‹ Rome souterraine (volume 2)Chapitre 40 sur 43 · XVIII · texte numérisé non relu

XVIII

LE VELABRE.

Cependant les carbonari de Rome étaient réunis au Yélabre en Vente solennelle, sous la présidence d'Anselme, Vénérable grand-maître grandélu de l'ordre. La grotte triangulaire, mais tronquée aux trois pointes , était illuminée par les trois flambeaux mystiques suspendus à chacun des angles en forme de soleil , de lune et d'étoile. L'angle supérieur figure l'orient, et c'est là qu'est placé le trône du Vénérable. En face, au milieu de la ligne d'occident , est l'entrée de la grotte , défendue par deux gardiens armés d'un sabre d'or en forme de feu, comme le glaive de l'ange d'Eden. La ligne qui de la droite du Vénérable descend à

la base se nomme Midi; celle de gauche. Septentrion. Au sommet de la première et à côté du trône s^élève la tribune de l'orateur, et toutes deux sont terminées par vin surveillant chargé de maintenir l'ordre sur sa file. Celui du midi s'appelle premier Eclaireur, celui du septentrion second Eclaireur. Les sièges sont disposés sur les deux lignes , et tendus tous de drap rouge semé de flammes d'or. Tapissés de tentures bleues, les parois de la grotte sont couvertes de peintures carboniques.

Revêtus du costume sacramentel de l'ordre, les adeptes étaient rangés en silence sur les deux lignes. Leur turban rouge comme celui des patriarches, leurs sandales et leur tunique bleues, leur longue robe noire et leur large ceinture armée de la hache et du poignard donnaient à l'occulte assemblée une physionomie guerrière à la fois et monacale.

Assis à l'orient sur son trône, Anselme ne se distinguait des autres grands -maîtres grands-élus que par un large ruban moiré en sautoir autour de son cou. Insigne mystérieux de sa dignité, il était aux trois couleurs de la République Ausonienne, et trois joyaux symboliques y brillaient suspendus : un soleil d'or, un globe vert et un triangle azur, image de Dieu. Les manches de sa robe étaient serrées au poignet par des bracelets bleu céleste.

c>'a\ le \elabre.

Quand les adeptes furent tous debout à leui place, Anselme donna le signal par un coup de hachette que répétèixnt les deux Eclaireurs, et il prononça à haute voix la prière suivante : — « A » la gloire de notre bon cousin maître de l'univers! » Nous vous prions de noû^ protéger dans nos au- » gustes travaux, et faites, grand Dieu ! que la paix w et l'union régnent au milieu de nous. » — Après les applaudissemens d'usage, il ajouta :

— « Bon cousin premier Eclaireur, quelle heure est-il? » —

Le premier Eclaireur répondit : — « Vénérable grand-élu , le tocsin sonne de toutes parts et retentit jusque dans la profondeur de notre grotte : je pense que c'est le signal du grand réveil des hommes libres, et qu'il est minuit. » —

Anselme reprit : — « Bon cousin, second Eclaireur, à quelle heure doivent s'ouvrir nos travaux mystérieux? » —

Le second Eclaireur répondit : — « A minuit , Vénérable grand-élu, lorsque les masses populaires, réveillées par les bons cousins directeurs, se lèvent contre la tyrannie.

— » Bons cousins, gardiens de notre asile, continua Anselme, êtes-vous sûrs qu'il ne s'est glissé parmi nous aucun profane, et que tous les carbonari réunis dans cette Vente sont bien tous grandsmaîtres grands-élu s?

— « Oui, Vénérable grand-maître, répondirent les gardiens. Les introducteurs ont fait leur devoir ; il n'existe ici ni profane, ni carbonaro subalterne.

— » Puisque taut^ <^st si bien disposé , je vous invite, mes bons cousins, à m'assister dans l'ouverture de nos travaux nocturnes en célébrant avec moi le sextuple avantage. A moi, mes bons cousins. — Au Créateur de l'univers! — Au Christ, son envoyé sur la terre pour y fonder la philosophie, la liberté, l'égalité! — A ses apôtres et prédicateurs! — A Saint Tibaldo, notre patron! — A François P% protecteur de l'ordre! — A la chute éternelle de toutes les tyrannies! — A l'avènement des peuples et d'une liberté sans fin! » — Les sept avantages célébrés par les acclamations consacrées, le Vénérable déclara la Vente ouverte ; les membres s'assirent, et les travaux commencèrent.

Après la lecture cla^ procès-verbal : — « Etoile de nos assemblées nocturïies , dit Anselme, bon cousin notre orateur, "Vons ^vez la parole. » —

L'orateur se leva et prononça un discours où , après avoir fait un tableau riant du printemps de la terre et de la simplicité des âges saturniens, il en fit un lugubre des premières usurpations et des premières tyrannies. Passant aux époques historiques, il parcourut rapidement toutes les pha-

ses des républiques anciennes et modernes , et , s'arrétant à Tltalie, il célébra ses grandeurs passées 5 il gémit sur ses adversités présentes , il chargea d anathèmes ses oppresseurs. — « C'est pour en purger le sol italien, poursuivit-il, que nos aïeux, les premiers bons cousins, ont fondé le respectable carbonarisme. Exilées du monde, n'osant paraître à la lumière du soleil, la liberté, l'égalité se réfugièrent dans les forets ; elles se cachèrent dans les grottes ; elles ceignirent cette robe virile dont nous sommes revêtus ; elles aiguisèrent dans l'ombre des Ventes la hache et le poignard, et jurèrent la délivrance de la belle Ausonie. Ce serment sacré, nous l'avons tous répété. Le moment approche; le tocsin va sonner ; les peuples sont en marche , et l'Ausonie régénérée ne va bientôt former qu'une seule famille unie et florissante.

— » Maintenant, reprit Anselme, que notre bon cousin l'orateur nous a rappelé le saint but qui nous rassemble , il nous reste à discuter les moyens de fonder la grande République Ausonienne sur une liberté forte , incorruptible. Le Pape est mort, le conclave s'ouvre dans huit jours , et avec lui la nouvelle ère de l'Italie. Une dernière Vente assignera à chacun son rôle dans ce grand drame. Quant à nos plans, vous les connaissez, c'est chose convenue depuis long -temps. De Rome, centre naturel de la République italique,

LE VKLABRE. C}'!-]

jaillira rétincelle, et l'incendie, étendu de proche en proche, envahira jusqu'aux dernières limites de la Péninsule, comme du soleil, centre et foyer commun, la chaleur et la lumière rayonnent jusqu'aux lointaines planètes. Le soulèvement opéré, le gouvernement provisoire convoquera à Rome un congrès ou concile italien dont le noyau est en ce moment dans la tour d'Asture. Vous voyez , grands-maîtres grands-élus , continua-t-il , que les plus sages précautions ont été prises pour l'accomplissement de nos grands desseins. Ils sont infaillibles , et beaucoup d'entre nous , mes bons cousins, vont être bientôt appelés à gouverner le peuple d'Ausonie. N'oubliez pas, lorsque vous aurez échangé contre la toge et la pourpre romaine cette robe de grand-maître dont la couleur noire indique le deuil des hommes libres, n'oubliez pas qu'élevés pour un temps au-dessus du niveau de l'égalité, vous devez, après sept ans, y redescendre et vous confondre pour le reste de vos jours dans la foule des citoyens. Songez aux sermens terribles prononcés par nous dans cette enceinte. Malheur aux traîtres et aux parjures I

— » Vénérable grand-élu , interrompit le premier Eclaireur, je propose, au nom de tous les bons cousins de ma ligne, de renouveler solennellement le serment secret. » —

Le second Eclaireur fit la même demande

^2S LE VKI.ABKK.

pour la ligue du Sepleiitriou, et, appuyé par l'orateur au nom de tous les dignitaires de la Vente , la proposition fut mise aux voix et adoptée.

Tous les assistans descendirent donc au milieu de la grotte, et s'y allignèrent en triangle tronqué. Entouré des dignitaires, le Vénérable se plaça à l'angle oriental : — « La forme mystérieuse et sacrée, dit-il , est parfaite , mes bons cousins. Implorez intérieurement de la toute-puissance de Dieu la force de tenir le serment terrible que vous allez prononcer devant lui, et tombez aux pieds du signe de régénération et d'égalité , emblème sanglant des lumières philosophiques. A genoux, mes bons cousins. » —

A ces mots, les adeptes mirent tous un genou en terre; ils élevèrent la main droite au-dessus de la tête en l'étendant vers le crucifix , et appuyèrent la gauche sur le cœur, le poing fermé, comme s'ils eussent tenu un poignard , prêts à s'en frapper.

Seul debout, Anselme lut au milieu d'un profond silence la formule suivante : — « Moi , ci- » toyen libre de l'Ausonie, je jure, en présence du » Grand-Maître de l'univers et du Grand-Elu bon » cousin , de consacrer ma vie au triomphe des ) principes sacrés qui sont l'âme de toutes les ac- » tions secrètes et publiques du respectable carîbonarisme; je jure de propager l'égalité dans

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» toutes les âmes sur qui je peux avoir de lascen- » dant, et si Ton ne peut sans combattre rétablir » la liberté italienne , je j ure de verser mon sang «pour elle et de lui être fidèle jusqu'à la mort. » Je me dévoue , si j'ai le malheur d'être parjure »ci mes sermens, à être immolé par mes bons «cousins les grands-élus de la manière la plus «souffrante, a être mis en croix au sein d'une » Vente, nu, couronné d'épines comme Jésus, no- « tre bon cousin et notre modèle ; et je consens » que mon ventre soit ouvert avant ma mort, mon » cœur et mes entrailles arrachés et brûlés , mes » membres coupés, dispersés, et mon corps privé «de sépulture. » — Telles sont, ajouta Anselme, nos obligations à tous, mes bons cousins; jurez-vous de vous y conformer?

— » Nous le jurons !

— » Dieu vous entend, s'écria le Vénérable; son tonnerre gronde , vos sermens sont acceptés. Le peuple est prêt à combattre , il triomphera. Malheur à vous si vous lui deveniez infidèles ! Reprenez vos places, mes bons cousins. » —

Quand l'ordre fut rétabli il ajouta : — « 11 va maintenant vous être fait , par notre bon cousin l'orateur , une septième et dernière lecture du pacte social tel qu'il sera soumis à la sanction de la nation Ausonienne. Vous voterez après cela sur l'ensemble, et ce vote sera définitif » —

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La lecture lermiiiée , un membre demanda la parole : — « Je propose, dit-il, un article additionnel ainsi conçu: « Les tombeaux des grands hom- » mes et des bienfaiteurs de la République seront » élevés le long des grandes routes aux frais de l'E- » tat. Les monumens seront simples, mais dénature » pourtant à attirer les regards des citoyens. La » statue des morts ne pourra être placée sur leur » mausolée que par un décret spécial de las- » semblée souveraine. Une inscription courte et en » langue vulgaire indiquera le nom et la patrie » du mort , ses principales actions , le jour de sa » naissance , celui de son décès , l'ordre et le nom » de l'autorité qui lui décerna le monument. » —

L'article fut mis aux voix et adopté. On passa ensuite au vote général ; tous les assistans se levèrent en masse et le pacte social de la République Ausonienne fut accepté à l'unanimité. Anselme reprit la parole et entama en ces termes la négociation délicate du cloître de Saint-François :

— « Nos plus grands ennemis , dit-il , ne sont pas dans nos murs , ils sont à nos portes. Eussions-nous détrôné, anéanti tous les tyrans nains d'Italie , nous n'aurions fait encore que bâtir sur le sable, notre édifice croulerait bientôt. Les désastres du passé nous l'ont assez prouvé. Ce dont il s'agit d'abord et avant tout, et à tout prix, c'est d'une croisade contre l'étranger. Accroupi sur les

Alpes et les pieds dans le Pô , le monslre autrichien est comme le cerbère de Fenfer italique. Voilà notre ennemi; c'est contre lui qu'il faut passionner toutes les âmes , armer tous les bras ; c'est sur lui qu'il fa vit frapper tous les coups ; car lui seul est à craindre, et sa chute entraînera celle de toute la cour infernale. Amis , ne nous faisons pas d'illusions, ne nous berçons pas de chimères; façonné à la servitude depuis des siècles , notre peuple est inerte ; il faut pour le mouvoir des motifs, un intérêt. Or il a un reste de croyances héréditaires, il a des superstitions non moins puissantes dont le prêtre dispose encore et qu'il peut armer à son gré pour ou contre la liberté. Que la voix séculaire du Vatican s'unisse à nous pour prêcher la croisade italienne, et le peuple des villes , le peuple des campagnes surtout se lèvera contre l'Autrichien, comme l'Europe jadis contre l'Infidèle. Il ne faut pour cela qu'un Pape à nous. Je vois votre étonnement, mais écoutez-moi jusqu'au bout. Avec un Pape à nous , nous avons d'abord le peuple de Rome, — vous savez tous son idolâtrie, et l'émeute du carrefour Braschi gronde encore pour nous instruire — nous avons le peuple italien tout entier. Un Pape républicain ne fera pas la révolution, il la consolidera. Or ce pape, il existe, j'ai sa parole. Candidat mystérieux, inconnu , il va entrer au conclave, cardinal , à nous à

faire sortir son nom de Turne, et la bulle révolutionnaire retentira comme la foudre des Alpes à l'Etna.)) —

On frappa en ce moment à la porte de la grotte. Les gardiens en donnèrent avis au second Éclaireur qui en fit part à son tour au premier, et celui-ci au Vénérable. Le maître des cérémonies fut envoyé aux informations. Tl sortit et rentra l'instant d'après avec Brancador.

— «Vénérable grand -élu, dit l'amant d'Antonia, j'amène le comte de KalefF, l'émissaire russe annoncé. Il a des communications importantes à faire à l'ordre, de la part de son souverain. Je demande qu'il soit introduit dans la grotte et entendu après les épreuves d'usage. Je suis son parrain et je réponds de lui. » — Cela dit , Brancador prit place sur sa ligne , et s'assit.

— «Je connais ce Russe, répondit Anselme; j'ai pris sur lui des informations, et sans suspecter en rien l'honneur de notre bon cousin Brancador , sans craindre de la part de son client une trahison , je propose pourtant de ne l'initier qu'avec circonspection à nos mystères , et de ne lui faire qu'une demi - révélation. Je sais d'ailleurs ce qu'il nous veut. Nos frères de Naples ont eu foi dans la Russie et le Cilento l'expie. Écoutons-les, ses promesses fallacieuses; n'y croyons pas, mais

servons -nous en pour entraîner les timides. Quant à nous, mes bons cousins ici présens, nous ne voulons pas plus du Tartare que du Germain, parceque nous voulons être libres et non pas changer de maîtres. Nous n'avons foi, nous, qu'en la justice; et s'il y a un Dieu , nous triompherons avec elle et par elle. » —

L'avis d'Anselme parut bon ; la Vente s'y rangea. Mise ensuite aux voix , l'introduction de M. de KalefF fut votée. Agitée quelques minutes par le scrutin , l'assemblée s'apaisa et reprit son attitude imposante et silencieuse.

Pendant ce temps le Janus ultramontain attendait patiemment son sort dans la cellule solitaire et ténébreuse, vestibule obligé par où doit passer tout récipiendaire avant de pénétrer dans le temple. Abandonné là à ses méditations , il supportait cette première épreuve avec un flegme diplomatique. Enfin, sur l'ordre du Vénérable, les frères servans le délivrèrent de sa prison, et conduit à des épreuves nouvelles , inconnues , il fut introduit. Coiffé du turban rouge, chaussé du cothurne, et vêtu d'une simple tunique bleue, il franchit le seuil redoutable, la poitrine et les bras nus, les yeux bandés, chargé de liens, et portant sa croix comme Jésus. Guidé par trois servans prêts à exécuter les ordres du Vénérable , il entra au milieu d'un

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profond silenc<i clans la mystérieuse enceinte. Arrivé au centre de la grotte il s'arrêta.

— ff Jurez au pied du trône, lui dit Anselme, en ayant soin de déguiser sa voix sous une pompe appropriée à la circonstance , jurez de ne jamais révéler ce que vous aurez vu ou entendu dans cette enceinte. » —

Le comte s'agenouilla et prononça le serment d'une voix qui n'était pas sans émotion.

— « C'est bien, reprit Anselme, soigneux toujours de ne pas se laisser reconnaître. Relevez-vous. Quelque soit son rang social ou sa dignité, nul profane ne peut porter la parole dans nos saintes Ventes avant d'avoir été préliminairemeni soumis aux épreuves carboniques ; or ces épreuves sont terribles; consultez donc votre courage, consultez vos forces. — Persistez- vous ?

— .) Je persiste.

— » Puisqu'il en est ainsi, frères servans , apportez la croix où le profane doit être crucifié, à l'exemple de notre bon cousin le Christ nazaréen, roi de Judée, grand-architecte de l'univers. Et vous, continua-t-il en s'adressant au comte, préparez-vous à tout. On va vous lier sur la croix, et quand vous aurez du haut du Calvaire prononcé sur vous-même les imprécations des parjures, vous recevrez les stigmates mystérieux. Après quoi, vous serez entendu. Bons cousins servans, faites votre devoir. » —

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A ces mots , les trois servans s emparent du Russe; ils l'étendent et le lient sur la croix avec tle fortes bandelettes ; la croix s'élève , et les yeux toujours bandés, le diplomate reste suspendu.

Tout-à-coup on frappa à la porte un grand coup , et une voix du dehors cria ces formidables paroles : — « Les loups sont dans la grotte; l'entrée est forcée ; fuyez ! » —

— « Trahison ! trahison ! » — s'écrièrent les carbonari, et ils se précipitèrent tumultuairement autour du trône. Un ressort partit ; le plancher s'enfonça sous eux, ils disparurent tous par enchantement. Le plancher se releva ensuite de lui-même comme il s'était abaissé.

Ce coup de théâtre fut suivi d'un autre. Assaillie à coups de crosse, la porte s'ouvrit avec fracas, et une nuée de sbires tomba dans la grotte. Ils la trouvèrent vide; le crucifié planait sur le désert.

Oublié par les servans, qui avaient reçu du Vénérable l'ordre de le délier, mais dont l'épouvante avait troublé les esprits et précipité la fuite , M. de RalefF, qui n'avait rien vu, avait pris tout ce tumulte pour une feinte, pour une épreuve carbonique. Prêt à tout, et patiemment étendu sur sa croix , il attendait sans sourciller le dénouement de la comédie, et il était si bien persuadé que c'en était une , si loin de croire à une sur-

prise, que les sbires, consternés de leur mécompte, eurent beau le décrucifier, le rudoyer, se venger sur lui en vrais sbires de leur mésaventure, il ne s'en obstina pas moins à voir en eux des compères , et à les traiter de grands-maîtres grands-élus et de bons cousins. Il trouvait bien l'épreuve quelque peu brutale et de mauvais goût, mais telle était sa préoccupation que le bandeau de ses yeux tomba long-temps avant le bandeau de son esprit.

Traîné devant le Gouverneur de Rome , il commença alors seulement à soupçonner la vérité , et la présence des carabiniers , qui cernaient la maison, ne lui laissa plus de doute. Changeant tout d'un coup de rôle , il improvisa son plan de défense avec une rare audace.

Monseigneur attendait sa proie à la porte; une femme voilée était près de lui , attendant aussi la sienne. Elle était là pour marquer du doigt au passage la victime qu'il fallait épargner. Le reste était bon pour l'abattoir. Mais l'un et l'autre attendirent en vain. Le désapointement du prélat fut extrême ; le bourreau cette fois n'eut point de têtes.

Ainsi le Gouverneur de Rome et la fille du prince d'Iési avaient quitté tous les deux pour rien leur palais au milieu des ténèbres de la nuit. Foulant aux pieds tous les devoirs de son sexe, l'une avait franchi seule et dans l'ombre les solitudes

les plus redoutées de Rome; compromettant sa dignité par sa présence, l'autre avait conduit luimême sa meute en laisse, et tout cela pour contempler au marécage de Romulus un Tartarcî en turban rouge et en tunique bleue.

A l'apparition de cette grotesque figure, ils se regardèrent avec embarras. Pins mobile, plus nerveuse , la comtesse succomba à la tentation , et partit d'un éclat de rire si convulsif, si contagieux, qu'il gagna les carabiniers, les sbires, le prélat lui-même , et le Vélabre retentit du rire inextinguible des dieux d'Homère.

M. de RalefF, lui, ne riait pas. La vue de la femme voilée lui avait rappelé tout-à-coup la femme des ruines, et ce rapprochement l'inquiétait. Il ne s'en avança pas moins vers le Gouverneur de Rome avec un front d'airain : — « Monseigneur, lui dit-il avec un incroyable aplomb, je vous dois la vie. Les carbonari avaient juré ma mort. Ces forcenés cherchaient depuis long-temps à frapper de terreur les honnêtes gens par un grand exemple. J'ai l'honneur d'appartenir à un monarque qu'ils abhorrent , parcequ'ils le craignent; mon dévouement au trône et à l'autel est sans bornes; le sort ne pouvait tomber sur une plus pure victime: il tomba sur moi. Attiré dans un piège, j'allais être déchiré par eux, mis en pièces, qnaud vos gens sont entrés. Ils peu- I, 22

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vent dire en quel état ils m'ont trouvé. Ce que je regrette seulement, c'est qu'arrivés assez tôt pour me sauver ils soient arrivés trop tard pour me venger. » — 11 déclina du reste toute information, sous prétexte qu'ayant les yeux bandés il n'avait rien vu; et cela était vrai, car, excepté Brancador, qu*il eût d'ailleurs en vain dénoncé puisqu'il était sauvé d'avance, il ne savait pas le nom d'un seul carbonaro ; il n'avait pas même reconnu Anselme à la voix. Et puis une dénonciation l'eût embarrassé, l'eût trahi lui-même. Il se tut.

Toute cette histoire était assez louche. Il l'étaya d'un argument plus lucide , en rappelant qu'il était étranger et qu'il appartenait à un monarque tout-puissant , qui a la main étendue sur ses sujets , et qui saurait bien , dit-il en terminant d'une voie moitié humble, moitié memaçante , faire respecter leur personne et venger au besoin leurs injures.

Aussi timide au dehors que violent chez lui, le Vatican s'humilie et tremble aujourd'hui devant ces puissances mondaines qui tremblaient jadis et s'humiliaient devant lui. L'argument du comte était invincible. Nourri de la politique papale, le Gouverneur de Rome s'y conforma. Il était trop avant dans les secrets du Saint-Siège pour le jeter à propos d'un homme dans une querelle de cour. Prélat et chef de la police romaine , il n'était pas

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dupe du Moscovite , mais i! respecta en lui le sujet du Czar; il feignit une foi qu'il n'avait pas, il déplora son aventure et le fit reconduire à son hôtel par une escorte d'honneur.

La comtesse avait bien reconnu le comte, mais elle l'eût en vain dénoncé, le prélat eût pris luimême la défense du coupable, et eûi 3onvaincu d'erreur l'accusatrice. Toutefois la jalouse Romaine ne descendit pas jusqu'à une seconde délation; elle se tut, et son silence sauva M. de KalefTet le Gouverneur d'un embarras réciproque. Elle se repentit même de ce qu'elle avait fait. Quand la fièvre eut cédé la place à la réflexion , l'exaltation de la colère et de la vengeance au calme, au sangfroid, elle rougit du rôle ignoble qu'elle venait de jouer, et bénit son étoile de n'avoir rendu que grotesque un drame qui devait être sanglant. Elle y songeait un peu tard. Extrême en tout ainsi que le sont toutes les femmes, elle se livra au remords comme elle s'était livrée à la jalousie, et rentra /^ N chez elle au désespoir. V^

La maison du Vélabre fut fouillée de fond en comble , et l'on finit par découvrir le secret du plancher mouvant. Il cachait une issue souterraine par où les carbonari s'étaient tous évadés.

L'avis mystérieux auquel ils avaient dû leur salut était parti d'un sbire initié , car l'ordre a des adeptes jusque dans le sein de la police

chargée île l'ancanlir. cl les carl)onari d'ilalic poiinaicnl dire aux princes ce que les chrétiens des premiers siècles disaient aux empereurs : « Vous voulez nous détruire , et nous peuplons «vos cités, nous labourons vos campagnes, nous » commandons vos armées, nous siégeons dans vos «conseils! »

— Si c'était elle! murmurait entre ses dents Brancador , tout en fuyant à travers le Forum, Malédiction! Je me vengerai. — Et préoccupé de cette idée , il se donna à peine le temps d'aller chez lui pour changer de costume; et il vola chez Antonia.

Elle rentrait comme il y arrivait.

— « Vous dehors à cette heure ! lui dit-il , en dissimulant ses soupçons sous un air de surprise. Seule ! A pied ! Quel mystère ! Mon Dieu , que vous êtes pâle ! comme vous tremblez ! Mais d'où venez-vous donc, ma chère?

— « Je viens. . . balbutia la comtesse déconcertée; je... viens... » — Mais elle ne sut rien trouver, rien ajouter, ^lle resta court.

— » Vous venez , madame , de faire une action abominable , s'écria Brancador ne se pouvant contenir plus long-temps. Je vous avais promis de revenir, moi, et je tiens parole. Je reviens me venger. Vous n'êtes qu'une infâme délatrice , et je vous méprise. Oui , c'est du mépris , ce n'est

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pas de la haine. La haine est trop noble pour vous; vous n'en valez pas tant. Et vous m'osiez parler de mon nom et de la souillure dont je le tache! Vous respectez bien le vôtre, vous! 11 vous sied vraiment de pttrler de souillure et d'insulter des gens de cœur dont le moindre vaut mieux que vous! Au moins aurait-il du vous suffire de les outrager, de les calomnier, sans les livrer encore au bourreau. Mais non , ce sont des têles qu'il vous faut , c'est du sang. Ah ! si tout le vôtre pouvait racheter une seule goutte de celui que vous vouliez répandre , il aurait déjà coulé à mes pieds sous la lame de mon épée. Mais l'épée est pour vous une trop belle mort; vous n'en êtes pas digne. » —

Et la saisissant par les deux bras il la jetta avec violence sur une ottomane, où elle alla tomber rudement sans se plaindre, et resta silencieuse , interdite.

— «En vérité, madame, continua-t-il , en passant de l'emportement à l'ironie , je vous félicite , vous avez des vertus merveilleuses et des talens dignes d'envie. Personne mieux que vous ne s'entend à espionner les gens , et vous faites le sbire en perfection. Qu'est-ce que la police vous donne pour cela? Allez, rougissez de dégrader à ce point votre sexe et votre rang. Mais , ajouta-t-il en attachant sur elle un œil sombre et furieux, com-

ment n'ai-je donc pas lu du premier regard son âme dans ses traits ? J'étais aveugle. C'est l'enfer et non l'amour qui reluit dans ses yeux; son sourire est faux. J'étais fasciné d'aimer une pareille femme. Cette femme est affreuse ; son visage est aussi difforme que son âme, elle est vieille et laide. » —

Jusque là muette et patiente , la comtesse à ces mots éclata.

— « De quel droit , monsieur , s'écria-t-elle en se levant d'un air menaçant, de quel droit venezvous m'outrager chez moi? Oubliez-vous que je suis Romaine? Vous êtes vraiment Romain, vou»! Il faut vraiment un grand cœur pour se glisser à minuit, comme un larron , dans la chambre d'une femme, pour l'insulter, pour la battre! Allez, vous n'êtes qu'un lâche, un brutal.

— »]N 'ajoutez pas un mot, interrompit Brancador dans un état nerveux et convulsif. Pas un seul mot de plus , répéta-t-il en la rejetant durement sur l'ottomane, ou je vous brise comme un roseau. A rien ne tient que je ne meurtrisse ces lèvres menteuses , ces joues et ce front qui ne savent plus rougir.

— » Oui, oui, s'écria Antonia hors d'elle-même et en sautant sur ses pieds comme une lionne , meurtris-les ces joues, meurtris ces lèvres que les tiennes ont tant de fois cherchées dans l'ardent

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silence des nuits; arrache ces cheveux dont \c parfum t'enivrait ; déchire ce sein où l'amour a tant de fois reposé ta tète, je les livre à ta merci , les voilà. » — Et elle-même déchirait sa robe et elle arrachait sa longue chevelure. — « Brise, foule au pied ta maîtresse, continua-t-elle en se traînant tout en larmes à ses genoux. Je suis ton esclave , fais de moi ce que tu voudras; mais ne me dis plus de ces mots acérés qui transpercent comme une lame aiguë; plonge-moi plutôt celle de ton épée dans le cœur, cela fait moins de mal. O mon Brancador, tu ne sais pas ce que c'est que lamour, tu n'as jamais aimé. Oui, j'ai voulu livrer tes amis, parcequ'ils sont mes ennemis, à moi; ne me disputent-ils pas tes jours, tes nuits? Je les livrerais encore, je les livrerais tous pour que tu sois à moi sans partage , à moi toute seule, pour te posséder une heure de plus chaque soir. Si c'est un crime, tu n'as le droit, toi, ni du reproche ni de la vengeance. Non , non , tu n'as point d'amour; tu n'es, comme tous les autres, qu'un ingrat, un cœur sec et froid. » —

Inondée de ses cheveux et de ses larmes , elle était là toujours à ses pieds. Ses joues pâles s'étaient ranimées; son front brûlait, sa poitrine bondissait sous les plis de sa robe en désordre; des éclairs passioimés brillaient à travers ses pleurs. Ainsi prosternée, palpitante, sa beauté

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romaine était irrésistible. Abaissant sur elle un œil adouci, Brancador se sentait faiblir. 11 se lut de peur que sa voix ne décelât sa faiblesse par son irrésolution , par son tremblement ; forcé au silence, il joua l'indifférence, le dédain, et fit le geste de partir.

— « Non , non , s'écria la comtesse en s'attachant à ses genoux, non tu ne t'en iras point ; je ne veux pas que tu partes, tu resteras; tu ne me laisseras pas dans cet horrible état; c'est à toi à bander les plaies que tu as faites , à essuyer les pleurs que tu as fait couler. Brancador l Brancador! es-tu donc, je ne dis pas sans amour, mais sans pitié? Pourrais-tu bien m'abandonner ainsi ? Tu n'en est pas capable; tu es bon, tu me pardonnes, tu m'aimes, je le vois bien; ta bouche le tait, mais tes yeux le disent. N'est-il pas vrai, ô mon Brancador! que tu m'as pardonné? » — Et la voluptueuse syrène enlaçait le jeune homme de ses deux bras caressans.

— « Laissez-moi, madame, dit-il en essayant un effort pour se dégager des lacs d'Armide, laissezmoi, vous dis-je. Il n'y a point de pardon pour de telles fautes , il n'y a plus rien de commun désormais entre vous et moi. Tout ce que je puis vous promettre, c'est l'oubli.

— » L'oubli ! répondit Anton ia en se relevant avec impétuosité; l'oubli! Et qui t'a dit que j'en

LE VÉLABKE. 345

voulusse, de ton oubli? L'oubli esl pour ma faule, mais c'est ton amour que je veux pour moi. Va, tu te roidis en vain, tu joues en vain la dureté, la froideur, Fémotion de ta voix ta trahi malgré toi ; tu m'a pardonné, et c'est à présent que tu m'aimes plus que tu ne m'aies jamais aimée. » —

Plus caressante, plus entraînante à mesure qu'elle le voyait plus faible, plus chancelant, la séductrice lui prit la main avec tendresse, et l'attirant doucement sur son sein : — «Brancador, lui dit-elle d'une voix flatteuse, c'est assez lutter, assez résister; l'amour triomphe, l'honneur est sauvé. Je savais bien que mon Brancador n'était pas impitoyable, qu'il était généreux. Viens, viens sur mon cœur ; viens, ne refuse pas à ton Antonia le baiser de paix. » —

Faute, colère, vengeance, dangers courus, amis en fuite, Brancador oublia tout; il s'abdiqua luimême. Vaincu, subjugué, sa défaite fut complète. Pouvait-il à vingt ans résister à tant de séductions? Il ne l'essaya même pas; il ne réengagea pas ime lutte qu'il sentait d'avance inutile; il ne tenta pas même un dernier effort; il tomba muet, fasciné, dans les bras de la magicienne.

Triomphante, enivrée, elle l'y retint dans l'étreinte puissante d'un baiser sans fln. Plus belle encore dans la victoire que dans le combat , elle l'étourdit , elle l'enivra lui-mêuK^ du bonheur

qu'elle devait à son indigne faiblesse; l'amour, lo triomphe, le désir, se confondaient sur ses lèvres dans un même sourire, et, subjuguée à son tour, les sens allumés, les yeux chargés de langueur, lascive, demi-nue, la femme voilée des ruines entraîna sur la couche adultère le carbonaro du Vélabre.

Si, troublant le cours de cette nuit de délices coupables, le bras invisible du destin eut soulevé pour eux un coin du voile de l'avenir, peut-être eussent-ils entrevu dans leurs rêves un poignard, du sang. Mais le rideau mystérieux resta baissé ; nul fantôme vengeur ne s'assit au chevet oublieux de la volupté.

s AINTE-M ARXE-M A JEURE .

Caché toute la nuit, Anselme se glissa chez Brancador dès la pointe du jour. L'amant d'Antonia n'était point encore rentré. Il l'attendit longtemps; enfin il vint, mais si pâle, si défait, que l'ami de Marins en fut frappé.

— « La surprise de cette nuit, lui dit-il, semble vous avoir singulièrement abattu. » — Brancador rougit et ne répondit pas. — « En effet, poursuivit Anselme, le danger a été grand; il l'est encore. Une réaction est inévitable; je m'attends dès aujourd'hui à des vengeances. Ils ne pardonnent pas , les prêtres. De tous nos amis, vous êtes, vous,

ôl\S s A I ^ IK-M A K 1 E-M A .1 £ U RK .

le plus compromis, el j'ai songé loiile la nuit à vous et aux moyens de vous dérober aux poursuites. » — Brancador fît sur lui-même un triste retour ; il compara sa veille à la veille d'Anselme, et rougit plus fort. — « Mais avant tout, continua Anselme, parlez- moi franchement. Soupçonnezvous d'où part le coup?

— » En vérité, balbutia Brancador avec un embarras visible. Je ne sais.... je m'y perds.

— » La précaution que vous avez prise de ne pas coucher chez vous , précaution que du reste j'approuve — et dont le mérite n'est pas grand , aurait-il pu ajouter, — cet excès de prudence , dis - je , pourrait sembler à la charge de votre client.

— » Comment cela?

— » Si M. de KalefFest pour quelque chose dans cette trahison, vous devez en être la première victime , puisque de tous les carbonari du Vélabre , il ne connaît que vous. Ses yeux sont restés bandés pendant toute la cérémonie; il n'a pu voir personne.

— » C'est juste , répondit Brancador ; mais le soupçonnez-vous ?

— » Je ne dis pas cela ; mais il faut agir comme si cela était. Vous devez quitter Rome sur-lechamp.

— ^ » Oubliez-vous que je suis garde-noble, et

SAINTE-MARIE-MAJEURE. o/jQ

que nion service m'appelle aujourd'hui même à Saint-Pierre, au catafalque du Pape?

— » Manquer son service un jour est un fort petit malheur ; se laisser arrêter en serait un fort grand , et vous savez le proverbe. On vous fera malade ; on répandra que vous êtes parti pour la campagne. Cela du reste est notre affaire ; la vôtre est de vous mettre à l'abri de l'orage et de partir à l'instant. Voici une lettre pour le sergent d'Asture; il vous cachera dans sa tour jusqu'à nouvel ordre. Avec un peu de diligence, vous y arriverez ce soir même. Ayez soin seulement d'éviter les lieux habités , surtout Neptune. » — Et il lui traça son itinéraire à travers les solitudes les plus profondes du désert.

L'amant d'Antonia adorait Rome. Ce départ précipité le consterna. Mais il rougissait trop de lui-même pour se permettre une plainte , un murmure. Il accepta son exil comme un châtiment mérité, et afin de l'aggraver encore, il s'imposa de partir sans revoir sa complice; il ne la fit pas même prévenir, et sortit au galop par la porte Saint-Sébastien. Comme il passait devant le tombeau des Scipions , le soleil, levé sur Saint-Jean-de-Latran, dorait les cyprès du Mont Célien et les immenses Thermes de Caracalla; lui-même fut atteint devant la basilique où sont les Catacombes.

Brancador était de tous les carbonari de Home

r)5<) SAINTE-MAIUE-MAJEURE.

celui que surveillait de plus près Anselme. 11 le savait généreux , capable dans l'occasion de dévouement, mais faible, étourdi, et s'il ne suspectait pas son honneur, il craignait son imprudence, sa légèreté. Il ne l'accusait pas de la catastrophe du Yélabre, mais il n'en avait pas moins saisi avec empressement ce prétexte pour l'éloigner de Rome dans un moment si périlleux, si décisif, et où la moindre indiscrétion pouvait tout perdre. Cette fatale surprise n'allait que trop déjà les compromettre , sans garder encore au milieu d'eux un germe si inquiétant.

Qu'eût-ce été s'il avait su la vérité? Il combattait un mal possible, et le mal était consommé. Mais le fleuve unefois débordé , il s'agit avant tout de le diguer, sauf à remonter après àtla source du désastre. C'est ce que fit Anselme.

M. de KalefF l'inquiétait davantage. Ignorant l'oubli des servans, il l'avait cru d'abord évadé; en y songeant, il ne se rappela pas l'avoir vu dans la fuite souterraine et commença à craindre quelque malentendu ou quelque trahison. Or, comme il descendait le grand escalier de la Trinité-des- Monts pour aller aux informations à l'hôtel du Moscovite, une chaise de poste traversa la place d'Espagne avec fracas; Anselme reconnut dedans le Moscovite lui-même en habit de voyage. La

SAINTE-MÂRIE-MAJKURE. 7)5 1

chaise était lancée au galop ; elle enfila comme la foudre la rue du Babouin et sortit de Rome par la porte du Peuple.

Le comte de Kaleff était un intrigant politique investi de la confiance du cabinet russe et son agent secret en Italie. Sanfédiste et carbonaro, il flattait les passions des uns , exaltait les espérances des autres , et trompait tout le monde. Il entrait dans tous les complots, s'initiait à tous les mystères , s'enrôlait sous tous les étendards. Aux carbonari il garantissait l'unité républicaine , aux sanfédistes le démembrement féodal : féodalité ou république , qu'importe aux fins du lointain empire? Jaloux de baigner un pied dans la Méditerranée, d'étendre un bras par-dessus les Alpes afin de mieux enserrer l'Europe , le géant a l'œil ouvert sur l'Italie , terre promise, dont Souvarow naguère lui aplanit les voies. Son rival donc est César; c'est César dont il convoite la place au soleil italien , et c'est lui seul et toujours lui qu'il combat dans l'ombre par toutes les armes , dans les Ventes populaires comme au sein du Consistoire.

Missionnaire de désordre et de déception , M de KalefF servait bien ses vues. Il avait contribué naguère par ses promesses menteuses à éblouir les carbonari napolitains et provoqué cette sanglante révolte du Cilento, dont la tour d'Asture

cachait dans ses flancs de pierre trois vie limes. Le coup de INaples manqué, il était venu jouer à Rome, on a vu quel rôle. Mais on a vu aussi que César fait bonne garde, et que le palais de Venise est maître en fait d'embûches.

L'aventure du Yélabre fit du bruit; elle eut dès le lendemain un retentissement prodigieux dans la diplomatie, et donna lieu à des conjectures sans nombre. Quelque soin que le ministre de Russie prît de la réputation de son compatriote en fuite, quelque colère qu'il déployât contre ces infâmes carbonari qui avaient voulu l'assassiner, quelque chaleur qu'il mît dans ses plaintes au Camerlingue , et dans ses réquisitoires , la fameuse histoire du sacrifice ne fit pas fortune, et le crucifié du Yélabre devint la fable de Rome. Nulle part on n'en rit plus qu'en la forteresse gibeline, parce que nulle part on ne voyait plus clair dans toutes ces ténèbres.

Echappé du piège et tout fier d'avoir rompu la maille , le renard fugitif n'en riait pas moins dans sa barbe de ce bon Gouverneur de Rome si simple, pensait-il, si crédule. Roulant sur le grand chemin de Florence, il se frottait les mains, il se félicitait de son génie , il se croyait bien fin , bien rusé alors qu'il laissait son secret non seulement au palais de Venise, mais aux sanfédistes et aux carbonari.

Cependant les craintes d'Anselme ne tardèrent pas à être j ustifiçes ; dès le matin les réactions commencèrent. La police romaine se vengea par des arrestations de son désapointement de la nuit; les prisons s'emplirent de tout ce qu'il y avait à Rome d'hommes suspects ou déjà compromis. La rue des Hibernais ne fut pas oubliée.

Le cardinal de Pétralie n'apprit que tard les événemens de la nuit. Sa terreur fut grande. Se croyant la cause première du danger d'Anselme , il se reprocha de l'avoir envoyé dans cette fatale Vente du Vélabre. Il craignait aussi pour lui-même, pour la tiare. Une visite du Gouverneur de Rome le rassura. Affectant pour l'ami de Marins un intérêt qui n'était que l'intérêt du tigre pour sa proie , le chef des sbires venait sonder le Grand-Pénitencier 5 dont l'amitié pour Anselme était publique. Le prélat déploya toute l'adresse, toute la rouerie d'un prêtre romain. Mais il avait à faire à un insulaire, à un moine; toutes les mines furent éventées.

Le cardinal se retrancha dans son rôle et s'y tint sur la défensive. Personne n'était mieux placé que monseigneur le Gouverneur de Rome pour connaître l'incapacité politique du Grand-Pénitencier; les affaires de la terre étaient un livre clos pour lui , l'étude des choses saintes ses seules pensées. Son ignorance de tout était si profonde , I. 23

354 SAINTE-MARIE-MAJEURJS.

qu'il ne savait rien de ce qui se passait à Rome sous ses yeux. — « Fuyant ce que poursuit le monde, continua-t-il , poursuivant ce qu'il fuit , j'ai soif de repos et d'obscurité; je ne demande qu'à mourir en paix et en silence. La magistrature des âmes n'est déjà pour ma faiblesse qu'un trop rude fardeau; je porte ma croix comme Jésus, et je n'aspire qu'à m'en décharger, fût-ce, comme lui, au pied du Calvaire. Jugez, d'après cela , monseigneur , si c'est un homme comme moi qu'Anselme eût choisi pour confident politique! Est-ce mon opinion sur lui que vous voulez? ajouta-t-il, elle est connue, je n'en ai jamais fait mystère: je l'aime et je l'estime; tout Rome le sait; et pour carbonaro je vous crois mal informé, monseigneur, il ne l'est pas plus que le Grand- Pénitencier qui vous parle. » —

L'entrevue finit là. Elle n'apprit rien au prélat , mais elle apprit au cardinal ce qu'il voulait savoir, c'est-à-dire qu'il était, lui, en dehors de tout soupçon, et son missionnaire occulte en sûreté. Quant à M. de KalefF, il n'était pas plus sa dupe que le Gouverneur de Rome ; mais il avait, de plus que celui-ci, le secret de son double rôle. Son départ de Rome le soulagea. Rassuré sur Anselme et sur lui-même, le cardinal attendit avec plus de calme le dénouement du drame de sa vie. Le conclave s'ouvrait dans sept jours.

SAINTK-MAP.IF.-MAJEIinF.. 555

C est ainsi que s'était passée la matinée de cette journée d'alarme et de vengeance. Il était alors dixhuit heures d'Italie — deux heures après midi. — (]'est le moment où tout le monde à Rome fait la sieste. Inondées de lumière et de chaleur, rues et places étaient désertes ; mais nul quartier n'était plus désert, nul n'était plus silencieux que le quartier des Monts. L'air était brûlant; frappée à plomb du soleil, la basilique de Sainte-Marie- Majeure nageait dans une atmosphère de feu. Un mendiant dormait sous les portiques du temple ; une chèvre broutait l'herbe de l'obélisque égyptien qui dresse sa tête idolâtre par-dessus les parvis de la Sainte-Yierge, et, couchés sous la colonne de Constantin , quelques bœufs gris à vastes cornes ruminaient au pied de l'abreuvoir qu'elle ombrage. Le bruit frais et cristalliii de la fontaine troublait seul le silencieux désert.

Sortant de la rue solitaire des Quatre-Fontaines, une jeinie fille parut au bas de l'avenue d'acacias qui joint le Yiminal à l'Esquilin; elle la gravit d'un pas rapide et léger; arrivée sans reprendre haleine au pied de l'escalier luisant et glissant de la basilique , elle s'élança de marche en marche, comme un oiseau de branche en branche , et entra toute essoufflée dans la miraculeuse église de Saint Libère.

Tempérés par les rideaux de soie et les vitraux,

les torrens de clartés descendus du soleil s'épanchaient doux et voilés sur le marbre des autels et des tombes, et le demi-jour mystérieux et paisible de la nef contrastait avec les éblouissantes splendeurs du ciel. C'était comme une oasis au milieu du Sahara. Un vent parfumé circulait de chapelle en chapelle; je ne sais quoi de voluptueux, de suave enivrait l'âme, l'amollissait, relevait par les sens à une piété moins des cieux que de la terre.

Sainte-Marie-Majeure est moins en effet un sanctuaire empreint d'une pensée de douleur et d'éternité qu'un salon paré pour une fête mondaine. C'est l'église la plus riante de Rome. Nulle part le catholicisme n'a plus que là dépouillé ses rigueurs, son austérité ; nulle part l'enfer n'est moins formidable. L'hôte d'une maison si gaie ne peut être un Dieu sombre et jaloux. Comment, sous ses lambris d'or et de pierreries, au milieu d'iui peuple de statues et de tableaux pleins les uns et les autres de grâce et de majesté, comment ne se plairait-il qu'aux privations de l'homme, à ses larmes ? Comment ne réverait-il que supplices , vengeance et damnation?

Loysa donc — c'était elle — Loysa seule dans la basilique glissait d'un pas ému sur les saints pavés, et sa mantille noire voltigeait sur le marbre blanc des colonnes. Arrivée devant la somptueuse

chapelle de la Madone, elle s'arrêta pour la première fois et tomba à genoux au pied de l'autel. Rome n'en a pas de plus riche. Soutenue par quatre anges et encadrée de quatre colonnes de jaspe oriental à piédestaux d'agate, à chapiteaux de bronze et d'or, la miraculeuse image de la reine du temple, toute rayonnante de pierres précieuses, brille sur un champ de lapis comme une étoile sur l'azur du ciel. Un bas-relief de bronze et d'or, comme les chapiteaux, couronne l'autel; l'idéal pinceau du Guide a donné la vie aux murailles.

Autel, idole, peintures, tout ici est païen. On dirait un sacellum mythologique , et l'on prendrait la chaste Vierge entourée de ses anges pour Yénus au sein des amours. Aussi bien la ville papale , si païenne en tant de choses , n'a-t-elle rien de plus païen que Sainte-Marie-Majeure. Le maître-autel est une urne païenne ; les marbres , les granits, jusqu'aux porphires où repose le berceau du Rédempteur, sont païens; et cette colonnade aérienne , dont la grâce svelte et la blancheur donnent au sanctuaire son air de fête, elle est tout entière païenne.

Consacrée à la mère de douleur, à la mère du Crucifié, elle l'était jadis à la divinité des mères , et maîtresse du champ de bataille , la basilique chrétienne n'a détrône qu'à demi le

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temple païen des Esquilles. Ainsi, là comme en tant de lieux d'Italie, les noms seuls ont changé. Agenouillées sur la même montagne, au pied des mêmes colonnes, les femmes romaines brûlent aujourd'hui sur l'autel de la jeune épouse de Bethléhem le même encens qu'elles brûlaient, couronnées de dictame , sur l'autel de Lucine,

Inquiète et l'œil distrait par l'attente , Loysa voilée était seule encore dans la vaste église. Elle en respirait à genoux la délicieuse fraîcheur, elle en écoutait le silence comme pour y surprendre un bruit de pas , un soupir , et son œil furtif interrogeait la solitude.

Tendre et recueillie , mais l'âme ouverte à l'amour terrestre plus qu'à l'amour divin , elle croyait prier la Madone , n'adorer qu'elle , ne bénir qu'elle, et l'image chère et sacrée qui habitait son cœur était seule à l'autel, elle se dressait brillante entre elle et l'idole , elle peuplait à elle seule le désert sacré de la basilique.

Las enfin d'errer , ses grands yeux noirs se fermèrent, sa tête gTâcieuse tomba sur son seiii, et ses mains se joignirent sur sa poitrine dans les élans d'une dévotion sensuelle et passionnée. Ainsi abîmée dans une pensée céleste et mondaine, confondant dans un même amour Dieu et son amant, la jeune Romaine était comme suspendue entre la terre et le ciel , et resta long-temps

plongée dans une extase brûlante et silencieuse. — « Vierge adorée , murmura à son oreille une voix basse, levez les yeux sur votre esclave. » —

Réveillée en sursaut, Loysa tressaillit en voyant un pèlerin agenouillé tout près d'elle au pied de Fautel. Son chapeau à larges ailes lui couvrait en vain la moitié du visage ; sa longue robe chargée de coquilles et d agnus lui descendait en vain jusqu'aux pieds , un cri étouffé dit a Anselme qu'il était reconnu.

Conviée par lui le matin même à ce rendez-vous clandestin, Loysa n'avait pas le mot de l'énigme et cherchait dans ses yeux la cause d'une si étrange métamorphose. Telle était la retraite profonde où elle vivait , et le palais Madame est d'ailleurs si mystérieux , qu'elle ignorait la surprise du Yélabre et les dangers d'Anselme. Son travestissement l'effraya.

— « Quel est donc ce mystère? demanda-t-elle d'une voix alarmée. Pourquoi n'étes-vous pas venu hier? Pourquoi me faites-vous venir ici aujourd'hui? Pourquoi ce déguisement? Si tout ceci n'est qu'un jeu , qu'une comédie pour m'éprouver , je ne vous en félicite pas , car elle est bien cruelle ; elle n'est pas de vous.

— >^ Ce n'est point un jeu, je vous assure, ré-

pondit Anselme en affectant vme tranquillité qui n'était pas dans son cœur; ce n'est point une co-

médie; je trouve, comme vous, ma chère enfant^ qu elle serait de bien mauvais goût , et je vous assure que je ne m'en permettrais jamais de pareille. Le fait est qu'on dit avoir surpris cette nuit un rassemblement de carbonari; je crains quelque dénonciation, et si fausse qu'elle puisse être, je n'en suis pas moins forcé à quelques précautions. Yoilà tout.

— » Quand je disais que votre Marins vous porterait malheur! Je ne vous demande pas si vous êtes carbonaro, vous me le diriez vousmême que je n'en croirais pas un mot; mais il est bien évident qu'il l'est, lui , et que c'est votre amitié pour ce Trastévérin qui vous compromet , qui nous perd. Je le déteste. » —

Anselme ne répliqua point. Cette erreur, qui n'en était pas tout-à-fait une, le dispensait de toute explication , et il la caressa plus qu'il ne la combattit; c'était une pâture à l'ardente imagination de la jeune fille ; ne lui en pouvant donner d'autre , il lui laissa celle-là.

Maispassantde lacolèreà Tin quiétude, elle quitta bientôt Marins pour son amant et fut toute à lui. — « Hélas ! dit-elle d'une voix triste, voilà mes prèssentimens qui se justifient , les mauvais jours qui viennent! Notre bonheur aura lassé le ciel; il était trop grand. Et mon père qui va arriver furieux de Ravenne ! Il doit avoir reçu ma lettre hier , et — je leconnais^ — il n'y répondra même pas, il partira

SAINÏE-MARIE-MAJEURE. 56 1

sur-le-champ pour Rome. Mon Dieu ! mon Dieu! tous les dangers nous menacent à la fois. Est-il donc écrit qu'un malheur ne \ient jamais seul? Mais mon amour croît avec le péril et doue mon âme d'une énergie surhumaine. Je ne sais , mais je n'ai jamais eu tant de force en moi; je me sens capable de faire tête à tous les orages ; j'y suis résolue; le parloir de Sainte-Catherine est là qui m'inspire; je suis invincible. Si pour n'être pas religieuse j'osais mourir, que n'oserais-je pas, ô mon Anselme, pour être à toi? » —

Ces paroles passionnées et douces faisaient diversion aux alarmes du conspirateur. Entré dans le temple, agité, sombre, il sentait son âme apaisée , attendrie , consolée ; il s'abandonna sans retour au charme d'un dévouement si naïf, si jeune , et portant dans leur cœur le vrai Dieu , les amans restèrent bien long-temps encore agenouillés ensemble au pied des idoles.

On convint de se revoir sous le même autel , à la même heure de solitude et de silence , car l'un ni l'autre n'avait été troublé , et le faux pèlerin avait pu sans contrainte adorer sa Madone et la presser mille fois dans ses bras. Le temple avait été fidèle et discret.

Un bruit de pas les rappela tout-à-coup à la prudence : c'était dame Véronique qui venait droit à eux.

7)62 SAINTE-MARIE-AIAJEURE.

— « Ma tan le me cherche , dit tout bas Loysa en reprenant l'attitude de la prière; beau pèlerin reprends ton bourdon. » — Retranché dans son rôle, Anselme s'enveloppa des plis de sa robe, de manière à n'être pas reconnu.

— v( Méchante petite espiègle . dit la bonne tante toute éperdue, peut-on me faire des peurs pareilles ! Et moi qui la croyais bien tranquillement endormie! J'entre dans sa chambre pour la réveiller , plus de Loysa ! Madone ! quelle peur 1

— » Mais , ma tante , vous deviez bien penser que j'étais venue aux vêpres.

— » Aux vêpres ! à dix-huit heures 1 Et seule encore! Doux Jésus! si ton père le savait, que deviendrais-) e?

— » J'étais triste, je ne pouvais dormir, et j'étais sûre de trouver de la joie et du bonheur dans ma chère église ; voilà pourquoi j'y suis venue.

— » Venite ad teinpla^ murmura le faux pèlerin , pax cordis et amor sunt in templis.

— » Ce pèlerin se tenait bien près de toi , dit à voix basse la Véronique, en jetant sur Anselme un regard défiant. IN 'avais-tu pas peur?

— ))Peur! de quoi? Il ne pensait, je vous assure, qu'à sa Madone. Il ne parlait qu'à elle, il ne voyait, il ne priait qu'elle, et pour celui-là je vous réponds qu'il n'aime qu'elle au monde.

SAIJNTE-MARIE-MAJEURE. 565

— y>Cor meum est tuwrij, ô vlrgo mea ! conliiiiia le pèlerin.

— » Que lui dit-il donc, ma tante, vous qui savez le latin des oraisons?

— » Il dit à la Sainte-Yierge en latin ce qu'Anselme te dit, à toi, tout le jour en italien.

— » A propos, ma tante, il n'est pas venu hier; si c'était lui?

— » Folle ! » —

Le silence de la basilique fut en ce moment rompu par la cloche qui sonnait les vêpres; et comme dame Véronique se mettait à genoux, Loysa sentit une main furtive presser la sienne. C'était le pèlerin qui se relevait.

— « A demain 1 murmura-t-elle.

— » A demain ! « — répondit-il ; et il s'achemina lentement vers la porte.

Il jeta les yeux en passant sur le mausolée de Sixte-Quint, le plus grand des six Papes qui dorment sous les voûtes sacrées de Sainte-Marie-Majeure ; et cette vue le reporta tout d'un coup au cardinal de Pétralie qui tant de fois s'était venu recueillir au pied de ce marbre inanimé. Du Mont Mario et de la cellule de Saint - François , sa pensée le ramena au Vélabre, à ses amis dispersés, captifs, à tous ses projets suspendus . aux dangers qui renvironnaicnt , aux sermens qu'il avait faits et qu'il ne pouvait tenir. Vn in-

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stant apaisé par l'amour, son cœur fut pris d'une mélancolie profonde; et peu s'en fallut qu'il ne désespérât de l'Italie et de la liberté.

Comme il sortait du temple , les dévots commençaient à y entrer; mais grâce à son déguisement, il ne fut remarqué de personne. Il se jeta dans les quartiers dépeuplés de l'Esquilin et du Mont Célien, et regagna par ces solitudes classiques , non sa rue des Hibernais, — il ne se sentait pas assez pur aux yeux du palais Madame pour rentrer chez lui — mais une retraite plus sûre qu'il s'était depuis long-temps ménagée sur les pentes désertes de l'Aventin.

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