I.E COUROSriffEMENT
Tout Rome était à Saint-Pierre. La basilique énorme se dessinait sur Fazur transparent du ciel, avec une magnificence qui n'était ni sans grâce ni sans légèreté. La sévérité des longues lignes romaines était adoucie par Téclat de l'air, et la colossale coupole a dans sa spirale immense je ne sais quoi de svelte et d'aérien qui étonne et qui charme.
Rien de menaçant ou de minutieux, rien de maniéré ou d'imprévu, rien de monastique, rien de lourd dans le monument bramantesque; tout y respire au contraire la beauté, la grandeur, le génie
italien, vif, pittoresque, spontané, plein de forée et d'éclat. Si la parcimonie de la lumière a créé les patientes dentelures et les découpures fantastiques du style gothique, si le rigide ciel du nord lui a imprimé son caractère sombre, austère, sa mysticité monacale , les longues lignes et les larges masses de l'architecture romaine sont filles du soleil du midi. Là l'énergie est tempérée par la mollesse, la majesté par l'élégance.
Saint-Pierre est l'œuvre de vingt-quatre pontifes ; tous les grands artistes de l'Italie y ont mis la main , toutes les nations du monde y ont versé leur or; aussi y règnc-t-il un luxe inoui, un luxe non pas royal, mais vraiment divin; car Saint- Pierre est bien , comme on l'a dit , la cour non d'un roi, mais d'un Dieu.
La façade seule est sans excuse ; mais tel est le prestige de la grandeur , que les fautes et les incorrections de détail disparaissent dans l'harmonie de l'ensemble, et malgré tout la masse est sublime.
Ancien cirque de Néron et sépulture de Saint Pierre , la place du Vatican a les dimensions exactes du Colossée, et comme le Colossée elle fut teinte du sang des martyrs avant d'être usée par les pieds des pèlerins. Elle est digne du temple. C'est une richesse, une variété, un mouvement de lignes dont rien ne peut donner l'idée. La courbe et la ligne droite s'y marient avec une
grâce pleine pourtant de caprice et de hardiesse. Le double portique circulaire qui l'enlace est merveilleux; il na pas moins de trois cent soixante-douze colonnes de travertine , disposées sur quatre rangs , et d'une grosseur proportionnée à l'espace , d'une richesse de teinte inimitable.
L'obélisque égyptien élevé par Sixte-Quint au milieu de la place n'est qu'un épisode de ce poème de pierre. Il est flanqué de deux fontaines, ou plutôt de deux cascades, qui arrivent là du lac de Bracciano par un aqueduc de trente milles ; couronnées d'un iris éternel, leurs jets fantastiques et cristallins s'épanouissent au soleil en gerbes de toutes couleurs. Retombant en diamans dans leurs larges coupes de granit oriental , elles distillaient ce jour-là une fraîcheur pénétrante , comme une rosée de printemps , sur la foule pieuse convoquée à la fête de la chrétienté.
La foule était innombrable. Hommes et femmes avaient déserté les montagnes et la Maremme pour la solennité. Il en venait tant qu'il n'en vint jamais plus. En voyant les multitudes inonder sans relâche la pkice du Vatican , l'œil saisissait sans effort la pensée grande et poétique de l'artiste, qui semble avoir figuré dans sa gigantesque colonnade les deux bras delà basilique, ouverts pour accueillir le monde et pour l'embrasser.
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Toute celte foule en habits de fcte était pittoresque à voir, et la richesse des costumes piquante en sa variété. Les atours champêtres luttaient de couleur et d'éclat avec les atours citadins. La coiffure isiaque des femmes d'Albane et la robe grecque des Neptuniennes ne cédaient point le pas à la flèche d'argent et au corset de velours des Trastévérines ; et plus préoccupées de leur toilette que de la solennité, les jalouses Romaines jetaient sur leurs rivales des yeux de critique et de dédain. De grosses croix d'or pendaient à leur cou brun.
Moins brillant, l'habit des hommes n'en était guère plus uniforme. La sampogne au côté et la pique au poing , le pâtre velu de la Sabine , vêtu de peaux de chèvre , perçait fièrement et la tête haute les groupes tout luisans de boutons d'argent et de galons d'or. Orné d'une simple fleur de la montagne , son feutre brun ne s'abaissait point devant les rubans et les plumes des chapeaux trastévérins ; pour porter, comme Jean- Baptiste, une ceinture de cuir au lieu d'une ceinture de soie , il ne s'en estime ni moins bon chrétien, ni moins vieux Romain, et n'en dit pas moins : Notre Pape !
En vain jaloux d'écraser son orgueil, les fils du noble faubourg étalaient-ils complaisamment à ses yeux la boucle énorme de leurs souliers cirés du
matin; le pâtre sabiii peut bien caresser d'un regard deconvoitise le métal éblouissant, mais il nen dit rien; et quoique chaussé de la calandrelle agreste, il n'en foule pas moins les marbres de Saint-Pierre d'un pied sur, d'un air superbe. Roi du pâturage, il se sent là chez lui comme sur ses rochers.
Après lui vient, mais plus humble et moins indépendant, le moissonneur des plaines. Plus tyrannisé par l'homme et par la misère, il n'a, lui, ni la souveraineté du troupeau , ni l'empire de la montagne; vêtu de haillons, la faucille autour du corps en guise de ceinture , il marche d'un pas timide, et d'un air modeste. Son humilité lui coûte cher. La mine altière et l'air dégagé du pâtre peuvent du moins, et malgré son habit de peaux, conquérir l'ardente œillade de quelque Trastévérine; mais le pauvre moissonneur qui se glisse furtif , passe inaperçu , ou n'obtient des hautaines Porcia du Janicule qu'un coup-d'œil de mépris.
Guindés et sanglés dans leurs cravates et dans leurs habits à queue d'hirondelle , les messieurs faisaient là, comme toujours, le plus sot et le plus plat personnage. Aussi tous les quolibets étaientils pour eux, et le peuple romain n'en est pas chiche.
Une rumeur subite annonça que le Pape descendait l'escalier royal qui du palais conduit à la
basilique du Vatican. Cette nouvelle mit le peuple en mouvement; en un instant la place fut désertée, et, de comble quelle était, elle resta vide.
Descendu de la salle ducale , où les deux Cardinaux-Doyens l'avaient revêtu du grand manteau rouge et coiffé de la mitre d'or, — la tiare ne ceint pas encore son front, — le Souverain- Pontife porté sur la cliaise gestatoria , avait passé la statue colossale de Constantin, et atteint le portique du temple. Là, près de la porte sainte, et sous la vieille barque symbolique du Giotto , s'élevait un trône somptueux , entouré des sièges des cardinaux. Le Pape y monta à la voix des musiciens de la sainte chapelle qui chantaient l'antienne: Tu es Petrus. L'hymne achevée, le Cardinal-Archiprêtre fit au Pontife le compliment et les embrassemens sacramentels. Le chapitre de Saint-Pierre et tout le clergé, rassemblé là en grand costume , fut admis au baise-pied ; après quoi le Pontife , remonta de son trône sur la chaise gestatoria, et fit son entrée dans la basilique au bruit des trompettes.
Ce moment est solennel, imposant. Porté par douze hommes en robes rouges, entre les deux Flambelles , les deux éventails de paon blanc dont les yeux mytholiques figurent — dit le rituel — les veux de l'humanité ouverts sur son chef, le
LE COURONNEMENT l^;")
vieillard sacré domine la multitude dont ses pieds semblent fouler la tête. On dirait un Lama d'Asie, tant il y a d'immobilité dans sa majesté. Mais afin que l'objet mortel d'une adoration plus qu'humaine, d'un culte tout divin, ne puisse s'oublier jusqu'à se croire, dans son orgueil, non plus le Vicaire du Dieu , mais le Dieu lui-même, une voix de la terre s'élève tout à coup d'en bas , et lui rappelle qu'il est homme. Un maître des cérémonies fait passer devant lui ime étoupe enflammée, et lui dit d'une voix grave et sévère : — « Pater sancte , SIC transit GLORIA MUNDi. » — C'cst l'esclavc au char du triomphateur, et la leçon d'humilité se répète jusqu'à trois fois dans la grande journée.
Arrivé à l'autel du Saint-Sacrement, le Pape mit pied à terre , et agenouillé , tête nue , sur le Faldistoire de velours et d'or, il s'abîma dans une adoration profonde et silencieuse.
Cet abaissement volontaire du chef de l'humanité devant Dieu est toujours pour les âmes croyantes d'un effet puissant. Elles ne contemplent jamais sans attendrissement ce spectacle touchant et sublime , et leur foi naïve lui rend tous les prestiges que lui a ravi le temps , car ce n'est plus , hélas ! comme tout le reste , qu'une cérémonie morte.
Mais tandis que l'émotion du peuple élevait son àme à Dieu , ou du moins à ce qu'il prend
pour Dieu, doux hommes n'y pensaient pas, et ne rêvaient l'un et l'autre, au pied des autels, qu'homicide et destruction. Outrant une passion civique et désintéressée , l'un ne songeait qu'à laver une trahison dans le sang du traître , et cela au prix de sa propre vie. Plus personnel et plus faible , l'autre n'obéissait qu'à un instinct d'égoïsme, de vanité, et il croyait retrouver l'honneur dans les entrailles déchirées du vieillard auguste.
Sorti pâle et défait des bras de sa maîtresse, Brancador s'était rendu dès le matin à son poste; il avait escorté le Pape jusque-là pas à pas, et de tous les gardes-nobles il se trouvait alors le plus près de lui. C'est le moment qu'il avait fixé pour l'accomplissement de son sanglant projet; c'est aussi ce moment de silence et de repos que Marins avait choisi pour le sien. Mais entraîné loin de Brancador par les flots mouvans du peuple, il n'était pas probable qu'il le rejoignît à temps.
Quant à l'amant d'Antonia, il avait trop présumé de sa résolution , et il n'était pas au terme de ses combats. Debout et l'épée nue, à côté du Pontife à genoux et désarmé, il fixa sur lui un long regard de stupeur, et l'idée de son forfait le glaça soudain d'un tel frisson qu'il resta devant sa victime immobile, pétrifié. — Eh quoi! se dit-il avec horreur, massacrer un vieillard prosterné dont la faiblesse se confie sans crainte à la lovauté
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de mon épée, ah! toute ma nature se révolte; c'est une atroce idée , une idée de l'enfer, mais Satan ne l'emportera pas. Je maudis ma résolution, et j'en demande pardon à Dieu. Non, non, se répétait-il à lui-même pour se fortifier dans le remords , jamais ! Plutôt le déshonneur ! — Et peut-être , hélas ! y avait-il plus de peur et de faiblesse que de vertu dans le tremblement nerveux qui faisait claquer ses genoux et ses dents. Il avait la face verte et l'œil hagard.
Marins venait d'atteindre Brancador, mais en ce moment même le Pape sortit de sa méditation et se releva. Il y eut une grande ondulation de la foule qui sépara de nouveau les deux meurtriers. Brancador laissa le vieillard remonter sur le trône aérien, Marins laissa Brancador reprendre son rang dans le cortège; mais, attaché dès-lors à ses pas comme une ombre, il ne le perdit plus de vue, et la procession continua son voyage vers le grand-autel. Cette occasion échappée, une autre toute semblable allait se présenter, car le Pape remet pied à terre à la chapelle Clémentine, et s'agenouille une seconde fois pour prier devant l'autel de Saint-Grégoire.
Cette fois comme l'autre , Brancador se trouvait à côté du Pontife, mais il n'y avait plus de lutte en lui, et le vertige s'était dessaisi de sa proie ; le mobile assassin se crut sorti d'un accès II. n
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de cauchemar, de dcjiiience; et, riant de son gigantesque projet comme d'un mauvais rêve , il se prit lui-même en pitié. Un sourire d'Antonia, qu'il aperçut dans la chapelle, ne fit que le rallier à la vie par les souvenirs de l'amour.
Le malheureux n'était pas au bout.
Un sourire d'Antonia avait achevé de le désarmer, un regard de Marins lui remit l'épée à la main. Le Trastévérin l'avait rejoint. Séparé de lui seulement par la haie des hallebardiers suisses, il pouvait voir du môme coup d'œil l'amant et sa maîtresse ; et il les avait vus en effet échanger des sourires d'amour. — Souris, traître, s'était-il dit, va, souris à ta complice. Puisse ton sang retomber sur elle ! — Cherchant alors son poignard , et le pressant sur son cœur d'une main convulsive : — Mon bon poignard, ajouta-t-il, mon confident , mon ami , voici le moment venu d'éprouver ta fidélité ; tu ne me trahiras point. Remarque bien le cœur du délateur, et ne le manque pas. O peuple romain, ton amour aussi me coûte la vie! Liberté, que tes devoirs sont terribles! tes volontés sanguinaires! Mais j'obéis. Brutus et Scévola, assistez-moi, fortifiez-moi! —
Partagé entre le sourire voluptueux de la syrène et le regard sinistre du carbonaro , Brancador n'avait plus ni libre arbitre , ni vouloir. Immobile entre ces deux forces rivales, son être moral était
annulé. Un dernier effort sur lui-même, ou plutôt un dernier regard du Trastévérin, qui avait fait trois pas vers lui, et qui était là, non plus derrière, mais devant les liallebardiers , un regard comme il n'en avait jamais vu, fauve, perçant, féroce, plein à la fois de haine et de mépris, de menace et d'ironie, un dernier regard de Marins enfin le rendit et le livra sans retour aux meurtrières passions qu'il avait apportées dans le temple. Le mot : tue! tue! tintait à son oreille comme une cloche de mort.
Un rayon de soleil glissait en ce moment de la chapelle dans la grande nef; il s'en fallait d'une ligne, c'est-à-dire d'une minute à peine qu'il n'effleurât en passant la mitre du Pape agenouillé. — S'il vit encore, se dit Brancador, quand ce rayon l'aura atteint, je suis le plus lâche des lâches, et je jure par le ciel et l'enfer de me plonger mon épée dans le cœur. — Cela bien résolu , il ferma les yeux pour ne pas voir Antonia , pour ne plus rien voir, il serra son épée avec la violence de la fièvre, et, la prenant à deux mains , il rouvrit les yeux. La ligne était franchie, le soleil dorait la mitre pontificale. A ce signal, Brancador recueillit dans une pensée de meurtre tout ce qui lui restait de vie , et il s'élançait sur le vieillard en prières pour l'égorger , lorsqu'il roula lui-même â ses pieds , sanglant , mort.
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Le poignard de Marins élail rcslc dans la plaie.
— « Périssent ainsi les délateurs ! >> — s'écria le Trastévérin d'une voix qui roula comme le tonnerre dans la basilique effrayée. Et Brancador mourut assassin et déshonoré.
Un cri déchirant répondit à l'anatheme. Antonia venait de tomber sans mouvement sur le marbre de la chapelle. Qui eût dit, à la voir ainsi pâle et froide, presque aussi morte que famant qu'assassinait sa délation, qui eût dit que cette femme légère et frivole recevrait, trois mois plus tard , les tendres consola tion s d'un nouvel adorateur.
La stupeur du meurtre fut si grande, qu'il eût été facile au meurtrier de se perdre dans la foule en désordre et de s'échapper. Il en eut même une seconde la tentation, mais ce fut un éclair passager; il n'avait encore fait que la moitié de son œuvre , et la pensée du sanglant devoir qu'il s'était imposé fit taire l'instinct de vie qui le poussait à fuir.
— « Je te remercie , dit-il au hallebardier qui l'arrêta, tu me sauves d'une lâcheté.» — Le Suisse, à qui un tel remercîmeat parut étrange, le prit pour une raillerie; il n'en serra que plus fort. Entouré et garrotté , Marins fut conduit à l'instant et précipité , les fers aux pieds et aux mains , dans le plus noir et le plus étroit cachot du château Saint-Ange.
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A la stupeur avait succédé l'inquiétude. On pouvait croire que ce meurtre audacieux n'était que le signal d'une insurrection , et l'on voyait dans chaque homme un conspirateur. Le cadavre enlevé , les cardinaux et les grands dignitaires de Rome s'étaient pressés autour du Pape ému d'épouvante, pâle d'horreur. Le sang de son assassin avait rejailli sur sa robe de pourpre et jusque sur sa mitre d'or. Les hallebardiers firent cercle, et il régna dans le temple un long silence d'attente et d'incertitude.
Un seul homme dans ce tumulte était calme , du moins il le paraissait; c'était le Grand-Pénitencier. Gomme les autres pourtant il crut à une conjuration, mais il n'y crut pas long-temps : rien autour de lui ne l'indiquait. Anselme , d'ailleurs, ne l'aurait-il pas su, et, le sachant , ne l'en eût-il pas informé? Désabusé le premier, il fut le premier à rassurer le Pape; et son impassibilité stoïque, au milieu de l'émotion commune, ramena la sécurité.
La sombre robe monacale dont il ne se dépouillait jamais contrastait singulièrement avec l'or et la pourpre dont le temple étincelait ; l'austérité de son costume ajoutait à l'austérité de son visage; sa barbe de neige ondoyait par flocons sur sa poitrine, et, à défaut de la tiare, ses cheveux blancs ceignaient sa téJte découronnée d'un dia-
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dème de respect et de majesté. Retombé du trône dans la foule , il y restait sans murmure , et nul , durant le supplice de cette journée sans fin, nul ne fut plus minutieux observateur de toutes les formalités de la cérémonie.
Cependant l'attitude du peuple avait dissipé tout-à-fait les terreurs, et Ion avait fini par ne plus voir qu'un fait isolé dans le meurtre de Brancador. La pompe reprit son cours lent et solennel.
Remonté sur la chaise papale , l'héritier des apôtres alla recevoir du haut de son trône l'hommage du clergé supérieur de la chrétienté. Les cardinaux seuls lui baisent la main ; les patriarches et les évêques, tous en grand costume, lui baisent le pied. Cela fait, le Souverain-Pontife se lève comme à l'Adoration, et bénit le peuple; il entonne ensuite la Tierce de sa voix sacrée; les chanteurs de la chapelle la terminent en chœur. C'est alors seulement que le premier Cardinal-Eve que passe au doigt du Pape le symbolique anneau qui lie et délie , et que l'on revêt le Pasteur Suprême des somptueux et mystiques habits de Grand-Prêtre officiant de l'Eglise universelle.
Couvert donc du rochet , de l'aube, de la chasuble, de tous les insignes du sacerdoce romain, le Vicaire de Dieu descendit du trône à
l'autel pour célébrer la messe. Marchant à sa rencontre , les trois derniers Cardinaux-Prêtres le baisèrent à la poitrine et au visage, figurant ainsi l'adoration de l'enfant Jésus par les trois Rois Mages qui — dit encore le rituel — confessèrent 5 par ce double baiser , sa double nature : divinam quasi latentem in pectore ; kumanain quasi patentem in ore.
La messe commença. Après le Confiteor le Cardinal-Doyen mit sur les épaules du Pape le Pallium. Tissu de laine d'agneau blanche et brodé simétriquement de six croix de soie noire , le Pallium est vm ornement propre au Souverain-Prêtre, et destiné à représenter au peuple la plénitude de la puissance sacerdotale.
La messe enfin terminée , et elle dure longtemps, l'Archiprêtre de Saint-Pierre, qui est un cardinal, présente au Grand-Pontife luie bourse de moire brochée d'or, qui contient vingt-cinq Jules pro missâ benè cantatâ. C'est la dernière cérémonie du temple; celle du couronnement se fait en plein air sur la loge, ou balcon extérieur de la basilique.
Elevé là pour la fête , un splendide trône de velours cramoisi bordé en or , comme le Faldistoire, fixait les yeux de la multitude qui avait reflué à grands flots du temple sur la place. Un instant émue par la tragédie de Brancador , mais n en
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pénétrant ni toute la complication ni toute l'iiorreur, elle lavait bientôt oubliée; d'autres émotions l'en avaient distraite. Aussi bien un coup de poignard n'est-il pas à Rome un spectacle si pouveau !
Revenu donc sur la vaste place, et Fceil fixé sur le balcon du temple , le peuple romain attendait son Pape. Il arriva porté sous le baldaquin , et s'assit lentement sur son trône, aux acclamations de la foule qui couvrait de sa voix l'antienne Corona aurea^ chantée en chœur par l'orchestre pontifical. Peu à peu cependant le silence s'établit. Le Prince-Evéque d'Ostie, Grand- Doyen de l'Eglise , pria pour le Roi-Pontife; et après avoir adressé au ciel Toraison d'usage
— usage touchant si la foi le vivifiait — il posa sur la tête blanche du vieillard l'antique Trirègne, en prononçant les paroles sacramentelles :
— «Recois la tiare aux trois couronnes, et sache » que tu es le père des princes et des rois , le » recteur du monde, et le vicaire de notre Sau- » veur Jésus-Christ, auquel appartiennent l'hony> neur et la gloire, aux siècles des siècles. Amen ! » —
Ce dernier acte accompli , le vieillard couronné se mit en prière ; et le silence devint en ce moment si profond qu'on eût dit cette multitude si bruyante, si houleuse, privée tout d'un coup de la voix par la baguette d'un enchanteur. Ran-
gées en bataillon carré au centre de la place, les troupes s'agenouillèrent sous les armes; les plus dévots les imitèrent, tout le monde se découvrit dans un religieux respect, et, se dressant majestueusement sur son trône, le Grand-Patriarche delà chrétienté donna à Rome et au monde, orbi et urbi , la solennelle bénédiction.
Une explosion de l'artillerie du château Saint- Ange et des cloches de Saint-Pierre rompit le charme comme un coup de tonnerre, et salua ce moment sublime ; la musique guerrière s'unit aux détonnations du temple et de la citadelle , et, mêlant sa grande voix aux mille voix de l'airain , le peuple confondit son amour et sa foi dans une hymne orageuse comme l'océan.
Des illuminations et des feux d'artifices prolongèrent la soirée. Rappelant enfin Rome au repos, le dernier coup de canon du château Saint- Ange imposa silence à la fête , et annonça seul au prisonnier la fin de cette journée sanglante. Comme le nouveau couronné, il n'en était, lui, qu'au prologue.
Il resterait sans doute à pénétrer l'esprit de toutes ces cérémonies , dramatiques symboles déroulés magnifiquement aux yeux éblouis du peuple, sans que la signification mystique s'en révèle à lui à travers la pompe des formes; mais
l86 LE COURONNEMENT.
ce serait faire un livre dans un livre , (;t d'autres soins me réclament. Long-temps suspendue, la catastrophe se précipite , l'épéc est tirée, le sang a coulé; après lescarmouche la bataille. A d autres donc les rites morts du passé ; à moi de poursuivre , à travers les fêtes et les échafauds, le cours de ma douloureuse épopée.