‹ Rome souterraine (volume 3)Chapitre 17 sur 26 · II. rô · texte numérisé non relu

II. rô

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nos procès au Capitole et à la Rota? Par la Madone, cela ne sera pas 1

— » Exécuter Mari us ! répétait à l'unisson maître Taddée; et pourquoi encore? Pour un pouce d'acier dans le ventre d'un habit rouge.

— » Un pouce , père Taddée ! La lame est bien entrée de six pouces , s'il vous plaît. J'étais tout près, moi; j'ai vu l'affaire, et je peux vous en donner des nouvelles. Madone ! continua le ïras tévérin avec un profond sentiment d'admiration, quel coup d'œil et quelle mainl

— » Eh bien ! mes fils , reprit Taddée , renchérissant sur l'étrange apologie , ne vous ai-je pas toujours dit que le maître était maître en tout? Qu'il manie la plume ou qu'il manie le poignard, c'est toujc* :■ s lui , voyez-vous. On reconnaît l'habile homme à tout ce qu'il fait. Et c'est pour un pareil coup qu'on nous enlèverait notre Marins, notre avocat ! Allons donc ! mais c'est une mauvaise plaisanterie! Autant vaudrait pendre en masse le Trastévéré , car il n'est pas un de nous qui n'en eût fait autant. L'autre n'a que ce qu'il a bien voulu : toute délation vaut un coup de couteau.

— «Quand je soutenais, moi, dit le jardinier Spada tout fier de sa pénétration, qu'il tramait quelque chose, avais-je tort ? C'est ce qu'il entendait au sépulcre deBibulus, quand il nous disait

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qu'avant huit jours il y aurait du neuf. J'avais compris tout de suite, moi.

— » Et moi donc? ajouta le sournois de Sainte- Marie-à-Trastévéré ; vous ai-je pas dit, la veille, qu'il en voulait à l'habit rouge?

— » Corps de Christl interrompit une nouvelle voix; au lieu de tant bavarder ici et de tant louer le maître, mieux vaudrait l'aller délivrer. Il a plus besoin de nos bras que de nos langues. Je vote , moi , pour aller enfoncer , cette nuit , les portes du château Saint-Ange. >> —

Anselme alors prit la parole. Il répéta à l'assemblée trastévérine ce qu'il avait dit à son Nestor; et appuyé par lui, il la persuada, comme il l'avait persuadé lui-même, d'attendre le jour de l'exécution pour arracher Marins des mains des sbires.

Il concentra leur attention sur ce point unique ; tout le reste, il le tut. Bras aveugles de la conjuration , les Trastévérins devaient la servir sans la connaître et la faire triompher à leur insu. Yiolens, mais dévots , il importait de ne pas alarmer leurs croyances en attisant leurs passions, et de leur cacher soigneusement le Pape derrière le bargel. C'est ce que fit Anselme, et il y réussit. Ignorant qu'ils juraient au chef du carbonarisme romain la ruine du Vatican, ils lui jurèrent d'élre en force sur la place du Peuple, et de tuer jusqu'au dernier sbire,

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jusqu'au dernier soldat, plutôt que de laisser ntouler Marius à l'échafaud.

— (J'y serai le premier, s'écria Taddée en fermant la séance, et j'aurai ma culotte rouge. Vous savez, mes fds, ce que cela veut dire; on la voit de loin , et puis le rouge sur le rouge , cela ne fait pas tache. Ce sera chaud; mais , ma foi! tant pis, il en adviendra ce qui pourra : nous en serons quittes pour faire pénitence. Si le Saint Père fait quelque difficulté cette fois pour nous donner l'absolution, nous tâcherons de l'avoir par notre cardinal. Quel dommage qu'il ne soit pas Pape! C'est égal, il est Grand-Pénitencier, et il ne nous refusera pas ce petit service , dussions-nous le payer par le pèlerinage de Notre-Dame de Lorette ! » —

Sûr des Trastévérins comme il l'était des carbonari, Anselme ne quitta pas le Trastévéré, sans faire une visite au cloître de Saint-François. Il y trouva le cardinal de Pétralie sombre et abattu. La grande âme du Sicilien avait été brisée du coup qui avait anéanti sa fortune. L'intérêt de sa vie était détruit. Désormais seul, seul à jamais, le monde était pour lui une Thébaïde, mais une Thébaïde sans autel, sans Dieu. Les faibles lueurs dont Anselme avait éclairé un instant ses ténèbres, s'étaient bientôt évanouies; il ne croyait plus à l'espérance, plus à l'avenir, plus à rien; il n'aspirait

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plus qu'à la mort. Sa pâleur était livide; le désespoir avait creusé ses joues, cave ses yeux, et la vieillesse, spectre décharné, avait pris possession de ce corps épuisé que la pensée ne défendait plus. Elle le ravageait, elle le minait, et se vengeant du passé, elle s'acharnait sur sa proie vaincue^ et faisait en un jour l'œuvre de dix années.

Anselme fut frappé des symptômes d'une si prompte dissolution : il en fut effrayé. Il pouvait d'un mot rallumer cette pensée éteinte , et rendre par elle à la vie ce corps cadavéreux; mais ce mot, il ne le dit pas , parcequ'il ne devait pas encore le dire. 11 se contenta de quelques paroles vagues , et il demanda un rendez-vous pour le surlendemain. On était au mardi soir.

— '( Que voulez-vous d'une ombre? lui demanda tristement le cardinal. Je suis mort à la terre, et les morts n'ont plus rien à faire sous le soleil. Laissez les mânes dans leur tombeau ; ne liez pas votre jeune et belle existence à ce qui n'a plus de vie. > —

Anselme cependant dompta la résistance du vieillard, et il obtint de lui un rendez-vous pour le jeudi soir sur le mont Palatin. Echue en héritage aux Bourbons de Naples, la magnifique villa Farnèse, qui couronne aujourd'hui la montagne patricienne, était ouverte au cardinal de Pétralie. Le bâtard devait cette faveur du dévot roi des Dcux-Sicilcs à sa triple qualité de Sicilien, de

igS l/oSTÉRIE.

Grand-Pénitencier et de sanfédiste. 11 avait les clés de cet Elysée vraiment royal , et il aimait à se recueillir, en ses mauvais jours, au sein de ces solitudes mélancoliques. C'est là que fut fixée l'entrevue du jeudi.

Rentré chez lui après tant de fatigues , l'ami de Marins se permit à peine quelques instans de repos. Autant son attente avait été calme et résignée, quand la nécessité la lui imposait, quand elle l'enchaînait dans sa chaumière de l'Aventin, autant son activité était puissante , quand l'action le réclamait. Génie vaste et lucide, il embrassait toutes choses, et saisissait tous les détails sans cesser jamais de voir l'ensemble. C'était son orgueil, à lui, de ne s'en remettre de rien sur personne, et de pourvoir à tout par lui-même.

Tout entier à son œuvre , il ne s'était pas couché de deux nuits, et la troisième n'était pas écoulée que son petit cheval bai l'emportait au galop sur la route d'Asture.

LES IttETAMORPHOSESa

Les conjurés d'Asture avaient reçu, comme une consolation du ciel, la nouvelle de la grande amnistie pontificale; mais ils ne s'en étaient pas moins fidèlement conformés aux recommandations d'Anselme. L'opinion de Marins sur Brancador n'avait fait que redoubler leur vigilance. Prêts à tout événement , et prévoyant même le cas d'une surprise et d'une fuite obligée , ils avaient radoubé la parancelle napolitaine, et l'avaient mise en état de tenir la mer.

Nicolo gardait les forêts; les deux soldats carbonari, la plage; pour les deux autres, ils étaient

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sévèrement consignés. L'un même, Angélo, ce forçat libéré dont la large conscience; se permettait des scrupules, était toul-à-fait sous clé, et ne sortait ni jour ni nuit. C'avait été le seul moyen de le forcer au silence. On n'avait pas eu besoin de recourir avec Salvator , le poltron , à cette extrémité ; son imagination peureuse était frappée; et si quelque velléité de mauvaise pensée venait par hasard à le tenter, l'ombre de Chéco, brûlé sur la montagne, se dressait devant lui, et la faisait taire. Il n'en était pas moins rigoureusement surveillé. Pour plus de sûreté, les bannis eux-mêmes faisaient alternativement la garde sur la plateforme , dominant de là et du même coup-d'œil la mer, la grève, et les bois.

Quant au vieux Député, il en était de lui comme par le passé; toujours dévot, toujours timoré, toujours suspendu entre son amour de père et sa conscience , il ne manquait pas une messe à Neptune; son assiduité même n'avait pas peu contribué à la sûreté de la tour, en déroutant les soupçonsc Son silence n'était-il pas une complicité ? Or comment supposer qu'un si chaud chrétien pût jamais tremper en des trames si impies ? Et si l'on remarquait encore l'absence de sa fille , gage ignoré de son silence, otage de sa fidélité, c'était pour l'attribuer, les uns à un excès de jalousie paternelle, les autres à ces menaçans Bar-

baresquos qui croisaient toujours en vue des côtes. Doutes et soupçons avaient fini par se convertir en quolibets contre Asture , et tout Neptune traitait Oddo d'original, de sergent sournois et inhospitalier.

Toutes choses ainsi disposées , les bannis attendaient, et ils mettaient dans leur périlleux repos un héroïsme dont ils brûlaient tous de faire un plus noble usage : l'oisiveté coûtait à ces ardentes âmes, et toutes aspiraient à l'action comme à une délivrance. Toutefois on se résignait sans murmure; on se fortifiait, on s'excitait à la patience par des paroles d'espérance et d'avenir. Azzo, à qui son expérience et son génie de conspirateur assuraient sur tous une supériorité notable, A/zo était comme le pasteur de ce troupeau rétif et pourtant docile. En l'absence d'Anselme, le Modenais était consul d'Asture.

Réunis dans la salle commune au milieu des armes dont elle était jonchée, les bannis s'entretenaient, sous l'urne encore chaude du Génois, de leur chère Italie. Sans nouvelle de Rome depuis l'amnistie, ils ignoraient l'événement de Saint- Pierre, et attendaient d'heure en heure quelque message d'Anselme. Tous étaient présens, moins un, et l'absent était Gonradin. G'était ce soir-là son tour de garde; et, sentinelle attentive, le bel adolescent V( illait sur la plate-forme à la sûreté de tous.

Seul, assis sur l'alFut de la coule uvrine, il contemplait la Méditerranée bleue et transparente. L(; soleil venait de s'y plonger dans toute la pompe de son coucher, et de larges sillons d'or marquaient encore sa route sur les flots. C'était un(^ vraie soirée d'été, ardente, limpide. Le ciel était clair, la mer calme; entre elle et lui bleuissait, comme un banc d'écueil, le sinistre archipel de Ponza, et l'homérique montagne de Circé avait passé déjà du pourpre à l'azur. Du côté de la terre, l'œil se perdait dans un vaste lointain de forêts vierges ; pas une rumeur de ville, pas une voix d'homme ne venait du désert , et le gazouillement plaintif de la vague contre le donjon était le seul bruit de l'océan. La tour elle-même était muette ; à peine laissait-elle à de longs intervalles, sortir de ses flancs noirs les litanies du vieux Mattéo, qui chantait l' Avé-Maria dans sa haute cellule.

Cette voix de vieillard était triste comme le désert. Entraîné par la monotone complainte, Conradin se prit à rêver. Son âme s'envola bien loin des solitudes romaines au pied des Alpes ; il revit son lac, le doux lac Majeur, ses montagnes, letoit natal, sa mère qui pleurait son absence aux solitudes d'Arona. Ces souvenirs de la patrie, de la famille , amollissaient le cœur du jeune proscrit, et ses larmes coulaient silencieusement sur ses joues.

Tout à coup une tête de femme parut furtivement derrière lui au haut de l'escalier du donjon. Elle le contempla long-temps sans être vue, fit deux pas vers lui, puis s'arrêta, fît deux pas encore, et, s'arrêtant de nouveau, elle révéla sa présence par un soupir d'émotion. Réveillé en sursaut, Gonradin tourna brusquement la tête , et se trouva face à face avec Isolina. La fille du Député avait , en tremblant , ménagé cette douce surprise au bel Aronais , elle en reçut sa récompense ; il la serra'sur son cœur avec amour, et paya sa tendre audace d'une longue étreinte.

Appuyés contre les créneaux delà plate-forme, ils oubliaient pour s'aimer, lui, sa consigne, elle, son père, qui chantait toujours ses litanies. Leur amour avait grandi dans la solitude, et ils s'y livraient avec toute la bonne foi de leur âge, dans toute la naïveté de leur ignorance. Ils étaient si jeunes, si beaux l Le sein naissant de la fille des Maremmes palpitait sur le cœur ému du bien-aimé ; ses cheveux noirs se mêlaient à ses cheveux blonds ; sa joue brune efïleui^ait sa joue rose , et leurs lèvres échangeaient plus de baisers que de paroles. Qu'auraient-ils pu se dire, que leurs yeux déjà ne se fussent mille fois répété? Muets donc et les bras entrelacés, les beaux adolescens se respiraient, se confondaient l'un dans l'autre, comme l'adorable Amour et Psyché du Gapitole.

Ivresse des premiers soupirs! transports sans amertume! félicités sans retour! joies simples! joies primitives! joies sans orages et sans remords! est-ce donc au désert qu'il fa ut vous chercher? Mais, hélas! aux terres italiques, sur ces terres d'esclavage et de douleur, est-il un désert où le bonheur ait un as} le, où l'amour trouve à s'abriter? La servitude, reine sombre et jalouse, ne souffre ni l'un ni l'autre en son empire ; cités populeuses , solitudes inconnues, rien n'échappe à ses fers; son sceptre d'airain pèse partout sur l'homme* pour le tyranniser, et déflore au berceau la beauté. Elle est là, malfaisant génie, là toujours, pour diviser ce qu'unit la nature, et pour unir ce qu'elle a divisé ; elle flétrit d'une main brutale toute fleur qui s'épanouit, elle arrache et foule auxpieds tout fruit prêt d'éclore. Proscrits, immolés par elle, amour, poésie, vertu, tous les vrais dieux de l'humanité sont errans, sans temples; aux idoles sanglantes appartient l'autel.

Oublieux et ravis comme on l'est et ne l'est qu'à leur âge, les amans du»déscrt romain s'enivraient des voluptés naïves du premier amour. L'échafaud s'élevait entre eux, la hache du bourreau planait sur leur tête, et ils ne voyaient rien qu'eux, et ils disposaient de l'avenir comme s'il leur eut appartenu, et bâtissant dans l'air, ils faisaient des projets qu'emportaient les vents du soir.

LES MKTAMOr.PirOSES. 20\S

— «Oui, disait Coiiraclin charmé, oui nous allons qui (ter enfin ces tristes plages où les brises sont chargées de poison ; nous irons au pied des Alpes respirer l'air sain des montagnes, dans ces doux bosquets d'Arona où ma mère nous attend et où tu remplaceras l'enfant qu'elle a perdu. Mon lac est bleu comme la Méditerranée ne l'est pas en ses plus beaux jours, et les rives en sont fraîches et riantes. Les îles Borromées nous cacheront sous leurs ombrages; la barque des pêcheurs nous égarera le soir dans les baies parfumées de Lisance, aux gracieux promontoires de Palanza. Ce sont là les vrais jardins de l'amour. Ici , dans ces vastes royaumes de la destruction , tout respire la lièvre et la mort. C'est un lieu maudito Ce donjon est funeste. Dans ces bois 5 sur ces mers, partout le crime, partout des pièges : ici les bandits, là les pirates.» —

Comme il parlait ainsi, la voile barbaresque cinglait menaçante à l'horizon. — «Le vois-tu l'Africain rapace, continua le jeune homme, le vois-tu qui serpente là-bas comme un reptile prêt à saisir sa proie.» — Et pressant la jeune fille sur son cœur dans la vague épouvante d'un danger qui redoublait sa tendresse : — « O Dieu ! s'écria-t-il tout éperdu — et cette fois, comme l'autre, il ne riait pas — si mon Isolina tombait dans leurs mains! Ce pressentiment me glace ; un froid de mort coule dans mes veines. O liberté! ne nous em-

porteras-tu donc pas bi(ml6t sur tes ailes au rivage où l'amour et ma mère en plcîurs nous appellent?» —

Le bonheur occupait trop de place dans le cœur d'Isolina pour en laisser à l'effroi. Elle répondait par des sourires aux pressentimens sinistres de Conradin ; elle le rassurait par ses caresses. Née sous un soleil plus ardent, et trop saisie pour parler, la fille du désert était muette. Inculte et un peu sauvage, elle ne trouvait point de paroles ; les mots de tendresse et de félicité que croyaient murmurer ses lèvres s'échappaient en soupirs ; subjuguée par l'amour, elle subissait sans murmure tous les caprices de son vainqueur; elle le suivait, soumise et silencieuse, par toutes les impressions où il lui plaisait de faire passer son âme.

La nuit avait surpris le charmant groujje , et les étoiles brillaient sur leur têtes. Un coup de sifflet parti des bois les fit tressaiUir , et rappela soudain la sentinelle oublieuse à son devoir. C'était un signal de JNicolo, qui annonçait à la tour une arrivée de Rome. Isolina s'élança vers l'escalier, et disparut. Conradin resta seul sur la plateforme, et Anselme entra dans le donjon.

11 informa les conjurés de tout ce qui s'était passé à Rome depuis l'amnistie , et de ce qui allait s'y passer à la délivrance de Marins. — «L'une,

LES METAMORPHOSES. 20'j

dit-il, doit assurer à l'Italie la libcTté que l'autre a rendue aux carbonari romains. L'heure d'agir a sonné. Soyez prêts à partir pour Rome cette nuit même. Deux jours encore, et l'épée sortira du fourreau , et notre querelle descendra sur la place publique.» — Et il leur exposa de ses projets tout ce qu'il importait qu'ils en sussent.

— « Enfin! » — s'écria Ponzio, le plus violent et le plus impatient des conjurés, et l'œil du fougueux Sam ni te é ti ncelai t de j oie .

— «Enfin! » — répétèrent en chœur tous les bannis, pleins d'une joie non moins vive, car aucune nouvelle ne pouvait leur être plus agréable.

L'action allait rompre enfin cette longue oisiveté qui leur pesait tant; elle allait briser leurs fers et les rendre au grand air et à la lumière du soleil. Certes il n'était pas besoin d'éloquence pour allumer leur enthousiasme; il en fallait bien plutôt pour réprimer leur fougue , et c'est à quoi travailla Anselme.

— «Hélas! dit-il ensuite d'une voix triste, en levant les yeux sur l'urne funéraire suspendue aux faisceaux d'armes, pourquoi faut-il qu'un de nous manque à la fête, et que Gênes n'ait point de voix à la première assemblée des Amphictyons italiques ! La vieille République ligurienne a trop bien mérité de l'Italie pour être oubliée en un si grand jour. L'ingratitude ici serait un crime,

'20^ n-:S MÉTAMOIUMIOSKS.

el nous ne nous en souillerons pas. Qu'à défaut de sa voix et de son épée , la cendre du martyr et sa mémoire nous accompagnent. Gènes absente sera ainsi présente au milieu de nous.» — Et, décrochant l'urne de la muraille, il la remit à ïipaldo, et lui dit: — «Je vous la confie; portez-la vous-même à Rome, et que Venise soit l'avocat de son antique rivale.» —

Il y avait dans cet acte touchant une pensée d'union ; tous la saisirent avec émotion, mais nul n'en fut plus vivement ému que le Vénitien. Pour être le plus gai de tous les conjurés, il n'en était ni le moins sensible, ni le moins intelligent. Il prit l'urne des mains d'Anselme , et mouillant de larmes la froide dépouille de Grimaldi , il la serra en silence contre sa poitrine.

Aussi bien cette leçon de concorde était-elle superflue , tant le sentiment de l'unité italienne avait pénétré profondément tous ces enfans dispersés de la lamentable famille. Tous déshérités , frappés tous du même sceau de malheur et de réprobation , Sarde et Lombard, Toscan et Sicilien , tous , ils se reconnaissaient bien pour frères; il n'avaient bien tous qu'un but, qu'un intérêt, qu'une idée; le même sang coulait dans leurs veines, la même langue vibrait sur leurs lèvres, les mêmes passions échauffaient leur âme.

LKS METAMORPHOSES. 20g

On avisa ensuite aux moyens sûrs et prompts de transporter à Rome les armes et les munitions rassemblées clans la tour. On touchait à la fin de juin : la Campagne romaine est alors en pleine moisson et inondée de montagnards étrangers descendus des hauteurs de FAbbruzze et de Santa-Fiora. C'était une circonstance heureuse ; on en profita. Il fut résolu que Ton cacherait les armes dans des gerbes de paille, la poudre et les balles dans des sacs de blé, et que, travestis en moissonneurs, les conjurés s'introduiraient dans Rome à la suite du convoi mystérieux. Anselme, qui devait les y précéder de vingt-quatre heures au moins, se chargeait de leur applanir les voies et de leur faire passer sans péril la porte de Saint- Jean-de-Latran.

On mit sur-le-champ la main à l'œuvre. Nicolo, le fidèle garde-forêts , pourvut à tout ; il le fit avec tant de promptitude que la nuit suffit aux préparatifs , et tout était disposé pour le départ au point du jour. Anselme hâta le sien : le rendez-vous du cardinal et le conciliabule du Forum le réclamaient à Rome le soir même. Forcés à des détours et à des lenteurs, les conjurés n'y pouvaient arriver que le lendemain. Anselme repartit donc au soleil levant , après avoir laissé à Azzo ses instructions, et lui avoir confié la conduite de l'expédition.

Le statuaire Bolonais repartit avec lui. II. U

!2 10 LES MKTAMOllPHOSES.

Les bannis tardèrent j)eu à les suivre. To»it (^»lant i)rêt , Azzo donna le signal du départ. Deux grands chariots avaient suffi au transport.

Quelque joie qu'ils eussent de leur délivrance, les bannis ne quittèrent pas sans regrets leur hôte et sa tour. Pour Oddo , il était inconsolable : — « Mes bons cousins, leur disait-il, les larmes aux yeux, Dieu vous conduise! Dieu vous assiste! Que ne puis-je vous suivre! Quoi ! vous allez vous battre pour la liberté , et je n'y serai pas ! » — Et cette idée était pour lui si amère qu'il pleurait comme un petit enfant.

Azzo le calma en lui prouvant qu'il servait bien mieux la cause en restant qu'en partant. — « Il faut, lui dit-il, songer à tout; il faut tout prévoir , même un revers ; et, je vous le demande , sergent, en cas de défaite, quelle retraite s'ouvrirait aux fugitifs , si Asture leur manquait. Or sans Oddo, point d' Asture. » —

L'argument était juste : il fit sur Oddo l'effet de la vérité sur les âmes droites ; il le convainquit et l'apaisa.

— « Oui! oui! s'écria-t-il , en embrassant l'un après l'autre tous les proscrits ; oui , ma tour est à vous. Tant qu'il y restera pierre sur pierre , elle sera au service de la liberté. Plutôt m'ensevelir sous ses ruines que de la fermer jamais à un bon cousin. » —

LEà METAMORPHOSES. 2 1 l

L'heure pressait. Oddo fit sur lui-même un dernier effort; il embrassa ses hôtes attendris une dernière fois, et rentra dans le donjon. Il ne les voyait déjà plus, qu'il leur faisait encore des signes du haut de la plate-forme.

Mais les bannis étaient réservés à une scène bien autrement passionnée et attendrissante. Ils avaient à peine fait deux cents pas dans les bois, où les deux chariots les attendaient , qu'ils virent bondir à travers les pins quelque chose de blanc ; ils crurent que c'était un chevreuil; c'était Isolina.

Arrachée des bras de Conradin par l'arrivée d'Anselme, elle avait bien entendu toute la nuit, mais sans en deviner la cause , la rumeur des apprêts. Elle n'avait jamais eu une idée nette de ce qui se passait dans la tour, et ne s'en souciait guère ; les mots de carbonari et de République Ausonienne étaient pour elle autant d'énigmes dont son imagination, fille ignorante du désert, ne pénétrait pas le sens. Elle ne voyait dans tout cela , et n'y voulait rien voir que son amant. Tout le reste était confondu pour elle dans une indifférence profonde. Au moment du départ , elle ni son père n'étaient présens : lui , parcequ'il chantait matines; elle, parcequ'elle n'osait descendre seule et de si bonne heure au milieu de tant d'hommes.

2)9. l.V.S METAMORPHOSES.

(iOnradiii l'avait en vaiji cherchée des yeux ; mais honteux de songer à lamour dans un tel moment, il s'était roidi, il avait fait l'homme fort, et craignant, parcequ'il n'était qu'un enfant, de passer pour efféminé aux yeux des conjurés^ et d'être déshonoré s'il laissait percer sa faiblesse , il n'avait pas osé s'échapper une seconde pour aller dire un dernier adieu à la pauvre Isolina. Le cœur navré , il était parti sans la revoir. Il se consolait , en pensant que l'absence serait courte , et il lui laissait pour gage de sa foi le livre d'Heures héréditaire, otage trois fois sacré.

Cependant quand le silence eût succédé au bruit du départ, Isolina avait commencé d'avoir dos doutes et de trembler. Elle s'était élancée sur la plate-forme; et là, apprenant par Oddo qu'il s'agissait d'une séparation, fille de la nature, elle n'avait plus écouté que ses instincts; elle s'était élancée de la tour, elle avait volé, comme une biche , sur les traces de Conradin , elle était venue tomber dans ses bras, sans voix, sans haleine.

Arrêté par elle, le cortège contemplait d'un œil ému cette scène naïve et touchante, Conradin était le plus embarrassé. Combattu toujours, l'enfant qu'il était , entre la tendresse et la peur du mépris, il tenait les yeux baissés, et flottait irrésolu, silencieux; enfin il prit courageusement son parti , l'amant l'emporta. Il cessa de poser ;

LES MÉTAMORPHOSES. 2l3

il fut lui-même, et il retint Isolina sur son cœur.

Pour elle, la présence de tant d'hommes ne l'intimidait plus. Toute au bel Aronais, et là pour lui seul, elle ne voyait que lui. Muette, la veille, dans le bonheur, la jeune sauvage trouva là des paroles pleines d'éloquence, d'emportement. Elle accabla son amant de reproches, de larmes, de caresses; et, s'attachanl à lui avec une force convulsive , surhumaine , elle refusa de le quitter.

Elle ne voulait pas rester plus long-temps seule dans cet affreux donjon; elle avait peur des Barbaresques qui remmèneraient en esclavage dans leurs sérails; elle voulait voir Rome, le Pape , les fêtes de Saint-Pierre ; sa résolution de fuir Asture était prise ; elle n'y rentrerait pas ; elle suivrait Conradin jusqu'au bout de la terre. — « Qui oserait me séparer de lui ? s'écriait-cUe , en fixant sur les conjurés immobiles un oeil étincelant. Qui l'ose, le tente!» — Et il y avait tant de menace dans ce regard, d'ordinaire si timide, qu'elle s(*mblait prête à déchirer l'audacieux qui l'eût approchée; mais aucun n'y songeait.

Terrible et menaçante pour tous les autres, elle était suppliante et soumise pour Conradin ; elle embrassait ses genoux, se traînait à ses pieds, elle se faisait de son corps un rempart, l'enlaçait , l'enveloppait de ses bras comme un serpent, el, de peur qu'il ne lui échappât , elle le serrait si ibrt

2l4 l'Es MÉTAMOKPllOSES.

qu'il en perdait le souffle. — « Je veux voir enfin, lui disait-elle 5 en penchant amoureusement sa tête sur son épaule ; oui , je veux voir ton lac Majeur, tes îles Borromées,etces doux bosquets d'Arona que tu m'as tant vantés. Je veux respirer les parfums deLisance; je veux voguer avec toi aux promontoires de Palanza. » — Et, Fœil ondoyant entre le sourire et les larmes, elle lui répéta là, devant les bannis, tout ce qu'il lui avait murmuré la veille à la clarté des étoiles. Jamais si tendre scène n'avait ému ces bois sauvages.

Elle menaçait de se prolonger long-temps encore, et cependant il fallait partir. Toutes les passions de la nature étaient débordées au cœur de la fille du désert, et son teint brun, animé parla fièvre du cœur, brillait d'un éclat singulier. Les efforts de Conradin , pour îa calmer , étaient stériles ; elle n'écoutait , elle n'entendait rien. Réduit au silence , et aussi ému qu'elle , il ne faisait plus que balbutier ; il finit par se taire. Tendre et gracieux , il ne savait que lui rendre amour pour amour, caresses pour caresses. Son attendrissement devint tel, qu'il n'y put résister; il se jeta sous un arbre, et, enfonçant son visage dans ses deux mains , il fondit en larmes. Le conspirateur était vaincu.

Après cette explosion de pleurs , il y eut de part et d'autre un instant de calme, ou plutôt de las-

sitiide. Azzo essaya d'en profiter; mais, au premier mot qu'il hazarda , Isolina s'attacha, se cramponna à Gonradin ; elle cacha sa tête dans sa poitrine, et s'entrelaçant à lui avec un sentiment de terreur indéfinissable , elle éclata en sanglots. Azzo battit en retraite.

Après ce nouvel orage, le bon Septime essaya à son tour d'intervenir, et tenta une seconde diversion. — « Mes enfans , leur dit-il avec douceur et d'une voix pleine de larmes , on vous a trompés ; ce n'est point à Rome que nous allons, c'est à la chasse , et nous reviendons ce soir. On dirait, à vous voir sanglotter, que vous vous quittez pour toujours. » — Et le vieux soldat ne croyait pas, hélas ! dire si vrai.

Tipaldo ajouta, pour rendre plus vraisemblable cette fable improvisée, qu'il avait voulu jouer un tour à Gonradin , en lui faisant accroire qu'on partait pour Rome; il ne pouvait pas supposer qu'ils prissent la chose si tragiquement ; il confessait son crime, et leur en demandait pardon à tous les deux.

Get artifice était assez grossièrement tissu; mais c'est tout ce que leur émotion avait trouvé de mieux. Isolina fixa sur Gonradin un œil inquisiteur et défiant. Entré dans l'innocent mensonge de son père adoptif comme dans la seule voie qui lui fut ouverte, le pauvre enfant jouait la sur-

2l6 LES MKTAAIonPIIOSES.

prise, et, le cœur gros de sanglots, les yeux rouges de pleurs, il feignait d'avoir été dupe et d'avoir donné dans le piège. Il est douteux pourtant que toutes ces ruses eussent réussi , et si crédule que fût Isolina , son instinct passionné n'eût pas manqué de déjouer une trame si mal ourdie , si un auxiliaire puissant ne fût venu à l'aide des bannis.

L'arrivée inattendue du vieux Mattéo brusqua le dénouement , et fit pencher la balance du côté d'Asture,

Le pauvre vieillard arriva tout essoufflé et hors de lui; il croyait déjà sa fille enlevée, perdue , et il eut une si grande joie à la revoir, il trouva dans ses entrailles de père des cris si déchirans, qu'Isolina, éperdue, épouvantée, alla tomber dans ses bras ; fascinée comme l'oiseau sous l'œil du serpent, elle se laissa entraîner dans la tour sans résistance. La porte massive se referma sur elle, et le convoi se remit en marche pour Rome.

Les deux chariots étaient attelés chacun de deux paires de buffles. Chargés par l'intelligent Nicolo avec un machiavélisme consommé , il était impossible qu'ils éveillassent l'ombre même d'un soupçon. Ce n'était, pour les yeux les plus soupçonneux , que des gerbes de paille et des sacs de blé. Armes et munitions étaient invisibles, introuvables.

Les lourds chariots roulaient pesamment et ditficilement sur les aspérités d'un sol mouvant et sablonneux; les buffles étaient rebelles, et le bois souvent si touffu , qu'il fallait ouvrir le passage à coups de hache. Ou marcha ainsi plusieurs heures à travers ces fourrés inextricables, et l'on atteiguit enfin sans accident la lisière de la forêt.

Le plus pénible était fait , le plus périlleux restait à faire. Déguisés en montagnards, les conjurés couverts, les uqs de peaux, les autres de grosse bure, étaient assez bien travestis. Conradin seul mentait à son déguisement ; il avait eu beau se bronzer les joues, la fraîcheur de son teint perçait malgré tout, et ses yeux bleus, ses cheveux blonds, ses traits délicats et féminins , tout en lui trahissait son secret. Il avait eu beau revêtir le costume grossier du montagnard, il n'en avait revêtu ni l'âpre visage ni les formes agrestes.

C'était même là pour le prudent Modenais un grave sujet d'alarme. — Jamais, pensait-il, en fixant des yeux inquiets sur le bel adolescent et en maudissant sa grâce et sa beauté, jamais on ne s'y méprendra. Il a l'air d'une fille déguisée ; il nous perdra à la première rencontre. — Azzo l'aurait bien volontiers laissé dans la tour, il avait même eu l'idée de l'y renvoyer avec Isolina ; mais la seule proposition en eût tellement révolté Cou-

'2lS LES MÉTAMORPHOSES.

radin, elle leùt si profondément blesse, qu'il n'avait pas osé Ja tenter, et il s'était tu. 11 n'en était pas moins plein d'inquiétude. Le destin vint à son aide.

Le convoi cheminait en silence dans la vaste plaine ouverte, ardente, qui se déroule des forêts Antiates jusqu'aux monts Atbains. 11 se trouvait, à midi, non loin du site de l'ancienne ville disparue de Satricum , dans la grande métairie de Carocelle.

Carocelle était, comme le reste de la Campagne, en pleine récolte. Trois ou quatre cents faucilles étincelaient au soleil; des tentes étaient dressées dans la solitude : on eût dit une armée campée au désert. Le champ était nu ; un arbre, un seul, c'était un pin , y jetait une ombre ondoyante et vaporeuse. Une femme était assise au pied, poussant des gémissemens et se tordant les bras; à côté d'elle , gisait sur la terre brûlante le corps de sa fille, jeune et belle enfant de quinze ans , descendue fraîche et joyeuse de la montagne, et morte de mal'aria dans la Maremme. Elle était expirée du matin , et la malheureuse mère n'avait pas quitté la dépouille glacée, l'espérant réchauffer à force de larmes et de baisers.

Un des caporali qui surveillaient les travailleurs , le bâton à la main , poussa son cheval vers elle. — «Allons, femme, lui dit-il rudement, c'est

assez pleurer. Voilà plus de six heures perdues pour rien, et le travail n'avance pas. Debout, vous dis-je, à l'ouvrage! allez gagner votre journée ; vos larmes ne rendront pas la vie à votre fille. Elle est morte, on l'en terrera, et on fera dire une messe à Yellétri pour son âme. » —

La pauvre mère ne répondait que par des sanglots à la brutalité de l'argousin ; elle couvrait de son corps le corps de sa fille , se frappait la poitrine à coups furieux, et, se lacérant les joues, battant du front la terre insensible , elle s'abandonnait aux emportemens instinctifs d'une douleur méridionale. Le désert en était tout troublé.

Emus de compassion, les voyageurs s'arrêtèrent. Tandis qu'ils contemplaient ce spectacle douloureux, Azzo dit quelques mots à l'oreille du capucin, qui alla droit au caporale.

— « Mon frère , lui dit-il d'une voix conforme à sa robe de moine , car, seul de tous les bannis, il avait gardé son vrai costume , n'avez-vous point de pitié pour cette pauvre femme? Laissez-la pleurer ; ses larmes ne font de mal à personne.

— » Ses larmes , non , répondit le dur alguazil ; mais il fait chaud, mon père, et si l'on n'enterre au plus tôt le cadavre, il n'en faut pas davantage pour répandre la mortalité au milieu de mes gens. L'air n'est déjà pas si sain dans nos Maremmes.

2'20 LES MÉTAMOniMlOSES.

— » Eiilerrer ici mon enfant! s'écria la malliciircuse femme en se relevant avec impétuosité ; l'enterrer dans ces déserts! pour que les chiens, n'est-ce pas, la déterrent et la dévorent? Non, seigneur caporale , cela ne sera point ; je l'emporterai plutôt dans mes montagnes. Hélas, hélas! continua-t-elle en sanglottant, et en baisant les lèvr; s glacées du cadavre, pourquoi les a-t-elle quittées?

— » Ma bonne mère, reprit le Calabrais, je ne suis qu'un pauvre capucin d'Albane, je retourne à mon couvent ; mais si vous voulez me confier votre fille, je l'inhumerai en terre sainte. Ces braves gens vont à Rome, poursuivit-il en indiquant les faux montagnards , et ils sont trop bons chrétiens pour refuser de la conduire jusqu'à Albanc sur un de leurs chariots.» —

Azzo donna son consentement par un geste affirmatif. A cheval et le fusil au travers de la selle, il jouait , lui , le rôle d'intendant ou de métayer. De longues guêtres de cuir et un large chapeau de paille lui donnaient, à s'y tromper, l'air d'un facteur des Maremmes.

La proposition fut acceptée. Le corps de la jeune fille fut déposé entre deux gerbes, et le convoi se remit en route. Le moment de la séparation fut affreux; l'inconsolable mère se roulait dans la poussière aux pieds des buffles farouches. La solitude retentit long-temps de ses cris.

Quant aux moissonneiu^s, ils n'avaient pas quitté l'ouvrage, et les épis d'or n'avaient cessé de tomber sous les faucilles. 11 en périt tant dans ces royaumes de la mort , qu'un de plus ou de moins ne compte pas. Sur vingt montagnards descendus l'été dans les Maremmes , sept au moins y meurent de fièvre ou de misère. Gomment les pleurer tous? — « La fille de la Scholastique est morte, avait dit une voix. — Pauvrette! avait dit une autre.» — Et l'oraison funèbre avait fini là. Le bâton des alguazils n'eût pas souffert une plus longue pitié.

Cependant le cortège avait atteint les bords du Conca, et avait trouvé enfin sur sa route un petit bois de myrtes et de chênes verts. Hommes et buffles étaient épuisés de chaleur et de lassitude ; une halte était nécessaire , Azzo l'ordonna.

Quand on eut repris haleine, et que la double fraîcheur des arbres et du ruisseau eut filtré dans le sang enflammé des voyageurs , il mit à exécution le projet qu'il avait conçu à Carocelle. Il exprima franchement à Conradin ses inquiétudes sur l'inefficacité de son déguisement; et dépouillant la jeune fille morte de ses habits, il le pria au nom de la sûreté commune de s'en revêtir, et de faire à la liberté le sacrifice momentané de son sexe. — « C'est le seul moven, conli-

niia-t-il, de passer sans accident à la porte de Rome. Jamais le double argus de la police et du fisc ne vous prendra pour un montagnard. Pourquoi aussi , êtes-vous si jeune et si gracieux ?

— )) Allons! mon cher enfant, ajouta Corne, ne rougis pas ainsi ; Achille se résigna bien à devenir soubrette de Déidamie* » —

La comparaison flatta Conradin. Il ne se fit pas prier; et, s exécutant de bonne grâce , il subit sans sourciller sa seconde transformation. Les habits de la morte étaient à sa taille; son corset rouge et sa jupe verte lui siéyaient à ravir. La métamorphose fut complète.

— a Mais voyez un peu , dit Tipaldo , quelle jolie fille cela fait 1 Nous allons tous devenir amoureux d'elle. Quant à moi , je me pose son chevalier. » — Et le gai Vénitien baisa la main du charmant Aronais avec une galanterie comique.

Entré dans son nouveau rôle , Tamant d'Isolina le joua à merveille ; il fit tête aux quolibets , et tint en respect ses adorateurs.

Pendant ce temps, Nicolo avait creusé une fosse au pied d'un chêne. On la tapissa de gazon , et la jeune vierge fut déposée nue dans sa couche de verdure. Ils recouvrirent de feuillage ce corps virginal à qui la mort n'avait rien enlevé de sa

grâce ni de sa pudeur , et la terre du désert se referma pour jamais sur la fille des montagnes. Nicolo planta une croix de bois sur la tombe, Rémo une branche de myrte.

Les funérailles terminées, on repartit. On marcha jusqu'au soir. Au soleil couchant, on atteignit les collines de Lanuvium, aujourd'hui Cività- Lavinia , ville antique des premiers Latins , bâtie par Diomède sur les pentes méridionales du mont Arthémise. On y montre encore le fabuleux anneau qui amarra le vaisseau d'Énée. Salluste et Cicéron y avaient des villas ; Junon-Pronuba un temple fameux , et c'est là , dans les religieuses ténèbres de son bois sacré , au fond d'une caverne mystérieuse gardée par un dragon, que les vierges du Latium venaient sacrifier chaque année , et soumettre — heureux prêtres ! — à d'étranges épreuves leur chaste beauté.

Les conjurés dressèrent leurs tentes pour la nuit dans un lieu désert et caché , entre la villa d'Auguste et la voie Appia. Après leur avoir été tout le jour un guide si utile et si sûr, l'infatigable Micolo les quitta là, pour aller accomplir dans les villes voisines une mission périlleuse. Anselme l'avait chargé de dépêches pour les Ventes affiliées d'Albane, de Yelletri, de Cora, enjoignant à tous les carbonari des montagnes de se tenir prêts et en armes afin de s'associer, à un signal convenu,

au mouvement de la capitale, et d'y entraîner les populations.

Un autre émissaire portait le même ordre aux Ventes de la Sabine. D'autres encore parcouraient la Campagne, de Viterbe à Cività-Vecchia.

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