‹ Rome souterraine (volume 3)Chapitre 11 sur 26 · L ADORATION · texte numérisé non relu

L ADORATION

Brancador ne répondit que par un affreux blasphème. Rouge tour à tour de honte et pâle de désespoir, il demandait aux marbres de la basilique de s'ouvrir sous ses pieds et de l'engloutir.

Cependant l'auguste vieillard s'était relevé. Porté de la chapelle du Saint-Sacrement à la confession de Saint-Pierre 5 où les cent douze lampes éternelles brûlent au mausolée du prince des apôtres, il fut assis sur le grand-autel et la cérémonie de l'adoration commença.

Erigé sur le sépulcre même de Céphas , et ombragé des gigantesques spirales du baldaquin de bronze enlevé au Panthéon , le grand-autel de la basilique papale est élevé sur sept gradins, et tourné à l'orient suivant l'antique usage. Isolé au centre de la croix , sous la coupole de Michelange , il est digne , par sa magnificence et sa grandeur, de la cour du Dieu vivant. Le Pontife souverain seul y officie.

C'est là que les cardinaux , revêtus de la chape violette, vinrent adorer pour la troisième fois le Vicaire du Crucifié. Agenouillés devant lui, ils lui baisèrent l'un après l'autre le pied et la main droite, puis lui donnèrent sur les deux joues le baiser mystique. Pendant ce temps, le chœur chantait le Te Deum.

Fidèle à son rôle de quarante ans , quoique la toile fût tombée pour lui , le dernier qui vint ado-

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rer l'Elu de Dieu fut le Grand-Pénitencier. (Couvert de la robe de bure qu'il ne quittait jamais, même dans les pompes sacerdotales, il s'approcha de l'autel d'un pas ferme ; et ce bâtard , doi^l les rois du monde devaient baiser la mule, il baisa celle de son rival , de son vainqueur avec une humilité si calme, qu'à voir la sérénité de ce front intrépide, nul œil que l'œil de Dieu ne devina son désespoir* Le seul homme qui eut son secret sur terre était caché dans l'Aventin.

La cérémonie et les prières terminées, le pasteur de la bergerie chrétienne se dressa sur ses pieds et bénit le troupeau. Ramené dans la sacristie, il reprit le chemin du Quirinal. Le cortège y remonta dans le même ordre et par les mêmes rues qu'il en était descendu; et, fatigué de tant d'honneurs et d'adorations, ému de tant de respect et d'amour, l'Elu rentra dans son palais en répandant des larmes et des bénédictions. Le soir, Rome fut illuminée , toutes les églises en chœur chantèrent le Te Deum , et le canon pacifique du château Saint- Ange ébranla l'écho des ruines, et alla troubler le silence du désert.

Mais peu à peu le silence etl'obscurité se ressaisirent de la ville éternelle comme d'une proie. Les grands chevaux de marbre du Quiiûnal et l'obélisque de Saint-Pierre, conviés d'Egypte et de Grèce à des spectacles si nouveaux pour eux, res- 11. 8

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lèrent seuls sur leurs |)laces désertes, et les fontaines gazouillèrent seules où la multitude avait tonné.

Mais le repos n'était J3as dans toutes les âmes.

Rentrée chez elle après la fête , et mollement couchée sur ses divans , la fdle du prince d'Iési attendit toute la soirée son amant , impatiente de le féliciter de sa grâce militaire et de sa bonne mine ; mais elle attiîndit en vain : son amant ne vint pas.

Son service fini, et ce supplice public avait duré des siècles, Brancador avait fui leQuirinal ; croyant voir dans tous les yeux des regards accusateurs , il était venu s'ensevelir chez lui, accablé de honte et de douleur. — Eh quoil s'écriait-il avec rage, en se battant la tête contre les parois de sa chambre , traité de délateur en public ! Infâme jusque dans le peuple! Mais je suis donc un homme perdu! Il est donc bien vrai que je suis déshonoré, et que je m'endormais sur un abîme, comme un fou sur un volcan! — Et retombé dans ses fureurs du pont d'Ardée , il se livra au désespoir avec tout l'emportement de sa nature impétueuse et mobile. Il recommença de blasphémer, il maudit l'amour, il maudit la liberté , il maudit Dieu ; et , prenant le ciel et la terre à partie dans sa cause , il chargea l'univers tout entier du crime de sa faiblesse.

Sa première inspiration fut de voler chez Maxius pour lui arracher le mot de cette affreuse

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