I.E PAZ.ATXN
Tandis que les conjurés d'Asture dressaient leurs tentes aux collines Lanuviennes , Anselme , de retour à Rome, gravissait le mont Palatin. Construits sur la maison d'or de Néron, par un autre espèce de INéron, Paul-Trois d'impure mémoire, les jardins Farnèse couronnent de lauriers-roses et de cyprès sa vieille montagne patricienne. Négligée par ses nouveaux maîtres, les Bourbons de Naples , et dépouillée par eux de ses statues et de ses bas-reliefs, la villa Palatine tombe en décadence. Les longues herbes envahissent les parterres, les fontaines sont taries, les allées mas- II. 15
qiiées, les sentiers scabreux. Les ruines modernes et les ruines anciennes se confondent , et prenant mille formes, mille teintes, la nature italienne , si vigoureuse et si riche rendue à sa liberté, jette sur tout cela une profusion, une variété de verdure digne des forêts vierges de la Maremme. On dirait la vieille montagne revenue au temps d'Evandre.
Sous un petit casin délabré , converti en fours ignobles et en fenils, sont deux chambres souterraines, restes dorés et gracieux des voluptueux bains de Livie; à quelques pas est un bois de chênes verts plein des ruines de ce temple d'Apollon Palatin élevé par Auguste , en mémoire de la bataille d'Actium. La fade Arcadie tint long-temps ses séances sous ces ombrages jadis sacrés , et c'est là que , fidèle au rendez-vous , le cardinal de Pétralie attendait le chef des carbonari romains.
Le soleil allait se coucher; appuyé contre le tronc noueux d'un chêne antique, le Sicilien contemplait le Forum à travers les arbres , et son œil distrait suivait, sans les voir, les jeux brillans de la lumière sur le marbre des colonnes et des temples. Sa barbe blanche flottait au vent du soir, et se détachait sur l'obscurité des yeuses et des cyprès. Plongé dans une inquiète rêverie , il cherchait à anticiper par la pensée sur les confîden-
cçs et les révélations d'Anselme, lorsqu'AnselnKî lui-même arriva.
— « Monseigneur, dit-il , la confiance dont votre éminence m'honora naguère au Mont Mario m'encourage à vous offrir la mienne. Toutefois ce n'est point ma vie que je viens dérouler sous vos yeux, comme vous avez déroulé sous les miens la vôtre. Ma vie, à moi, est vulgaire et plébéienne, aussi pauvre de gloire que d'action, ensevelie dans le silence et l'obscurité. Né du peuple, je suis resté peuple. Inconnu du monde, mon nom n'est encore que dans la bouche des sbires et sur les tables de proscription du Vatican. Un jour peut-être, et ce jour peut bientôt luire , d'autres bouches le répéteront ; peut-être alors sera-t-il gravé sur d'autres tables.
» Si je tais ma vie, ce n'est pas que je n'eusse aussi à révéler bien des choses intimes et cachées, toute une vie de mystère, d'attente et de douleur. Je suis jeune, monseigneur, mais l'expérience est précoce en ces jours mauvais , et l'âme mûrit vite au soleil des révolutions.
» Né par une loi du destin dans la maison du tribun Rienzi , maison deux fois sainte , bâtie par le fils du consul Grescence, je respirai, dès le berceau , l'air de la liberté romaine. Mon enfance fut chétive et pauvre ; la douleur précéda en moi la pensée; une fois éclose, la pensée ne fit, hélas!
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qu'aigTir la douleur en réternisant, et lui créant de nouveaux motifs.
» Romain, j'appris de bonne heure à connaître Rome ; de bonne heure, j'appris à rougir devant le passé. Quand j'eus pénétré dans nos annales, évoqué de la poussière des ruines les géans de la République, foulé dans les temples le tombeau des Grands-Prêtres de l'humanité ; quand les deux reines du monde antique et du moyen âge , Rome païenne et Rome papale , m'eurent apparu l'une et l'autre dans leur gloire et dans leur beauté , je me retournai vers leur héritière indigne , et , pris à sa vue , de honte et de tristesse, je tombai dans le désespoir. Comme Pompée , j'étais esclave chez les esclaves, et comme lui sur la grève africaine, je me sentais étranger sur le sol natal. Mais à quoi bon vous dire ces choses ? Ne les avez-vous pas senties vous-mêmes? Nos âmes ne sont-elles pas depuis long-temps d'intelligence? Ne sont-ce pas là , pour nous , comme autant de lieux communs vulgaires dont la répétition lasse?
— «Yulgaires, en effet, dans la bouche d'un Kaleff ou d'un Savério, mais sublimes, quand un sentiment vrai les inspire, et qu'une bouche sincère les exprime.
— » Cependant, je ne me détrempai point dans les larmes. Heraclite inutile , je ne me drapai
point nuit et jour sur les ruines pour gémir et pour crier : Malheur! Effrayé du mal, je songeai au remède ; et quoique la plaie me parut, en la sondant , envenimée et profonde, je ne la tins pas pour incurable et je ne désespérai j)as de l'avenir. Je n'eus , dès-lors , plus qu'une idée , et ma vie eut un but; vous savez lequel.
» Peu à peu mon horizon s'étendit ; Rome cessa bientôt d'être pour moi le but unique , le terme de tout, et je compris que la liberté romaine est dans la liberté italienne, comme la liberté italienne est dans la liberté romaine. L'une sans l'autre est impossible; et c'est dans cette réciprocité providentielle que gît , à mes yeux , tout l'avenir de la péninsule de douleur. L'Italie , voilà le but, Rome n'est plus que le moyen. Deux fois elle fut, dans la main du destin , l'instrument de la civilisation humaine; j'ignore à quelle nouvelle fortune elle peut être appelée encore dans le lointain des siècles; mais, dès aujourd'hui, son rôle est tracé. Qu'elle descende sur la scène italienne, non plus en marâtre , mais en mère de la grande famille , et ses enfans batteront des mains ; tous , ils la suivront à la conquête du nouveau pays de Chanaan. Toute déchue qu'est Rome, la magie de son nom est grande encore , et sa parole peut être puissante, si elle proclame, comme jadis, la pensée du siècle. Or, cette pensée est la liberté.
» Mais ici , monseigneur, tout développement est superflu; vous n'ignorez rien de ce que je pourrais vous dire ; mes idées vous sont dès longtemps connues. Aussi bien, ne nous sont-elles pas communes? N'êtes-vous pas, vous aussi, membre de la famille déshéritée? Comme nous tous , n'êtes-vous pas condamné au silence et à l'inaction? La haine du nom Gibelin ne veille-t-elle pas en vous comme en nous , et du fond du cloître de Saint-François , ne lui avez-vous pas suscité des ennemis sans nombre, comme Annibal proscrit en suscitait dans l'Asie à nos ancêtres? Notre querelle donc est la vôtre : ce que vous invoquez, nous l'invoquons aussi. Nous voulons par le Peuple ce que vous voulez par le Pape, la grande unité italienne. Notre but est le même ; unissons nos moyens, et que, sous vos auspices, se renouvelle l'antique alliance. Consentez seulement à lier votre fortune à la nôtre , et le coup du Gibelin aura porté en vain. Monseigneur, voulez-vous être Pape ?» —
Cette question brusque fît tressaillir le cardinal. Il releva sa tête jusqu'alors penchée sur sa poitrine , et répondit par un regard dont la sévérité semblait dire : Justifiez-vous.
— « Moi vous insulter ! s'écria Anselme , me méconnaissez-vous donc à ce point , qu'une telle idée vous ait pu venir? Ah! monseigneur, c'est
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VOUS qui me faites injure; vous oubliez qui je suis , qui vous êtes. » —
L'accent dont ces paroles furent prononcées , était la plvis éclatante des justifications. Ombrageux comme l'adversité, le cardinal se repentit de ses doutes et baissa les yeux. Il parut se recueillir comme s'il eût cherché quelque chose dans sa mémoire , et , tendant la main au carbonaro, il lui dit avec intimité : : — « Mon jeune ami , il y a aujourd'hui trente-cinq ans que, sorti la veille du cloître de Prétralie , j'étais à genoux au sommet de l'Etna; vous savez ce que j'y faisais. Maintenant expliquez-vous.
— » Monseigneur , vous avez des idées sur la papauté, j'en ai d'autres; vous lui attribuez plus de force en Europe qu'elle n'en a réellement; vous croyez possible de ramener les princes ultramontains sous la houlette pontificale, je ne le crois pas. Mais ce n'est point ici la question, je n'étends pas si loin mes vues, je les borne à l'Italie, et je vous répète ma demande : voulez-vous être Pape, mais Pape italien. Pape républicain?
— » C'est donc une République , que vous voulez faire de l'Italie ?
— ))Eh! qu'en voudriez-vous faire? Fût-elle imposssible partout ailleurs, la République est faite pour l'Italie , l'Italie est taillée pour elle. Souvenirs, histoire, monumens, tout ce qui est
grand chez nous est républicain ; notre honte et notre misère seules sont monarchiques. Et puis , comment fonder la monarchie Italique ? Où est le Prince? Un seul, que je sache, serait capable d'opérer cette unité qui paraît vous sourire , et celui-là, j'imagine, ne vous convient pas, cai^ c'est le Gibelin.
— » Et pourquoi pas le Guelfe?
— » Parceque nous n'en voulons pas. Nous l'acceptons pour auxiliaire , non pour maître. Et puis croyez-moi , monseigneur , la monarchie est corruptrice ; elle établit la soumission servile de l'homme à l'homme , non le noble servage du citoyen à la chose publique. Plus l'homme dépend de l'homme , plus il se dégrade , plus il s'avilit ; notre malheureure patrie n'est que trop dégradée , sans lui faire couver encore dans son sein ces levains pernicieux. La République seule peut retremper les âmes par les vertus mâles et fières qu'elle commande. Au surplus , monseigneur , permettez-moi de vous dire que nos rôles sont un peu changés , et de vous répéter aujourd'hui ce que vous me disiez naguère au Mont Mario: ce n'est point ici une discussion. Nos plans sont arrêtés; nulle considération ne les peut amender, ils sont inébranlables. Voyez si les vôtres peuvent s'y plier , et si vous pouvez mettre d'accord la papauté telle que vous la rêvez , avec la libcrlé telle
que nous la voulons. Il se peut faire que dans deux jours nous ayons la tiare en nos mains, nous pourrions l'offrir à un autre, nous vous l'offrons. Mais nous n'entendons entrer dans aucune de vos vues sacerdotales sur l'Europe catholique ; une fois Pape et gardien de la tradition chrétienne, vous seriez le maître libre et absolu de votre clergé ultramontain ; quant à l'Italie, c'est autre chose et nous faisons nos conditions.
— » Quelles sont-elles?
— » Les voici ; pesez-les. » —
A ces mots , le carbonaro lut au cardinal d'une voix lente et posée , trois bulles rédigées d'avance. Dans la première le Vatican, abdiquait tout pouvoir temporel en faveur de la République Ausonienne, qu'il reconnaissait ipso facto. Dans la seconde, il déposait tous les princes italiens, en déliant leurs sujets du serment de fidélité. La troisième enfin excommuniait l'empereur en tant que roi usurpateur de la Lombardie, et prêchait contre lui, au nom de la liberté nationale et de la justice éternelle, la croisade italique.
Le Sicilien écouta cette lecture dans un profond silence, et, prenant des mains du conspirateur les trois foudres révolutionnaires, il entra sans prononcer une seule parole dans un pavillon d'étude où il avait coutume de venir se reposer et se recueillir. 11 n'y resta pas long- temps.
•a7)l\ le palatin.
— "Voici ma réponse! > — dil-il en sorlaiil, et il rendit à Anselme les trois bulles signées Jules -Quatre. — «Jules-Deux, continua-l-il , a tenté l'unité italienne , Jules-Quatre Texécutera. » —
En prononçant ces paroles, le bâtard semblait renaître à la vie. Eteinte un jour par le sou flic gibelin, mais rallumée par l'espérance, l'ambition rayonnait sur ses traits , et son œil étincelait au Palatin comme au Mont Mario. Déjà courbé vers la tombe, son corps s'était redressé par luie force surnaturelle; réchauffé, rajeuni, il s'était ressaisi de cette vie prête à l'abandonner. L'aiguille avait en une heure rétrogradé de dix ans sur le cadran de ses jours.
— « Monseigneur, reprit Anselme , je ne demande point à votre éminence de nous assister dans la lutte qui va s'engager samedi sous l'échafaud de Marius , mais dans la victoire qui doit la suivre. Restez dans votre cellule, et gardez un jour encore votre masque de Grand-Pénitencier. Vainqueurs sur la place publique, et maîtres du Vatican, c'est à nous — et nous le ferons — à déclarer nulle l'élection du nouveau Pape, puisque les électeurs n'ont pas été libres dans leur choix; nous forcerons ainsi le Sacré-Collége à fouler aux pieds le veto gibelin , et à s'en tenir à son premier élu , c'est-à-dire au cardinal de Pétralie. Ici seule-
meut votre rôle commence ; vous savez quel il est, et là-dessus nous sommes bien d'accord. Ainsi , monseigneur , vous devrez la tiare à ces mêmes carbonari qui vous doivent la liberté. Vous voyez bien qu'ils ne sont pas ingrats. Il y a entre nous réciprocité de confiance ; comme vous m*avez livré votre secret, je vous livre le mien; vous m'avez fait sanfédiste, je vous fais carbonaro. L'aillance est conclue; le pacte est signé; comment Jules-Quatre serait-il infidèle au cardinal de Pétralie? » —
Le chef du carbonarisme romain parla longtemps encore , et mit sous les yeux du Pape futur les plans de l'Ordre et ses ressources. Il traça avec tant d'audace cet énergique tableau, il déploya une connaissance si nette , si profonde de la vie interne et des mouvemens occultes du corps italien , que le cardinal fut frappé d'un long étonnement. C'était pour lui une révélation.
— « Je vois votre surprise, lui dit Anselme en souriant; vous ne pouviez pas soupçonner qu'un cadavre tant foulé eût encore tant de vie. L'Europe partagera votre surprise, car elle nous ignore profondément. — Qui aurait cru , s'écriait lady Macbeth poursuivie par l'ombre de Duncan, qui aurait cru que ce vieillard eût encore tant de sang dans les veines ! — Qui aurait cru , se dira l'Eu-
ropc aussi , que celle Ilalie eut encore tant d'hommes? — Car, croyez-moi, monseigneur, le carbonarisme italien est une redoutable puissance; il a de quoi faire trembler sur leurs trônes vermoulus tous nos tyrans nains , et légitimer leurs épouvantes. Maintenant que vous êtes des nôtres et que l'alliance est scellée , il importait que vous sussiez nos forces afin de partager nos espérances. »Ici même, sur ce mont déchu, s'élevait la maison de Catilina, conspirateur audacieux, génie méconnu , dont la plume menteuse des rhétheurs du patriciat a déshonoré la mémoire et l'a vouée aux outrages de la crédule postérité. Nous sommes ici sous ses auspices ; vainqueurs , nous réhabiliterons son nom , car il en est temps enfin; vaincus, son sort sera le nôtre. La calomnie s'assiéra sur nos tombes , et nous flétrh^a comme lui. Malheur aux vaincus 1 Mais qu'importe? Nous aurons toujours donné un grand exemple, et notre mort servira la sainte cause italienne en attisant dans les âmes la haine des persécuteurs par la pitié des martyrs. Que si l'apologie de ce Catilina si décrié vous étonne, songez, monseigneur, que je ne suis pas le premier à l'entreprendre, et que j'ai pour moi une autorité imposante : Napoléon lui-même a pris parti dans cette grande querellé pour le conspirateur. Homme de génie ,^ je vous renvoie à vos pairs 1
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«Oui, la révolte est la dernière arme, l'arme légitime des opprimés ; et qui le fut jamais autant que nous? quelle patience ég^ala la nôtre? Le ciel m'en est témoin, et votre éminence le sait, homme d'ordre, j'ai tenté toutes les voies avant de tirer l'épée; ma conscience est paisible, et si je périssais à l'œuvre et que j'eusse un compte à rendre, je me présenterais devant mon juge l'œil fixe et la tête haute. Lequel de nos princes en pourrait dire autant?
«Chef d'une conspiration organisée, je pouvais, en frappant la terre, comme le guerrier fabuleux, en faire jaillir des héros; d'iin mot je pouvais embraser Rome, et, par elle, l'Italie, car l'initiative de Rome doit entraîner infailliblement toute la Péninsule. Et j'espérais, j'attendais toujours; j'ai attendu jusqu'au dernier instant. Je vous ai juré fidélité dans votre cellule de Saint-François, soumettant par vous aux pacifiques épreuves du Conclave la cause de la liberté. J'ai fait plus; je me suis fait sanfédiste, je me suis effacé sans murmure devant les ignobles caducités du Consistoire ; condamné devant elle à la plus ignominieuse des nullités, j'ai subi en silence leurs anathémes et leurs outrages. Qu'a produit tout cela? Quelques têtes de plus au bourreau. Assez sont tombées , et l'attente ne fait que nous affaiblir en nous décimant. Tout retard
donc est un crime; plus de retard, plus d'attente 1 » L'occasion du Conclave perdue , il faut saisir celle que nous a fait naître Marins ; il faut arborer sous son échafaud l'étendard de la révolte, et, je vous le répète, monseigneur, notre exemple entraînera les carbonari d'Italie. Ce sera à Jules- Quatre à entraîner les masses, à vaincre enfin leur inertie, à les associer, au nom de leurs croyances religieuses, à l'œuvre des carbonari.
» Certes il serait beau que les nations se régénérasssent par la seule puissance de la pensée et des siècles; mais l'humanité n'a pas été si doucement traitée par les destins , que tout s'y passe sans secousse et sans tempêtes. L'inauguration de l'idée la plus juste, la plus sainte, ne se fait pas sans combats. Pour fonder, il faut détruire; et qui dit destruction dit résistance, lutte, violence. Il faut à toute création sociale le grand baptême; arrêt triste, arrêt mystérieux que l'inflexible histoire nous montre écrit à chaque page du livre sanglant de l'humanité. Mais ici quels sont les coupables, et qu'avons-nous à nous reprocher? j\'at-on pas réduit notre Italie infortunée au point d'oser tout et de tout tenter? Osons donc, et si le sang doit couler, que le sang retombe sur nos bourreaux et sur leurs flatteurs ! » —
Quoique forte et distincte, la voix d'Anselme, à ces dernièses paroles, était altérée. On ne prend
pas sans émotion et sans trouble de telles résolulions. 11 se tut.
Abîmé dans une méditation profonde, le cardinal fut long-temps avant de rompre le silence; enfin il le rompit. — « Jeune homme , dit-il à Anselme d'une voix non moins émue, je suis sexagénaire, prince de l'Eglise, Grand-Pénitencier du monde , et vous venez de faire de moi un factieux ! Les passions de Catilina bouillonnent dans mon sein. Je vous félicite de votre victoire, car elle est grande ; puisse-t-elle en présager une plus grande encore! Comme vous m'avez juré fidélité dans ma cellule de Saint-François, je vous jure ici fidélité. Voilà mon gage, ajouta-t-il en tirant de son doigt et remettant à Anselme son anneau; prenez-le. Je ne me tiendrai pour libéré de ma parole que quand vous me le rendrez vous-même.
— » Si je vous le rends, monseigneur, c'est qu'il n'y aura plus d'espoir.
— » Puissiez-vous donc ne me le jamais rendrel Mais l'angelus me rappelle au cloître; je remets mon masque. Adieu!
— » Plus qu'un jour, et vous le jetterez pour jamais.
— » Qu'il va me sembler long!
— »Eh! qu'est-ce qu'un jour après quarante années d'attente?
— » C'est vni siècle quand il est le dernier.
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NMmporte, j*attendrai.» — Et tendant la main à Anselme : — « A la vie et à la mort ! Périsscî le nom gibelin l
— ))Et vive la République italienne! répondit lami de Marins en pressant la main du moine. A samedi.
— » A samedi. Dieu protège l'Italie ! » —
Les deux conspirateurs se séparèrent. Le cardinal regagna le Trastévéré ; Anselme descendit à la Vente du Forum.
Le soir couvrait de ses premières ténèbres le Campo-Vaccino ; une procession de religieux en robes rouges glissait silencieusement le long de cette antique voie sacrée où Pompée avait sa maison, et où Horace aimait à muser; elle s'écoula lentement derrière le temple de Romulus et Rémus, aujourd'hui CômeetDamien, deux saints jumeaux comme les fils de la vestale. Un gentleman à cheval caracolait sur les ruines du temple de Jupiter-Tonnant ; une bas-bleus dessinait sentimentalement au crépuscule les trois magnifiques colonnes de la Grécostase; et couché non loin de là, devant la petite église de Sainte-Marie-Libéralrice, au lieu même où fut exhumée la fameuse louve de bronze du Câpitole, un aveugle mendiant emplissait l'air de ses supplications et de ses gémissemens. Un troupeau de chèvres broutait, au bruit des clochettes, sons la colonne de Phocas;
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lin capucin descendait au Colossée sur son âne. Arrivé au bas du Palatin, Anselme tourna le dos à l'arc de Titus; et, suivant l'avenue fraîche et verte dont le Forum est planté , il passa devant la vaste basilique de Constantin , et s'arrêta près du temple d'Antonin et Faustine — aujourd'hui Saint-Laurent-à-Miranda — devant une petite maison de chétive apparence. Il y entra après s'être assuré qu'il n'était ni suivi ni remarqué.
C'est là qu'il avait convoqué les principaux carbonari de Rome. Il les trouva déjà rassemblés.
Us étaient mornes et consternés; la sentence de Marins était connue; et, comme Anselme l'avait prévu , elle devait s'exécuter le samedi suivant sur la place du Peuple. La peine était atroce : le condamné devait être , non décapité , mais assommé à coups de massue, massolato ., supplice effroyable que Rome a conservé du moyen âge, et que les prêtres appliquaient à Marins afin d'épouvanter les carbonari, et d'ajouter à l'exemple par Thorreur. Le Pape avait signé l'arrêt. La séance fut courte. Anselme distribua les rôles pour le drame du lendemain, enjoignant aux conjurés de rester chez eux la journée du vendredi , afin de prévenir tout attroupement, et par là tout soupçon.
— «Ne nous voyant point paraître, leur dit-il,