‹ Rome souterraine (volume 3)Chapitre 19 sur 26 · II · texte numérisé non relu

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i)/|9 LK PALATIN.

le palais Madame nous croira frappés de stupeur, et, fier d'un si beau triomphe, il ne se défiera pas de nous.» —

Il annonça ensuite à l'assemblée l'arrivée des bannis d'Asture , et lui fit part des dispositions des Trastévérins. Quant au cardinal de Pétralie, il reparla de son assistance, mais tut son nom. Il s'agissait ici d'organiser le combat , non la victoire; l'important donc était de concentrer, pour le coup de main, toutes les forces de la conjuration. C'est à quoi Anselme s'appliqua tout entier.

La séance levée, et les conspirateurs rentrés tous dans leurs foyers , leur infatigable chef consacra le reste de la soirée à une nouvelle visite au faubourg du Janicule, et pourvut ensuite pour le lendemain à la paisible et sûre entrée des bannis dans Rome.

C'est ainsi que se passa la journée du jeudi.

s AINT- JE AN-DE-I. ATR AN .

Épiant l'arrivée des bannis d'Asture , Anselme était dès le matin du vendredi sur les hauteurs de Saint-Jean-de-Latran La basilique d'or — c'est son titre — est bâtie sur les murs de Rome, urbis ET ORBis MATER ET cAPUT , elle est la Cathédrale du souverain Pontife en tant qu'évéque de Rome, et fut fondée par ce Constantin qui porta la loi du Crucifié sur le trône des Césars. Lui-même fut baptisé par le Pape Saint Silvestre dans le baptistère contigu, église somptueuse où le tribun Rienzi se créa lui-même chevalier romain, et où se joue maintenant chaque année, au samedi

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saint, la pieuse comédie des Juifs et Turcs convertis.

Sans être pure, la farade de la basilique est grandiose. Au nombre des statues qui Téerasent plus qu'elles ne la parent, les Français aiment à reconnaître leur Henri-Quatre jeté là en bronze comme sur le Pont-lNeuf. L'église intérieure est trop riche, trop éblouissante d'or et de pierres précieuses ; malgré les saints de marbre, les apôtres, les patriarches, les papes, dont elle est peuplée, elle ressemble plus à une salle de bal qu'à un temple. Les jours de fête surtout elle est revêtue de tentures de soie rouge d'une magnificence toute mondaine ; aussi le proverbe romain dit-il qu'il faut voir Saint-Pierre nu et Saint-Jean habillé. Bien des pontifes dorment sous ces voûtes superbes , et le pinceau du Giotto leur a légué l'image du fougueux Boniface Caetani.

Mais si l'église pèche par trop de splendeur, rien de plus chétif , de plus désolé que la place. Quelques échoppes d'artisans adossées aux murs des villas , quelques pauvres masures , les plus misérables de Rome, rappellent seules qu'on est dans une cité, non pas au désert. D'un côté est un vaste hôpital, de l'autre l'Escalier Sacré; transporté là du palais de Pilate et sanctifié par le sang du Fils de l'homme , ses vingt-huit marches de marbre blanc, usées parles siècles, ne se montent

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qu'à genoux. Quelques arches encore debout de Taquéduc Claudien projetlcnl leur grande ombre et leurs grandes herbes sur les masures et les sanctuaires; non loin gazouille une fontaine, seule voix dans ce silence, et un immense obélisque égyptien plane sur ces solitudes sacrées.

C'est le plus gigantesque des onze de la cité déchue. Taillé d'un seul bloc de granit rouge et chargé de hiéroglyphes , il a quatorze palmes de largeur et cent quarante-quatre d'élévation. Amené de Tlièbes à Alexandrie par Constantin , il le fut d'Alexandrie à Rome par son fils. Erigé par lui au milieu du Grand-Cirque, puis enseveli sous terre pendant des siècles, il fut exhumé par Sixte-Quint , et dressé là par son architecte Fonlana. Ainsi venue de Thèbes à Rome, l'aiguille monumentale est l'image immobile de la mobile civilisation des hommes. Passées toutes deux d'Orient en Occident , leurs destinées sont communes.

L'œil fixé sur le colosse égyptien, Anselme attendait. Un carbonaro de ses amis passa à cheval près de lui ; ils n'eurent pas l'air de se voir. Le cavalier, riche tenancier romain, avait des terres à la lisière des marais Pomptins , non loin d'Asture ; il alla droit à la porte de Saint- Jean, et dit aux officiers de la gabelle qu'il attendait de ses métairies deux chariots de blé et

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de paille qui étaient en route sous la garde de son facteur; il présenta en même temps aux publicains un passavant de la préfecture de l'Annona qui affranchissait le convoi de tout droit d'entrée, et de toute visite.

C'était le stratagème imaginé par Anselme pour ouvrir aux bannis les barrières de Rome. Fidèle à ses instructions, son complice alla au-devant d'eux jusques près du temple de la Fortune Mulièbre , à la bifurcation des deux routes d'Albane et de Frase ati. Les bannis devaient arriver par la première.

Anselme resta au pied de la basilique, contemplant du haut des murailles, et sondant d'un regard impatient la vaste solitude des champs latins. Saint-Jean-de-Latran est le balcon du désert; il domine toute la Campagne jusqu'aux monts d'Albane dont les villes étincelantes et les sombres forêts volcaniques ferment l'horizon. Sillonnée de voies antiques et d'aquéducs ruinés ou debout, toute hérissée de temples croules et de tombeaux convertis, les uns en ostéries, les autres en étables, la plaine a de là. toute sa grandeur, toute sa beauté. Descendu de Marino à travers le désert, un filet d'eau, laMarana, coule au pied des murs ; entré dans Rome par l'antique vallon d'Egérie, il se perd dans le Tibre sous FAventin.

Indifférent à tout ce qui n'était pas les bannis.

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l'œil crAnsclme ne cherchait qu'eux dans l'espace, et les bannis ne paraissaient point. Quelques chaises de poste poudreuses, venant de Naples ou y allant, troublaient seules de loin en loin la solitude.

Des baïonnettes brillèrent tout à coup au soleil : c'étaient les carabiniers commis à la garde des marais Pomptins; rappelés par le Gouverneur de Rome, ils venaient renforcer la garnison pour la cérémonie sanglante du lendemain, laissant la route sans défense et les voyageurs à la merci des bandits. Les carabiniers ne précédaient que d'un mille à peine le convoi mystérieux. Enfin il parut.

Partis la nuit des collines de Lanuvium, les voyageurs d'Asture avaient pris la voie Appia à Genzano, et, cheminant de là vers Albane par le délicieux vallon d'Aricie, ils ne l'avaient plus quittée. Anselme les vit poindre à l'horizon avec une palpitation de joie et d'inquiétude.

Le cortège s'avançait lentement, mais en bon ordre. Azzo, le facteur prétendu, ouvrait la marche à cheval. Toujours déguisé en fille, Conradin était couché sur les gerbes ; tous les autres allaient à pied. Les quatre plus vigoureux conduisaient les quatre paires de buffles , les autres suivaient les chariots, la faucille en main. Le capucin, le seul qui ne fût pas déguisé, venait le dernier, et, disant son bréviaire comme le moine de Lafontciine, il n'avait pas l'air de faire partie du cor-

'2 4 8 s A I iN T- JK A N-Dl- -L ATR A N .

tcge. On marchait en silence sous un soleil ardent.

Le tenancier romain alla au-devant d'Azzo qui avait le mot, et, rebroussant chemin, le faux patron se mit à la tête des faux montagnards.

Le convoi atteignit la porte. Le chariot chargé de blé, c'est-à-dire de poudre, passa sans accident.

Vint le tour du second; c'était le pkis lourd, il portait les armes cachées dans les gerbes. Conradin était couché dessus.

— « Oh , oh ! dit un vieux gabeleur blanchi sous le harnais, voilà de la paille bien lourde qu'il faille quatre buffles pour la traîner? Et qu'ils tirent joliment, ma foi 1

— » Tu es donc bien pesante, ma belle enfant? ajoulaun secondpublicain, enfîxant sur le gracieux Aronais travesti son œil de faune; c'est égal, j'en connais , pardieu î qui se chargeraient volontiers du fardeau, si tu voulais.» —

Conradin fît la modeste et baissa pudiquement les yeux.

— « Seigneur douanier , cria rudement Septime, pas de privautés avec la petite, s'il vous plaît.

— » Et qu'est-ce que cela te fait, à toi, vieux babouin? Reste à tes buffles ; vous devez faire bon ménage ensemble, vous êtes tous cinq delà même couleur. Tu noircis cette jolie enfant rien qu'à la regarder.

SAINT-JEAN-DE-LATRAN. ^/jf)

— » Chût, seigneur douanier, dit ïipaldo en faisant la voix rauque , c'est son père !

— » Allons donc, son père! Les singes font donc des filles dans vos montagnes?

— »Ahçà! répliqua Sep time en jurant, est-ce que notre bienheureux père le Pape vous paie, vous autres, et vous tient à la porte de sa sainte ville pour insulter les gens qui passent ?» —

Jouant alors la colère , il se mit à brandir d'un air menaçant la longue perche qui lui servait d'aiguillon, et en frappa ses buffles comme s'il eût voulu se venger sur eux du publicain ; il ne voulait que presser leur marche afin de sortir plus tôt du périlleux défilé. L'attelage donna un rude coup de collier qui les tira de ce mauvais pas, et le second chariot passa sans plus d'encombrés que le premier.

Ainsi le succès dépassa les espérances d'Azzo ; non seulement Conradin n'éveilla aucun soupçon , mais les agaceries du galant douanier firent diversion à l'observation alarmante du vieux renard , et sauvèrent au port les bannis d'un naufrage probable.

La porte et la place franchies, les conjurés descendirent au Colossée par la longue rue Saint- Jean; guidés toujours par leur faux patron, ils prirent le chemin du Forum, et le Iraversèrent dans toute sa longueur. On fit halte à Sainl-Lau-

ySo SAINT-JEAN-DE-LATRAN.

rent-à-Miraiida 5 devant la petite maison où l(;s carbonari s'étaient réunis la veille. l^We appar lignait au tenancier romain , et il avait là des greniers où les deux chariots furent déchargés. L'épineuse opération se fit avec une dextérité merveilleuse, et les bannis étaient à peine à Rome depuis une heure, qu'armes et munitions étaient en lieu sûr.

Une partie , et de ce nombre fut Conradin , entra tout de suite sous le toit mystérieux; le reste se dispersa, mais y revint plus tard, qui par une rue , qui par une autre. Tout était prêt d'avance pour les y recevoir.

Centre des opérations préjjaratoires , la maison du Fornm devait l'être aussi de la révolte. Outre son éloignement des quartiers peuplés, elle avait une secrète issue dans la petite rue Salara , non loin de ce forum de Nerva où fut supplicié Yétronius Turinus : favori cupide d'Alexandre Sévère, son crime était d'avoir acheté des présens du peuple en lui promettant les grâces du prince; son supplice fut d'être non brûlé, mais étouffé par la fumée du bûcher, tandis qu'un héraut criait de minute en minute ce calembourg féroce : FUMO PUNITUR QUI VENDIDIT FUMUM.

Anselme n'avait pas un instant perdu de vue les conjurés. Quelque inquiétude que lui eût inspiré l'incident de la porte Saint-Jean, il n'avait

pu refuser un sourire à l'ingénieux travestissement de Conradin, ni son hommage au génie inventif d'Azzo. De la porte au Forum, il ne les avait plus quittés, et les avait suivis de loin pas à pas jusqu'à Saint-Laurent. On s'était vu de part et d'autre, on s'était reconnu, mais on avait gardé l'incognito.

Tranquille de ce côté, et rappelé chez lui par de nouveaux soins , l'ami de Marins reprit seul le chemin de sa petite rue des Hibernais. Comme il allait passer de l'Arc des Pantani sur la place duGrillo, une espèce de mendiant, en embuscade au coin du temple de Nerva, quitta brusquement sa niche, et, s'approchant tout près de lui , lui glissa dans la main un billet qui ne contenait que ces trois mots français : Suivez cet homme.

Deux idées vinrent à la fois à l'esprit d'Anselme : c'était ou un piège du palais Madame, ou un guet-apens du capitaine Orlandini. En y songeant, il réfléchit qu'un sbire ou un spadassin eût été moins laconique. Il essaya d'interroger le messager, mais il n'en put tirer une seule parole. Il le crut muet; mais l'examinant de plus près, il

crut saisir une ressemblance bref, il reconnut le

Catalan. — Il y a là dessous de l'Autrichien, pensat-il; il faut aller et dissimulei\ J'ai le fîl, et ils ne s'en doutent pas. — Il était d'ailleurs sur sesgaides^

il était Jncn armé , et il dit au mendiant : — « Marchons. » —

L'espion marse le fit redescendre au Coloss(^e par le forum de Pallas et la tour des Conti; il lui fit gravir ensuite le Mont Célien, la plus solitaire des sept collines, et le ramena, non loin de Saint- Jean-de-Latran , à la petite église raphaélesque de Sainte-Marie-à-la-Nacelle , derrière la villa Mattei. Le lieu est si désert qu'on se croirait à vingt milles d'une ville. Appuyé à l'ombre de l'arc de triomphe de Dolabella, un individu bien mis et de belles manières semblait l'attendre. Il renvoya d'un geste le Catalan, et, s'avançant à la rencontre d'Anselme, il lui adressa la parole en français. C'est en français qu'eut lieu le colloque suivant.

— « Yous êtes Romain , monsieur?

— » Je le suis.

— » Vous êtes l'ami de Mari us?

— » Son ami intime.

— » Et on l'exécute demain?

— «Demain.

— » Sur la place du Peuple?

— » Sur la place du Peuple.

— » Et vous songez sans doute aux moyens de le sauver?

— » Mais enfin 5 monsieur, qui étes-vous, et que me voulez-vous? Pourquoi tant de questions?

— » Et si quelque puissant auxiliaire, continua l'inconnu sans répondre , une cour étrangère par exemple, vous offrait son appui pour la délivrance de votre ami, Taccepteriez-vous?

— » Je ne vous comprends pas , répliqua froidement Anselme. Quel intérêt une cour étrangère peut-elle porter à Marins et à mon amitié pour lui? Si tout ceci, monsieur, n'est qu'un piège, il est grossier. » —

Force fut bien au questionneur de s'expliquer. 1 1 le fit ténébreusemeut d'abord, puis avec une clarté de plus en plus perfide. Sa cour, disait-il — et sans en nommer aucune il s'efforçait visiblement à faire deviner la France — sa cour connaissait bien Marins et l'estimait; elle n'approuvait pas son action, mais elle l'excusait, et son affreux supplice lui faisait horreur. Loin donc de blâmer une tentative d'enlèvement pour le lendemain, elle la conseillait, elle l'encourageait ; au besoin même elle l'appuierait. Bien plus, ajoutait-il, s'il devait naître du conflit une explosion insurrectionnelle, sacovu' était décidée à en accepter toutes les conséquences et à prendre parti pour la révolte, La barbarie du gouvernement papal depuis long-tems l'indignait; ses sympathies avaient toujours été pour l'Italie, pour Rome en particulier , et elle était prête à favoriser de tous ses moyens un mouvement révolutionnaire de ce côté des Alpes.

La provocation était manifeste , et , appliquées à la France, toutes ces insinuations mensongères étaient assez spécieuses ; mais appliquées a TAutriche, elles n'étaient qu'une infâme déception. Or, grâce à la reconnaissance du Catalan, l'ami de Marins voyait clair dans ces ténèbres impies , et il n'était pas la dupe de l'agent provocateur.

— Tu as beau parler français , pensait-il , tu n'en penses pas moins en Autrichien. —

Son rival lancé, Anselme se mita son tour en mer ; mais il louvoya. Pour mieux servir ses vues, il entra dans celles de l'autre , et , feignant de le prendre pour Français , il joua la dupe. Il n'avait dans tout ce jeu qu'un but : découvrir si la provocation était spontanée ou provoquée elle-même par quelque pressentiment des évènemens du lendemain; mais pas un mot, pas un geste, pas une réticence de l'inconnu ne l'autorisa à supposer que le palais de Venise fût sur la trace du complot.

Rassuré sur ce point , il battit froid sur tous les autres , et se retrancha dans le vague des vulgarités politiques. — Si la France avait tant à cœur la délivrance de Marins , pourquoi son ambassadeur s'était-il tu? Une simple intervention diplomatique eût suffi pour le sauver de la mort , sans avoir besoin de recourir à d'inutiles violences. Le peuple n'était pas disposé à se faire tuer pour si peu de chose ; une révolte était impossible , une révo-

liition impraticable. Qu'était-il d'ailleurs, pour qu'on s'adressât à lui? Tenait-il dans sa main la nation italienne? Et puis, quelles garanties lui donnait-on ? Quels caractères officiels pouvait offrir un inconnu assisté d'un mendiant ? La défiance ici n'était-elle pas naturelle, les soupçons légitimes? — «Au surplus, monsieur, dit Anselme, en terminant, croyez-moi, la cause de la liberté est perdue en Italie ; les Italiens n'y pensent plus ; le découragement est dans tous ces cœurs ; il n'y a qu'une initiative imposante, une armée sur les Alpes, par exemple , qui pût nous secouer. L'Autriche nous écrase d'un poids trop lourd, pour que nous songions seulement à nous remuer seuls. Voilà , monsieur, ce que vous pouvez répondre à votre cour. » —

L'Autrichien opposé à lui même , était une péripétie assez piquante , et, tout en se félicitant d'avoir si bien joué son rôle, le Français de Vienne dut se repentir de l'avoir trop bien joué; son succès lui fermait la bouche. Dire qu'il n'était pas Français, c'était dire qu'il était Autrichien, car il avait parlé en voisin ; c'eût été d'ailleurs manquer à son mandat ; il se renferma donc dans ses instructions , et n'ajouta rien. La mystérieuse conférence en resta là ; Anselme retourna dans sa rue des Hibernais comme il en était venu.

Qu'un Italien fût Gibelin aux jours de Ronca-

'aSG saint-jean-de-latran.

glia, qu'il le fut encore aux champs de Mont'aperlo, cela se conçoit; il ne s'agissait alors, vis-à-vis de l'empire, que d'une suprématie vague et lointaine 5 suzeraineté souvent plus nominale que réelle , qui ne réduisait nullement le citoyen à l'état de serf, et n'avait rien d'incompatible avec le droit républicain du moyen âge.

De nos jours, les rapports sont changés. Il n'y a plus d'empire; il y a une monarchie autrichienne. Héritière des prétentions gibelines , ce qu'elle réserve aujourd'hui à l'Italie , ce qu'elle lui prépare , ce sont de pesantes chaînes , un vasselage honteux. Il ne s'agit plus que de savoir si, partageant le sort de la Lombardie infortunée, la Péninsule descendra tout entière, comme la Gallicie et la Bohême, au simple rang de province autrichienne ; voilà toute la question. Certes , ce n'est pas ainsi que l'entendaient tes Gibelins de l'Arbia,

ô grand Farinata dcsUberti!

Et quand, guelfe toujours decœur comme d'an- |

cêtres, révolté contre les mauvaises passions temporell-es des papes , jamais contre la papauté , Dante appelait César à monter le rebelle coursier d'Italie, il n'entendait pas ce cavalier lourd et brutal qui écrase sous nos yeux les champs lombards; et lorsqu'il nommait, en pleurant, la presqu'île sanglante et divisée le jardin de l'empire, il écrivait près d'un temps où elle en eût pu devenir le centre

sa«s la dynastie sic II lo-souabe des Hohenstauffen.

Mais ce beau rêve dont avaient pu se bercer quelques patriotes italiens du treizième siècle, il n'est plus possible au dix-neuvième, il n'est plus permis. Commode pour lier le présent au passé, mais détourné par les siècles de son sens primitif, le nomi de Gibelin n'est pas exact , il n'est plus vrai ; c'est Tudesque qu'il faudrait dire. Or Anselme , sans être guelfe , n^était pas gibelin ; son instinct plébéien et sa logique italienne poursuivaient d'une haine égale et le Vatican et le Palais de Venise.

En tout ceci, du reste, il avait vu juste , et en tout ceci l'Autriche était elle-même. Depuis longtemps — nous l'avons dit — elle convoite ardemment les domaines de Saint Pierre. Il ne lui suffît pas de tenir garnison aux forts de la Romagne,elle veut régner là comme à Venise, comme à Milan, en reine absolue. N'aspirant qu'à s'y rendre nécessaire pour s'y faire appeler, elle saisit avec un empressement qui ne se lasse jamais toutes les occasions d'y mettre le pied; si les prétextes manquent , elle s'en crée.

La révolte est un moyen sûr; c'est comme un pont pour ses armées, puisque le Vatican n'a plus d'autre épée aujourd'hui que l'épée gibeline ; aussi l'Autrichien souflle-l-il la révolte au delà du Pô avec le même zèle, la même assiduité, qu'il Ji. 17

i>58 SAINT-aEAN-DE-LATI\AN.

met à l'cteindrc en deçà ; elle éclate, on l'appelle, il la dompte , accoutumant ainsi peu à peu Rome et l'Europe à une usurpation ouverte et définitive. Le jour venu de jeter le masque, il le jettera ; et ce jour-là il franchira le Pô pour ne le plus repasser.

Tout fier d'avoir déjoué au Conclave les trames du Consistoire et ruiné la fortune du candidat sanfédiste, le Palais de Venise méditait un nouveau coup. Informé par le Catalan des mystères d'Asture , comme il l'avait été par lui des mystères de Saint-François, il avait rapproché cette circonstance de la surprise du Vélabre, et ne doutait plus d'une prochaine éruption des carbonari.

Il aurait pu , d'un mot, éventer la mine ; mais il s'en donna bien garde; il lui convenait trop qu'elle sautât. Il espérait bien , au contraire, que l'explosion serait sérieuse; lui-même eût facilité de grand cœur la victoire aux révoltés, afin de donner ensuite plus d'importance à son rôle de pacificateur, et de caserner plus long-temps au Vatican, comme Charles-Quint, les armées gibelines.

Habile agent provocateur , l'exécution du Trastévérin Marins lui avait paru aussi une occasion unique, et c'est dans ce but qu'il avait essayé d'enflammer les espérances d'Anselme, c'est-à-dire des carbonari dont il le soupçonnait d'être, sinon

le chef, du moins un des dignitaires. Mais si, d'une part, lespion marse avait bien servi le Palais de Venise, il l'avait desservi, de l'autre, en se laissant pénétrer par l'ami de Marins, et l'on a vu le résultat de la conférence.

L'émissaire autrichien rentra, un peu confus de son mauvais succès, dans la citadelle gibeline dont il était sorti : il eut le sort de l'émissaire russe , le prudent ambassadeur le fit partir de Rome le soir même.

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