‹ Rome souterraine (volume 3)Chapitre 10 sur 26 · L ADORATION. 1 O · texte numérisé non relu

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noble, et respirait dans tout son être la double majesté du pouvoir et de la vieillesse. Reçu par les acclamations du peuple, qui s'agenouillait sur son passage, il lui rendait son salut par des bénédictions. Descendu lentement du Quirinal sur la place de Venise , il s'achemina vers Saint-Pierre par la route papale, passant devant l'église des Jésuites et devant ce Pasquin où son prédécesseur mort avait apaisé l'émeute trastévérine.

La place du pont Saint-Ange était couverte de spectateurs de toutes classes , qui attendaient le cortège. Arrivé là , Brancador se redressa sur sa selle, et se carrant dans son habit rouge , il balança ses plumes blanches avec coquetterie, et fit caracoler son cheval devant une élégante calèche où une jeune et belle femme était à demi couchée. Sa robe noire rehaussait la blancheur veloutée de son cou de cygne; son bras nonchalent semblait fléchir sous le poids de son éventail. Elle répondit par une légère inclination de tête au salut du jeune homme , mais le subit incarnat de son teint pâle trahit l'émotion cachée sous cette négligence affectée.

Cette femme était la fille du prince d'Iési, qui s'épanouissait au soleil sur les coussins voluptueux de son carrosse, tandis que les victimes de sa délation languissaient sur la paille humide et ténébreuse des cachots.

io8 l'adoration.

De retour à Rome , Brancador avait tenu viu^tquatre heures ses résolutions d'Asture, Mais une visite de sa ^maîtresse en larmes les avait ébranlées, un baiser de sa bouehe anéanties, et l'amour avait ressaisi sa proie d'une main de fer. Rassuré , fasciné , il en vint à prendre ses angoisses et ses épouvantes du pont d'Ardée pour de pures visions, filles de la solitude, et il regarda dès lors comme insensée l'idée qu'il pût seulement être soupçonné de la trahison du Vélabre. La faute de la comtesse était couverte d'un voile impénétrable, et le Gouverneur de Rome était trop prêtre et trop intéressé lui-même au silence pour en révéler jamais le secret.

— Ce Trastévérin, se disait l'amant de la délatrice en pensant à Marins, n'est qu'un brutal, il ignore l'amour et ne me fait froide mine que parcequej'ai une maîtresse divine et qu'il n'en a point. Pauvre Antonia ! à quel danger elle s'est livrée pour moi ! — Et le crime de la jalousie tournait ainsi au profit de l'amour. — Qu'elle est belle ! se répétait le jeune homme avec ivresse en la voyant si admirée. Quel regard ! quel sourire ! quelle grâce 1 Et tout cela est à moi ! Qui ne serait jaloux de tant de bonheur? — Et son œil charmé lui adressait des regards si tendres , si ravis que le sein de la comtesse en palpitait visiblement.

L'ivresse de Brancador fut troublée. Une appa-

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rition soudaine le rappela tout d'un coup au pont d'Ardée et à ses terreurs du désert. Il vit flamboyer au bout du pont Saint-Ange les deux yeux bruns de Marins, qui en ce moment revenait des Thermes. Le Trastévérin dardait sur lui et sur Antonia des regards si pleins de vengeance , de menace, que l'on ne pouvait plus douter qu'il n'eût le secret du Vélabre. Cette rencontre bouleversa Brancador , un froid glaçant le prit au cœur, il fut pour se trouver mal. Antonia, qui ne connaissait pas Marins , ne vit rien de cette scène muette ; elle continua à sourire et à s'éventer d'une main dolente.

Retombé dans ses alarmes , dans ses épouvantemens, Brancador, pâle et morne, avait repris son rang, et marchait, la tête et l'épée basses, le long des hautes murailles du château Saint-Ange, mausolée d'Adrien érigé en forteresse par Crescence. Après avoir passé devant la petite église de Sainte- Marie-à-Traspontine , élevée au lieu même où fut , dit-on , enseveli Romulus , et devant ce beau palais bramantesque des Conversions où moururent la reine de Chypre et Raphaël , le paisible cortège pontifical, et avec lui Brancador, abîmé toujours dans ses orageuses pensées , arriva enfin sur l'immense place de Saint-Pierre.

Elle était comble. Jaloux d'y voir les premiers entrer leur Pape, les Trastévérins , hommes et

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iemmes, s étaient échelonnés en amphithéâtre sut 1(3S vastes gradins de la basilique ; la terreur respectueuse qu'inspire leur nom leur servait de rempart ; peu se hazardaient à leur disputer la place , et à tenter l'assaut. Le costume éclatant des femmes et leurs bijoux massifs rayonnaient au soleil; le chapeau conique des hommes était couronné de fleurs et de rubans. Au-dessous de ce balcon versicolore , la foule de la place ne formait qu'une masse noire et confuse.

Le cortège défila lentement au pied de l'obélisque d'Héliopolis , géant de deux cents palmes qui projetait sur la multitude son ombre opaque, et, déjà fait à sa nouvelle grandeur , le Pape alla descendre à la sacristie, au son de la grande cloche de Saint-Pierre et du canon Saint-Ange. Le peuple alors fit irruption dans le temple et en submergea l'immensité. Son attente fut longue , mais calme. Le Pape enfin reparut , porté sur la chaise gestatoria.

Précédé toujours de la croix et suivi de la noblesse, de la prélature, des cardinaux , il franchit le seuil de la grande porte , au chant de l'orgue et du chœur qui entonnèrent à son entrée l'hymne tiûomphale: Ecce sacerdos magnm. Aux sons de cette musique sacrée , à la vue de ce peuple innombrable dont il était la pensée et la foi vivante , à l'éclat de la basilique , à l'appareil im-

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posant de celle fête unique au monde dont il était le roi, le dieu, le Grand-Prétre de la chrétienté poussa un soupir profond ; il courba la tête, comme s'il eût succombé sous sa fortune; quand il la releva, ses yeux étaient mouillés de larmes.

Porté à la chapelle du Saint-Sacrement, il descendit de son trône aérien près du tombeau de Sixte-Quatre, le fils du pêcheur de Savone, et, agenouillé là sur le Faldistoire, coussin de velours cramoisi bordé d'or, il s'humilia devant Dieu et pria.

Il se fit dans le temple un grand silence.

Retenu par son service à côté du Pontife, Brancador crut s'entendre nommer; il se retourna et vit derrière lui un groupe de Trastévérins dont l'un — maître Taddée — le montrait du doigt aux autres en leur disant quelque chose qu'il n'entendit pas ; mais deux mots qu'il saisit au vol : délateur et Yélabre, lui en dirent assez. Le sang lui mua. Les dents serrées, aveuglé par la rage, il se lançait déjà contre l'insolent pour le percer de son épée lorsqu'il fut retenu par un de ses camarades.

— a Qu'as-tu donc? Brancador , lui dit-il à voix basse; tu n'es plus à toi depuis le pont Saint- Ange. Ta maîtresse t'aurait-elle fait infidélité? Ses doux regards et son beau sourire n'étaient-ils donc pas pour toi ?» —

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