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de la justice, il mourut dans son lit en étiil de grâce et de pardon. A moins, poursuivit-il avec volubilité, et cela convient mieux à d'aussi bons chrétiens que vos seigneuries, à moins, dis -je, qu'elles ne préfèrent l'histoire de l'empereur Néron, et des bienheureux apôtres Saint Pierre et Saint Paul, martyrisés par ce barbare empereur des Gentils.» — Et, le tambour de basque en main, le Catalan avait déjà entonné la première note de la ballade sacrée, car, au métier d'Esculape, il joignait, pour mieux attirer les chalands, celui d'Amphion de place publique.
— « Assez , assez , lui cria Marius en l'interrompant rudement; nous te faisons grâce du reste; fais-nous grâce , toi , de ton savoir-faire. Garde tes drogues pour la place Navone, et tes ballades pour le Capitole; elles iront bien là avec les litanies des capucins d'Ara-Cœli. » — Il accompagna ces mots d'un sourire amer, comme s'il lui en eût coûté d'accoler le nom d'ignobles capucins au grand nom du Capitole.
— « Comme il plaira à vos seigneuries, répondit le charlatan sans se décontenancer, et en se rasseyant dans sa caritelle ; je ne force personne.
— » Çà, reprit Marius, contrarié de la rencontre, dis-moi, beau chanteur, où tu vas si matin et si loin de tes tréteaux.
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— » Hélas 1 mes respectables cavaliers, les lenips sont durs à Rome , et je m'en vais chercher fortune à Neptune ou à Porto d'Anzo.
— » Tu choisis mai ton public, car il y a là plus de cadavres à enterrer que de malades à guérir, et plus de baïoques à semer qu a moissonner.
— » Dieu aidant , et avec le secours de saint Jacques de Compostelle, mon bienheureux patron , on tâchera de s'en tirer.
— » Au surplus , c'est ton affaire , va ton chemin , et bon voyage. » —
Après avoir salué les voyageurs avec une humilité servile, le Catalan fouetta son cheval, et, pour l'animer davantage, se mit à sonner de la trompette. La légère voiture bondit, vola sur la voie antique avec la vélocité d'une flèche, et, tournant brusquement la colline d'Ardée, elle disparut. Mais on ouït long-temps encore le son ckir et triomphal de la trompette, la première peut-être que le désert entendît depuis le clairon des légions romaines.
Anselme, qui pendant toute cette scène s'était tu , mais n'avait pas quitté de l'œil le malencontreux Catalan, fut quelques instans rêveur; un froncement de sourcil et une contraction de lèvre dirent seuls qu'il venait de s'élever en lui quelque soupçon. Il ne fit part de rien à son compagnon , et ils gravirent en silence le chemin escarpé et glissant
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d'Ardéc. Ils franchirent runique porle de la ville, que la ville était plongée encore dans le silence et le repos.
Si j'ai dit ville, c'est par un reste de respect pour l'antique capitale des Rutules; c'est hameau que j'aurais dû dire, car le nom de hameau est le seul que mérite aujourd'hui la cité de Danaé.
Un plateau taillé de tous côtés à pic , une prairie fraîche et circulaire au sommet, une quinzaine de mazures jetées sans ordre à l'en tour , un vieux château féodal vide et délabré , de l'herbe partout, dans les cours, aux fenêtres, sur les murs; point de rues; quelques fragmens de murailles saturniennes, derniers vestiges de fortifications disparues; vme poignée d'habitans ou plutôt d'ombres maigres et livides minées par la fièvre et la faim , telle est Ardée.
Ainsi réduite par trois mille ans d'existence, elle est encore le point le plus frappant du désert , soit pour la teinte chaude et magique des fabriques, teinte qui n'appartient qu'à elle, soit pour la variété pittoresque du paysage, et je ne sache pas dans toute la Campagne de Rome un site plus riche dans sa misère, plus beau dans sa décrépitude : riche de souvenirs et d'émotions , beau de nature et de contrastes; seule richesse, seide beauté qui conviennent à de telles infortunes. Contemporaine des volcans éteints d'Italie , son
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vieux nom d'Ardée est resté là comme un monument de ces temps fabuleux où ardaient encore les champs phlégréens du Latium. Rome n'existait point ; on ne parla d'elle que bien des siècles plus tard. Cinquante-trois peuples divers labouraient alors ces campagnes latines, maintenant désertes, incultes; vingt-deux villes fleurissaient dans ces seuls marais pomptins , dont le nom est synonyme aujourd'hui de dépopulation et de mort; et, entre toutes ces villes, entre tous ces peuples , Ardée était estimée illustre et puissante. Ce qu'il en reste , on l'a vu.
Mais ce que les révolutions n'ont pu lui ôter, c'est ce que lui a donné la nature, la magnificence de son ciel, la fraîcheur de ses prairies. Bâtie au sommet d'un rocher creux et volcanique , sur le premier gradin du gigantesque amphithéâtre qui de la Méditerranée s'élève aux cimes neigeuses de l'Apennin, elle embrasse un horizon sans bornes du côté de la iner et du Tibre, fermé des deux autres par les monts de la Sabine et de l'Abruzze. Au pied des précipices qu'elle domine, ce n'est que vallons rians et fertiles, verts pâturages, eaux courantes, fontaines cristallines , végétation jeune et splendide. Au couchant, c'est la mer et ses brises , la mer et son infini; au nord , le Mont Albane, l'Ida des Romains, avec ses cités blanches, ses villas de marbre, ses lacs bleus, sa
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ceintiin; de forêls; plus liant encore, c'est le pays niontueiix des sages Sabins, premier séjour des Aborigènes, quand le Soracte et le Mont de Circé étaient des îles, la plaine tout entière une mer; quand l'Océan battait les rochers de Palestrin(3 et de Tivoli. Dans ce magnifique cadre de montagnes aériennes, dont les lignes mouvantes ondoient à l'horizon comme les vagues d'un autre océan plein de grâce et de variété dans ses jeux, tout est plaine , solitude , mauvais air. Ici la côte de Laurente, où Lélius , les Scipions et Pline avaient leurs maisons de plaisance; là le rivage morne et dépeuplé d'Antium, où la Fortune n'a plus de temj)le; de tous côtés enfin, c'est la Campagne de Rome avec ses ondulations larges et prolongées, ses grands souvenirs et ses grands noms, son aspect sérieux, sa tristesse austère, avec ses pins agités du vent, ses aqueducs et ses ruines, vraie poésie du désert. Le soleil resplendissant et tiède d'une matinée de printemps répandait surtout cela je ne sais quel air de fête et de bonheur qui semblait insulter à la désolation, au silence des terres saturniennes. Assis au bord du précipice , sur le rocher à pic , les deux voyageurs contemplaient l'espace , en attendant que leurs chevaux fussent rafraîchis. Mais leur pensée n'était pas à la nature ; elle était toute à Rome, à Rome invisible, mais que leur œil devinait au loin.
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— « Ami, dit Marins d'une voix forte, là, sous nos pieds, est le berceau de la République romaine, de cette République de géans dont notre enfance fut nourrie, et que nous avons juré de ressusciter. » — Et il indiquait du doigt un petit vallon plat traversé d'un ruisseau. C'est en effet là que , durant le siège d'Ardée , Tarquin-le-Superbe avait dressé son camp ; c'est là, sous la tente royale, et dans une orgie nocturne, qu'eut lieu ce pari fameux qui coûta à Lucrèce l'honneur et la vie , aux Tarquins leur couronne , et donna à Rome la République. Cette histoire, si bien racontée par Tite-Live, semble une aventure de notre âge, tant, de siècle en siècle, les passions ont toujours été les mêmes au cœur de l'homme!
Anselme fut frappé de ce rapprochement , et , se découvrant avec religion : — « Dieu veuille, dit-il , que la tour d'Asture soit pour nos descendant ce qu'est pour nous ce vallon sacré !
— » Dieu le veuille! » répéta Marins. « Au reste, ajouta-t-il, nous pouvons prendre ici inême une leçon salutaire, car ce lieu est fertile en enseignemens; rappelons-nous qu'Ardée fut la mère de Sagonte , et que les Sagontins se firent de leur ville un bûcher, et surent mourir pour la liberté. )) —
Les deux amis se serrèrent la main , et fixèrent Fun sur l'autre un regard qui semblait dire que
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c'était chose déjà convenue entre eux, et que toul serment nouveau serait superflu. Leur âme romaine était dès long-temps vouée à une mort libre, et ils savaient bien qu'ils n'étaient pas hommes à reculer à l'heure du sacrifice.
Pendant ce temps, les habitans d'Ardée étaient sortis vm à un de leurs bouges , et reprenaient lentement et en silence leur lourde chaîne de tous les jours. L'un attelait à une charrette deux buffles rebelles qui se révoltaient sous le joug et soufflaient de rage ; un autre s'efforçait à seller un cheval hérissé, fils indompté du désert, qui labourait la prairie de son pied de fer; quelques uns jouaient déjà à la mourre. Les enfans , jaune* et bouffis, se roulaient tout nus au soleil matinal; des femmes maigres filaient sur leur porte. Mais personne ne prenait garde aux vojageurs, et, avec cette rudesse, cette inhospitalité du paysan romain , on passait et repassait devant eux sans les voir. Ils montèrent enfin à cheval, et partirent.
Comme ils descendaient la colline toute percée de cavernes volcaniques habitées sans doute jadis par les Cimmériens, Troglodytes de l'Italie, et aujourd'hui par la misère, ils crurent entendre un gémissement sourd sortir d'un de ces hypogées ténébreux. Ils s'arrêtèrent , et un cri plaintif leur parvint plus distinct. Ils descendirent de cheval, et pénétrèrent dans ce tombeau vivant. Un vieil-
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lard ( chose horrible à voir 1 ) , un vieillard , plongé dans ces froides ténèbres , et couché sur la paille humide , se débattait là , seul et abandonné , contre les angoisses de la mort. Oublié par la charité ou plutôt par la misère publique, qui lui jetait chaque jour un pain noir, il n'avait rien mangé depuis deux jours , et tandis que la faim lui déchirait les entrailles , la fièvre du mauvais air brulait le reste de vieux sang qui le soutenait encore. Ils le traînèrent hors de cet affreux sépulcre , et le déposèrent au soleil. Les tièdes rayons le ranimèrent; quelques gouttes du vin que portaient les voyageurs dans ce désert manquant de tout lui rendirent peu à peu la vie. Les passans ne s'arrêtaient même pas, tant ils étaient faits à ce spectacle d'horreur. «Un de plus» , disait leur œil impassible et morne. « Aujourd'hui à lui, demain à nous.»
Un prêtre passa. Laissant du pain et de l'argent au moribond , les deux amis le recommandèrent à l'homme de Dieu , qui leur répondit , en hochant la tête : — «Je le veux bien, mais à quoi bon? Un jour plus tôt un jour plus tard, qu'importe? Car, voyez-vous , c'est prêcher la vertu aux princesses romaines et la charité aux cardinaux, que de recommander la santé aux habitans d' Ardée. » —
Quoique peu nouveau pour les deux Romains, le spectacle d'une si horrible misère rie laissa pas que de faire sur eux une impression profonde. Ils
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y puisèrent de nouveaux motifs d'action pour lu grande œuvre qu'ils méditaient. — «Rome! Rome! murmuraient - ils tout bas en redescendant la colline, marâtre au cœur de fer, tes enfans meurent de faim à tes portes , et tu n'as pour eux ni pain ni pitié ! » —
Une voie pavée, étroite et blanche, où ne passe personne , et que d'en haut on prendrait pour un gigantesque serpent déroulé dans les vertes prairies, conduit tristement d'Ardée à la mer par les champs lémini et les bergeries de San-Lorenzo. Resserrée d'abord entre de petits coteaux percés de grottes, elle serpente à travers une suite de vallons solitaires, et s'ouvre dans une vaste plaine nue et remuée par les volcans, où croissent à peine de loin en loin quelques arbres, et où paissent de grands troupeaux de bœufs gris et farouches. Là le pavé cesse, et les pas des chevaux sont étouffés de nouveau par les herbes touffues. La scène change peu; elle est triste dans son uniformité, et les accidens y sont rares ; tantôt c'est une tour du moyen âge qui se dresse mince et chancelante du milieu des ronces et de l'aubépine, tantôt c'est un ruisseau qui glisse silencieusement dans un lit profond et sablonneux; partout la solitude, partout le silence.
Parvenus au bord de la mer, les cavaliers en suivirent long-temps la grève, cheminant sur
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l'arène humide; le flot soulevé par la brise leur disputait souvent le passage et venait en murmurant baigner les pieds des chevaux. Ils passèrent ainsi, battus de la vague et di^vent, sous Torre Materna, fort de garde qui domine la plage du haut d'un roc rouge et déchiré. Craignant quelque mauvaise rencontre, surtout aux approches de Porto d'Anzo , ils quittèrent la plage ouverte et se jetèrent dans une gorge étroite et rocailleuse ; une rude et longue montée les ramena dans un haut pâturage riche et spacieux, mais d'un aspect sombre, et bordé de chênes verts et d'oliviers sauvages. Un troupeau de cavales y paissait en liberté; l'apparition subite des voyageurs les frappa d'une terreur panique , et tout le troupeau s'enfuit en bondissant, avec le bruit du tonnerre, emplissant la solitude de hennissemens belliqueux.
C'est là que commencent les campagnes de Porto d'Anzo, l'antique Antium, patrie de Néron. Aux villas impériales ont succédé les^ casins des princes romains; à Néron, à Poppée, les (^orsini, les Doria; à Caligula, Albani; à la Fortune , la Madone. Ces champs fameux ont bien mérité de l'art; ils ont conservé dans leurs en tirailles , pour nous les rendre intacts après quinze* siècles de vandalisme, le gladiateur Borghèse et l'Apollon du l^elvédère. Quant à la ville, ce n'est
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plus aujourd'hui qu'une assez méchante bourgade pleine de ruines et de charbon, entourée de rizières pestilentielles et traquée par le mauvais air, entre les forêts et l'océan.
— « Il faut par prudence , dit Anselme , tourner la ville et prendre par les bois. Nous retrouverons la plage après Neptune sous les ruines de la villa d'Agrippine. » — Ils quittèrent donc les prés et entrèrent dans une sombre avenue d'yeuses. Tout à coup une nuée de corneilles s'abattit sur la tête de Marins et fît cabrer son cheval.
— « O déesse d'Antium! que me veux-tu? s'écria-t-il avec un saisissement involontaire.
— » Rien que d'heureux , répondit Anselme en souriant; l'oiseau sacré prend à droite, le présage est propice, la Fortune est pour nous.
— » J'en accepte l'augure , répliqua Marins , en s'efForçant de rire ; mais il y avait au fond de cette âme méridionale et païenne un germe de superstition que l'éducation de son pays et des habitudes d'enfance avaient développé. Il ne croyait pas à Dieu, et il croyait à une sorte de fatalité mystérieuse dont il se rendait mal compte , notion vague et confuse qui peuplait pour lui la nature de puissances occultes, et le rendait accessible à des terreurs qu'il condamnait bien de sangfroid, mais dont il n'était pas tou joints maître.
— » Que vois-je, reprit-il soudain, se mouvoir