‹ Rome souterraine (volume 2)Chapitre 24 sur 43 · LE CONCILIABULE · texte numérisé non relu

LE CONCILIABULE

ainsi raveiiir sur le passé, il ne révail qu'une nouvelle victoire de Lignano. C'était là sa chimère 5 et son vieux sang guelfe bouillonnait à l'idée seule de tirer l'épée et d'arracher des clochers lombards le gonfalon de l'Empire. La présence du Moscovite l'avait dérouté; la voix du Sicilien lui rendit le fil. Illuminé soudain par ces paroles sacrées, ses yeux s'étaient ouverts, ses poumons dilatés comme ceux du mineur brusquement sorti des entrailles de la terre.

De ce chaos, pourtant deux choses lui étaient restées gravées dans l'esprit, tant elles l'avaient heurté violemment au passage : c'est que le banquier de la ligue était un Juif, et son protecteur impérial un hérétique. Cette dernière idée surtout le troublait. Il eut peine à se contenir en présence du comte; et, quand ses communications faites, le Russe enfin se retira, le vieux ligueur romain éclata comme la foudre.

— «Que nous veut cet hérétique, s'écria-t-il d'une voix tonnante, avec son impériale majesté? Aigle pour aigle, c'est tout un, cl nous ne voulons pas d'autres auxiliaires que ceux de nos ancêtres. Que le Barbare reste dans ses neiges, il y est à sa place, et le soleil italien est trop chaud pour lui. S'il veut prouver son dévouement au Saint-Siège , qu'il commence par se convertir , qu'il se crois^N qu'il marche à la délivrance du

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Sainl-Sépiilcre, au lieu de nous vcuir voler nos villes , et Gênes encore , la république la plus guelfe du moyen âge ! Ah 1 cela crie vengeance 1 » —

Ce que le prince d'Iësi venait de formuler si clairement, le marquis d'Ivrée en avait le sentiment vague, et il avait de plus que lui une vieille rancune contre la Russie, car il n'était pas là sans savoir qu'en des troubles récens elle avait assisté, excité peut-être les carbonari piémontais, et, vaincus, s'était constituée leur avocat auprès du vainqueur. Quel grief l Toutefois, circonspect jusque dans la colère, il n'outrepassa point ses pouvoirs , et il s'abstint de rien préjuger sur la question principale; mais il se récria avec aigreur contre toute alliance avec les carbonari. Il déclara, car là-dessus il avait des ordres précis , que sa coui* n'en voulait point, et qu'un tel projet serait suivi d'une rupture immédiate.

Cette menace effraya Savério ; il savait bien que Turin était l'âme du Consistoire, et que sa défection en amènerait infailliblement la dissolution. Or ce n'était point du tout son compte, et il se mit à manœuvrer si adroitement, le jésuite, qu'il éconduisit sans cérémonie le projet d'alliance présenté par le Moscovite et soutenu d'abord par lui-même. Il ne l'avait fait, dit-il, que par ménagement, par politique, pour ne point heurter un si puissant auxiliaire ; mais il n'en voulait pas ; mais il

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la repousserait à lout prix; mais sa haine, sou horreur des carbonari — ou devait bien le savoir — était ardente, irréconciliable ; et il joua si bien le fanatisme , ce cœur froid sans haine comme sans amour, qu'il dépassa tous les autres, et le marquis lui-même, en invective et en violence.

Honteux d'être vaincu dans une si belle carrière, le Sarde, qui sur ce terrain avait ses coudées franches , et avec lui son confrère de Naples, se piquèrent d'émulation. Le prince d'Iési, qui tenait les carbonari pour des Pauliciens ou des Albigeois , et qui invoquait contre eux les bûchers de Saint Dominique et l'épée de Simon de Montfort , se joignit d'abondance à eux, et ce fut alors entre les quatre sanfédistes un si effroyable concert d'outrages et de malédictions, qu'indigné d'abord, Anselme finit par en rire de pitié. Il se tut; le cardinal se tut aussi, et le rusé fils d'Ignace profita d'une si touchante union pour opérer sa retraite. Fidèle à ses instructions et plus encore éi la perfidie de son caractère , il quitta ses collègues , bien résolu à les jouer tous et à s'allier pour son compte avec les carbonari. Il se serait allié avec l'enfer.

Le Grand -Pénitencier ferma la séance par quelques considérations plus divines qu'humaines; il ne fit , suivant son usage , que replacer la question au point de vue religieux . et conforter

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les consciences liniorécs. — «Les voies de Dieu, dilil, ne sont pas nos voies. Qne savons-nous, prince, si cette assistance de l'hérétique du nord qui vous scandalise n'est pas une vue providentielle, et si elle n'a pas un but caché de conversion chrétienne? Jésus a dit que son église ne périrait pas; acceptons donc sans crainte et avec reconnaissance les secours qu'il nous envoie, puisqu'ils doivent infailliblement tourner à la confusion de Terreur et au triomphe de la vérité. » —

Les trois dévots acclamèrent aux pieuses paroles du cardinal ; ils lui baisèrent humblement la main et prirent congé de lui , plus sanfédistes encore qu'ils n'étaient venus. Le silencieux Anselme resta le dernier.

— «Eh bien! monseigneur, dit-il, lorsque le bruit du carrosse de l'ambassadeur de Naples se fut perdu dans le lointain , et le silence de la nuit rétabli , c'est avec ces soldats-là que vous rêvez la conquête du monde ?

— » C'est malgré eux, répondit le cardinal avec une gravité qui ne se démentait pas entête-à-tête. Vous voyez bien que la Russie est avec nous.

— » Et vous y comptez? Mais guelfe aujourd'hui, elle sera gibeline demain si lèvent tourne.

— » Sa démarche n'en est pas moins positive. .

— »Mais perfide. Je n'y vois, moi, qu'une chose, et cette chose m'épouvante. L'ombre d'Attila

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grandit, nioiiseigneur; et ce géant qui s'alonge si démesurément au nord, qu'il dépasse déjà de la tête tous ses rivaux , avez-vous vu quel œil de convoitise il fixe sur notre Italie ? Prenez garde , deux fois et sous vos yeux il y a mis le pied, à une troisième il fera comme ses ancêtres, il y restera. Ne l'y appelez pas , croyez-moi. Songez à la fable grecque : le cheval voulut se venger du cerf; il le fut, vous savez à quel prix. Craignez d'être bridé, sellé comme lui. Je dis ici comme le prince d'Iési : Aigle pour aigle, c'est tout un. Laquelle des deux aura la serre la moins acérée? Toute la question est là. Avouez, monseigneur, qu'elle est bien pauvre.

— » Vous vous trompez, toute la question n'est pas là. Elle est toute ici , ajouta le Sicilien en mettant le doigt sur la mystique médaille sanfédiste. Voilà l'esprit de ténèbres qu'il faut immoler avant tout et à tout prix.

— « Votre éminence me connaît trop pour ignorer que je n'ai pas de vœu plus ardent, et qu'en cela je suis le meilleur sanfédiste d'Italie ; mais avouez, monseigneur, que pour un prince de l'église vous n'êtes pas conséquent. Pour combattre un gibelin , qui appelez -vous? — Ln hérétique. Rome réchauffe en son sein des vipères.

— » Mais ne venez-vous pas de dire vous-mê-

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mes qu'avec des soldats comme ceux de ce soir, il fallait renoncer à tout espoir de salut ?

— » Je l'ai dit; mais il en est de meilleurs en Italie. Que Rome les appelle aux armes pour Tindépendance italienne, et vous verrez si ce sont des hommes, ceux-là!

— » Vous êtes un carbonaro , repartit en souriant le Grand-Pénitencier ; et certes il ne croyait pas dire si vrai. Au moins , continua-t-il , convenez , mon jeune ami , que le Vatican n'est pas mort, puisque le nord et le midi se donnent encore rendez-vous dans ma cellule?

— » Plût à Dieu qu'il n'y eût que le midi ; le nord nous a toujours porté malheur.

— » Je le voudrais comme vous ; mais où prendre des hommes?

— » Je vous l'ai dit , monseigneur.

— » Au surplus, nous aurons à reparler de tout ceci. Savez-vous, Anselme, que j'ai des confidences à vous faire ?

— » Des confidences ? ... A moi ?. . .

— » Dès demain, si vous voulez vous trouver à vingt-deux heures sous les cyprès du Mont Mario.

— » J'y serai.

— » N'y manquez pas. » —

Cela dit , le cardinal tendit la main à Anselme, qui ne la baisa pas , mais la serra familièrement,

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et prit à sou tour congé. Lorsqu'il traversa la place de Saint-François , il y avait long-temps qu'abandonnée du Catalan, elle était obscure et déserte.

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Anselme était sorti du conventicule des sanfédisles plus préoccupé de ce qui s'y était passé que ne l'aurait pu faire soupçonner son obstilié silence. N'y étant investi d'aucune mission royale, il n'y jouait qu'un rôle passif, et, loin de se mettre en scène , il n'aspirait qu'à s'y effacer pour rester libre. Ses sympathies ne pouvaient être là ; mais s'il n'en avait point pour les adeptes , les adeptes en avaient peu pour lui. Pauvre et plébéien, il est douteux même que les portes féodales du Consistoire se fussent ouvertes pour lui, si le cardinal de Pétralie , son ami, ne lui en eût aplani les voies.

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Divergeant par tous les points, les saufédistes et les carbonari se touchaient par un pourtant, l'indépendance italique; et c'est par ce point unique qu'Anselme tenait à la secte guelfe; mais toute communauté cessait là; esprit, but, avenir, tout le reste le séparait d'elle. Moins citoyen romain que citoyen de la péninsule, il ne voulait pas, lui, comme le Consistoire, quatre Italies; il n'en voulait qu'une , parccqu'il la voulait forte ; et c'est pour en rassembler, sous une loi de concorde et de liberté, les peuplades souffrantes et dispersées, qu'il rêvait pour toutes , avec l'ancien Gracchus, la magnifique bourgeoisie romaine.

Et s'il songeait à une alliance, c'était contre cette aigle gibeline qui les réunissait les uns et les autres dans une commune haine, c'était pour la lutte avec l'étranger. Après la victoire , il craignait peu la défection du trône et du prêtre , car il savait qu'éclairés du passé , les carbonari ne retomberaient pas dans une faute si durement expiée, et, les armes à la main , ne les poseraient pas cette fois avant d'avoir fondé sur des bases inébranlables la République Ausonienne. Telle était sa pensée. Anneau mystérieux des deux sectes riva- Jes, personne au monde , ni le carbonaro Marins, ni le cardinal sanfédiste, n'avait le secret de son double rôle.

Si donc il ne représentait ni roi ni prince au

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synode des courtisans, il y représentait une force dont roi ni prince dans toute sa puissance n'approcha jamais , le peuple. Homme d'avenir et de moralité parmi toutes ces caducités opiniâtres, tous ces égoïsmes turpides et soudoyés, il était là comme l'image de ce qui ne meurt point dans l'homme, la justice; image silencieuse encore, image voilée et méconnue , mais qui pouvait se révéler , s'animer tout d'un coup, et foudroyer comme la statue du Commandeur tous ces Don Juans de l'Italie.

Mais le jour n'était pas venu. Il fallait s'effacer pour vaincre, car s'il est des temps où, comme Spartacus, il faut tirer l'épée, il en est où, comme le premier Brutus , il faut enfouir dans le grossier bâton de l'insensé la verge d'or symbolique.

Dernier venu du Consistoire , Anselme n'en était encore qu'à cette ère de dissimulation et de ténèbres. Elle pesait à son âme loyale ; mais la sainteté du but rehaussait les moyens ; et plus la route était tortueuse , plus elle outrageait la rectitude de ses penchans , plus le sacrifice était méritoire.

Toute la force ici était dans le silence ; et, l'œil calme, le front impassible , Anselme s'était tu. Il avait vu le Tartare disposer insolemment sous ses yeux de ces nobles cités d'Italie, dont la moindre vaut son froid empire, tant l'art et la liberté y ont

jadis entassé de trésors; il avait vu le géant surpris, garrotté; lespygniées marchander entre eux sa dépouille sanglante , comme les publicains de Jérusalem se disputaient la robe du Crucifié ; il avait vu tout cela, et il s'était tu.

Il avait entendu ces bouches serviles, ces cœurs infimes , se répandre en bas outrages contre ses frères ; insulter, calomnier ces nobles compagnons d'exil, d'échafaud peut-être, nouveaux Décius dont une seule goutte de sang n'aurait pu être rachetée par toutes ces ignoblfs vies, il avait entendu tout cela, et il s'était tù.

Et pourtant son âme romaine était indignée. Oh! qu'il eût avec joie dispersé d'un cri de colère et chassé du temple ces vendeurs cupides 1 Qu'il leur eut avec joie répondu qu'ils étaient des calomniateurs et qu'ils en avaient menti 1 — Eh quoi! se disait-il, en songeant aux siens , des impies! eux en qui la foi dans la justice est si profonde, que pour elle ils sacrifient tout, plaisirs, études, joies du monde, douceurs de la famille, repos du foyer , tout ce qui rit à l'homme , tout ce qui charme la vie , immolant tout sur ses autels, peuplant pour elle les donjons de la tyrannie, errant en exil parmi les nations, expirant sur les gibets. —

Reporté par la pensée à la tour d'Asture où dormaient à cette heure les bannis, et comparant

cette vie de péril, de misère aux voluptés commodes, aux prospérités sans alarmes de ces puissans du monde qui les insultaient : — Ils dorment, se disait-il encore, ceux-ci dans leurs palais de marbre, sur leurs lits de plume, aux doux bras de leurs maîtresses ; ceux-là sur un écueil solitaire, assailli des vagues et des vents empoisonnés des Maremmes. Où est l'équité? — Et il appelait alors de ses vœux ardens un réveil de réparation où il y eût pour tous du bonheur. Rêve enivrant ! Sainte ambition des grandes âmes qui fait les martyrs! Magique espérance des cœurs jeunes, qui souvent hélas 1 n'ouvre à leurs yeux une longue arène de gloire que pour leur mieux cacher au bout les gémonies !

Agité de ces pensées , Anselme avait repassé le Tibre et regagné par une nuit obscure la rive opposée. Il erra quelque temps dans Rome; après tant de luttes sourdes, d'orages étouffés , il avait besoin d'air, de liberté, et il marchait à grands pas dans ces rues d'artisans si noires à cette heure et si muettes , ou le peuple oublieux dort entassé. Comme il traversait ce gracieux portique d'Octavie, qui a donné au monde laYénusdes Médicis, le clocher moderne enté sur le fronton de marbre sonnait minuit.

De ces quartiers pauvres et de l'église populaire de la miraculeuse Madone à Campitelli. il passa

au splendide quartier des palais et à ce temple superbe de Jésus, si mélancolique et si sombre dans sa magnificence. Un Farnèse l'érigea, l'architecte en fut Yignole; et c'est là que repose dans une chapelle somptueuse , au sein d'une urne de bronze et d'or, sous un linceul de marbres à jour et de pierreries, Ignace Loyola.

Son ro3al mausolée est aussi riche que sa vie fut pauvre. La nature et l'art ont fait défi pour l'orner. Les marbres rares s'y dressent en colonnes, les métaux précieux s'y épanouissent en chapiteaux. Des statues la peuplent , des tableaux l'animent , et la pensée du saint règne sur tout cela. Son histoire s'y lit en pierre et en bronze ; son image d'argent massif est sur l'autel. A ses côtés s'élèvent la Religion foudroyant l'hérésie , la Foi civilisant les nations barbares; c'est en effet là toute sa vie. Tète ardente, bras militant, le moine espagnol fut le dernier levier peut-être et le plus ferme rempart de l'Eglise assiégée. Sapé d'un côté par Luther, le Vatican fut soutenu de l'autre par Ignace.

C'est là aussi , sur le tombeau même de son fondateur, que l'Ordre a établi son Delphes , et le général de la milice noire , oracle suranné , son trépied. A la vue de ce foyer pâle et presque éteint, d'où ne rayonne plus la lumière, mais d'où s'échappe comme un serpent

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l'iiilrigue qui enlace le inonde et souffle au loin les zizanies, Anselme eut un frisson de haine et de mépris.

Toute la pensée de Loyola se résumait pour lui dans Fabbé Savério, génie souple et pervei^s qu'il abhorrait; et il voyait juste, car le jésuite de Modène était, comme la dernière formule, l'image vivante de cette société morte dont le fantôme inquiet s'agite encore dans l'ombre pour intriguer. Mais ce qu'il ne voyait pas et ce qu'il ne pouvait pas voir, c'est que, juge passionné du présent, il méconnaissait le passé et le calomniait. Dès long-temps la pensée du fondateur est perdue ; les adeptes ont hérité du nom et pas de l'esprit. Si loin de sa source, le fleuve a dévié; il inonde, il ravage, et l'abbé Savério n'était pas plus Ignace que le Pape n'est aujourd'hui le fils du charpentier. Telle est la destinée de l'homme , telle est sa misère , que les institutions qui dans un temps firent sa grandeur et sa force, sont condamnées à dégénérer, à se dépraver, à se traîner long-temps dans le mépris du monde pour s'éteindre enfin quand vient leur jour dans l'ignominie et dans le sang.

Mais ce regard calme, impassible, qu'on jette survm ennemi vaincu, Anselme ne l'avait pas et ne devait pas l'avoir. Le sang-froid et l'impartialité ne naissent qu'après la victoire; ils énerveraient duraîit la lutte, le combattant les repousse.

Or rilalie est dans la mêlée. Garrottée par le Vatican, elle est aux prises avec lui , et le combat par toutes les armes, invoquant à son aide, comme Voltaire en son temps, et Jean-Jacques, le ridicule aigu qui transperce, la passion brûlante qui foudroie. Son dix-huitième siècle s'accomplit ; son dix-neuvième est à naître.

Anselme donc, dans toute l'ardeur d'une guerre acharnée, maudissait Ignace et sa milice, lorsqu'il vit se dessiner sur les étoiles les noirs créneaux du palais de Venise , le seul de Rome qui en ait encore, et le plus féodal de la ville sainte. Bâti comme le palais Farnèse , comme tant d'autres , des pierres sanglantes du Golossée, et séjour de plus d'un Pape , il fut habité dans sa jeunesse par Charles-Huit, conquérant de théâtrale mémoire , et tomba naguère, avec la République qui le baptisa, de la griffe du lion de Saint-Marc sous la serre impériale.

Cube imposant et massif, c'est une forteresse plus qu'un palais; et, nulle part, en la cité papale, le moyen âge n'a laissé plus profondément son empreinte ; il est digne ainsi de son nouveau maître. C'est de là que Vienne surveille Rome. Résidence de son ambassadeur, il est le centre de ses intrigues, il tient le fil de ses complots, et son attitude sombre et guerrière est menaçante comme la pensée gibeline qu'il recèle.

Le palais guelfe de Loyola et le palais gibelin de César, la théocratie et la féodalité sont face à face et semblent se mesurer de l'œil comme deux géans dans la lice. Un troisième s'élève à coté , mais s'en détache, celui de Létitia Bonaparte. Quel voisinage et quel nom !

Ce rapprochement saisit Anselme; il contempla d'un long regard ces trois rivaux de pierre, qui tous les trois sont un principe ; et il admira là un Jeu profond du destin qui se plut à formuler en eux la trinité rivale qui depuis trois siècles divise le monde, tient l'humanité suspendue, et la précipite à travers les révolutions et les champs de bataille vers un avenir inconnu. Telle est Rome et sa grandeur, qu'elle renferme en son sein fécond tous les contrastes ! Chaque homme y trouve son Dieu, chaque idée son emblème.

Frappant d'un anathême égal et le cloître guelfe et la forteresse gibeline, Anselme vint déposer sa haine au pied de votre palais modeste et révéré , ô mère de gloire et de douleur, mère du Charlemagne plébéïen ! Votre demeure silencieuse plongeait dans l'ombre; pas une voix, pas une lampe n'y révélait la vie, et les échos de la vie éternelle respectaient tous votre repos. Et toi , Niobé muette, tu songeais comme l'autre sans doute à tes enfans tombés un à un sous tes yeux; tu songeais à celui qui fut l'empereur, et qui dort , au

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bruît des vagues, sous le saule-pleureur africain ; à son fils, salué roi de cette Rome, dont il ni verra pas même les coupoles luire au soleil , car avant que le soleil soit levé, le lointain palais des Césars sera tendu de noir, et lu porteras un nouveau deuil. Ce palais inflexible, phare où l'Europe entière avait les yeux, il en devait sortir un nouveau César, un César jeune et inconnu ; il n'en sortira qu'un cercueil.

Et pourtant jamais front mortel ne brilla de tant de prestiges. Peuple et césar par sa naissance, roi de Rome par son baptême, sa tête adolescente portait trois couronnes ; il était la trinité vivante, et son nom seul enflammait les peuples, < t ils soupiraient après lui , et ils Tattendaient comme le Messie, disant : — Yoici , il viendra, il nous tirera de servitude, il sera grand comme son père , et il vaincra comme lui. Et puis il était si jeune, il était si beau ! Sa grâce était si touchante, sa destinée si mystérieuse! Amour stérile 1 Vaine espérance ! Il faut des jeux au sépulcre, c'est l'enfant qui expire avant l'âge , et c'est l'aïeule qui pleure à son tombeau. Elle en pleure , hélas ! beaucoup d'autres, car la mort vise à ses enfans dispersés ; il en meurt à tous les âges, il en meurl dans tous les mondes; leur cendre vole au souffle de tous les vents, et l'aïeule est là toujours pour pleurer les morts et pour consoler ceux qui sur-

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vivent, tous rois naguères, aujourd'hui proscrits, et tous déjà comme s'ils n'étaient plus.

Et cependant jamais on n'entendit sortir de ce palais austère ni sanglots, ni plainte, ni murmure. Son silence étonne et fait rcver; son calme attriste, et le pâtre sabin lui-même, descendu de ses montagnes, passe recueilli devant le seuil muet comme devant un sanctuaire, car le pâtre même sait bien qui pleure en ce palais. Cette austérité , ce mystère , tous ces prestiges douloureux , conviennent à l'infortune d'une telle mère. Ses épreuves sont trop grandes pour être plaintes, et la pitié l'humilierait ; elle la fuit , elle la repousse comme un outrage, cette pitié vulgaire qui n'atteindrait pas jusqu'à elle; elle se tait, elle s'isole, et si elle répand des larmes , c'est aux pieds du Dieu qui les inflige ! Résignation d'une âme forte ! Douleur romaine et vraiment auguste , digne , par son calme et son silence , de catastrophes si grandioses et d'une destinée si magnifique !

Une apparition soudaine tira Anselme de sa rêverie. Un homme en manteau déboucha brusquement de la petite rue de Saint-Romuald, et tourna avec précaution ce palais Torlonia, bourse anoblie, blasonnée oii un banquier-duc faisait l'agio, et qui , symbole aussi dans sa bourgeoise élégance d'un principe nouveau, semble jeté là par un nouveau jeu du hasard pour ajouter à tant de

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contrastes. L'inconnu traversa la place, et s'achemina vers le palais de l'ambassadeur. Anselme le suivit de l'œil à la clarté d'une torche expirante , et crut le reconnaître au moment où il se perdait sous les voûtes obscures delà citadelle. — Catalan de malheur! murmura-t-il entre ses dents, ne serais-tu qu'un espion de l'Autrichien? — Et rendu par cette vision rapide à la violence de ses passions politiques , il franchit la place déserte à grands pas.

Il ne s'était point trompé. Le même coup de dez qui avait fait du sot duc de Télèse une excellence avait fait de son rusé compatriote un espion. Je dis son compatriote, car le Catalan n'était Catalan que de nom; son premier tour avait été d'escamoter sa véritable origine. Né dans cette partie du royaume de Naples, qui donne aujourd'hui à l'Italie ses jongleurs et ses charlatans, après avoir donné à la République romaine ses meilleures légions, il était Marse.

Les Marses habitaient et ils habitent encore les rives montagneuses du lac Fucino, dans l'Abbruzze; leurs ancêtres se vantaient d'expliquer le vol des oiseaux et conjuraient, nouveaux Psylles, par des secrets magiques et des enchantemens , la morsure des serpens les plus vénéneux. Or, telle est la persistance des mœurs, la ténacité des coutumes, que c'est encore là, après tant de siècles

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et aux mêmes lieux, la superstition populaire.

Le christianisme, qui n'a fait presqu'en toute l'Italie que s'enter, quant aux formes et aux pratiques, sur les pratiques et les formes païennes , s'est emparé comme de tant d'autres de cette croyance antique ; elle l'a consacrée par un culte, et comme Cholcos eût sa Médée , la Campanie sa Circé , ce peuple montagnard a l'une et l'autre dans Saint Dominique. Comme les filles d'Hécate, le saint chrétien conjure les serpens et neutralise les poisons; son sanctuaire, et il en a pris le nom, est à Cucullo , hameau perdu dans les rochers , où de toutes parts affluent les dévots mordus des reptiles. Quand sa fête arrive, sa miraculeuse statue, ornée de vipères en guise de bandelettes, est promienée en pompe sur sa montagne sauvage, et la foule des croyans suit en procession, tenant chacun un cierge d'une main, de l'autre un serpent.

Telle était la vraie patrie du Catalan. Descendu comme les siens de ses monts dans les villes , il avait conmiencé par exercer, sur les places publiques, son industrie nationale, apprivoisant les vipères, portant des colliers de couleuvres, en guérissant les morsures; et si, abjurant à Rome sa patrie marse, il avait déserté le patronage de Saint Dominique à Cucullo pour celui de Saint Jacques de Compostelle , c'est qu'en mordant à la diplo-

malie, il avait monté en dignité dans la hiérarchie des Esculapes de carrefour. Repoussant donc du pied , en sautant du pavé dans la caritelle , son humble tréteau d'enchanteur de reptiles, et substituant aux charmes classiques de ses ancêtres la merveilleuse poudre de Badajoz, il avait hardiment exploité quelques mots d'espagnol qu'il jargonnait, et en vertu du vieil adage latin : è longinquo reverentiuj s'était du premier bond érigé en Catalan.

Or cette partie de l'Abruzze, d'où sont les Marses, est plus romaine que napolitaine. Aquila même , leur capitale , est surnommée la petite Rome , tant pour la langue qui est la plus pure du royaume, que pour ses fabriques, ses arts, ses mœurs qui ont un cachet tout romain. Race nomade, les bergers marses tiennent Rome et point Naples pour leur métropole; c'est Rome qu'ils voient briller au soleil levant du haut de leur Mont Yélino; Rome dont ils s'entretiennent, l'été, dans l'oisiveté du pâturage; Rome dont ils viennent, l'hiver, peupler les solitudes. Les chansons, les légendes romaines sont les leurs ; il les apprennent dans les Maremmes, ils les répètent dans leurs montagnes.

Cette facilité à parler la langue de Rome et à en chanter les ballades , était un périlleux écueil pour un Catalan de si fraîche date; mais le fils

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audiicieiix des anciens Marses l'avait affronté. Quelque oreille trop clairvoyante se cabrait-elle , quelque trastévérin Taddée lui décochait-il une javeline à ce côté faible de la cuirasse, l'agile Orphée parait le coup , et notre Espagnol de Cucullo en était quitte pour faire naître madame sa mère dans les montagnes de la Sabine.

Mais il sentait bien lui-même, car diplomate de bas étage, il ne le cédait à ses collègues en grand ni en finesse, ni en perspicacité, il sentait que son vieux manteau de Catalan commençait à s'user, et qu'il était temps d'en prendre un neuf. Fécond en ressources , et rusé comme un montagnard , il n'était pas en peine; et quand, son rapport tait, ses instructions reçues, il sortit du palais de Venise, son nouveau plan de campagne était arrêté.

LA PRISON MAMERTZNE,

Anselme se leva morne et abattu. A l'ardeur, à la plénitude des jours précédens avaient succédé le vide, la langueur; aux convictions, le doute; à Tespérance, la tristesse. Ce n'est pas que la nuit eût créé de nouveaux sujets d'alarmes ; sûr au contraire de ce que, la veille, il ne faisait que soupçonner, il savait maintenant , et c'était beaucoup pour le surveiller à son tour et s'en préserver, à quelle police appartenait le Catalan. Mais, comme on naît laid ou beau suivant des lois occultes de la nature , ainsi l'on se réveille triste ou gai selon le vent qui souffle au ciel; or ce matin- I. H

:^10 LA PRrSON MAMERTINE.

là le siroc soufflait, énervant corps et âmes, et Anselme en subissait malgré lui l'empire. Il doutait. Il habitait sur les pentes méridionales du Quirinal un ancien couvent d'Hibernais qui, depuis long-temps sécularisé et détourné de la sainteté de sa destination primitive , sert maintenant d'habitations privées. Il occupe le point culminant de la rue en équerre qu'il baptise , et domine encore de toute la tête les chétives masures qui rampent à ses pieds. C'est là qu'étaient les Carines. Quartier jadis de l'aristocratie romaine , il l'est aujourd'hui du peuple, et Anselme l'avait choisi afin de fortifier ses résolutions par le spectacle continu des misères publiques.

Le chant matinal d'un manœuvre l'avait réveillé. Accoudé sur la fenêtre, il s'était livré long-temps en silence et rêveur à la rude harmonie de l'artisan romain. De plus en plus triste, sa rêverie l'avait emporté bien loin dans l'avenir, et cet avenir, hier encore doré de si belles teintes , il avait perdu sa magie et ne lui apparaissait plus que sombre et funeste. Il ne voyait plus de son enti^eprise que les obstacles; toutes les chances lui semblaient contraires; l'Italie était désespérée, la tyrannie inébranlable, la liberté à jamais perdue, tous ses amis et lui-même dévoués aux supplices ; ses projets les plus chers, ses plus saintes espérances n'étaient que chimère et délire; il n'y avait

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