I- AVENTIN
Marins était un prétexte irréplicable; elle servait merveilleusement les mensonges d'Anselme, et fermait la bouche à Loysa.
— «Pourriez-vous , lui disait-il, envier le condamné et lui marchander les dernières et courtes consolations qu'il est permis à l'amitié de lui porter sous Féchafaud? le pourriez-vous, Loysa, tandis que l'amour nous compte à nous les heures d'une main si libérale? Nous en avons cinq encore à rester ensemble.
— » C'est bien peu , répondit-elle tristement ; mais, reprit-elle après une pause et d'un ton résolu , c'est folie que de perdre le temps à en déplorer la brièveté; prolongeons-le plutôt en l'employant bien. Non, Anselme, non, je ne suis point jalouse de l'infortuné Marius; il est votre ami, et il y aurait à moi de l'infamie, dans l'état où il est, à lui disputer votre affection. Je n'ai déjà que trop de reproches à me faire. Je le calomniais indignement, je le haïssais. Ces haines aveugles sont absurdes ; il faut laisser cela à notre bonne vieille tante Véronique. Eh! que m'importe après tout qu'il soit carbonaro? J'ai fait là-dessus, Anselme, €royez-moi , de sérieuses réflexions. Si la captivité rend, comme vous dites , soupçonneuse , elle rend sage aussi et j uste. Les carbonari ne m'inspirent plus que de l'intérêt. C'est mon père qui, sans s'en douter, a opéré ma conversion; d'odieux
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qu'ils m'étaient, ses injures me les ont fait prendre en amitié; il les hait trop pour que je ne les aime pas de tout mon cœur. Mais vous , mon ami, est-il vrai, comme il me l'a dit mille fois, que vous soyez carbonaro?
— «Voilà les ombrages de la recluse qui reviennent , dit Anselme en souriant ; mais écoute : un jour que je faisais fort importuné ment la même question à l'un de mes amis : « Mon cher, » me répondit-il, je ne connais pas les usages des » carbonari; je sais seulement qu'ils jurent, par ce » qu'ils ont de plus sacré, de ne jamais dire à per- » sonne qu'ils sont de la secte. Ainsi donc si je « l'étais, et que je vous le révélasse , vous n'auriez » pas le droit de me croire, à moins de me mépri- ))ser, puisque, dans ce cas, je ne serais qu'un «homme sans foi, un parjure; que je dise oui, » que je dise non, c'est la même chose; l'un n'a » pas plus de probabilité, pas plus de valeur, que «l'autre.» La réponse, ma chère enfant, me parut bonne; je me tus.» — Loysa fit de même.
— » Bah ! dit-elle en se jetant sur un siège , laissons votre politique, elle m'ennuie à périr.
— » Laissons la politique, répéta Anselme après elle, je ne demande pas mieux. Cette nuit appartient à l'amour. Donnons-la lui toute entière; il est jaloux d'une seconde.» — Et le conspirateur se mit aux genoux de la jeune fille.
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— « Qui eût cru ce matin , lui dit-elle , qui eût cru , ô mon Anselme ! en me voyant si triste, si seule 5 que je t'aurais là ce soir à mes pieds ! Il est donc bien vrai que les extrêmes se lient ! Il n'y a pas deux heures que, captive torturée, j'étais la plus malheureuse des femmes, j'en suis maintenant la plus heureuse.» —
— Dieu veuille, se disait bas l'ami du condamné en songeant au lendemain, qu'un nouveau tour de la roue fatale ne la replonge pas dans quelques heures aux fers d'où elle échappe à peine ! Si les extrêmes se lient, le mal touche au bien comme le bien au mal. — Mais il étouffa ces pensées funestes , et s'étourdit lui-même dans les caresses de l'amour. Loysa les recevait avec une joie mêlée de surprise, presque de remords. Voyant si tendre, si oublieux, l'ami de ce Marius dont l'échafaud se dressait à cette heure sur la place du Peuple , elle lui reprochait , elle se reprochait à elle-même une indifférence dont elle était la cause. Anselme lut dans son cœur.
— « Non , lui dit-il, je n'ai l'âme ni égoïste, ni légère ; je n'oublie pas le prisonnier ; mais l'espérance, que dis-je? la certitude qu'il ne mourra point, ajoute au bonheur d'être à les pieds et le légitime. En vaia se dresse l'échafaud, il n'y montera pas! Il faudra bien qu'un cardinal se trovive sur le passage de la victime , et la sauve
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du sacrifice par sa rencontre. Eh 1 pourquoi les princes de l'Église auraient-ils donc hérité des vestales ce privilège auguste, si ce n'est pas pour sauver des hommes comme Marins? » —
Telle fut la justification d'Anselme; mais ce qu'il ne dit pas, c'est qu'à Fespoir de délivrer son ami se joignait en lui l'espoir de délivrer sa patrie, et, qu'exaltée par cette grande idée, son âme était ouverte à tous les amours. Loysa le voyait assez. Rassurée dès lors sur le condamné, elle se livra au bonheur sans retour, sans remords , et la nuit marchait à pas de géant. Quatre heures — minuit — sonnaient sur l'Aventin.
— « Comme les heures fuient ! » — disait la jeune fille; et chaque coup de la cloche inflexible frappait dans son coeur.
Toujours à ses genoux, Anselme cherchait à la distraire, à se distraire lui-même du temps par l'amour; chaque coup de cloche le rendait plus tendre.
— « Le brutal ! s'écria- t-il tout à coup en découvrant sur les bras de Loysa l'empreinte encore fraîche des violences paternelles. L'impie ! répétait-il, indigné; et, médecin habile, ses lèvres cicatrisaient les blessures.
— » Ne parlons pas de lui , interrompit Loysa, car j'en dirais des choses horribles; il vaut mieux n'en rien dire du tout. Ecoute, ajouta-t-elle, de cet le