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— « Messieurs, dit le cardinal avec une gravité naturelle et après s'être excusé de son retard inusité, je vous ai annoncé pour ce soir des communications importantes, et, pour première, j'ai l'honneur de vous présenter M. le comte de Kaleff, envoyé secret de sa majesté l'empereur de Russie auprès du Consistoire. Lui-même vous exposera sa mission. » —
Après les civilités d'usage et les révérences mutuelles, on se rassit et la parole resta au comte. Il s'exprima en italien avec cette pureté rare que les Russes portent dans les langues étrangères. 11 dit que son souverain ne voyait pas sans indignation le servage où le cabinet de Vienne tenait les cours d'Italie ; que l'aigle d'Autriche avait des prétentions par trop inquiétantes pour ses voisins, et que, dans l'intérêt de l'équilibre européen qu'elle menaçait sans cesse de rompre, il était bien temps de lui rogner les serres. En cet état de choses, le Czar, plein de sollicitude pour les princes italiens, leur offrait, contre l'ennemi commun, sa coopération diplomatique et au besoin armée.
— Comme aux carbonari napolitains; — pensa le chef des conjurés d'Asture, qui avait présent encore le récit du Calabrais , et à qui le Russe était répulsif.
— « Mon auguste maître , poursuivit le diplomate clandestin, demande en conséquence une
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place dans ]e Consistoire. Profondément désintéressé dans la question , il n'aspire qu'au rôle de libérateur de l'Italie , le seul qui convienne à sa grande âme , et il n'a dans tout ceci qu'un bul d'humanité et de civilisation. » —
Ce mot de civilisation dans la bouc lie du Tartare fît monter un sourire aux lèvres d'Anselme. Le cardinal fut impassible.
La communication faite , le comte se tut pour en attendre le résultat. Un silence assez long régna. Le duc de Télèse ni le marquis d'Ivrée n'étaient hommes à mesurer la portée d'une telle démarche ; et s'ils gardaient le silence, c'était par pure bêtise et pour se donner un air de recueillement diplomatique et de méditation profonde ; mais leur esprit vaguait sans but , et leur œil errant et distrait le disait assez. Ils attendaient que quelqu'un ouvrît un avis pour s'y ranger, quel qu'il fût.
Quant au prince d'Iési , il ne se rappelait pas d'avoir jamais vu la Russie intervenir au moyen âge dans les débats du Saint-Siège, et il était tout dépaysé. Il ne comprenait rien à ce nouvel auxiliaire tombé là des nues au milieu de l'Italie, et, tout occupé à recueillir ses souvenirs, il n'en venait pas à bout.
L'abbé Savério y voyait plus clair. Ces ouvertures de la Russie ne lui étaient pas nouvelles , car
le oonite de Kalefi* n'était pas le premier émissaire russe en Italie, et il y avait long-temps que le jésuite trempait dans toutes ces intrigues. Mais comme en tout ceci son souverain jouait le plus beau jeu, sa position lui interdisait Tinitiative, et il attendait aussi.
Anselme se tut comme eux, mais par de bien autres motifs. De fait donc comme de droit la parole était au cardinal ; il la prit sans rien conclure. L'offre lui paraissait digne de considération, mais elle avait besoin d'être mûrie , et il désirait que la discussion y répandît ses lumières ; soumise du reste préliminairement à Sa Sainteté, elle en avait, ajoutait-il, reçu une approbation éventuelle.
Si vagues que fussent ces paroles, le jésuite en saisit le sens vrai ; il vit que le vent soufflait au nord , c'est là tout ce qu'il voulait savoir. La Russie — et certes il ne l'ignorait pas — était aussi avant que lui dans les secrets du Consistoire ; il fit comme s'il n'en eût rien su, et jaloux de mettre de son côté le plénipotentiaire occulte , en affectant, le premier, une confiance illimitée, 11 eut l'air de lui faire une confidence, quant au fond il ne lui apprenait que ce qu'il savait déjà.
— « Pour répondre, lui dit-il, par la confiance à la confiance de votre auguste souverain, il convient, monsieur le comte, de soumettre à votre
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(vxcelleiice la nouvelle division de la Péninsule , alors que. Dieu et le Czar aidant, l'Autriche en sera dehors. » —
A ces mots, le Modenais déroula sous les yeux du Moscovite une carte manuscrite de la Péninsule, où le lot de chacun était tracé d'avance. C'était quatre Italies en une. La pointe septentrionale que le royaume de Naples pousse dans les Etats de l'Église, entre l'Adriatique et l'Apennin se prolongeait jusqu'au Métauro, embrassant ainsi toutes les Marches. L'île d'Elbe lui revenait aussi. Le Pape était dédommagé temporellement par la Toscane, dont on expulsait, à son profit , l'autrichienne maison de Lorraine qui avait refusé d'entrer dans la ligue ; il faisait aussi une percée au-delà du Pô, et ajoutait aux quatre Légations la fertile Polésine de Rovigo. Quant à la cour de Turin, elle descendait au midi jusqu'au Serchio, et s'agrandissait à l'est et au nord du Tyrol italien et de toute la Lombardie jusqu'à l'Oglio.
Dans l'exposition que fit l'abbé Savério de ce panorama politique, il eut soin de peser avec affectation sur la part des autres , mais il glissa légèrement sur celle de Modène, et certes, à ce coup de dez, le petit duc n'était pas maltraité. Parme, Plaisance, toute l'Italie autrichienne enfin, de l'Apennin aux Alpes, de Trieste à l'Oglio, lui échéait avec le titre de roi.
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— « Ces trois royaumes, coiitiuua sans pause le ïin jésuite, formeront à l'avenir une ligue étroit<î et forte sous le protectorat du Souverain Pontife. Afin, ajouta-t-il , de reconnaître dignement l'assistance désintéressée que veut bien nous prêter le Czar, et comme d'autre part il convient à notre sûreté qu'il intervienne désormais dans l'Europe occidentale comme puissance maritime, nous nous réunirons pour le prier de vouloir bien accepter Ancône ou Gênes. » —
— Et pourquoi pas Venise? — murmura entre ses dents le marquis d'Ivrée, choqué que l'on disposât si cavalièrement des états de son prince. Toutefois, comme il n'avait à ce sujet aucune instruction, la circonspection du diplomate l'emporta chez lui sur le zèle du courtisan, et il se tut Ainsi fit le duc de Télèse , et cependant le jésuite rognait d'un mot la meilleure partie du lot de la cour de i\aples, le plus pauvre déjà de tous, grâce à la gauche incurie de son représentant. Là, comme partout, on le jouait, et sa vanité ne s'en doutait pas. Une idée politique était aussi peu accessible à sa mince compréhension qu'un sentiment chevaleresque à son âme vulgaire ; il ne trouva donc rien à objecter.
— « Je crois, répondit le diplomate tar tare avec un aplomb que la circonstance rendait grotesque, ne point ontre-passer mes pouvoirs en acceptant dès
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ce moment, au nom de mon auguste maître, les deux villes que vous venez de lui offrir avec une si flatteuse unanimité. 11 restera à fixer plus tard les moyens d'occupation. Mais j'ai l'honneur de vous répéter que les motifs de l'empereur sont tout-àfait purs , et qu'en toute cette affaire il n'a en vue que votre intérêt. Quels sont, je vous prie, vos ressources personnelles contre l'Autriche?
— » Deux cent mille hommes de troupes italiennes, répondit fièrement le prince d'Iési , qui n'avait pas ouvert encore la bouche, et de plus la force morale de l'Eglise.
— » Mais de l'argent?
— » Nous sommes en négociation , dit l'abbé, avec un Juif qui nous en avancera.
— «Le Consistoire, reprit le comte, s'est-il assuré déjà quelqu'alliance ?
— w Plusieurs princes d'Allemagne, répliqua le jésuite, sont avec nous. J'ai leur parole. La France ne sera pas contre. Quelque timide que soit aujourd'hui son allure, elle est sanfédiste au fond, et la force des choses la replacera malgré elle au centre de sa politique naturelle, qui fut et sera toujours de refouler l'Autriche au-delà des Alpes. Cette politique est aussi celle de l'Espagne; comme la France , elle est sanfédiste de cœur , aussi nous assis tera-t-elle malgré son éloignement. J'ai là-dessus pressenti ses ambassadeurs en Italie ; si elle
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n'est pas entrée dans la ligue, c'est qu'elle n'y peut jouer le premier rôle; or l'orgueil castillan ne se résigne pas au second, et n'étant pas tout, il préfère n'être rien. Mais l'étendard une fois déployé nous l'entraînerons.
— » Une question me reste à vous poser, poursuivit M. de Raleff: tant qu'il ne s'agira que de la nationalité italienne et de l'expulsion des Autrichiens, le Consistoire ne pourrait-t-il pas compter sur les carbonari et pactiser avec eux?
— » Pactiser avec les carbonari ! s'écrièrent à la fois le marquis et le duc avec une fureur d'indignation mal déguisée.
. — » Et pourquoi pas? dit le jésuite. Serait-ce donc la première fois? Entre ennemis tout est bon , sauf après à briser l'instrument. Votre roi ^ monsieur le duc, nous peut en cela servir de modèle. » —
— Revenez-y, répondit tacitement Anselme , et nous verrons cette fois à qui restera le champ de bataille. —
— « Au reste, reprit froidement le Russe, ce n'est là qu'une idée en l'air. Je vous l'ai soumise, c'est à vous à la juger. Voici maintenant les propositions de ma cour. Une fois la lutte engagée, et il est d'une indispensable nécessité qu'elle le soit par vous , elle vous en garantit le succès, d'abord par une prompte reconnaissance, et, s'il le
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faut, par une armée de débarquement sur vos côtes et une diversion sur nos frontières. » — Le Cilento revint encore ici à la mémoire d'Anselme. — « De plus , poursuivit le comte , le Pape régnant est malade, une vacance se prépare, et sa majesté impériale s'engage à user de tout son crédit au prochain conclave pour faire asseoir sur la chaire de Saint Pierre un cardinal sanfédiste. Or, ajouta-t-il en se tournant vers le cardinal de Pétralie, je n'en connais pas de plus digne que votre éminence.
— » Il en sera ce que Dieu voudra, répondit le Sicilien après une légère inclination de tête ; mon amour de la retraite est connu , mais je suis prêt à tout ; et s'il plaît jamais au ciel d'appeler son serviteur indigne à gouverner en ces temps difficiles la barque de Saint Pierre , je saurai me résigner et immoler mes répugnances à mes devoirs. Je prie Dieu chaque jour d'éloigner de moi ce calice d'amertume et de grandeur, et de me laisser dans mon obscurité. Je ne suis que trop déjà mêlé aux choses du monde, et ma présence au milieu de vous , la part que prend ma faiblesse aux débats qui vous rassemblent, sont des fardeaux qui m'écrasent. Je suis un homme de prière, non d'action. Mais le Saint Père a parlé; il m'a montré l'Eglise en péril, son clergé humilié, persécuté par les nations ; l'incrédulité débordant sur le
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monde; rorgutil gibelin sans bornes; la tiare prête à ceindre peut-être le front superbe d'un archiduc, j'ai dû céder et je l'ai fait avec larmes et contrition. Hélas 1 en ces jours de calamités, chacun doit à Dieu sa part de sacrifice, et quitter son poste, jeter ses armes dans la mêlée , ce serait lui sacrilège , une lâcheté 4ont vous ni moi ne nous rendrons covipables. Si Jes chefs fuyaient, * ^ue deviendrait l'armée? ) — i \^, Ces paroles pieuses et tristes furent prononcées '*Sffec KâÉsure. et «ans vaine forfanterie d'humilité, f^ te^i du cardinal , ses traits y étaient conformai par leTn\ calme, par sa gravité; et cette voix du ciel, jetée au milieu de ces intérêts mondains, était d'un effet solennel , grandiose ; mais aucun peut-être, tous par des motifs divers^, ne crurent à ja sincérité de sa tristesse , de son abnégation. Je me trompe, il en est un sur qui ce langage des vieux jours agit puissamment, le prince d'Iési ; c'est la seule chose dont il eût eu jusqu'ici une compréhension bien nette : tout le reste avait passé devant lui comme autant d'ombres vaporeuses sans formes distinctes. Il en était toujours , lui , à la Ligue Lombarde; il voyait dans le monastère trastévérin de Saint-François d'Assises le monastère milanais de Saint-Jacques de Pontide, dans l'empereur d'Autriche un autre Barberousse, dans le Pape un Alexandre-^Trois , et, calquant