‹ Rome souterraine (volume 3)Chapitre 14 sur 26 · IT · texte numérisé non relu

IT

1 lo l'amnistie.

tichrist de ritalie et du monde, sois maudite! Puisse l'Eglise te rendre un jour au centuple tant d'ignominies, tant d'outrages, et te faire boire à ton tour le calice amer dont tu l'abreuves ! Malédiction sur toi, géant fatal, géant monstrueux, qui portes sur ton casque le noir vautour aux deux têtes etl'épée d'Attila dans tes mains, malédiction! Puisses-tu connaître un jour les saules de Babylone et la verge des Pharaons! Puisses-tu, géant superbe , puisses-tu venir à ton tour labourer pour un maître ces champs saturniens que tu foules d'un pied si insolent, et, lié à la glèbe, le front trempé d'une sueur ignoble , livrer tes flancs nus au fouet sanglant de la servitude ! Malédiction! Et toi, Yatican déchu, n'as-tu donc pas assez courbé ta tête dans la poussière et donné ta faiblesse en spectacle au monde? Conclave imbécille, monument d'abjection et de douleur, il faut à l'Église des Hildebrand, et tu lui donnes des Célestin! Sortez, sortez de vos mausolées, grands Pontifes de l'égalité , bienfaiteurs des peuples, venez voir la papauté convertie en pompe vaine , les princes de l'Eglise en ilotes , le triple diadème livré à la risée des nations; venez voir l'arbre gibelin pousser ses racines sur vos tombeaux et couvrir de son ombre épaisse Rome et l'Italie ! Venez , ce spectacle est bien digne, tant il est nouveau, qu'on déserte pour le voir le séjour

LAMMSTIE. l5l

des morts! O Rome! n*aiirais-tii plus de foudres! Volcans d'Italie , n avez-vous plus de feux ! » —

Cette imprécation acheva d*épuiser le Sicilien , il retomba brisé sur son siège.

— «Non, non, répondit Anselme électrisé par cette parole puissante, non, Rome papale n*aplus de foudres , mais nos volcans ont encore des feux. J'y suis descendu dans ces volcans; vous l'avez voulu, vous-mêmes m'y avez envoyé. Eh bien! monseigneur, je vous dis en vérité que la liberté d'Italie en sortira, comme en sortit deux fois le destin du monde. Croyez-moi, vous êtes plus grand que la papauté ; vous dépassez le Vatican de toute la tète, et le trône vermoulu de Saint- Pierre se fût écroulé sous vous. Consolez-vous de n'y être pas monté. Tel qu'il est, il n'est plus à votre taille. D'ailleurs la route qui mène aujourd'hui à la tiare est trop longue. Vous avez consumé à la poursuivre plus de génie , plus d'années qu'il ne vous en eût fallu pour être le plus grand homme d'Etat de toute l'Europe, et vous ne l'avez pas atteinte, et, cardinal obscur, vous n'avez rien fait encore pour votre gloire, rien pour la gloire de l'Italie, et l'Italie va perdre en vous peut-être un Machiavel ou un Richelieu. Combien, hélas! n'en at-elle pas perdus éteints au berceau! Que votre revers donc vous instruise. Certes, c'est inie leçon assez mémorable. Ne vous acharnez pas plus

long-temps à la poiirsuiUî d'imc chimère; mais gardez-vous de désespérer de vous , de nous, de l'Italie. Ce qu'un Conclave n'a pas fait un autre Conclave peut le faire.» —

Anselme n'en dit pas davantage, le moment d'expliquer sa pensée n'était pas venu. Il lui suffisait d'avoir semé au cœur du Sicilien un nouveau germe d'espérance, laissant au temps et aux événemens le soin de le faire éclore. Le cardinal ne chercha point à pénétrer son secret ; peutêtre l'avait-il deviné. Ces deux âmes fortes étaient depuis long-temps d'intelligence ; unies par un accord tacite , elle s'entendaient sans paroles. Le Sicilien garda le silence ; le Romain n'ajouta rien, et ils se quittèrent comme s'ils venaient de conclure un nouveau pacte.

C'est qu'en effet ils venaient d'en conclure un.

Bâtie au pied du Janicule, la basilique de Sainte-Marie-à-Trastévéré est le Parthénon du formidable faubourg: la sofFite en est d'or, le pavé de marbre et de porphire. Ornée de colonnes de tous les ordres, arrachées aux temples de tous les dieux, elle est d'une magnificence sévère et sombre, digne du peuple qui la révère. Le pinceau du Dominiquin n'a pu réussir à en égayer la tristesse. Le portique est soutenu par quatre colonnes de granit ; sur la façade est une vaste mosaïque du douzième siècle.

Là jadis s'élevait l'Hôtel des Invalides romains ,

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la Taberna Meritoria. Convertie plus tard en hôtellerie 5 les nazaréens l'obtinrent de Fempereur Alexandre Sévère , et le Pape Saint-Calixte y fonda un cimetière qui a gardé son nom , et une chapelle qui fût le premier temple chrétien de la cité sainte. Aussi les ïrastévérins ne sont-ils guère moins jaloux de leur basilique primitive que de leur renommée d'anciens Romains.

La place qu'elle baptise et décore est le rendezvous et comme le forum des fils superbes de Romulus.

C'est au pied du Janicule, et peut-être sur cette même place, que fût enterré Numa.

Ce jour là, le samedi avant le couronnement du Pontife, un groupe nombreux y devisait au soleil couchant et du Pape fait et de la fête à faire , comme on parle ailleurs de l'opéra nouveau et de la nouvelle danseuse.

— « 11 est bel homme , notre Pape ! disait avec complaisance une Trastévérine , au corset écarlate et au poinçon d'argent; et vingt autres de renchérh* sur sa figure grave et son maintien royal.

— » Ne louche-t-il pas quelque peu d'un œil ? demanda une seconde au noble port des Cornélie et des Porcia.

— » Allons donc , loucher ! interrompit une troisième ; elle ne dit çà que parce qu'elle n'a pas reçu ce matin la pluie du Belvédère. » — Ceci

se rapportait à la sportule que I'oq distribue au peuple dans la cour du Belvédère, la veille du couronnement.

— « Bah! si le Saint-Père louche, ses pauls ne louchent pas, dit une quatrième déjà sur l'âge en lorgnant amoureusement un beau papetto qui reluisait au soleil.

— » Comment 1 s'écrièrent à la fois cinq ou six femmes, en fixant sur la pièce un œil de convoitise et de courroux; comment, deux pauls à celle-là , tandis que nous n'en avons eu qu'un !

— » Êtes-vous enceinte , vous autres , pour en avoir deux? répliqua la matrone d'une voix aigre, en serrant prudemment dans son corset son petit trésor.

— » Et toi donc, oserais-tu bien y prétendre? demanda en ricanant une belle fille brune, au fin corsage , à l'oeil ardent.

— » Et pourquoi pas, ma jouvencelle ? Oui, ma fille, on a cet honneur; et toi. Dieu merci, tu n'en pourrais pas dire autant.

— » Entendez-vous la vieille? s'écria la jeune Trastévérine en éclatant de rire. Ne dit-elle pas qu'elle est grosse 1 Va , crois-moi , ma bonne mère, tu n'es plus bonne qu'à mettre au vert , comme la mule de Balestraccio. » —

Balestraccio était un meunier ; il acheta une mule , mais si rétive, si têtue, que, malgré cris et

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coups , elle ne voulait porter les sacs qu'à moitié chemin; arrivée là, elle s'en retournait toujours au moulin ; d où le meunier conclut , en homme sage , qu elle aurait tout aussi bien fait de ne pas les porter du tout. La bête inutile a passé en proverbe chez le peuple de Rome , et tout ce qui n'est bon à rien , est pour lui la mule de Balestraccio.

Les quolibets ne cessaient de pleuvoir sur le chef grisonnant de la matrone.

— « Elle aura rêvé cela , disait l'une , la nuit des noces de la fille de son fils.

— » A moins, disait une autre, que le bon Dieu n'ait renouvelé pour elle le miracle de Sara, qui eut Isaac à cent ans.

— » Voyez un peu ces péronelles ! criait, rouge de colère , la Sara du Trastévéré. Ne dirait-on pas qu'on a passé l'âge, et qu'on n'est plus bonne qu'à

leur servir de » — un rire inextinguible et

un déluge d'épigrammes lui coupèrent la parole

Nulle n'y allait de meilleur cœur que la belle brune. Fière de sa jeunesse, elle écrasait sans pitié de ses dix-huit ans la matrone irritée, qui , à vrai dire, avait passé la sainte quarantaine; aussi est-ce la jeune fille que la vieille femme prit à partie. Jalouse de sa fraîcheur et de ses formes juvéniles , la mégère eut de grand cœur déchiré

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sa belle gorge et décimé ses dents blanches. Elle se jeta sur elle comme une tigresse, et s'arrachant de la tête la flèche d'argent qui retenait ses cheveux gris, ellelui en lança dans son corset un coup si furieux, que la flèche se cassa dans sa main. Elle avait heureusement porté sur une baleine qui avait amorti le coup. La jeune brune avait déjà saisi sa rivale par sa chevelure dénouée et flottante , et la lutte allait s'engager sanglante, lorsqu'une voix s'interposa.

— « Qu'y a-t-il là bas? dit avec gravité et en tournant à demi la tête du côté des femmes un vieux Trastévérin qui dépassait d'une coudée au moins le groupe féminin.

— » C'est cette vieille sorcière , répondirent vingt voix glapissantes, qui a volé un paul à Sa Sainteté, et qui veut tuer tous ceux qui ne peuvent pas croire qu'elle soit enceinte , comme si c^était croyable.

— «La paix, femmes! dit le médiateur d'un ton d'autorité et sans quitter sa pipe. La paix ! et qu^on s'embrasse! » — Les combattantes ne s'embrassèrent pas, mais elles se séparèrent. Sans poinçon et les cheveux en désordre , la matrone opéra sa retraite par la petite rue de Saint-Cosimata. Le champ de bataille resta à la jeune brune.

Cette scène fort peu chrétienne, se passait devant l'église de la douce Vierge de Bethléhem.

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Le conciliateur n'était autre que le vieux ïaddée. Présent à tout, le Nestor du Trasléveré revenait comme les autres de la cérémonie du Belvédère, Mais il n avait fait là que le métier d'observateur ; sa dignité romaine ne se fût pas abaissée jusqu'à tendre la main.

— « Nous voulons du travail, et pas d'aumône, disait-il fièrement; le pain gagné seul est bon; l'autre est amer. » —

L'attention fut tout à coup distraite de la rixe féminine par Marins , qui sortait en ce moment de la rue du More. Un salut bruyant et cordial l'accueillit; il le rendit du geste et de la voix; mais, contre sa coutume , il ne s'arrêta point.

— « Bonjour! mes amis, leur cria-t-il de loin, bonjour! A bientôt!» — Et traversant la place d'un pas préoccupé , il continua son chemin vers Saint-Pierre-à-Montorio.

Elevée au penchant du Janicule, au lieu même où fut, dit-on, martyrisé le Prince des Apôtres, cette église aérienne a remplacé la cité de Janus , et posséda trois siècles la Transfiguration. Raphaël l'avait faite pour elle. C'est là qu'était la maison de Marius, non loin de l'ancien couvent du cardinal de Pétralie ; elle dominait le Trastévéré , comme le palais de Catilina dominait le Forum du haut du Palatin.

— « Le maître est bien pressé, ce soir, dit le

jardinier Spada , quand Marins eut disparu.

— » Vous croyez donc , vous autres , répondit Taddée , qu'un homme comme lui n'a rien à faire qu'à venir muser, comme vous , sur la place publique? C'est bon, cela, pour nous autres ignares ; ce n'est pas ainsi, mes fils, que l'on devient savant.

— » S'il est savant , dit la jolie brune, il n'est du » moins pas galant. Il n'a jamais un mot agréable à

vous dire, et il vous passerait bien vingt fois sur le corps sans seulement vous regarder. Moi, ajouta-t-elle d'un air méprisant, je le soupçonne fort d'être sans amour. » —

Quand une Trastévérine a dit d'un homme qu'il est senza amore, c'est son coup de grâce; il n'y a pas de plus grande honte au faubourg du Janicule. Là, un homme sans maîtresse est un homme déshonoré.

L'accusation parut assez grave au vieux Taddée pour le faire retourner cette fois tout-à-fait , il ôta même sa pipe de la bouche ; et croisant les deux bras sur sa poitrine , afin de donner plus de solennité à sa harangue , il fit trois pas vers l'accusatrice , et lui dit d'un ton sévère : — « Ma fille , si votre frère, votre père, ou votre amant, eût osé parler de Marins comme vous venez, vous , d'en parler, je lui aurais répondu, moi Taddée, par trois pouces d'acier dans sa gorge de menteur et

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d'insolent. » — La jeune Trastévérine fit un pas en arrière.

— «Quant à toi, ma fille, bénis la Madone de porter un corset et non pas la jaquette; mais écoute bien ceci, et retiens-le : s'il t'arrive jamais, moi présent , de prononcer seulement le nom de Marins, ton corset et tes dix-huit ans ne te sauveront plus; et je jure par la Madone elle-même, foi de maçon , de te fouetter de ma main calleuse en plein jour, un dimanche, au sortir de la messe. Tiens-toi pour avertie, et va-t-enà tes fuseaux.» —

La pauvre fille ne se le fit pas répéter, et l'admonition de maître Taddée n'était pas finie, qu'elle était déjà, elle, à trois cents pas de la place , devant Sain te- Agathe.

— «Père Taddée, reprit le jardinier Spada, vous avez beau dire , il y a là-dessous quelque chose ; le maître nous a dit cet A bientôt ! d'un air à y entendre malice. Déjà l'autre jour, au sépulcre de Bibulus, ne nous a-t-il pas annoncé du neuf pour la huitaine ?

— » Et puis, dit un autre, on ne le vit jamais tant aller et venir que depuis deux jours.

— » Et puis , ajouta un troisième, il a payé ce matin tous ses comptes, comme un homme qui va faire un voyage dans ce monde ou dans l'autre.

— «Quand je vous dis, père Taddée, reprit le jardinier , qu'il médite un coup.

— » J'ai là dessus une idée, dit mystérieusement un quatrième interlocuteur.

— » Et quelle idée? voyons cela.

— » Oh! c'est une idée à moi, répondit le mystérieux en pinçant les lèvres , clignottant les yeux et imprimant à sa tête le mouvement oscillatoire d'un homme qui en sait plus qu'il n'en veut dire.

— » Le balancier est en branle, dit le jardinier, l'horloge va sonner.

— » Je ne dis rien , moi ; s'écria le sournois. Ai-je dit quelque chose?

— ))Pas tant de mystère! lui cria le vieux maçon , si tu veux parler , parle ; sinon. . .

— » Eh bien donc ! je le soupçonne d'en vouloir à l'habit rouge.

— » De quel habit rouge veux-tu parler ?

— »Eh! père Taddée, de celui que vous nous avez fait voir vous-même à Saint-Pierre, ce garde-noble de Sa Sainteté, vous savez bien, celui du Vélabre.

— » Bah ! s'écria le dictateur du Janicule tout aussi clairvoyant que les autres, mais plus circonspect, vous n'êtes tous que des bavards et des visionnaires. Aussi bien , mes fils , si chacun avait l'œil à ses affaires il ne verrait pas tant celles d'autrui. Le proverbe est vieux, enfans, il n'en est pas moins juste; faites-en votre profit. D'ailleurs Marins en sait plus long que nous tous, et s'il médite quelque chose, c'est à coup sûr une bonne ac-

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lion, parcequ'il ne peut vouloir que le bien. 11 a fait ses preuves, j'espère. Aussi, voyez-vous, j'ai soixante ans, moi, il en a, lui, trente, eh bien! je le tiens pour mon maître; car, comme dit le proverbe , la sagesse n est pas dans la couleur des cheveux , elle est dans la tête ; et s'il me disait : Taddée, va brûler le Vatican! — Taddée, irait brû 1er le Vatican sans demander pourquoi.

— »Et nous aussi, père Taddée, nous aussi, nous irions tous; vous le savez bien.» —

L'angelus mit fin au dialogue, et tous entrèrent dans l'église, excepté Taddée, qui monta chez Marins.

— « Maître , lui dit-il en entrant , on parle beaucoup de vous au faubourg ; on dit que vous complottez quelque chose. Je ne viens pas vous demander quoi, mais seulement si on peut, moi et les miens , vous donner un coup de main.

— «Patience! père Taddée, cela viendra. Je sais bien que l'on peut compter sur toi; mais sur les autres?

— «Comme sur moi-même, foi de maçon et de Trastévérin. J'en réponds.

— » On verra cela à l'épreuve.

— »Ah ça! mais, dit Taddée en se ravisant, j'espère qu'il ne s'agit pas de notre saint Père le Pape, au moment!

— » IN on, il ne s'agit que du bargel.

LE POTGÎVARD ET LE LOÏjDOIR. \ /\3

— ))A la bonne heure, maître; car pour le Pape,

voyez-vous c'est le Pape. On peut bien à la

rigueur se permettre les bas violets, voire même les robes rouges, comme la fois de ïortona , par exemple, mais le Papel c'est chose sainte. Quant au bargel , c'est une autre affaire ; lui et ses sbires voilà le vrai gibier d'enfer, et celui-là, Dieu merci, on ne s'en fait pas faute. Mais le Pape I diable! le Pape ! Maître, le petit Brancador sera-t-il de lafête?» -

Marius fronça le sourcil sans répondre.

— « Pardon, maître, pardon; je ne suis qu'un bavard, comme les autres. A quand le coup?

— »Pour moi, demain; pour vous, dans huit jours.

— » C'est bien long, huit jours! C'est égal , j'en profiterai pour aiguiser mon grand couteau et pour faire prendre l'air à ma culotte rouge, qui moisit au fond du coffre depuis une éternité.

— » Va donc, et n'oublie pas le proverbe : Un coup de couteau se guérit, un coup de langue ne se guérit pas.

— » Soyez tranquille, maître, répliqua fièrement Taddée , un Trastévérin sait se taire. » —

Resté seul, l'ami d'Anselme suivit de l'œil et de l'oreille la retraite du vieux maçon , et , accoudé sur sa fenêtre, il se mit à rêver profondément. Son empire sur l'esprit des Trastévérins lui était connu; il n'en doutait pas, il savait bien qu'il

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était leur oracle , leur idole ; mais cette nouvelle assurance , cette assurance inattendue , spontanée , de leur dévouement , au moment même où il fondait sur cette base un grand dessein ; cette coïncidence si opportune qu'elle en était miraculeuse , frappa comme un prodige , un présage , le fataliste enfant du Janicule. Je ne sais même si dans son étonnement superstitieux il ne prit pas \ la voix du vieux Taddée pour la voix du destin , comme il avait pris naguère pour un augure les corneilles d'Antium.

Il n'en persévéra que plus résolument dans sa mystérieuse pensée de vengeance et de liberté.

Une heure de nuit sonna. Déroulée à ses pieds et ombragée de ses grandes coupoles sombres , debout dans les ténèbres comme autant de fantômes immobiles, Rome ondoyait entre l'obscurité de la nuit et les demi-clartés des réverbères. Toutes les cloches étaient en mouvement, annonçant pour le lendemain le couronnement du souverain Pontife.

Elles annonçaient bien autre chose à Marins.

Marins ferma la fenêtre; il vint s'asseoir à une table chargée de papiers, qu'il parcourut tous avec une scrupuleuse attention , brûlant les uns, serrant les autres. Cet examen terminé, il écrivit une lettre qu'il plia , cacheta , et mit dans sa poche, sans adresse. Cela fait il se

leva ; il décrocha de la muraille un poignard à gaine, suspendu à un cordon vert, il enleva la poussière qui en couvrait le manche à filigrane, et, après en avoir minutieusement visité la lame courte et acérée, il le cacha dans ses habits. Il s'enfonça ensuite son chapeau sur les yeux, jeta son manteau sur ses épaules , et, fermant sa porte à clé , il sortit de sa maison pour n'y plus rentrer.

Deux heures de nuit venaient de sonner.

Que faisait à cette heure le meutrier futur du Souverain Pontife ? Bien loin d'ébranler la résolution sanglante de Brancador, l'amnistie papale n'avait fait que l'affermir. Non seulement elle ne l'avait pas déchargé du soupçon qui pesait sur lui , elle n'avait pas effacé de son nom cette tache d'infamie qu'il voulait laver au sang du Grand- Prêtre de la chrétienté , mais elle n'avait fait au contraire que rendre le soupçon plus accablant , la tache plus éclatante, en multipliant dans Rome les trompettes de son déshonneur.

Des carbonari rendus à la liberté , il en était bien peu qui le crussent étranger à la surprise du Vélabre. Sa naissance patricienne , sa charge de garde-noble, sa soif du plaisir et son incurable légèreté , ses rapports avec M. de Kaleff, personnage double et ténébreux dont il s'était faitétourdiment le parrain , le champion , et dont le rôle était une énigme pour tout autre que pour An- II. 10

\l\6 LE ror(;NARi3 f.t t.k boudoir.

selme , la tutelle enfin du prince; cl'Iési, cet irréconciliable ennemi des carbonari, et ses amours avec sa fdle , la comtesse Antonia , que de motifs de défiance l que de témoins à charge 1 que de circonstances accusatrices ! Tous donc, qui par une route, qui par une autre, arrivaient à cette conclusion qu'il était suspect. Or en ces choses-là — il ne le sentait que trop — le simple soupçon tache, déshonore. Plus d'un d'ailleurs, et peut-être était-ce le plus grand nombre, plus d'un, comme Marius, le tenaitpourcoupable,et l'accusait hautement de trahison.

Certes il n'y avait pas là de quoi calmer Brancador, et l'accueil qu'il avait reçu des carbonari libérés ne lui permettait aucun doute sur l'opinion qu'on avait de lui. Il n'est pas jusqu'à son empressement à les féliciter qui ne lui eût été imputé à crime, et l'eût fait taxer d'hypocrisie, tant le soupçon, une fois éveillé, devient ombrageux, et prend pour des réalités tous les fantômes que lui-même enfante.

Brancador avait passé toute la journée du jeudi dans ces angoisses, et il s'était fortifié toute la nuit dans son projet d'assassinat. Le déshonneur était trop pviblicpour souffrir une justification qui le fut moins que lui. Son parti pris, irrévocablement pris, il résolut, pour s'y mieux tenir, de n'y plus penser, de l'oublier tout-à-fait, et de se plonger jusqu'au

LE POIGNARD KT LE BOUDOIR. l/f^

dernier moment au sein du j)laisir. — Peut-être.^ se disait-il, n*ai-je plus que ces deux jours à vivre, vivons-les au moins dans la joie, et passons, s'il faut mourir, des bras de l'amour dans ceux de la mort. C'est la plus belle fin. —

La vérité est que sa propre résolution lui faisait peur, et qu'il voulait à tout prix fuir ce têteà-té te effrayant. Dans les grandes crises, l'homme fort s'inspire de lui-même, il s'excite à l'action par la contemplation calme et prolongée de sa propre pensée ; l'homme faible au contraire n'aspire qu'à s'étourdir et qu'à s'échapper à luimême.

Délaissée toute la journée du jeudi comme la soirée précédente, Antonia ne comprenait rien aux éclipses de Brancador ; pas un mot des bruits injurieux qui couraient sur lui, et dont elle était la cause, n'avait pénétré jusqu'à elle. Elle aurait même entièrement oublié la nuit du Vélabre, si l'amnistie n'était venue la lui rappeler pour en décharger sa conscience.

Piquée donc d'être ainsi négligée, irritée d'un abandon qu'elle n'attribuait qu'au caprice, à l'infidélité, elle s'était endormie furieuse, et sa première pensée au réveil avait été de vengeance. Encore couchée, et la tête plongée dans les dentelles, elle méditait un châtiment égal à l'outrage, et, lasse d'un amant si fantasque , peut-être avait-elle déjà

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fixé les yeux sur un autre lorsque le coupable entra dans sa chambre.

— «Au diable le service et les affaires! s'écriat-il en jetant sur une chaise son épée et son chapeau à plumes. Yive l'amour et la joie l II n'y a que cela qui ait le sens commun ; tout le reste est absurde. Ecoute, Antonia, ajouta-t-il en écartant d'une main hardie les rideaux de son lit, c'est aujourd'hui vendredi, mon service ne m'appelle à Saint-Pierre que dimanche pour le couronnement, je te donne ces deux jours jusqu'à la dernière seconde , les veux-tu ? Personne ne m'a vu entrer , continua-t-il avec volubilité , et sans attendre la réponse ; ton mari moissonne ses fiefs , il ne reviendra pas de sitôt ; ta femme de chambre est discrète, elle est à nous; fais-toi malade, ferme ta porte et moquons-nous du monde. Estce dit? » —

Un pareil retour méritait plus que le pardon , il méritait l'oubli. Antonia désarmée n'eut pas la force de gronder, et souriant au jeune homme :

— « Je n'y mets, dit-elle, qu'une condition, mon pardon et mon aveu sont à ce prix : c'est que Brancador passe dès ce moment du service de Sa Sainteté au service de la comtesse Antonia ; elle ne ne veut et n'aura pas d'autre camériste pendant ces deux jours.

— » Et pas d'autre concierge, ajouta le jeune

fou en mettant la clef de la porte dans sa poche. J'en jure par lamour, pas un profane, moi vivant, ne passera le seuil du sanctuaire, et nous pourrons dire au moins en mourant que nous avons vécu deux jours. Combien en pourraient dire autant? Qu'ordonne madame?

— «Madame veut se lever. Brancador, mon corset.

— » Quand on est faite comme madame , on n'a pas besoin de corset. On laisse cela aux matrones et aux bossues. Yénus n'en portait pas.

— «Comment, déjà rebelle! Quelle soubrette insubordonnée ! « —

Soulevant sa tête languissante du mol oreiller , la jeune comtesse sortit du lit fraîche et belle comme la Galathée du palais Farnèse. Elle cacha ses petits pieds nus dans des pantoufïles à la cendrillon, et, couverte seulement d'une robe volante, elle alla tomber, déjà lasse, sur une ottomane de soie.

— » Brancador, mon chocolat. » — L'heureux esclave prit la tasse des mains de la

femme de chambre, et l'apporta à sa maîtresse qui y trempa les lèvres, et pour sa peine la lui abandonna.

— » Madame veut-elle qu'on la coiffe? » — Pour toute réponse , la comtesse livra sa

belle tête romaine aux mains du coiffeur inexpérimenté; il s'acquitta de sa tâche avec une len-

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leur volontaire et une gaucherie exagérée à dessein pour faire durer la toilette plus long-temps. Il nouait longuement, puis dénouait comme par mégarde les tresses souples et moelleuses confiées à ses mains inhabiles ; il inondait les épaules blanches de la patiente de longs flots d'ébène, puis s'éloignant d'un pas, et l'abandonnant dans les embarras de sa magnifique chevelure , il riait de sa feinte colère, il la contemplait d'un œil épris et malin dans sa pittoresque parure des premiers âges. Antonia jouait l'impatience de la petite maîtresse; elle s'emportait, frappait du pied, accablait de coups d'éventail les doigts maladroits du coiffeur, qui s'en vengeait en baisant à chaque coup les doux cheveux de sa maîtresse.

— « Sais-tu bien, ma petite Tonia, que tu parodies à ravir ces belles dames romaines de l'ancien régime qui enfonçaient des épingles dans les bras et les seins de leurs esclaves et leur faisait déchirer le visage à coups de verges — surtout si les pauvres filles étaient jolies — pour une boucle mal frisée ou un sourcil mal peint 1 Tu aurais fait une charmante Agrippine, en vérité, et je suis sûr que tu aurais eu de ces impatiences-là. C'est si sanguinaire une femme ! » —

Antonia vit là une allusion à la scène du Vélabre et rougit.

— «Qui, moi? s'écria Brancador en tombant à

LE POIGNARD ET LE ROLDOIR. l5l

ses genoux; moi des récriminations! moi delà rancune! que tu me juges mal! Je hais les reproches , et pour éviter tout ce qui en aurait Tair , je tâche à n'avoir pas même des souvenirs. Ce qui est fait est bien, ce qui est passé n'est plus. Me pardonnes-tu ton erreur? » —

L'orage fut conjuré, le nuage se dissipa, mais la coquette en tira parti. Laissant son amant à ses genoux : — « Non, dit-elle en retirant sa main qu'il voulait baiser , non , vous êtes mon sujet, mon esclave, et, comme le Pape, je ne donne ma main à baiser qu'aux cardinaux ; aux autres je donne ma mule. » — Et disant cela elle lui tendit im petit pied de neige où il imprima ses lèvres.

Mais se relevant tout à coup sérieux : — « Antonia, lui dit-il, tu as fait tes conditions, je veux faire les miennes. Ces deux jours sont tout à l'amour, c'est convenu; que rien donc ne nous en distraise, et que les noms de Pape et de carbonari ne soient pas même prononcés. Me le prometslu? » — Cette fois la comtesse lui abandonna sa main en signe de consentement.

C'est dans ces voluptueuses folies que s'était passée toute la journée du vendredi. Nouveau Fiesque, maisFiesque oublieux, entraîné, le mo- . bile Brancador s'était si bien étourdi qu'il avait fini par borner tout son horizon au boudoir d'Antonia. Cette main qui devait , quelques

i;)2 LE POIGNARD ET LE BOUDOIR.

heures plus tard, déchirer les entrailles d'un vieillard désarmé, elle s'oublia tout le jour, toute la nuit en de sensuelles caresses , et la vue de l'épée destinée au lâche attentat ne ramena pas même un instant la pensée du meurtrier de sa maîtresse à sa victime. Sa passion seulement avait, malgré lui et à son insu , je ne sais quoi de fébrile, de satanique, qui en rendaitplus ardens les transports et les étreintes. Il y avait dans son délire frénétique quelque chose des damnés du moyen âge.

Sa maîtresse enivrée n'avait pas son secret, et faisait honneur à la jeunesse et à sa beauté de ces redoublemens d'amour. Consumée des feux qu'elle allumait, sans force, sans volonté pour des résistances inutiles , captive immobile , captive résignée aux bras fougueux qui l'enlaçaient, qui s'attachaient à elle comme le naufragé à l'épave de salut, elle avait succombé la première, et s'était assoupie sous le poids de la volupté.

— Maudit sommeil ! s'était écrié Brancador au réveil; un jour déjà de passé, et tu nous en as volé la moitié; mais aujourd'hui nous t'échapperons. —

Cette seconde journée avait été moins impétueuse , moins ardente. Soit lassitude , soit plénitude, la passion était plus calme, la volupté plus douce. Rideaux et jalousies étaient clos ; plongés dans le demi-jour vague et mystérieux, de ce cré-

puscule artificiel, les amans ne s'étaient pas quittés d'une seconde. Assise , ou plutôt couchée tout le jour sur rottomane, dans son négligé de la veille, Antonia avait été divine, et de tout le jour Brancador n'avait pas quitté ses pieds.

Molle et caressante , les yeux chargés de langueur, le sein plein de soupirs, elle avait épuisé tout ce que l'amour féminin, tout ce que les sens du midi ont de philtres enivrans , de secrets raffinés; mais en vain avait-elle chanté sur la guitare les airs les plus tendres , lu les poèmes les plus voluptueux, dit et fait, comme la Zulietta de Jean- Jacques , des choses à faire mourir d'amour, le Brancador du samedi n'était plus le Brancador de la veille. Remords ou effroi, ses retours sur lui-même étaient fi équens , ses distractions étaient longues, et sa mélancolie d'instant en instant plus profonde.

Le soir seulement, à cette heure du crépuscule où l'absence du soleil détend les fibres du corps Qt détrempe l'âme, il s'était senti renaître à la tendresse, et comme ressusciter d'une longue mort. Assis à une table chargée de mets savoureux et de vins exquis, la tête sur le sein d' Antonia, une main dans la sienne , l'autre égarée dans ses longs cheveux noirs, il se livrait en silence au charme, et l'Hébé victorieuse lui versait la double ivresse de sa coupe enchantée; son bras l'enla-

154 LK POKJNARD ET LE BOUDOIU.

rail, sou oeil le fascinait, ses lèvres douces et souriantes achevaient l'œuvre de séduction.

C'est dans ce honteux oubli que la nuit du samedi avait surpris Brancador. Amolli, énervé dans les délices , il préludait au meurtre par la volupté ; Renaud dégénéré, il outrageait, aux bras de son Armide, la gloire, l'Italie, la liberté, vrais dieux dont il avait naguère adoré l'autel ; il sacrifiait aux idoles, il se riait de son déshonneur et du mépris des grandes âmes; projets, périls, affronts, il oubliait tout, et le vieillard du Vatican, et Marius, qui descendait le Janicule, un poignard caché sous son manteau.

Quatre heures de nuit d'Italie — minuit — sonnaient ioix clochers de la ville sainte. Brancador était aux bras d'Antonia. Les ténèbres et le silence régnaient sur la Campagne; venus de Rome à pieds, l'un par la voie Salaria, l'autre par la voie de Nomente, deux hommes arrivèrent en même temps au pied du Mont Sacré ; ils se joignirent au sommet, et se saluèrent, en s'abordant, par un serrement de main. Ces deux hommes étaient Marins et Anselme.

— « Anselme, dit Marins sans préambule, tu m'as promis de ne me faire aucune question di-

recte ou indirecte , de ne me tendre aucun piège pour surprendre mon secret ; je compte sur ta loyauté ; ce n'est même qu'à cette condition que j'ai pu consentir à te revoir, et me permettre à moi-même la douceur d'un adieu, qui peut-être hélas ! est le dernier. J'ai un dessein que je ne veux pas te dire; il est du reste inébranlable.

» Au lever du soleil, je pars, et je pars seul, pour une entreprise où je ne dois exposer personne. Si je réussis, je sers la liberté ; si j'échoue, je ne la compromets pas, et je ne fais qu'une victime : or cette victime, c'est moi, et je me dévoue. Nul n'a le droit de s'y opposer; chacun est maître de sa vie : c'est la seule chose qui nous appartienne. Si je succombe, mes affaires sont en ordre, et mon testament en lieu sûr. Je n'ai point de parens, et je lègue, sous ton nom , au carbonarisme, qui est ma vraie famille, tout mon bien. Qest peu de chose ; mais achetez-en de la poudre et des balles, afin qu'après avoir vécu pour la liberté et donné ma vie pour elle , j 'aie encore le bonheur de la servir après ma mort.

«Quant à mon projet, ajouta-t-il en remettant à Anselme un papier cacheté, cette lettre, que tu n'ouvriras que ce soir, t'en dira davantage.

» Ami, poursuivit-il d'une voix de plus en plus grave, chaque homme a des devoirs qui lui sont propres, et si la nature a donné à tous facultés et

LE MONT SACRK. 1 i)^

passions diverses, c'est que tous ne sont pas appelés aux mêmes choses. Cincinnatus et Scévola n'ont pas le même compte à rendre. Comme les hommes aussi, les siècles ont leurs nécessités ; les âges de vertu publique et les âges de corruption n'ont pas les mêmes. Nous n'en sommes plus à ces temps où il suffisait au peuple, pour vaincre, de se retirer au Mont Sacré ; le salut du peuple romain n'est plus aujourd'hui que dans Fépée de Spartacus et dans les torches de Gatilina.

» Ah ! certes , je déplore aussi bien que toi ces nécessités sanglantes; comme toi, je regrette amèrement ces vertus fortes, mais régulières, des beaux joins de la République; mais je suis de mon temps , et j'en accepte sans murmure toutes les charges; j'en saurai remplir tous les devoirs. Ils sont durs , car le siècle est dur ; ils peuvent être terribles , car aux époques corrompues il ne suffît pas de frapper juste , il faut frapper fort.

» Si prêt à tout pour la liberté romaine, j'ai pu, à force de douleur, à force de honte, m'élever jusqu'au sacrifice, quel motif pour moi de gémir sur ma triste viel Mes facultés m'appelaient aux grandes choses; j'étais fait pour les orages de la tribune, pour les luttes de la liberté; j'aurais défendu le peuple au Forum , j'aurais combattu pour lui aux champs de bataille; et je suis né esclave, esclave d'ignobles prêtres! et j'ai pas-

l58 LE MO^T SACRÉ.

sé ma vie à plaider devant des soutanes pour un mur mitoyen ou un sac déçus! Quelle ignominie! Ne sommes-nous pas bien à plaindre ! Notre destinée n est-elle pas atroce! Mon Dieu! mon Dieu! pourquoi suis-je donc né en ces jours d'opprobre!

» Nous qui eussions servi la République avec tant d'orgueil à la face du monde, nous qui fussions morts pour elle avec tant de joie, condamnés à l'humiliation du mystère et du silence , nous fuyons la lumière, comme des lâches , nous conspirons dans l'ombre , comme des assassins 1

» Mais ce n'est pas notre faute , et c'est là du moins une consolation. Nos pères nous ont légué l'héritage d'infamie , nous l'avons répudié ; c'est tout ce qu'il nous était donné de faire, Que nos enfans soient plus heureux! Si nous devons périr dans les tourmentes qui s'amassent , léguons-leur un héritage dont ils n'aient pas à rougir , et qu'eux du moins n'aient pas le droit de maudire leurs pères, comme nous maudissons les nôtres.

» C'est ici, ami, c'est sur ce Mont vraiment Sacré , que j'ai voulu prendre congé de toi. Il est digne de nous par ses souvenirs , par son nom ; nous sommes dignes de lui par notre amour du peuple romain. Déchirés par la verge patricienne, nos ancêtres, révoltés, transportèrent ici leurs dieux Lares; comme eux, dépouillés, déshérités, nous y portons , nous , nos douleurs et nos espé-

rances; car ce sont là nos dieux , à nous, ce sont les seuls biens que Ton n'ait pu nous ravir. Comme nos ancêtres , nous avons un patrimoine à réclamer; nous voulons, comme eux, nos tribuns, et, comme eux aussi , nous aurons nos tribuns ; comeux, nous rentrerons en possession de notre patrimoine usurpé.

» Je ne sais , mais ce lieu est pour moi plein de prestiges. Que de fois, seul et morne, j'y suis venu pleurer sur la patrie, et j'en revenais toujours consolé ! En vain me semblait-il voir l'ombre des cités latines , Antemnes et Fidènes , Nomente et Ficulée, secouer leur antique poussière et passer à mes pieds comme autant de spectres railleurs.

— « La voilà ! me disaient-elles , en me mon- «trant insolemment du doigt la cité déchue; »la voilà, la ville du bâtard ! Que lui a servi de » s'enrichir de nos dépouilles , et de faire passer » sur nous la charrue ? Esclave des nations , pros- » tituée aux rois barbares , la reine du monde, ma- » râtre dénaturée, n'a plus que les supplices pour «payer l'amour de ses enfans! Regarde, répé- » taient-elles en ricanant , regarde ta République » adultère , elle fornique dans l'ombre avec un » prêtre. » —

— « Non ! leur répondait une voix foudroyante, qui les faisait rentrer toutes dans le néant, et le fondateur se dressait là bas, calme et majos-

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luciix , sur ces collines de Crustumère , où il livra et gagna son premier combat ; non! s'écriait le fils de la Vestale ; non , ma ville , tu » ne périras point , et les nations ne prévau- » dront point contre toi. Rome n'est-elle pas la » ville éternelle?» — Et l'écho des sept collines, l'écho des tombeaux , des temples , des bois sacrés, et jusqu'à l'écho des cités vaincues, toutes les voix du désert répondaient en chœur : Eternelle ! Eternelle 1

» J'en crois l'oracle ; et c'est parceque Pvome est éternelle, que nous conspirons dans les ténèbres depuis dix années ; c'est parceque Rome est éternelle, que nous sommes ici, et que je me dévoue avec joie, comme Décius , à une mort probable, mais utile.

«Quel siècle, ami, que le siècle où, vainqueur de la royauté , le peuple romain écrasait l'hydre patricienne an Mont Sacré 1 En ce tempslà aussi — synchronisme merveilleux! — la liberté triomphait aux plaines de Marathon, au golfe de Salamine; Léonidas mourait aux ThermopyleSc Et aujourd'hui que la Grèce a retrouvé tant de Miltiades, tant de Thémistocles ; aujourd'hui que la poussière des Trois Cents s'est ranimée , le peuple romain ne se ranimerait pas ! Il ne retrouverait pas, lui, un Brutus! pas un seul de ces trois cents Fabiens qui moururent au Cremère , Thermopyles de la République ! Il ne

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renaîtrait pas comme la Grèce 1 11 serait à ce point lâche, à ce point dégénéré qu'il n'y aurait point pour lui de résurrection! C'est ce que toi ni moi n'avons jamais cru ; c'est ce que nous n'avons jamais pu croire; car nous sommes Romains, et nous savons ce qu'a de chaleur et de vie le vieux sang qui coule en nos veines.

» Silence 1 le héros et le gardien du Mont Sacré, Sicinius est là qui nous écoute; il nous entend, il nous parle : — «C'est l'heure! nous dit-il, de- » bout! Il est temps enfin de rouvrir les portes du »Capitole à la liberté! Mais gardez-vous, nous » dit-il encore, gardez-vous surtout de ces Menc- »nius à la bouche dorée, de ces faiseurs d'apo- «logues, menteurs élégans, vains fabricateurs de » sophismes , qui ont l'art perfide de convertir «toute vérité en mensonge, tout mensonge en » vérité. » —

«Mais que pourrait nous dire Sicinius, que nous ne sussions déjà , et que te dis-je moimême dont tu ne sois convaincu? Est-ce toi, est-ce nous qu'il est besoin de rappeler à ces choses ? Ne vivent-elles pas en nous ? ne sont-elles pas nous-mêmes ? Plus qu'un mot donc , et je me tais, je pars.

»Ami, j'ai légué mon bien à nos frères; je te lègue à toi ma place au soleil et mon amour du peuple romain. Occupe l'une au profit de l'autre, n. ]i

\ij'2 LE MOKT SACRÉ.

Ainie-le, d('»('eiids-lc , ce client sacre , qui peut le coûter la vie, comme il me la coûtera peut-être à moi-même. Ilélas! qui plaiderait sa cause si nous, nous l'abandonnions, si nous la trahissions!

» Je ne crains pas le jour du combat, je crains le jour du triomphe; non pour toi, la prospérité ne déprave que les âmes basses , les grands cœurs s'y retrempent et s'y ennoblissent; mais combien, après la victoire seront fidèles au drapeau? combien persévéreront jusqu'au bout dans le bon combat? Toi, du moins, n'est-ce pas, ô Anselme! tu garderas ta foi à la République? Tu n'es pas homme, toi, à donner vm si lâche exemple d'apostasie. Assez, hélas ! assez le donneront l'exemple infâme! assez adoreront ce qu'ils ont brûlé, et brûleront ce qu'ils ont adoré. Si du moins , comme le Sicambre, c'étaient les faux dieux qu'ils hvraient aux flammes; mais non, comme Julien l'Apostat, c'est le vrai Dieu qu'ils détrônent, pour mettre à l'autel les idoles ! Honte aux renégats ! honte aux transfuges! Malédiction sur les fds du Peuple qui se vendraient au Prince, et, parvenus impudens, prétendraient convertir le forum en antichambre !

y>Il Popolo! il Popolo! Je ne veux du moyen âge que ce cri de bataille ! Qu'il soit, ami, ton cri de victoire. En paix comme en guerre n'en aies jamais d'autre, et ma froide dépouille palpitera de

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joie dans ma tombe sanglante! O peuple romain! ô mon seul amour ! puissé-je vivre assez pour voir lever enfin sur ta gloire le soleil de la liberté, comme le soleil de la servitude se lève en ce moment sur ta misère 1 » —

Et en effet, tandis que Marins parlait le soleil s'était levé. Descendu des crêtes orientales de TApennin, il illuminait déjà la coupole de Michelange. La longue chaîne cintrée des monts Sabins qui enlace à l'Orient la Campagne de Rome rayonnait des clartés nouvelles , et les hauts pics projetaient çà et là sur la plaine leur ombre gigantesque. Le soleil rendait plus saillantes les anfractuosités pittoresques de ces monts aborigènes tout argentés de cascades, tout peuplés de souvenirs , et Tivoli , la ville d'Horace et d'Arioste, blanchissait entre les rochers sur les flancs boisés du Catillo.

Le Mont Albane, isolé comme une île enchantée au milieu de l'aride nudité du désert, se teignait de plus de feux encore. L'humble couvent des Passionistes, qui brille au faîte, rappelait, tant il avait alors d'éclat, le magnifique temple de Jupiter- Latialdont il a usurpé la place. Tusculum, où dort un Stuart, étalait les marbres somptueux de ses villas patriciennes , et les forêts du mont Algide verdoyaient sur sa tcte blanche comme une couronne de gui sur la tête d'un druide.

lG/| LE MONT SACllK.

l.a Champagne clait tout en flamme. Serpentant de la ville aux montagnes, six aqueducs rouges, ruinés ou debout , dressaient au loin , comme des ponts aériens, leurs arches sveltes et fuyantes, et imprimaient aux champs romains ce caractère de grandeur et de poésie, qui n'appartient qu'à lui. Les pins d'Italie balançaient mollement au soleil leur gracieux éventail; et, plus près de Rome, l'austère sapin des villas bronzait au soleil sa pyramide immobile. De ce côté , et non loin du Mont Sacré, une villa plus fraîche et plus riante que toutes les autres, marquait la lisière du désert; le pic bleu du Soracte en marquait le terme, et les lignes vaporeuses du Cimino ondoyaient bien loin vers l'occident. Quelques villages dévastés-, des tours féodales, des ruines de toute espèce, de tout âge, semaient les coteaux, les vallées, dont la plaine mouvante est sillonnée; et, brillant par dessus toutes les coupoles de la ville sainte, la croix d'or du Vatican, étoile du monde, rayonnait sur l'azur du ciel comme le labarum de Constantin.

Belvédère de ces perspectives tristes et sévères, le Mont Sacré était jaune d'épis. Plus coteau que montagne , et fils des volcans éteints du Latium, son pied baigne dans l'Anio dont l'eau verte et courante va se mêler plus bas au Tibre fauve et lent. Un mille plus haut, s'y perdent, comme deux fils d'or, l'Allia descendu de Nomente,

le Crémère descendu de Veïes, ruisseaux fameux, plus riches tous deux de gloire que d'eau.

Le soleil inondait tout, colorait tout; mais il ne donnait point de voix à ces champs muets. Tombeau de la grandeur romaine, leur silence est éternel comme le silence des tombeaux. Un troupeau de chèvres blanches s'abreuvait à l'Anio près du pittoresque pont Nomentain ; le pâtre , à cheval, galoppait, la lance au poing, entre deux sépulcres ruinés.

Au moment de se séparer, les deux amis entendirent derrière eux un concert de voix, et , arrivant du côté de l'antique Médullia , une procession passa au pied du Mont Sacré. C'était la Confrérie de la Mort. Couverts de la cagoule noire, les frères marchaient deux à deux en chantant des litanies funèbres. Ils venaient de ramasser dans le désert un moissonneur mort de faim ou de mal' aria sur sa faucille. Après avoir disputé , arraché le cadavre à la voracité des corbeaux et des chiens, ils le portaient en terre sainte, dans un sac de cuir noir.

Le convoi descendit au pont couvert de l'Anio , et continua, en psalmodiant toujours, son chemin vers Rome. Les chants et bientôt les hommes se perdirent sous les arches du majestueux aqueduc de l'Eau Yierge.

— « Encore un vieillard d'Ardée! s'écria Marins,

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encore une victime ! 0 peuple infortuné 1 Vatican maudit! » — En prononçant ces derniers mots, l'énergique Trastévérin éleva ses deux poings fermés vers la coupole de Saint-Pierre, en signe de menace , d'anathême , comme le Pistoïais du Dante, blasphémant Dieu ,

Le mani alzô con ambeduo le fiche.

La haine , le mépris , la vengeance , toutes les passions de cette âme violente respiraient dans cette imprécation silencieuse.

Il ne revint à lui que pour congédier son ami. Leurs conventions étaient précises, les droits de leur indépendance individuelle reconnus et sacrés. Fidèle aux pactes, Anselme n'adressa à Marins ni question ni reproche. Il le savait d'ailleurs inflexible dans ses résolutions ; toute tentative pour Ten détourner eut été vaine. Il s'abstint donc, et se tut.

Les adieux n'en furent ni moins tendres, ni moins touchans. Le dur Trastévérin s'amollit jusqu'aux larmes. Honteux lui-même, comme d'une faiblesse , d'vme sensiblité si nouvelle , il s'arracha des bras de son ami, et le pria de retourner à Rome.

— « Comme tu as promis de ne point m'interroger, lui dit-il , tu as promis aussi de ne pas me suivre, de ne pas m'épier, et j'y compte. » — C'était là encore une de leurs conventions.

Auselme donc laissa Marins sur le Mont Sacré. Jl descendit seul à FAnio qu'il côtoya jusqu'à ce pittoresque pont Salario, où Torquatus tua le Gaulois. Là, il passa le fleuve, et remuant la poussière d'Antemnes, première rivale et première conquête de Rome, il entra dans la ville éternelle , comme Alaric et Brennus, par la porte Colline, aujourd'hui Salaria.

La porte franchie , il descendit de la cité des morts dans la cité des vivans par les jardins de Salluste, de ce marquis débauché, arrondisseur de périodes, détracteur de Marins et de Gatilina.

Quand Marins jugea Anselme de retour à Rome, il en prit à son tour le chemin , mais par la voie de INomente. Il passa sans le voir devant le tombeau de Menenius Agrippa, le rhéteur, puis devant les deux vieilles églises de Sainte-Constance et Saint- Agnès, deux mon umens chrétiens de Constantin; cheminant un mille encore au milieu de toutes ces villas princières d'un aspect si majestueux, si sévère, dont la voie antique est bordée, il rentra à Rome par la porte Pie, une heure après Anselme.

C'est là qu'était la villa de celle des sœurs du grand Corse , qui a légué sa beauté au monde dans la Yénus Victorieuse de Canova. Comme Marius avait passé devant les sanctuaires de l'austérité chrétienne, il passa de même devant ce sanctuaire des voluptés mondaines , bâti — vicissitude

étrange! — sur ce Campus sceleralus, où l'implacable inquisition des aruspices et des pontifes ensevelissait vivanteîs les Vestales.

Abîmé dans sa pensée, le Trastévérin se jeta dans la rue champêtre du Maccao, entre les Thermes solitaires de Dioclétien et l'ancien camp du Prétoire; il erra long-temps dans les vignes désertes du Viminal , et vint s'asseoir, non loin de Sainte- Marie-Majeure, au pied des Trophées de Marius. Entraîné par une conformité de nom , c'est là , devant ce monument douteux du vainqueur des Cimbres, que l'âpre enfant du Janicule venait se fortifier dans la violence de ses résolutions. Il y resta long-temps plongé dans une rêverie profonde, sanglante. La grande cloche du Vatican l'en tira. Elle appelait le peuple au couronnement du souverain Pontife; elle appelait Marius au meurtre.

Il se leva, et prit d'un pas ferme la route de Saint-Pierre, pour y poignarder, au milieu du peuple assemblé, le délateur du Vélabre.

Brancador sortait en ce moment des bras d'Antonia , et prenait , lui aussi , la route de Saint- Pierre pour poignarder, au milieu de la fête, le Vice-Dieu de la chrétienté.

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