‹ Rome souterraine (volume 2)Chapitre 25 sur 43 · LA PRISON MA^MERTJNE. 9A · texte numérisé non relu

LA PRISON MA^MERTJNE. 9A

de sacré que la force, d'éternel que la douleur.

Tandis qvi'égaré dans les ténèbres de l'avenir son esprit se créait de si formidables fantômes, son œil distrait se reposait sur les crêtes brillantes du Palatin. Le soleil levant en illuminait le faîte; les ruines colossales du palais des Césars , et pardessus toutes la maison d'or de Néron, surgissaient imposantes du milieu des lauriers et des cyprès; parées autrefois de frontons de marbre et de statues, maintenant de lierre et d'acanthe, elles rayonnaient aux feux du matin. Environné d'une auréole ardente, leur front déchu, mais superbe encore, se dressait plus fier de sa couronne de siècles que de tous les diadèmes de bronze et d'or qu'il a perdus.

Il ne penche point en deuil comme un gladiateur vaincu sur l'arène; il n'éclate point en fête comme un triomphateur sur son quadrige; il est là comme il convient à un tel abandon, à une telle défaite , debout et silencieux. Plus bas se déroule le Forum, vallée de misère et de gloire que d'un côté clôt l'antique Colossée, de l'autre la tour moderne du Capitole. Derrière le Palatin , mont impérial et patricien , s'élève F Aventin, mont plébéien de l'ancienne Rome. Ceint d'un bandeau d'églises , il n'a point de ruines , la destruction l'a balayé.

Une échappée sur le désert et le Tibre , l'un

iniA LA PRISON MAMKRTINK.

tortueux comme un serpent , l'autre nu et gazé de quelques oasis de pins et de myrtes, rappela vivement Anselme au voyage de la veille et aux souvenirs d'Asture. Faisant un retour alors des conjurés sur lui, il s'accusa de faiblesse; il déplora avec amertume ces irrésolutions fatales dont il était travaillé et avait lui-même tant à souffrir. Atlas de ce monde encore invisible prêta éclore au soleil italien, fléchirait-il sous le faix? briserait-il son œuvre ébauchée? Il se reprocha sa tristesse comme une lâcheté ; il rougit d'amollir son âme en des scepticismes féminins , maladifs , et , se levant brusquement , il sortit pour s'aller retremper aux lieux des grandes scènes.

Il descendit sur le Forum.

A peine avait-il atteint l'Arc de Sévère , monument médiocre de détails , mais grand d'ensemble, qu'il rencontra au pied un des sanfédistes de la veille, le comte de KalefF. Tourmenté comme il l'était de doutes secrets et d'incertitudes , il aspirait au tête-à-tête du passé , et fut contrarié de la rencontre ; son premier mouvement fut même d'éviter le Russe , mais , abordé par lui , il fut condamné à le subir.

— « Je fais ici un cours d'histoire expérimentale, lui dit le Moscovite de sa voix froide et polie. Une promenade au Forum vaut toutes les leçons de toutes les écoles du monde ; elle instruit l'es-

LA PRISON MAMERTINE. 2l3

prit par les yeux. » — Le ïartare ajouta beaucoup de choses dans ce goût là , usant et abusant de tous les lieux communs sur les ruines qui sont à Rome le pain quotidien des gens du monde. M. le comte de KalefF avait de plus dans sa tête et peut-être dans sa poche les lettres de M. le président Dupaty ; il en récita par cœur de fort belles tirades qui firent beaucoup d'honneur à sa mémoire. — « Ce cicérone , continua-t-il en indiquant de Foeil un grand drôle en lunettes qui le suivait , m'a relancé dès le grand matin , et je donne aux antiquités le temps que je ne puis donner aux affaires. » —

Jusque là silencieux , le cicérone intervint.

— «Yoici à deux pas, dit-il du ton d'un homme interrompu qui reprend son discours où il l'a laissé 5 voici cette prison Mamertine de tragique mémoire, où les complices de Catilina furent étranglés par le consul Cicéron.

— » Ou plutôt par sa femme , interrompit le comte de Kaleff , en s'adressant à Anselme. Jamais ce bourgeois parvenu n'eût trouvé dans sa petite âme une résolution si hardie. Il fallut pour l'y forcer une Térentia. Quelle réputation usurpée , et combien la postérité est routinière 1 Panégyriste de Marins, puis de Sylla , sans génie politique et sans audace, vaniteux , insolent, bavard, Cicéron n'est qu'un avocat.

'Ail^ LA i'KlSON MAMEUTIJNJ:.

— «Vous n'aimez pas Cicéron, monsieur le comte, et moi, à vrai dire, je ne l'aime guère; nous arrivons ainsi au même point, quoique sans cloute par des routes diverses. » —

Et en effet le gentilhomme moscovite haïssait dans le bourgeois d'Arpinum le roturier parvenu; le plébéien romain haïssait au contraire en lui le roturier infidèle à son ordre et champion de la noblesse. C'est le sort des renégats politiques d'être méprisés par tous les partis, par celui qu'ils épousent plus encore que par celui qu'ils répudient. Toutefois Anselme n'expliqua point sa pensée. Roturier lui-même et pourtant membre du féodal Consistoire , les apparences étaient ici contre lui, et il évita de se rendre l'objet d'applications fausses , mais spécieuses.

— « Telle est notre illustre ville, reprit le cicérone, qu'à toute pierre est lié un grand nom. Ici, Lentulus et Céthégus furent étranglés, comme j'ai eu l'honneur de le dire à votre excellence; là — et il montrait du doigt l'escalier du Capitole — Tibérius Gracchus expira sous la massue des sénateurs ; plus bas périt un autre tribun, INicolas Rienzi ; plus haut est la roche Tarpéïenne d'où Manlius fut précipité ; toutes choses qui ne peuvent manquer de donner aux étrangers la plus haute idée de la fidélité du peuple romain. Au reste , ajouta l'anliquaire d'un air satisfait, vos excel-

LA PRISON MAMERTINE. 2 l ;3

lences remarqueront que la prison Mamertine, 011 nous allons, avait pour voisins trois temples fameux dont on voit d'ici les ruines, mais dont les divinités tutélaires protègent encore aujourd'hui la sainte ville de Rome : la Concorde, qui réprouve les révolutionnaires; la Fortune, qui déjoue leurs trames, et Jupiter-Tonnant, qui les foudroie. » —

Il y avait dans cette insolente érudition quelque chose de saisissant. Anselme en fut étourdi. La fatalité de toutes ces destinées n'était que trop conforme aux pensées tristes qui l'avaient accueilli au réveil, et qui l'agitaient encore : il se vainquit pourtant , et jouant le calme , il suivit machinalement le comte dans la prison Mamertine.

L'horreur du lieu était peu faite pour l'apaiser. Ce monument de la rigueur romaine est terrible encore. Creusé dans le Mont Capitolin et bâti d'énormes blocs volcaniques joints sans ciment, comme les murs cyclopéens des montagnes latines , il porte un caractère de barbarie , éloquent témoignage de la férocité des mœurs antiques. On y montait du Forum par ces fameuses Gémonies , escalier douloureux ainsi nommé des gémissemens de ceux qui le gravissaient. Baigné de leurs larmes, il se rougissait de leur sang, et leur cadavre, exposé sur les marches infâmes , était livré en spectacle au peuple. Un pont de pierre conduisait de l'escalier dans la prison, comme on entrait aux

2l6 LA PRISOiN MAMERTINE.

Plombs de Venise par le Pont des Soupirs. 0 républiques patriciennes, tous avez bien toutes sucé la mamelle des louves!

La prison avait deux étages , et le cachot souter-rain ne communiquait avec l'autre qu'au moyen d'un trou percé dans la voûte par où l'on plongeait les captifs dans ces froides ténèbres. C'est parla que fut précipité Jugurtha; fils brillant du désert , c'est là qu'il mourut de faim.

Un escalier moderne mène aujourd'hui d'un cachot dans l'autre , et les pèlerins le descendent à genoux pour baiser la colonne où fut garrotté Saint Pierre, et s'abreuver à la miraculeuse fontaine que sa parole fît jaillir de l'abîme pour baptiser ses gardes convertis. Telle est la tradition chrétienne ; monté des entrailles de la terre au faîte du Capitole, le christianisme a réhabilité tous ces lieux funestes : le souterrain teint du sang des conspirateurs et des rois est consacré à l'apôtre du Vatican ; une église de Saint-Josephdes-Charpentiers est entée dessus.

Anselme et le Russe étaient descendus dans l'abîme dont une faible lampe rend les ténèbres visibles plus qu'elle ne les dissipe; le cicérone jouait son rôle, initiant gravement l'étranger aux cruels mystères de la prison sacrée; le carbonaro, lui, il ne songeait qu'à Céthégus et à Catilina. Les noires murailles se peuplaient pour lui d'ombres,

LA PRlSOi\ MAMERTliNE. 21 7

et ces ombres sanglantes répétaient toutes ces mots terribles de l'antiquaire : — «La Fortune a déjoué nos trames, Jupiter-Tonnant nous a foudroyés.» — Ce n'était à son oreille que bruit de chaînes, cris de rage, râles de mort ; puis toutes ces voies funèbres allaient s'éteindre une à une dans un morne silence, et la ronde infernale tournait, tournait toujours, et drapées dans leur toge antique, de longues figures blêmes passaient devant lui et repassaient. — « Tu es des nôtres! » — lui disaient-elles en découvrant à ses yeux leur cou violet, leur poitrine transpercée, et elles le conviaient du regard à la fête des morts, et, se le montrant au doigt, elles riaient.

Tu es des nôtres ! — Ce mot glaçant lui pénétrait la moelle des os comme le petit souffle de la vision d'Eliphaz. Il sentait ses cheveux se dresser sur sa tête, et une sueur froide tombait goutte à goutte de son front brûlant. — Ironiques fantômes, que me voulez-vous? — mnrmura-t-il d'une voix sourde, inarticulée. Un accord doux et plaintif lui répondit d'en haut, et, rappelant son âme égarée, apaisa le tumulte de ses sens; l'affreux mirage s'évanouit. La mélodie calmante était l'orgue de l'église des Charpentiers qui chantait la messe sur sa tête. A côté de lui un pèlerin â genoux priait paisiblement au pied de la colonne de Saint Pierre.

Au sortir de l'église , Anselme prit congé du

2l8 LA rUlSOiN MAiMlillTliNE.

coiiile. Quoique poursuivi de tant de spectres, il ne le quitta pourtant pas sans avoir découvert que son cicérone n'était autre que le Catalan. Commis la nuit même par le palais de Yenise à la garde du diplomate occulte, l'espion s'était taillé la moustache, barricadé les yeux derrière une large paire de besicles, et, travesti de charlatan en antiquaire — à Rome c'est tout un — il s'était fait agréer du Moscovite. Cicérone assidu, il ne le quittait plus. Qvielques pages de Vasi avaient suffi à la métamorphose , son impudence faisait le reste. Le palais de Yenise était donc sur la trace du Consistoire; il avait l'œil sur l'émissaire ultramontain.

Les deux diplomates gravirent l'escalier du Capitole; l'ami de Marins prit la route de l'Aventin.

Rendu à la solitude, à la tristesse, Anselme côtoyait à pas lents et la tête basse le pied du Mont Palatin. Il foula le sol delà tribune aux harangues; il passa devant la Curia Hostilia, cour superbe du sénat de Rome , changée en forges et en boutiques; il vit le temple christianisé des poétiques Yestales, tous ces lieux primitifs que le figuier ruminai ombrageait de ses feuilles sacrées , que les mystères du Lupercal, la louve et ses louveteaux humains, ont rendi^ fameux. Il atteignit cette antique vallée Murcia qui séparait la ville du patriciat de la cité plébéienne , debout là toutes

LA Pl\lSOi\ MAMERTINE. 219

les deux face à face, et rangées en bataille sur leur montagne comme deux armées prêtes toujours à en venir aux mains. Il souleva du pied la poussière de ce Grand-Cirque où furent enlevées les Sabines, et où plus tard, théâtre prodigieux, quatre cent mille spectateurs venaient applaudir à la vélocité des chars, à l'adresse des lutteurs, aux jeux barbares du pugilat, des bêtes féroces, à la reconnaissance d'Androclès et du lion. Ces déserts dévastés , Anselme les traversa tous ; il remua tous ces décombres, et rien ne put Le distraire de l'orageuse vision mamertine.

Il parcourait, sceptique et troublé, les solitudes de l'Aventin, et les vieux souvenirs plébéiens euxmêmes semblaient avoir perdu sur lui tout empire. Un pourtant l'attendrit. Il était sur le lieu de l'ancien bois sacré des Furies où le dernier des Gracques se retira pour mourir; fixé là comme par un charme, il s'arrêta tout-à-coup; il s'inclina avec un respect plein d'émotion devant l'ombre du grand citoyen ; il baigna de larmes cette poussière sanglante d'où naquit Marins; il gémit , ô Cornélie! sur la destinée de tes fils, nobles frères, Dioscures politiques, si justes, si brillans tous deux, tous deux victimes de l'aristocratie au cœur de fer. Le même sort l'attendait peut-être; apôtre du même Dieu, tribun du même peuple, il allait, lui aussi, allumer bien des passions , sou-

Page 1