‹ Rome souterraine (volume 3)Chapitre 13 sur 26 · L ADORATION. II · texte numérisé non relu

L ADORATION. II

loi 1(; délire de la fièvre que riiéroïsme froid et calculé du conspirateur.

L'amant d'Antonia avait résolu de tuer le Pape.

— C'est demain jeudi, pensait-il; le Pape est couronné dimanche; mon service m'appelle auprès de lui pendant la cérémonie; j'aurai tout le loisir de choisir le moment; le coup porté, la stupeur sera si grande que Je me perdrai sans peine , à la faveur du désordre, dans la foule immense de Saint-Pierre. Ainsi je me justifierai au lieu même où j'ai été insulté. —

Son plan arrêté, Brancador n'en fut pas l^ius calme ; il n'y a que les forts qu'apaise un parti pris ; mais la lassitude vient à l'aide des faibles ; il tomba d'épuisement dans un sommeil orageux et lourd. Défaites, victoires, terreurs, projets, l'avenir qui n'était pas encore, comme le passé qui n'était plus , tout s'anima , tout prit un corps dans ses songes, et son chevet fut assailli de spectres. Il vit le Yélabre, Astvire, Ardée, sa maîtresse, le pont Saint- Ange, Saint-Pierre, Taddée, le Pape sanglant, mort à ses pieds, tout, excepté le poignard de Marins levé sur lui.

Descendu le premier au rendez-vous des Thermes , Anselme assis sur les ruines attendait Marins. Levé depuis une heure sur TApennin rougeâtre et dentelé des anciens Hemiques, le soleil dorait les sept collines, et, glissant des hauteurs solitaires de Saint- Jean-de-Latran , il coulait, comme une lave ardente , dans la vallée d'Égérie. C est là qu'admis aux assemblées des nymphes le sage J Numa venait puiser ses oracles; c'est là que sa divine épouse l'initiait aux choses saintes , et lui révélait les secrets de l'empire.

Quel Numa, se disait tristement Anselme en î| pensant aux mythes profonds de ses pères, quel

Numa, péuctraiil les lois de Dieu, viendra rendre à Piomc^, non pas l'empire, il est à jamais perdu pour elle , mais l'amour et la religion des grandes choses? Quel INuma relèvera de leurs décombres ces temples de l'Honneur et de la Vertu qui jadis brillaient là haut sur la colline, près du bois sacré des Camènes? Hélas! ajoutait-il en soupirant, je m'étais en vain bercé du doux espoir d'un nouveau Numa. Moins heureux que le fils de Cures, le fils de Sicile n'a pas vu son nom sortir de l'urne. Et contristé de la chute du bâtard de Pétralie, devinant son désespoir, il gémit de n'être pas libre pour l'aller consoler, si une telle douleur pouvait l'être. Mais ramené à sa pensée de conspirateur : — Après les ]N uma , s'écria-il , les Tarquins, après les Tarquins, les Brutus. Notre dernier vaisseau est brûlé. Tant mieux! —

Un signal convenu lui annonça l'arrivée de Marins, et les deux amis se joignirent à l'endroit le plus caché des Thermes.

— « Tu es libre, dit le Trastévérin en tirant de sa poche un papier; voici ta grâce. » — Et il lut à Anselme une amnistie publiée le matin même par le Pape de la veille. Elle rendait à la liberté tous les prisonniers politiques arrêtés depuis la nuit du Vélabre, et rappelait dans leurs foyers les fugitifs.

— « Je m'y attendais, répondit Anselme; un nouveau souverain commence toujours ainsi. C'est la

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lune de miel des nouveaux mariés. Prenons garde aux regrets.

— » Nous allons, j'espère, profiter si bien et si tôt de la liberté que nous ne donnerons pas au repentir le temps de naître. » —

Amnistier des prévenus serait partout ailleurs une étrange anomalie ; mais à Rome , où tout accusé politique est coupable, cela n'étonna personne, et l'on fonda sur cet acte de clémence arbitraire l'espoir d'un pontificat bénévole. Tout le monde, comme Anselme, s'attendait bien à une amnistie, mais on ne l'espérait pas si prompte, pas si complète. On ignorait que le nouveau Pape avait acheté la tiare à ce prix.

Revenu du long étonnement où le veto gibelin l'avait jeté, et plein de respect pour l'héroïsme du Sicilien , le Conclave s'en était remis spontanément à lui de l'élection du Pontife. — Nommeznous un cardinal, lui avait-il dit, et celui-là sera Pape. —

Le Grand - Pénitencier avait demandé une nuit pour y songer et après avoir fixé son choix sur un cardinal neutre , condition tacite , irrévocable de sa médiation: — Monseigneur ,^ lui avait-il dit, en me refusant la tiare. Dieu, dans sa miséricorde, m'a permis d'en disposer pour en ceindre le front le plus digne ; or ce front , c'est le vôtre. Un autre vous parlerait sans doute du

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choix d'un premier minisire ; borné aux soins de l'autel , je n'élève pas mes faibles yeux jusqu'il ces hautes spéculations gouvernementales , et je ne demande à votre éminence qu'une grâce : les cachots de Rome se sont emplis durant le Conclave de prisonniers d'état ; ma première démarche, si mon indignité eût été appelée au trône de Saint-Pierre , avirait été une amnistie universelle, plénière ; car le premier devoir du pasteur de l'Eglise n'est pas la rigueur, c'est le pardon. J'en avais fait la promesse à Dieu, et il faut que je la tienne ; je suis comptable devant lui de toutes ces âmes. D'ailleurs il n'y a encore que des accusés ; s'ils sont innocens, une absolution n'est qu'un acte de justice; s'ils sont coupables, c'est une clémence qui vous immortalisera et vous conciliera l'amour de Rome et le respect de lachrétienté. Cette amnistie, monseigneur, la voici. Signez-la, et demain vous êtes Pape. —

Le cardinal avait signé, et le lendemain le Grand-Pénitencier lui baisait le pied sur le grandautel du Vatican. Le secret resta entre eux. Le choix du Sicilien était du reste le meilleur , le seul à faire dans le cercle étroit des possibilités du Conclave ; c'était un Pape banal.

La dette du bâtard envers Anselme était payée; mais, champion battu du Consistoire, n'y avait-il dans cet acte de reconnaissance nulle arrière-

pensée de^oïsmc, nulle préoceupation d'avenir? Quoi qu'il en soit, au moment où la seène se fermait pour les sanfédistes , elle se rouvrait pour les carbonari, et par ses soins. Quels acteurs allaient y descendre? quel drame s'y jouer.

Soit défiance, soit besoin de recueillement, Anselme ne quitta pas de tout le jour sa solitude de l'Aventin. Les cachots de Rome étaient vides, les prisonniers tous au bras de leur familles, qu'il était encore, lui, dans sa retraite. Enfin il la quitta au soleil couchant.

11 ne croyait pas y rentrer si tôt.

Ses pas se portèrent comme d'eux-mêmes à Sainte-Marie-Majeure. Il prit d'instinct les rues solitaires par où naguère, faux pèlerin, il y allait adorer sa madone. Laissant derrière lui les Thermes fidèles de Caracalla, il passa par ceux de Tite, chef-d'œuvre de grâce antique, de pureté, où Raphaël a puisé les loges sublimes du Vatican. C'est non loin de là aussi, près des Sept Salles, que fut exhumé le Laocoon. Sans s'arrêter cette fois à la basilique , Anselme descendit sur-le-champ à la maison des Quatre-Fontaines ; mais il n'en franchit le seuil qu'après s'être assuré de l'absence du capitaine Orlandini. Dame Véronique était seule et pleurait. Elle fut tellement saisie à cette apparition inattendue qu'elle cria au revenant et s'enfuit en murmurant des exorcismes.

— «Puis-jela voir? demanda Anselme quand la pauvre tante fut rassurée.

— » Fuyez , fuyez ; il est ici. Jésus l Jésus ! quelle imprudence !

— » Puis-je la voir? répéla-t-il avec impatience.

— » Impossible ! Il a la clé de sa prison , et personne que lui n'ymet les pieds. Mais fuyez, au nom du ciel , fuyez ! Il va rentrer , et s'il vous trouve ici, il vous tuera.

— » Et sa prison, où est-elle?

— •) Là haut dans les combles.

— » Ne peut-on lui parler au moins à travers la porte ?

— » La porte , dites-vous ? Sa cellule est au fond d'un corridor qui a quatre portes , et la même clé les ouvre toutes les quatre. Pauvre Loysa ! quelle épreuve! quelle jeunesse! Hélas! seigneur Anselme, c'est nous, c'est moi seule qui ai fait tout le mal. Je n'aurais jamais dû vous laisser passer le seuil de cette maison.

— » Un peu de courage , ma bonne tante. Vous savez bien que Dieu n'éprouve que ceux qu'il aime. Nous devons lui être bien chers.

— » Vous croyez donc en Dieu , seigneur Anselme? Que disait mon frère, que vous étiez carbonaro? Au reste il prétendait aussi que vous étiez enfermé pour le reste de vos jours dans le château Saint-Ange. Mais je suis folle! poursuivit-

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elle en courant à la fenêtre. Pour Tamour d<" Loysa, fuyez! 11 fait déjà si noir qu'on ne le verra pas venir; il nous tombera ici à l'improviste.

— » Eh ! ma chère tante , rassurez-vous donc ; un homme vaut un homme. Il faut à tout prix, continua-t-il, qu'elle sache que je suis en liberté, et que je veille sur elle. Qui lui porte à manger?

— » Lui.

— » Quand?

— » Le matin, et le soir àl'Avé-Maria. Il devrait être déjà ici, car voilà le souper de ma pauvre enfant qui l'attend. » — En disant cela , la charitable dame indiquait tristement des yeux un petit pain bis et une carafFe d'eau préparés là pour la douce victime.

— « Ce pain est atroce, dit Anselme, après avoir écrit à la hâte quelques mots au crayon; mais voici de quoi le rendre blanc et savoureux. » — Et pliant le papier le plus menu possible, il l'introduisit dans le pain, et Ty cacha si bien que l'œil le plus soupçonneux n'aurait pu l'y découvrir. Cela fait , il descendit avec précaution l'escalier ténébreux et s'en alla.

Comme il traversait la borrominesque place des Quatre-Fontain«s, il vit venir de Monte-Cavallo un militaire qu'il reconnut, à la clarté des réverbères, pour Orlaudini. 11 se tapit à l'angle de la place , contre la petite église espagnole de

Saint-Carlin, et quand le capitaine passa devant lui, il le saisit brusquement par le bras, en lui criant à l'oreille d'une voix tonnante : — « Pour la troisième fois, souviens-toi du pèlerin de Sainte- Marie-Majeure! » — Puis il se glissa, comme une ombre le long des noires et hautes murailles des jardins duQuirinal, et se perdit dans l'obscurité. Immobile, la bouche béante, les yeux hagards, le père deLoysa resta terrifié. Comme 1 1 crédule Véronique, il crut un moment à une apparition surnaturelle.—Il est donc partout! — murmura-t-il enfin entre ses dents, quand son sang figé eut recommencé à couler; et il continua son chemin d'un pas mal sûr. Il arriva au logis pâle comme un mort. Son trouble était tel qu'il oublia de brutaliser sa sœur; il ne songea pas même à l'interroger. Ce fût certes un grand bonheur, car la pauvre femme était si tremblante, si timorée, qu'elle n'eût pas manqué de lui tout avouer, et de trahir par peur le secret de Tamour. Le capitaine donc , ne se doutant de rien, porta lui-même à Loysa le billet d'Anselme, et refermant soigneusement les quatre portes de son cachot aérien , il revint se coucher sans avoir prononcé une seule parole.

Restée seule à la clarté d' une faible lampe qui projetait plus d'ombres que de lumière sur les murailles blanches et nues de sa cellule, Loysa tourna un œil humide sur son triste repas. Comme elle rompait

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machinalement son pain noir, le billet tomba. Mlle s'en saisit avec une palpitation de cœur qui pensa la suffoquer, et revint à la vie en lisant ces quatre mots : SoJi libéra c t'amo.

L'âme humaine est si peu façonnée au bonheur, que forte et indomptable dans l'adversité, Loysa succomba dans la joie» Seule et privée de tout secours , elle resta long-temps sans mouvement, et son œil ne se rouvrit à la lumière que pour se fondre en larmes. — Je le savais bien , se disait-elle avec ravissement; mon cœur me disait qu'il était sauvé ; l'amour a des pressentimens qui ne trompent pas. — Et se jetant aux pieds du crucifix qui ombrageait son lit de douleur, elle bénit l'amour et Dieu.

Quand sa joie se fut longuement épanchée en prières et en pleurs, elle devint plus intime , plus reposée. Envisageant son bonheur d'un œil calme et recueilli , elle en jouit avec une volupté plus raffmée , plus sensuelle. Elle y vit l'aurore de ce long jour de fête qu'elle rêvait, et se reposant avec foi sur un présage si consolant, elle douta moins que jamais de l'avenir. Soutenue du bras invisible d'Anselme, elle ne craignait plus rien ; invulnérable sous une si puissante égide, elle se fortifia dans la résolution de vaincre son père en opiniâtreté. — 11 n'aura pas plus la victoire ici, pensait-elle, qu'au parloir de Sainte-Catherine. Dé-

concerte par une résistance si obstinée , il faudra bien enfin qu'il recule. — Elle le connaissait mal.

Endormie si souvent dans la tristesse, elle se coucha , ce soir, dans la félicité , et son sommeil ne fut qu'une continuation de sa veille heureuse; de doux rêves la prolongèrent.

Des Quatre-Fontaines, Anselme avait pris le chemin du Trastévéré. La dette de l'amour acquittée, il lui restait à payer celle de la reconnaissance, car il devinait bien que le cardinal de Pétralie n'était pas étranger à l'amnistie pontificale. Il le trouva seul au cloître de Saint-François. L'abord fut triste. Le moine lui tendit la main avec un sourire amer, et un silence de quelques minutes régna dans la cellule.

— « Que d'évènemens depuis que nous ne nous sommes vus, dit enfin le Sicilien, et qu'ils sont douloureux! Anselme, me pardonnez- vous les dangers où je vous ai précipité? C'est moi qui vous ai fait carbonaro , qui vous ai envoyé au Vélabre ; je vous envoyais à la mort.

— » Dites , monseigneur, que vous me sauvez la vie ; car l'amnistie du Vatican

— » Vouliez-vous donc , interrompit le cardinal, que je vous laissasse monter à l'échafaud? C'est bien assez de vous avoir conduit jusqu'au pied.

— » Parlons de vous, monseigneur, ne parlons

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])as de moi. Qu'est mon revers près du vôtre? — » N'est-ce pas, Anselme, ma chute est affreuse? Depuis les fabuleux Titans, le monde n'en vit pas de pareille. Se lever Pape, et se coucher cardinal! N'ai-je pas l'air d'un cadavre? Une heure m'a plus veilli que quarante ans , et si mes cheveux n'eussent été déjà blancs , je sens qu'ils auauraicnt blanchi dans cette heure , comme ceux de la reine de Fiance. S'il restait du moins quelque espoir, mais il n'y en a plus ; l'épreuve était décisive; tout mon jeu était sur cette carte , je l'ai perdue. Hélas! continua-t-il , avec une mélancolie profonde — et la tristesse est grande en ces âmes puissantes, — n'avoir qu'une idée, ne vivre que pour elle , que par elle ; concentrer en elle toute espérance, toute affection, toute pensée; l'avoir vu naître , grandir; l'avoir portée en soi un demi-siècle ; l'avoir un demi-siècle nourrie de son propre sang, de sa propre vie, dans le silence de son âme ; n'avoir eu qu'elle pour compagnon d'un si long voyage; famille, amour, douceurs de père, joies du cœur, fêtes du monde, n'avoir rien connu, rien qu'elle, et lui survivre, et rester seul sur terre, et n'avoir plus de Dieu à mettre sur l'autel, plus d'asile où se recueillir , plus de port où s'abriter, quelle destinée ! Et c'est la mienne ! Et tant de grands desseins anéantis avant d'éclore , tant de nobles pensées évanouies, et l'empire du monde

perdu! Mais écoutez, Anselme, vous ne savez

pas tout ; vous ne savez pas de quelle hauteur je suis tombé ; écoutez , vous dis-je , ensuite plaignez-moi, si vous croyez que la pitié atteigne jusques-là. » —

Le cardinal se mit alors à lui raconter toutes les vicissitudes du Conclave, depuis son entrée jusqu'à sa sortie du Quirinal. Il le fit d'abord avec assez de calme ; mais arrivé à la scène du veto , le calme l'abandonna , ses passions débordèrent. Il se dressa tout d'un coup sur ses pieds, et rejetant en arrière son capuchon :

— « Je la tenais , s'écria-t-il en portant la main à sa tête, comme s'il eût en effet tenu la tiare pour s'en couronner; je la sentais là déjà qui me pressait les tempes avec amour, et l'Autrichien s'est levé, et il me l'a arrachée, et je lui ai souri ; j'ai souri à l'Autrichien! Esclave d'un mensonge de quarante ans et ma propre victime, je lui ai rendu grâces, je l'ai embrassé!... Je l'aurais étouffé dans mes bras ! Oh ! le monde ne saura jamais ce qui se passait alors dans mon âme, le monde n'y croirait pas. Je puis défier maintenant l'enfer et ses tortures; j'ai franchi les limites delà souffrance humaine : le Guelfe a donné au Gibelin le baiser de paix! Il n'y a rien au delà. Autriche! Autriche! continua le bâtard en étendant ses deux bras en signe d'anathème; Autriche! fléau de Dieu, An-

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