illuminaient assez la place pour en mettre à nu' les détails. Fumeuses et vacillantes, elles tachaient plus qu'elles n'éclairaient le cloître et l'église de longs reflets vagues, ondoyans, et teignaient d'un rouge sombre les profils sévères et vraiment romains des auditeurs , hommes et femmes , qui entouraient l'Orphée. On eût dit, à voir toutes ces figures cuivrées , les faces mornes de l'Enfer du Dante.

— « Allons, allons, continua le charlatan, approchez-vous, dépêchez-vous, messieurs, mesdames ; venez , venez acheter ma poudre de Badajoz; venez écouter la charmante histoire de Liombruno. C'est un père barbare qui conduit son fils dans une île déserte pour le vendre au diable. C'est un peuple anthropophage qui se marie avec les ours et les aigles; et sauvé parle seigneur Siroc, le beau chevalier jouit d'un parfait bonheur dans

lis lA PLACE DK SAINT-FRANÇOIS.

la caveri](^ enchantée de la bonne fée Aquilina.

— » La fée Aqnilina habile donc sous terre comme la belle Tarpéia, dit une jeune Trastévérine, dont le corset de velours galonné dessinait la longue taille un peu raide, et dont l'aiguille à cheveux , en forme de flèche , brillait comme le croissant de Diane. Mon frère l'a rencontrée un jour au fond de sa grotte, bien avant sous la montagne du C apitoie ; elle était rayonnante d'or et de pierreries, et semblait retenue là par enchantement.

— » C'est un beau conte, répondit son voisin, un jeune jardinier de la villa Spada , ceint d'une ceinture rouge et coiffé d'un filet de soie à l'espagnole, un beau conte en vérité. Que si votre frère, ma mie, eût vraiment vu la belle Tarpéia dans sa grotte, il ne vous le serait certainement pas venu dire.

— » Pourquoi pas, s'il vous plaît?

— » Et qui ignore , répliqua le jeune homme en rejetant sur l'épaule sa veste de velours noir , que ceux qui veulent pénétrer jusqu'à elle ne retrouvent plus leur chemin. C'est connu cela de tout Rome. Votre frère vous en a conté, ma chère.

— » Et je vous dis , moi, qu'il l'a vue.

— » Comme moi j'ai vu les noces de mon grand père.

— » Mais voyez donc ce bavard ! Comme si on

LA PLACE DE SAIM-FRANÇOIS. \ JÇj

lui demandait son avis. Défilons chacun notre rosaire, mon beau galant, et n'imitons pas, s'il vous plaît, 1(# barbet du sieur Bergolo. » — Or il faut savoir que le sieur Bergolo était un maître d'école dont le barbet tournait la broche , réveillait les écoliers, allait au marché, rapportait, dansait même, mais était si hargneux que son nom en est devenu proverbial.

Au lieu de s'offenser de l'allusion, le jardinier trastévérin se prit à rire.

— « Au reste , ma belle enfant, dit-il de bonne humeur, puisque vous le voulez, je le veux bien; vous avez de trop beaux yeux pour me fâcher, et je ne veux pas d'autre vengeance que celle-ci, ajouta-t-il, en lui baisant la main avec un bon goût et une bonne grâce qui désarmèrent la belle fille du Trastévéré. Elle sourit, et les hostilités cessèrent.

— » Or ça, maître chanteur, dit au Catalan en fixant sur lui un œil perçant et fin , un vieillard sec et vert, surmonté d'un chapeau conique et drapé d'un manteau de poil de chèvre brun, pour être de Catalogne vous parlez bien couramment le romain , ce me semble. » —

La botte était pressante, la parade fut prompte.

— « Que cela ne vous étonne point , mon galant homme, répondit le charlatan au malin vieillard. Si mon père était Catalan , ma mère n'était

l4o LA PLACE DJ: SAINT-FRAINÇOIS.

pas Catalane. Elle était, elle, et je m'en glorifie, des montagnes de la Sabine ; et voilà comment , messieurs, mesdames, j'ai sucé avec le laU maternel la langue romaine qui est la plus belle de toutes les langues de la terre et du ciel, puisqu'Eve et les anges la parlaient au paradis terrestre. Toutefois, si vous voulez des chansons espagnoles, on sait par cœur, et l'on s'en vante, son Romanceros, comme cela convient à un aussi bon Espagnol que l'humble serviteur de vos seigneuries illustrissimes. » — Et en disant cela, il souleva son gigantesque claque, et inclina son plumet blanc, comme Publicola les faisceaux du licteur devant la majesté du peuple romain. — « Puisque vous voulez du castillan , continvia-t-il en se recouvrant , je vais avoir l'honneur de vous chanter la fameuse romance de la Juive, poignardée sur le lit du roi de Castille, son amant : Fermosa la Judea y el rey don Alfonso el bueno —

— » Eh ! non, interrompit brusquement le vieux Trastévérin ; laissez l'espagnol aux Espagnes , et servez aux Romains du romain. » —

Certes , il ne fallait rien moins que le respect antique et tout patriarcal dont la jeunesse trastévérine honore les cheveux blancs pour plier tout ce fougueux auditoire au veto du vieillard. Rien n'égale la haine du peuple de Rome pour le peuple d'Israël que le mépris dont il l'abreuve, et

LA PLACE DE SAliNT-FRANÇOIS. \l^]

la maîtresse juive d'un roi chrétien égorgée était un mets trop selon son goût pour s'en abstenir. Il s'en abstint pourtant ; une bouche sexagénaire avait parlé , devant un si saint oracle tout se taisait ; si chacun fit à part soi ses réserves , pas un murmure ne s'cîleva , et la résignation fut silencieuse. Il, est vrai de dire que dictateur populaire , Taddée — tel était le nom du vieillard — était le Delphes vivant du Janicule, homme d'ailleurs de tête et de cœur, et maître maçon de son métier.

— « Si vous ne savez pas le Méo Patacca , la gloire du nom romain, dit-il au Catalan, chanteznous un peu l'histoire de ce Ministre d'Etat qui menait une si méchante vie

— » Et qui fut sauvé en fondant un hôpital, dit le Catalan en achevant la phrase.

— «C'est vrai que celui-là échappa au gibet, repartit Taddée , je l'avais oublié ; puisqu'il ne fut pas pendu, ce n'est pas notre affaire et j'y renonce. De mon temps, mes enfans, cela ne se passait pas ainsi , et nous serrions un nœud coulant au cou d'un ministre tout comme je vous le dis. Le grand-inquisiteur Tortona en peut donner des nouvelles, et si le cardinal Acquaviva, qui nous mitrailla sur la place d'Espagne n'y passa pas, c'est que nous le manquâmes. Quant à Tortona, son affaire, Dieu merci, fut faite en un tour de main; pendu en plein midi et en plein Cours , ni plus ,

l/|l^ LA PLACE DK SAIM-FRANÇOIS.

ni moins, nonobstant la révérence due à la pourpre, car il était, ma foi, bien cardinal. Tout ce que je puis vous dire, c'est que je fus de la fétc , et que ce soir-là le faubourg fut illuminé comme une chapelle du Saint-Sacrement. H y a bien de cela , mes fils , quelque quarante ans ; c'est égal , voyez-vous , vm Grand-Inquisiteur pendu ne se voit pas tous les jours, et l'on aime à s'en rafraîchir de temps en temps la mémoire. Cela ne laisse pas que de faire du bien à l'âme. Mais je reviens à vous, mon beau chanteur, continua-t-il d'un air bonhomme en se retournant vers le Catalan. Sauriez-vous point par hasard le Testament de l'abbé Yeccei ?» — »

Ceci était un piège tendu au saltimbanque. Le Testament de l'abbé Veccei est un poème burlesque tout-à-fait dans le génie de ce peuple romain dont la passion fut en tout temps la satire ; non cette satire au petit pied qui équarrit ses angles au frottement des salons, et ploie humblement la nuque pour passer aux portes. Cette petite maîtresse de boudoir aux colères mignardes, aux ongles rognés et musqués, est la satire apprivoisée, la satire parlementaire, comme on dit, ce n'est pas la satire du peuple romain.

La sienne va nu-pieds et l'œil fier ; elle hante les tavernes et les places publiques, heurtant sans sourcill(T le fronton des palais et des temples. Ac-

LA PLACE DE SAIlNT-FRAN(^OIS. 1 /p

coudée d'un bras sur Marforio, de l'autre sur Pasquiu, ses pieds baignent dans le Tibre , son front touche au C apitoie et au Vatican. Elle ne se pique ni du cruscantisme florentin , ni de la bonhomie napolitaine , ni de la grâce vénitienne , elle est romaine , sévère et grave comme la ville éternelle , grandiose comme son histoire , triste comme ses ruines , impitoyable comme ses prêtres. Armée tour à tour du fouet de Lucile et du glaive ardent de Juvénal, elle fustige jusqu'au sang, elle lacère, déchire, et qu'il porte le casque ou la tiare, qu'il soit César ou Pape, elle imprime au coupable ses stigmates brûlantes. Telle est cette satire sans modèle et sans émule , dont l'invective mordante ronge comme un fleïive éternel et use depuis des siècles le colosse des sept collines. Indigène, née du sol comme les fabuleux Autochtones du Latium, elle n'appartient qu'cà Rome, et Rome peut dire encore comme déjà le poète ancien : Tôt a nostra est.

Or, dis-je, sans atteindre à la véhémence ni à la hauteur des monumens classiques du marbre éloquent du palais Braschi, le Testament de l'abbé Veccei avait, par des allusions mal gazées et des bons mots trop crus , irrité les susceptibilités du Saint-Office et mérité les honneurs de l'Index. La police lui donnait partout lâchasse, et maître Taddée qui savait l'argus partout présent, ses

l44 l'A PLACE DE SAhNT-FKANÇOIS.

mille yeux toujours ouverts, n'eût pas été fâché de faire cheoir en quelque embûche le Catalan de l'Apennin , et de le mettre aux prises avec les sbires. Mais il avait alFaire à trop fin gibier; le renard sentit le piège et le tourna.

— « Si quelqu'un des honorables assistans , dit le charlatan en jouant l'ignorance avec une humilité feinte , daignait m'enseigner ce chef-d'œuvre de la poésie romaine , je le paierais au poids de Tor en reconnaissance éternelle et en poudre de Badajoz. » —

— Faussaire au front d'airain, murmura le vieux chasseur désappointé, tu ne sais que cela. Mais il ne sera pas dit qu'un héritier des maîtres du monde s'aille commettre en place publique avec un vil bateleur tel que toi. — Cet élan d'orgueil antique \\n ferma la bouche et le consola de sa défaite.

Un fracas de chevaux détourna tout à coup l'attention; un carrosse déboucha de la large rue de Saint-François sur la place, et s'arrêta devant le couvent. Le laquais mit pied à terre; le frère tourier tourna la dé; la porte et la portière s'ouvrirent ensemble, etunpersonnage en habit brodé et l'épée au flanc ne fit qu'un saut du carrasse au cloîtl^e.

— » Qui est, demanda quelqu'un,\cet oiseau aà plumage doré qui vient d'entrer dans la cage ? « —

Le Catalan fît silence.

LA PLACK I)K S\lNT-FRAN(:oiS. l^-)

— - « Eh pardieu l répondit Taddéc, c'est l'excellence du palais Farnèse, l'aiiibassadeur des Deux- Siciles. Il engloutit plus de macaroni à lui tout seul que dix lazzarroni. » — Un nouveau coup de marteau , mais timide , étouffé , ramena tous les yeux sur le couvent; la porte s'ouvrit encore et se referma sur un piéton en simple habit noir. — « Pour celui-là, ma foi, continua Taddée, je ne le connais pas. Qui le connaît? » —

Le Catalan prêta l'oreille.

— « On a vu cela au Cours, répondit une voix. C'est un Piémontais, un certain marquis d'Ivrée, à ce que j'ai ouï dire, qui demeure au quartier des Anglais.

— » Il paraît , reprit Taddée , que le cardinal de Pétralie tient ce soir cour plénière. J'ai déjà vu entrer au couvent, à l'Avé-Maria, le vieux prince d'Iési avec l'abbé Savério, vous savez bien, ce jésuite de Modène qui nous a dit la messe hier à Saint-Chrysogone. '

— ))Et moi, dit une troisième voix, j'y ai vu entrer aussi avant les vêpres un étranger que je ne connais pas; mais pour celui-là, c'était bien sûr un ultramontain , il avait les cheveux blonds et les yeux bleus. » —

Le Catalan redoubla d'attention.

— « Je le connais, moi, répondit en se rengorgeant une vieille Trastévérine au poinçon d'ar-

l/|() 1,A lM,A(:i; J>K SAI\'l-FRA\rOIS.

i^ont, comme la jeune, etnii tablier écarlate, ces! le comte de KalelT, un gentilhomme russe , m'a dit son laquais, qui habile comme l'autre le quartier des Anglais , là bas vers la place d'Es- ])agne.

— » La place d'Espagne s'est donc donné rendez-vous ce soir chez notre cardinal ?

— » C'est bien naturel, reprit la vieille; tout le monde veut voir un si grand saint. Allez, mes enfans , c'est une grande bénédiction pour notre faubourg que de le posséder durant sa vie. Certes si celui-là n'était pas canonisé après sa mort, il ne faudrait plus croire à l'infaillibilité de l'église. A propos , avez-vous assisté à la canonisation de la nouvelle sainte?

— » Pour le cardinal , répondit le jardinier Spada , passe encore , c'est un homme pieux et charitable; mais poiu^ la nonne, ma foi, je n'y crois pas.

— « Comment , répliqua la vieille tout en colère , vous n'y croyez pas 1 Mais vous ne devez pas non plus croire à la lumière du soleil , car les miracles de la sœur Vincenza sont aussi évidens que le soleil à midi. Tout Rome a pu les voir. Elle était supérieure des Passionistes de Corneto, vrai jardin de sainteté. Saignée vingt-quatre heures après sa mort , le sang a coulé ; exposée pendant huit jours à l'adoration des fidèles, elle est restée aussi

LA PLACE DE SAINT-I RANGOIS. \ ly-J

fraîche qu'une jeune fille endormie; bien plus, elle a sué!... Si ce n'est pas de la sainteté, cela, qu'est-ce donc qui en sera ? Mais vous êtes tous des incrédules ; la jeunesse du siècle n'est qu'orgueil et impiété. Que celle de mon temps valait bien mieux !

— » Beaucoup mieux en elFet , ma bonne mère, elle pendart les robes rouges le long du Cours.

— » Blasphémateurs impies , ne craignez-vous pas que la géhenne ardente ne brûle vos langues de vipère ! Madone 1 quel siècle ! quel siècle ! Mais je l'ai toujours dit, c'est ce Marius qui les a tous perdus. Il est le fléau du quartier. C'est un jacobin , un athée

— » Halte-là ! la vieille , interrompit rudement Taddée ; Marius n'est point ce que vous dites : c'est un homme de conseil et de savoir. Si le cardinal de Pétralie — ce que je ne nie poin*, car je le tiens aussi pour un bon chrétien, digne de la tiare — s'il sanctifie le Tlrastévéré par sa dévotion, Marius l'éclairé par ses lumières, et l'un, ma foi, vaut bien l'autre. Et puis il est des nôtres, lui, et notre ami à tous.

— » Bravo ! père Taddée , s'écrièrent en chœur les assistans. Il est notre ami à tous. Qu'il faille plaider pour nous au Capitole ou à la Rota , sa plume ni sa langue ne font jamais défaut. Borne

lu.

^l\S LA PLACE DE SAINT-FR ANCOLS.

n'a pas un cnrial de sa force. Mais est-il vrai qu'il soit parti?

— «Pas pour long-temps, répliqua le vieux maçon. Le travail le tue; il avait besoin de repos, et on l'a forcé à un petit voyage de plaisir. Il est parti au coucher du soleil, et je l'ai accompagné jusqu'à la Porte du Peuple avec un de ses amis; digne jeune homme, ma foi, et qui nous connaît autant , je vous assure , que s'il fût né dans le quartier. Quoique de l'autre rive, il ne nous méprise pas , celui-là , et je vous réponds qu'après Marins nous n'avons pas un ami plus chaud. Mais les Trastévérins ne sont pas des ingrats, et, s'il a jamais besoin de nous, nous le lui ferons bien voir. N'est-ce pas, mesenfans?

;i;rT— » Oui, père Taddée; les Trastévérins ne sont pas ingrats; s'ils haïssent bien leurs ennemis, ils aiment encore mieux leurs amis, et le leur prouvent. Mais comment donc s'appelle -t-il qu'on sache son nom au besoin ?

— » Son nom est Anselme , retenez-le.

— » Soyez tranquille , père Taddée , nous nous en souviendrons.

— » Jésus-Marie ! s'écria tout-à-coup le vieux Trastévérin dont l'œil d'aigle venait de découvrir Anselme perdu dans la foule ; le voilà , mes enfans, le voilà; c'est lui-même. La Madone nous l'envoie à point nommé. » —

LA PLACE DE SAINT-FRANÇOIS. ll^q

L'iiilempestive découverte fut suivie d'une ovation populaire dont l'ami de Marins se fût bien passé. Porté en triomphe par l'énergique tribu de la cité sainte , il fut livré sans défense et à nu pour ainsi dire au regard inquisiteur qui l'avait forcé à tant de circonvolutions. Debout toujours sur sa caritelle et l'oreille aux écoutes , le Catalan n'avait pas perdu une parole de tout ce qui s'était dit, et, sentinelle attentive, son œil invariablement fixé sur la porte du cloître n'avait pas lâché prise un instant.

Page 1