‹ Rome souterraine (volume 3)Chapitre 21 sur 26 · l'^aventin · texte numérisé non relu

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put se défendre d'un frisson d'effroi. Le léopard se lassa bientôt de faire la patte douce , il tira ses griffes.

— « Et tu crois donc vraiment, s'écria le brutal en croisant les bras , que je vevix te donner à ton scélérat de carbonaro ?

— » Et vous croyez, mon père, que je veux être à votre inconnu?

— » Par dieu ! il le faudra bien. Je ne sors pas d'ici que tu n'aies dit oui.

— » En ce cas , je vous plains , car on y est plus mal que dans la dernière cellule du dernier couvent de Rome. A Sainte-Catherine , j'étais beaucoup mieux. Vous souvient-il du parloir, mon père?

— » Ah! ah! tu menaces! mais si tu crois m'effrayer, tu t'abuses ; j'ai été faible une fois, je ne le serai pas deux.

— )) Je ne menace point, et je ne prétends nullement vous effrayer ; je veux seulement vous rappeler, puisque vous l'avez oublié, que la victoire peut bien ne pas toujours rester au plus robuste, et que le plus faible est quelquefois le plus fort , quand il a pour lui la justice. Car enfin, mon père, la justice n'est pas plus de votre côté ici qu'au monastère de Sainte-Catherine. Vous avez tort; vous vous obstinez dans une passion mauvaise. Allez, si monseigneur le Cardinal- Vicaire

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savait comme vous me traitez, il en serait indigné. Il est honteux à un homme de tyranniser ainsi une pauvre femme; et fussé-je mille fois votre fdle, vous n'avez point d'excuses. L'autorité des pères a des limites ; la loi ne leur donne pas sur leurs enfans le droit de vie et de mort; et c'est me tuer, que de me violenter à ce point ; mieux vaudrait abréger mon supplice par un coup d'épée , ce serait plus tôt fait.

— » A rien ne tient que tu ne sois satisfaite, s'écria le capitaine, que ce langage droit et ferme exaspérait; j'y ai déjà pensé, continua-l-il en tirant à demi son sabre. Je suis trop bon , en vérité , de tant supplier et d'écouter toutes tes sornettes. Ton devoir est de te taire et de m'obéir; j'ai pour moi le droit, et si la raison, si la religion ne peuvent rien sur toi, j'emploierai la force. Tu me remercieras plus tard d'avoir fait, malgré toi, ton bonheur. Le mari que je t'ai trouvé me convient , donc il te convient; c'est d'ailleurs une affaire faite, et un caprice de petite maîtresse ne fera certainement pas manquer un militaire à sa parole. Voilà le contrat, ajouta-t-il en étalant un papier sur la table. Il est des plus avantageux, il n'y manque plus que ta signature. Prends cette plume; mais avant je vais te le lire.

— » Je ne veux pas l'entendre. Je vous ai déjà dit , et je vous répète que j'ai donné ma foi à un

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autre , je ne vois pas pourquoi je manquerais à ma parole plus que vous.

— » Malédiction ! s'écria Orlandini , en enfonçant la table [d'un coup de poing. Ne me parle plus de ton misérable , ou je te tue sur la place. » —

11 ne s'était jusqu'ici porté à aucune violence sur la personne de Loysa. Le pèlerin de Sainte- Marie-Majeure l'avait couverte d'un invisible bouclier ; mais Orlandini n'était plus à lui , et la fureur, l'égarement de ses yeux disaient assez qu'il était prêt aux derniers excès. Toutes ses passions brutales étaient déchaînées ^ le meurtre grondait dans son âme.

— « Ecoute, reprit-il avec une rage concentrée, je suis las; je ne veux plus entendre de phrases ; tout ce que je veux de toi , c'est oui ou non. Il ne s'agit que de signer; je te donne encore une minute, et je ne te le demande plus que trois fois : si à la troisième tu refuses, malheur à toil Veuxtu signer? dit-il après une pause, en la tenant par les deux bras et immobile devant lui.

— ))Non! répondit-elle intrépidement.

— » Veux-tu signer? répéta-t-il, en la serrant à la faire crier de douleur.

— >) Non !

— » Voici la dernière fois, prends garde. Veuxtu signer?

— » Non ! » —

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A cet héroïque refus , il la repoussa avec une telle violence , qu'elle alla tomber contre la muraille. La saisissant alors par ses longs cheveux noirs, il la traîna sur le parquet, et il allait la fouler aux pieds , lorsqu'un instinct de vie arracha tout à coup Loysa à cette effroyable torture. Elle sauta sur ses pieds comme une tigresse , et s'élançant d'un bond vers le capitaine, elle lui arracha son sabre du fourreau. Les passions de la Cenci bouillonnaient dans son âme.

Orlandini eut peur; il pâlit, il recula d'un pas devant la lame aigûe , menaçante; mais le sangfroid était rentré au cœur de Loysa, et, réveillé tout à coup en elle , l'amour de la liberté l'emporta dans le corridor obscur de sa prison. Elle se jeta dans l'escalier avec précipitation, et le capitaine n'était pas revenu de son effroi, que la fugitive volait dans la rue des Quatre-Fontaines, comme une biche échappée. Il était presque nuit. L'angelus achevait de sonner à Sainte-Marie-Majeure.

Sorti peu auparavant de la maison du Forum, Anselme venait de rentrer chez lui. Après avoir pourvu à tout et tout surveillé d'un œil infatigable, il avait besoin de quelques heures de repos , et , toutes choses en ordre pour le lendemain , il s'était ménagé cette dernière nuit de solitude pour se recueillir avant l'action. Sûr de lui, il ne

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craignait pas , comme Brancador , le Icte-à-tèlc; avec lui-même, il le cherchait.

11 était assis près de sa fenêtre; quelquescolomhes y voltigeaient encore; on ne distinguait plus la (campagne et à peine encore les crêtes plus rapprochées du Palatin et les arbres du Forum; le Colossée ondoyait dans une vapeur grisâtre, les monts d'Albane étaient invisibles. La choche du Capitole sonnait , elle se tut ; et , s'arrêtant sur la petite place du Grillo , une confrairie se mit à chanter des litanies devant une Madone nichée à l'angle d'une maison. Les voix étaient tristes et monotones , les torches rougissaient le mur géant des Pantani.

Anselme avait eu dans la journée des nouvelles de son ami. C'était la première fois depuis son arrestation. Un sbire carbonaro, toujours celui du Vélabre, lui avait remis dans la rue un billet clandestin sorti des cachots du château Saint-Ange. Marius l'avait écrit, avec son propre sang , quelques heures après sa condamnation ; mais il n'y parlait ni de lui ni de la sentence ; toutes ses pensées étaient à la patrie, toutes à la grande journée du lendemain.

Cette héroïque abnégation , cet hymne d'espérance sous l'échafaud touchait profondément Anselme, et ses larmes coulaient en silence sur le papier sanglant. Soudain la porte s'ouvrit, une femme tomba

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dans ses bras : c'était la fugitive desQiiatre-Fontaines.

— «J'ai rompu ma chaîne, s'écria-t-elle toute palpitante ; je suis libre , l'univers est à nous ! » — Puis, tout à coup sérieuse: — «Anselme, ajoutât-elle d'une voix soupçonneuse , vous teniez une lettre et vous pleuriez! De qui est cette lettre?

— » D'une âme que vous avez calomniée et qui vaut mieux que nous. Mais quoi! Loysa, votre première pensée est à la jalousie! Est-ce que la captivité vous aurait à ce point changée que vous ne crussiez plus à la fidélité ? Ai-je douté de la vôtre sur l'Aventin? Il est captif aussi celui qui traça les lignes que j'arrosais de mes larmes! Il gît à cette heure enchaîné sur la paille d'un cachot , demain il monte à l'échafaud; et vous étiez jalouse, hélas! de ses derniers adieux! Repentezvous, et demandez pardon à Marins de l'avoir méconnu, de l'avoir calomnié. C'est le meilleur citoyen de Rome ; Rome n'en eut jamais de plus grand. » — Mais revenu à la tendresse : — « Pardonne à ma dureté , continua-t-il en serrant dans ses mains les mains de Loysa; pardonne à ma douleur. » — Et il tarit par d'amoureuses caresses les larmes prêtes à couler.

— « Il faut quitter ce lieu , reprit-il quand elle lui eut raconté sa délivrance; il faut le quitter à l'instant , il n'est pas sûr ; c'est ici qu'on viendra te chercher. Partons. » —

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A ces mots il prit avec elle la route de l' Avenlin.

ils descendirent sur le Forum obscur, désert. En passant devant la maison mystérieuse qui cachait les bannis d'Asture , Anselme tomba dans le silence, et il marcha quelque temps pensif. Appuyé sur son bras, la jeune jfille se pencha vers lui: — ('Anselme! » — murmura-t-elle doucement à son oreille. Cette voix aimée le réveilla et le rendit à l'amour. Ils se trouvaient alors sous les ruines du temple de Vénus; ils laissèrent sur la gauche la masse énorme du Colossée, et passèrent l'Arc de triomphe de Constantin.

— « A quoi pensiez- vous? continua Loysa. Vous êtes distrait et rêveur. Une idée pénible vous préoccupe. Blâmeriez-vous ma fuite? Vous en coûterait-il de me donner l'hospitalité ?

— )' Quelle folie! répondit Anselme en lui pressant le bras. Décidément, ma chère, ajouta -t-il en souriant, la prison vous a rendu d'une susceptibilité intraitable.

— » C'est vrai, Anselme, répliqua sérieusement la fille d'Orlandini, vous avez raison; l'adversité rend ombrageux, et j'ai beaucoup souffert, je vous assure; mais je souffrais pour vous, et cette idée était une source de force et de consolation. Le malheur me rendait heureuse. » —

Tout en cheminant au pied du Palatin, les amans

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avaient laissé derricTC eux , sur le Mont Célicn, cette église camaldule de Saint-Grégoire, que les fresques du Guide et du Dominiquin ont rendue si célèbre. Arrivés à l'entrée de l'antique vallée Murcia, ils escaladèrent FAventin par des sentiers ténébreux, mais connus d'Anselme de nuit comme de jour; et le père de Loysa n'était pas sur sa trace encore qu'elle était déjà hors de toute atteinte ; l'amant avait enseveli son trésor dans son inaccessible retraite.

— « Voici l'asile du pèlerin , dit-il en entrant ; tu sais s'il est sûr. » — Gela dit , il verrouilla la porte.

Deux heures de nuit venaient de sonner au Prieuré de Malte ; le rendez-vous des conspirateurs était à sept, c'est-à-dire au point du jour, dans la maison du Forum. L'ami de Marins avait donc cinq heures encore à donner à l'amour, avant de se donner tout entier à la liberté , peutêtre au tombeau.

— «Et vous me quitterez si tôt? lui disait Loysa; et vous me laisserez seule toute la journée?» —

— Dieu veuille, pensait Anselme, que cette journée ne soit pas celle de l'éternité! — Mais il se garda bien d'alarmer la noble fille par de si lugubres pressentimens ; tout occupé au contraire à lui dérober ses périls , il couvrit à ses yeux la vérité d'un voile qu'elle ne pénétra point. L'exécution de

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