LA RUE DES QIIATRE-FONTAINES
monde , inexpérience heureuse , qui a foi dans tout ce qui est pur et beau, les larmes et l'amour l Sous ces climats brûlans la rêverie n'est pas long-temps silencieuse ; il faut une voix à la passion, et Loysa reprit sa guitare. Elle chanta bas d'abord, puis avec une inspiration toujours croissante , une cavatine qu'elle ne chantait que seule tant elle y mettait d'ivresse :
Ah ! non sa che cosa è amore Ghi non ama al par di me, lo li vidi, t'adorai Ed il cuor più mio non è lo mi struggo a' luoi bei rai , lo respiro sol per te.
Arrivée aux derniers vers, sa voix avait atteint toute sa puissance ; elle vibrait à longs accords , profonde, grave, passionnée. Souple et docile, comme un cheval arabe sous son cavalier, elle bondissait de note en note; impétueuse comme un torrent suisse, elle se brisait en éclats sonores. Molle tour à tour et ravie, tantôt elle s'échappait en fougueux transports , tantôt elle s'éteignait dans une tendre plainte et ne renaissait plus emportée, plus retentissante, que pour s'éteindre encore et mourir longuement dans un soupir de langueur.
Tous les combats de la jeune fille, espoir timide, muets désirs, terreurs occultes, son être tout
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entier s'épanchait en flots d'harmonie. Complici? de ces ardens mystères , la froide guitare s'animait sous sa main convulsive, tressaillait sur son sein brûlant , et , semblable au marbre de Pygmalion , la matière inerte s'éveillait à la vie par enchantement. Les deux voix unies et confondues semblaient partir de la même âme , sous l'empire du même amour.
On eût en vain cherché dans la Sybille inspirée la jeune rêveuse dont tout à l'heure encore l'œil vague et distrait contemplait le ciel en silence. Entraînée, enivrée par sa propre voix, consumée des mêmes feux que Sapho la délaissée, au seuil du bienaimé , elle avait mis comme elle dans son chant son âme. La double émotion du cœur et des sens la subjuguait; ses yeux étincelaient d'une flamme inconnue; le frisson courait ses membres; son chaste corps tremblait sous les aiguillons de la fièvre divine ; et , ceint d'un large bandeau de cheveux noirs et lisses , son front pudique s'embrasait des pourpres de la volupté. Telle Sainte Thérèse en extase palpite sous la flèche du chérubin. Mais ces ardeurs secrètes, ce délire clandestin d'un cœur qui s'ouvre à l'amour, naît à la vie, elle ne les confiait qu'à la solitude; nulle oreille que celle de la nature, nul œil que celui du ciel n'en étaient les confidens.
Tout à coup, comme elle reprenait la finale et
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que sa voix humide (it languissante se balançait avec la voluptueuse mélancolie du midi sur le doux vers qui termine l'ode amoureuse, une autre voix, aussi tendre, mais plus maie, s'unit à la sienne, et la fît tressaillir :
lo respiro sol per te.
répondit l'écho mystérieux, et, avant que Loysa, troublée , eût tourné la tête , Anselme était à ses pieds.
Entré d'un pas furtif, il l'avait surprise au fond de son sanctuaire, et, debout sur le seuil, témoin invisible et ravi du doux mystère, il avait contemplé long-temps en silence le spectacle de son bonheur. Ce que tait une vierge, il l'avait ouï; il avait vu ce qu'elle cache au plus profond de son âme, et, dieu subjugué lui-même par sa Pythie, il était venu tomber à ses genoux aussi agité, plus tremblant qu'elle.
— a Non, non, lui disait-il, je ne crains plus rien. Que ton père essaie de te venir disputer à moi; qu'il vienne, s'il l'ose, et nous verrons si Dieu est pour la violence ou pour l'amour. » — Et il baisait ses mains, il la serrait dans ses bras, et, muette , confuse , la jeune fille n'osait lever sur lui ses yeux baissés par la honte ineffable et sainte que Ton nomme aux cieux pudeur.
— » Eh ! pourquoi en rougirais-je? s'écria-t-eile