‹ Rome souterraine (volume 3)Chapitre 9 sur 26 · C. POBLICIO. L. F. BIBVLO. AED. PL. HONOKIS · texte numérisé non relu

C. POBLICIO. L. F. BIBVLO. AED. PL. HONOKIS

VIRTVTIS. CAVSSA. SEJNATVS.

CONSVLTO. POPVLIQVE. IVSSV. LOCVS.

MONVMENTO. QVO. IPSE. POSTEREIOVB.

EIVS. INFERRENTVR. PVBLICE. DATVS. EST.

— « Ce tombeau , reprit Marins , est celui d'im ancien magistrat de la République , un nommé

lO'J. Li: SÉPULCRE DJi lilBlLlS.

Bibulus ; mais un magistrat plein de vertu , plein d'honneur, comme dit l'inscription, etcommeon n'en voit plus. Il mérita si bien du public, il remplit si religieusement les devoirs de sa charge que l'Etat lui donna ce terrain pour lui servir de sépulture, à lui et à ses descendans. Mais remarquez bien ceci : ce fut par ordre du peuple, non du sénat , senatvs consvlto popvliqve ivssf , ce qui veut dire que le sénat ou Sacré-Collège ne faisait que proposer, et c'est le peuple qui ordonnait, car le peuple est souverain. Il le fut de tout temps à Rome , où de tout temps il nomma ses chefs. Il élisait déjà ses rois ; quand il les eut chassés, il y a de cela deux mille quatre cents ans, il élut ses consuls et ses tribun^, plus tard ses empereurs , puis ses évêques et enfin ses papes. Mais aujourd'hui le peuple romain n'est plus rien , ce n'est qu'une bête de somme docile qu'cm charge à merci. Il n'est bon qu'à suer jour et nuit pour payer la gabelle et engraisser les robes rouges ; car les robes rouges boivent le sang du pauvre. Jadis maîtres du monde vous ne possédez pas un pouce de terre. Les sangliers ont des bouges , les oiseaux de l'air ont des nids, et vous n'avez pas, vous, un toit où reposer la tête. Et vous me demandez ce qu'on vous vole! Demandez-moi plutôt ce qu'on ne vous vole pas ; et , au lieu d'aller battre des mains

comme des Anglais devant ce Conclave où les cardinaux vous jouent et vous mystifient, allez-vous ejn cacher votre honte et votre déshonneur au fond du Trastévéré; allez filer comme des femmes, puisque vous ne savez pas vous battre comme des hommes. » —

La harangue du Gracchus populaire fit sensation. On le laissa parler sans l'interrompre, et, quand il eut fini, Taddée prit la parole.

— « Bravo I s'écria-t-il ; voilà qui est parler! C'est ce que je leur disais devant Pasquin, le soir où nous jouâmes du couteau avec les carabiniers. Oui, les robes rouges dévorent la substance du peuple romain. » — Et s'approchant de Marins: — « Maître , lui dit-il à l'oreille, s'il s'agit de quelque chose... vous m'entendez... nous sommes là. C'est moi qui tenais le bout de la corde le jour où l'on pendit au Cours le Grand-Inquisiteur Tortona,

— » Je compte sur toi dans huit jours, lui répondit Marins; et si vous n'êtes pas des lâch^ dans huit jovirs il y aura du neuf. Mes amis, continuat-il en s'adressant aux autres d'une voix adoucie, songez à ce que vous fûtes , à ce que vous êtes, et â ce que vous pouvez être, si voulez. Car, voyez-vous , il ne s'agit que de vouloir. Vouloir c'est pouvoir. Songez-y.

— » Nous y songerons, maître , nous y songe-

rons ! » — s'écrièrent en chœur tous les Trastévérins; et, descendant vers la place Saint-Marc, ils prirent la route de Saint-Pierre où les appelait un nouveau spectacle.

Marins, lui, descendit au Forum, et prit la route des Thermes de Caracalla, où le proscrit de l'Aventin attendait le nom du souverain Pontife.

Ii'ADORATXON.

Le nouveau spectacle qui appelait les Trastévérins à Saint-Pierre était l'Adoration. L'élu du Sacré-Collége avait reçu deux fois déjà l'hommage de ses électeurs , mais à huis clos dans la chapelle du Quirinal, où le Camerlingue, roi dépossédé , lui avait remis l'anneau du pécheur. La troisième adoration est publique , et se célèbre dans la basilique du Vatican.

Le cortège pontifical était sorti du palais de Monte-Gavallo et s'était mis en marche au son d'une musique toute militaire. Dragons, chasseurs et grenadiers bordaient la haie. Attelé de six chevaux, et tout chargé de dorures et d'orne-

1 o6 l'adoration.

mens massifs, le noble carrosse du Vicaire de ce Jésus qui fit son entrée à Jérusalem sur un âne, roulait lentement sur les saints pavés de la ville éternelle. Couvert de la grande chape de pourpre et de la mitre d'or, chaussé de la mule rouge à croix d'or comme la mitre , le favori du Saint-Esprit occupait le fond du carrosse, deux cardinaux, Tun d'Autriche, l'autre de France , le devant. Un auditeur de Rota marchait en tête , portant la croix ç et monté sur une haquenée blanche caparaçonnée d'un grand linceul noir. Environné des Suisses en grand costume du quinzième siècle , et la hallebarde au poing, le Roi-Prêtre était précédé et accompagné de sa garde à cheval, en habit rouge et en plumes blanches.

Parmi ces derniers était Brancador.

Ni moins gothique, ni moins massif que la lourde machine papale , mais tout noir comme un char de deuil , un second carrosse, à six chevaux comme le premier, roulait pesamment après les gardes , suivi d'une longue file de voitures qui faisaient queue. Un escadron de chasseurs à cheval fermait la marche.

Sorti Pape de ce palais où il était entré cardinal , le nouveau Pontife était un vieillard pâle , d'une figure vénérable. Ses cheveux blancs flottaient au gré du vent sur ses épaules; il était grand,

Page 1